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Ils ont dit de Dumas
Gorges Perec : « Je connaissais
Vingt ans après par cur »
 'est
de cette époque que datent les premières lectures
dont je me souvienne. Couché à plat ventre sur mon
lit, je dévorais les livres que mon cousin Henri me donnait
à lire. (...) Le troisième livre était Vingt
ans après, dont mon souvenir exagère à
l'excès l'impression qu'il me fit, peut-être parce
que c'est le seul de ces trois livres que j'ai relu depuis et qu'il
m'arrive encore aujourd'hui de relire : il me semble que je connaissais
ce livre par coeur et que j'en avais assimilé tellement
de détails que le relire consistait seulement à vérifier
qu'ils étaient bien à leur place : les coins de vermeil
de la table de Mazarin, la lettre de Porthos restée depuis
quinze ans dans la poche d'un vieux justaucorps de d'Artagnan, la
tétragone d'Aramis en son couvent, la trousse à outils
de Grimaud grâce à laquelle on découvre que
les tonneaux ne sont pas pleins de bière mais de poudre,
le papier d'Arménie que d'Artagnan fait brûler dans
l'oreille de son cheval, la manière dont Porthos, qui a encore
un bon poignet (gros, je crois bien, comme une côtelette de
mouton), transforme des pincettes de cheminée en tire-bouchon,
le livre d'images que regarde le jeune Louis XIV lorsque d'Artagnan
vient le chercher pour lui faire quitter Paris, Planchet réfugié
chez la logeuse de d'Artagnan et parlant flamand pour faire croire
qu'il est son frère, le paysan charriant du bois et indiquant
à d'Artagnan, dans un français impeccable, la direction
du château de La Fère, l'inflexible haine de Mordaunt
demandant à Cromwell le droit de remplacer le bourreau enlevé
par les Mousquetaires, et cent autres épisodes, pans entiers
de l'histoire ou simples tournures de phrase dont il me semble,
non seulement que je les ai toujours connus, mais plus encore, à
la limite, qu'ils m'ont presque servi d'histoire : source d'une
mémoire inépuisable, d'un ressassement, d'une certitude
: les mots étaient à leur place, les livres racontaient
des histoires ; on pouvait suivre ; on pouvait relire, et, relisant,
retrouver, magnifiée par la certitude qu'on avait de les
retrouver, l'impression qu'on avait d'abord éprouvée
: ce plaisir ne s'est jamais tari : je lis peu, mais je relis sans
cesse, Flaubert et Jules Verne, Roussel et Kafka, Leiris et Queneau
; je relis les livres que j'aime et j'aime les livres que je relis,
et chaque fois avec la même jouissance, que je relise vingt
pages, trois chapitres ou le livre entier : celle d'une complicité,
d'une connivence, ou plus encore, au-delà, celle d'une parenté
enfin retrouvée.
Georges Perec
W ou le souvenir d'enfance
Denöel
1975
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