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Ils ont dit de Dumas
Victor Hugo : « Alexandre
Dumas creuse le génie humain
et il l'ensemence »
 on
cher confrère, J'apprends par les journaux que demain 16
avril, doivent avoir lieu à Villers-Cotterêts les funérailles
d'Alexandre Dumas. Je suis retenu près d'un enfant malade,
et je ne pourrai aller à Villers-Cotterêts. C'est pour
moi un regret profond. Mais je veux du moins être près
de vous par le coeur.
Dans cette douloureuse cérémonie, je ne sais si j'aurais
pu parler, les émotions poignantes s'accumulent dans ma vie
et voilà bien des tombeaux qui s'ouvrent coup sur coup devant
moi, j'aurais essayé pourtant de dire quelques mots. Ce que
j'aurais voulu dire, laissez-moi vous l'écrire.
Aucune popularité en ce siècle n'a dépassé
celle d'Alexandre Dumas; ses succès sont mieux que des succès;
ce sont des triomphes; ils ont l'éclat de la fanfare. Le
nom d'Alexandre Dumas est plus que français il est européen;
il est plus qu'européen, il est universel. Son théâtre
a été affiché dans le monde entier; ses romans
ont été traduits dans toutes les langues. Alexandre
Dumas est un de ces hommes qu'on peut appeler les semeurs de civilisation;
il assainit et améliore les esprits par on ne sait quelle
clarté gaie et forte; il féconde les âmes, les
cerveaux, les intelligences; il crée la soif de lire; il
creuse le génie humain, et il l'ensemence.
Ce qu'il sème, c'est l'idée française. L'idée
française contient une quantité d'humanité
telle que partout où elle pénètre, elle produit
le progrès. De là l'immense popularité des
hommes comme Alexandre Dumas. Alexandre Dumas séduit, fascine,
intéresse, amuse, enseigne. De tous ses ouvrages, si multiples,
si variés, si vivants, si charmants, si puissants, sort l'espèce
de lumière propre à la France.
Toutes les émotions les plus pathétiques du drame,
toutes les ironies et toutes les profondeurs de la comédie,
toutes les analyses du roman, toutes les intuitions de l'Histoire,
sont dans l'uvre surprenante construite par ce vaste et agile
architecte. Il n'y a pas de ténèbres dans cette uvre,
pas de mystère, pas de souterrain, pas d'énigme, pas
de vertige; rien de Dante, tout de Voltaire et de Molière,
partout le rayonnement, partout le plein midi, partout la pénétration
de la clarté. Ses qualités sont de toutes sortes,
et innombrables.
Pendant quarante ans cet esprit s'est dépensé comme
un prodige. Rien ne lui a manqué; ni le combat, qui est le
devoir, ni la victoire, qui est le bonheur. Cet esprit était
capable de tous les miracles, même de se léguer, même
de se survivre. En partant, il a trouvé le moyen de rester,
et vous l'avez. Votre renommée continue sa gloire.
Votre père et moi, nous avons été jeunes ensemble.
Je l'aimais, et il m'aimait. Alexandre Dumas n'était pas
moins haut par le coeur que par l'esprit; c'était une grande
âme bonne. Je ne l'avais pas vu depuis 1857. Il était
venu s'asseoir à mon foyer de proscrit à Guernesey,
et nous nous étions donné rendez-vous dans l'avenir
et dans la patrie, en septembre 1870, le moment est venu; le devoir
s'est transformé pour moi: j'ai dû retourner en France.
Hélas, le même coup de vent a des effets contraires.
Comme je revenais dans Paris, Alexandre Dumas venait d'en sortir.
Je n'ai pas eu son dernier serrement de main. Aujourd'hui je manque
à son dernier cortège. Mais son âme voit la
mienne. Avant peu de jours, bientôt je le pourrai peut-être,
je ferai ce que je n'ai pu faire en ce moment; j'irai, solitaire,
dans le champ où il repose, et cette visite qu'il a faite
à mon exil, je la rendrai à son tombeau.
Cher confrère, fils de mon ami, je vous embrasse.
Victor Hugo
Lettre à Alexandre Dumas fils
1872 |
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