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Ils ont dit de Dumas
Léon Gozlan : « Monte-Cristo,
ce château dont on parle
en Europe et en Amérique »
e
Parisien qui va visiter l'Italie, l'Espagne et l'Angleterre, et
qui regrette parfois de ne pouvoir aller dans la lune, comme s'il
ne lui restait plus rien à connaître sur la terre,
trop petite pour lui, nouvel Alexandre ; le parisien ignore parfaitement
qu'entre Saint-Germain, où il se rend souvent, et Versailles,
où il se rend plus souvent encore, il existe une particularité
inconnue à son goût de plus en plus prononcé
pour les voyages. C'est le pays compris entre ces deux résidences
fameuses ; pays charmant, enchanté, plus riant que l'Italie
où il n'y a pas toujours de l'ombre, plus pittoresque que
l'Espagne où l'on trouve peu d'arbres, plus heureux que l'Angleterre
privée du soleil, et, je crois, plus gai que la lune, dont
la végétation, vue de loin, ne parait pas très
abondante. On appelle tout simplement et trop simplement à
mon avis, ce pays-là, cette terre privilégiée,
la campagne de Marly. Mais c'est le sort des petites choses d'avoir
de grands noms ; et des grandes choses, d'en porter de petits. Montmorency,
ce mot qui fait ouvrir la bouche quatre fois démesurément,
est un village fort laid ; et Nil, ce mot qui fait à peine
remuer les lèvres, désigne le plus grand fleuve d'Afrique.
La route de Marly, tracée au milieu de la campagne de ce
nom, est enfermée entre une bordure de forêts et la
Seine, plus riche, plus belle à cet endroit que dans le reste
de son immense parcours. La magnificence de cette route a une cause
bien connue. Fréquentée pendant trois siècles
par les courtisans de tous ces rois qui ont habité Versailles
et Saint-Gemain, elle s'est émaillée de palais, de
châteaux, de maisons de plaisance ; elle s'est couverte de
parcs aussi vastes que des bois.
Je me rendais à Luciennes, où madame du Barri avait
son pavillon si célèbre, Luciennes où Louis
XV venait oublier qu'il était roi pour un peu trop se convaincre
qu'il était homme, Luciennes une des plus billantes étapes
de la route de Marly, quand le conducteur de la voiture de Saint-Germain
à Versailles me cria, en se penchant sur son siége
en basane:
- Monsieur, le voici !
- Ca m'est parfaitement égal, lui répondis-je, sans
cesser de promener ma rêverie du ciel au fleuve, du fleuve
à l'horizon, de l'horizon au petites clochettes blanches
du chemin.
- Je vous dis que le voici, répéta le conducteur.
- Je vous dis de me laisser tranquille. J'ai payé pour aller
à Versailles, et non pour que vous me fassiez part de vos
observations de touriste.
- C'est qu'en effet le voici, me dirent à leur tour mes compagnons
de route en se portant tous du côté droit de la voiture.
- Mais qui donc ? demandai-je à la fin avec impatience. Est-ce
Louis XIV, Louis XV ?
- Le château de M. Alexandre Dumas (les conducteurs de Saint-Germain
prononcent Dumassse, comme s'il y avait trois s s s). Le château
de Monte-Cristo.
- Le château de Monte-Cristo ! m'écriai-je. C'est autre
chose ; cela mérite qu'on se dérange.
Et je fis comme les autres, je m'élançai à
la croisée de la voiture pour connaître ce château
dont on parle aujourd'hui en Europe et en Amérique, comme
on parlait de Versailles sous Louis XIV, et de Sainte-Hélène
en 1820.
Je voulais voir de tous mes yeux, regrettant de n'en posséder
que deux, cette construction qui, selon les uns, réalise
les créations idéales des Mille et une Nuits, tant
elle est splendide, étincelante, originale et riche ; qui
selon les autres, est au-dessous d'une maison bourgeoise au Marais
; qui, selon d'autres enfin, n'existe pas du tout.
J'apercevais déjà les girouettes de plomb du château
de Monte-Cristo ; et ceci éloigne tout doute sur son existence
; j'allais bientôt voir de face son principal côté,
en passant au bas de la côte, et en meplaignant intérieurement
de ne pouvoir m'arrêter quelques minutes pour examiner à
loisir des détails d'architecture qui me paraissaient d'un
fort bon goût.
Tout
à coup notre conducteur d'une voix plus vibrante que lorsqu'il
avait crié Le voici ! se mit à dire : Le voilà
! Le voilà ! Et son fouet claqua au même instant ses
plus belles notes, ses chevaux piaffèrent ; les voyageurs
qu'une longue habitude mettait dans le secret de son enthousiasme
passèrent, avec une précipitation périlleuse
pour l'équilibre, du côté droit au côté
gauche de la voiture, heureux de répéter aussi : Le
voilà, oui, le voilà ! Pour cette fois, me dis-je,
c'est bien Louis XV. Car c'est quelque chose comme de peuple à
roi ce qui se passe devant moi. Voltaire seul a pu autrefois...
Mais je me précipitai aussi... C'était Alexandre Dumas,
à pied, comme un simple homme, ou plutôt comme personne,
car il faisait très chaud sur la route et la poussière
était étouffante.
- Tiens, Gozlan ; et où allez-vous donc ?
- A Luciennes.
- Alors, descendez.
- Mais non, puisque je vais à Luciennes pour voir le château
de madame du Barri ; j'ai encore la faiblesse de vouloir connaître
les choses avant de les décrire.
- Décrivez le mien et venez le voir. Descendez donc !
- Mais quand verrai-je Luciennes ?
- Après avoir vu Monte-Cristo. - Vous restez aujourd'hui
avec moi ; nous dînons ensemble...
Je m'interromps ici, ou plutôt j'interromps Dumas, pour dire
qu'en deux enjambées il était monté sur les
plus hautes banquettes de la voiture, qui n'avait pas cessé
de rouler, et qu'il s'était assis près de moi et de
quelques bouchers de Poissy, dans l'enthousiasme de ce voisinage
illustre.
- Donc, nous dînerons ensemble ; si vous voulez coucher, vous
coucherez, et demain matin... Faites mieux, restez un mois à
Saint-Germain et vous écrirez une pièce pour le Théâtre-Historique.
C'est entendu, vous restez. Arrête ici, mon ami ; monsieur
ne va pas à Luciennes ; il descend à Monte-Cristo
avec moi.
- Allons ! je vous sacrifie madame du Barri, dis-je à Dumas.
- Elle en a tant sacrifié d'autres à Louis XV...
Nous descendîmes ; nous étions à la grille
de Monte-Cristo. Dumas, qui a tant décrit de costumes, me
permettra de parler du sien. Il avait une veste en velours, un bonnet
de même, une chemise en dentelle de trois cents francs, et
il n'était pas rasé. Visage connu, signes particuliers
: aucuns.
- Monsieur Dumas !
- Qui donc m'appelle ?
- C'est moi.
- Monsieur Dumas !
Une autre voix appelait Dumas.
- Monsieur Dumas ! Monsieur Dumas ! Monsieur Dumas ! C'était
une troisième voix : il en sortait de tous les points de
la propriété.
La première voix dit à Dumas :
- J'ai acheté, ce matin, quinze cents goujons.
- Quinze cents goujons ! ! m'écriai-je. Et qu'allez-vous
faire, bon Dieu ! de tous ces goujons ?
La voix continua :
- Huit cents ablettes, cent cinquante truites et douze cents écrevisses.
- C'est très bien, mon ami, répondit froidement Dumas,
lâchez-les maintenant dans les bassins.
- Mais les bassins ont coulé, répliqua la voix.
J'avais cru comprendre, tout à coup je ne compris plus.
J'avais compris qu'il y avait des bassins dans la propriété,
et que les petits poissons étaient destinés à
les peupler, mais je ne comprenais pas comment les bassins avaient
coulé. Ordinairement c'est l'eau.
- Cela vous étonne, dit Dumas ; on voit que vous n'avez
pas eu affaire aux architectes... Figurez-vous, mon cher ami, que
j'ai fait creuser une suite de petits bassins les uns sous les autres,
en forme de cascade...
- Monsieur Dumas, que faut-il faire de ces goujons ?
- Allons, bon !... Mets-les dans l'île de Monte-Cristo.
- Oui, monsieur Dumas.
Et Dumas reprit en me menant du côté de sa cascade
: - Or ces petits bassins étaient si mal construits, qu'il
est arrivé ce que j'avais prévu, même avant
que l'eau les remplît. Regardez, mon bon ami. Je vis alors
dix ou douze bassins, grands comme une forte poêle à
frire, qui s'étaient descellés et avaient glissé
les uns sur le bord des autres, comme une pile d'assiettes.
Dumas réfléchissait profondément. Puis, prenant
courageusement son parti, il me dit en riant : - Si les poissons
s'y fussent trouvés, il n'y aurait plus eu qu'à les
servir. Les bassins sont devenus des plats.
J'ai dit que d'autres voix appelaient Dumas, dont l'intelligence
suffisait à tout, répondait à tout, prévoyait
tout, comme celle de Napoléon.
L'homme aux goujons avait à peine fini, et nous n'étions
pas encore parvenus à la hauteur sur laquelle le château
de Monte-Cristo a été bâti, que le jardinier
lui disait :
- Monsieur Dumas, où planterons-nous le parc ?
- Ici, mon cher.
- Qui le dessinera ?
- Moi, mon cher.
- Quelles espèces d'arbres voulez-vous ?
- Les plus belles espèces. Mélèzes, sapins,
chênes, bouleaux, charmes, tilleuls...
- Mais où sera votre parc ? demandai-je à Dumas, ayant
remarqué avec douleur que le terrain de la propriété
n'était pas aussi vaste que l'imagination du propriétaire.
- Je l'ai dit à mon jardinier, et vous venez de l'entendre
; il sera ici.
- Où nous sommes ?
- Oui.
- Il sera bien petit, lui dis-je. Il ne sera guère plus grand
que le foyer de la Comédie-Française.
- Il sera petit, c'est vrai, mais il sera très littéraire.
- Qu'est-ce qu'un parc très littéraire, mon cher Dumas
?
- Je veux dire que je donnerai à chaque allée le nom
d'un de mes ouvrages. Il y aura l'allée Lorenzino et l'allée
Antony.
- Je comprends : mais cela ne procurera pas beaucoup d'ombre aux
promeneurs.
- Que voulez-vous ? La gloire d'abord, l'ombre plus tard.
Enfin j'étais au pied du château de Monte-Cristo,
bâti entièrement d'après les idées, au
goût et sur les plans d'Alexandre Dumas lui-même, et
il a prouvé que son goût comme architecte est exquis
comme son talent d'écrivain. Je n'ai rien à comparer
à ce précieux bijou, si ce n'est le château
de la Reine Blanche dans la forêt de Chantilly, et la maison
de Jean Goujon à Paris. Il est à pans coupés,
avec balcon extérieur en pierre ; avec vitraux, croisées,
tourelles et girouettes ; ce qui indique assez qu'il n'appartient
à aucune époque précise, ni à l'art
grec, ni à l'art moyen. Il a pourtant un parfum de Renaissance
qui lui prête un charme particulier. Quoi qu'il en soit, c'est
la manifestation d'un grand esprit, d'un goût d'artiste supérieur
; c'est le moule adorable d'une âme rêveuse et passionnée.
Quel architecte au monde aurait conçu un tel monument ? La
pensée du poète s'est figée au passage, et
Monte-Cristo a été. C'est un monument en vers de dix
syllabes et à rimes croisées. C'est encore mieux que
cela : on pourrait devenir amoureux fou de ce monument, comme on
aime la lune quand on est jeune.
Dumas, qui connaît mieux que personne les hommes de valeur
de son siècle, a confié l'exécution de toutes
les statues de son château à MM. Auguste Préault,
Pradier et Antoine Moine.
Un romancier distingué oublia, et c'est exact, l'escalier
de la maison de campagne qu'il avait fait construire ; Dumas n'a
rien oublié, ni l'escalier, ni les caves qui sont fort belles,
ni le salon qui sera admirable lorsqu'il sera meublé, ni
même la devise des girouettes. Dans la banderole de l'une
on lit : Au vent la flamme ! et dans l'autre : Au Seigneur l'âme
!
Il a fait placer en guirlande autour de la frise du premier étage
le buste des grands écrivains dramatiques de toutes les époques
et même de la sienne. En admirant ce beau trait de grandeur
d'âme chez un écrivain dramatique si exempt de jalousie,
je lui dis :
- Mon cher Dumas, permettez-moi une seule observation.
- Laquelle ?
- Je vois dans votre guirlande dramatique Dante et Virgile ; il
me semble que ni l'un ni l'autre n'ont écrit pour le théâtre.
Ces deux poètes lyriques seraient aussi bien ailleurs, et
ils n'usurperaient pas une place déjà bien limitée,
puisque la littérature dramatique moderne est à grand'peine
représentée là par le buste de Victor Hugo.
Un seul écrivain dramatique contemporain !... A propos, et
vous, mon bon ami, vous n'y êtes pas ?
- Moi, je serais dedans, me répondit Dumas, qui eut l'indulgence
de me répondre.
A peine entrés dans le château de Monte-Cristo, un
Turc, un véritable Turc vint se jeter au cou de Dumas, et
le Turc et Dumas s'embrassèrent pendant cinq minutes.
- Savez-vous ce que c'est que ce Turc ?
- Non, répondis-je à Dumas.
- Je l'ai ramené de Tunis, où il sculptait le tombeau
du bey régnant. Je dis au bey qu'il avait assez de temps
devant lui pour me permettre de disposer pendant quelques années
de son artiste favori; et le bey me l'a prêté. Voyez
son ouvrage.
L'ouvrage de ce Turc prêté est un travail de moulure
comme on n'en voit qu'aux plafonds mauresques de l'Alhambra ; c'est
un enchaînement de traits en creux, dont l'ensemble produit
l'effet et le mirage de la guipure, si jamais guipure de Bruxelles
fut aussi légère que celle-là. Je fus frappé
d'admiration. Trianon n'a pas un seul plafond comparable à
celui que le Tunisien a brodé pour Monte-Cristo. Du balcon
principal, qu'on pourrait appeler aussi le perron du château,
on découvre un paysage plus beau peut-être que celui
dont la vue jouit du haut de la terrasse de Saint-Germain. La couleur
ne le rendrait pas ; que pourrait l'encre, la mienne surtout ? -
Voilà tout ce que l'or de votre Monte-Cristo n'aurait pas
produit, dis-je à Dumas.
- Oui, mais il l'aurait acheté, me répondit-il.
Tandis que nous étions sur ce perron, Dumas qui raconte
si volontiers et si bien, me dit: - Vous voyez de l'autre côté
de la route la boutique de ce marchand de vins, qui a pris pour
enseigne à la Descente de Monte-Cristo ? Cette enseigne m'a
causé un jour une terreur bien grande. On la peignait sous
mes yeux. Le barbouilleur arrive enfin au nom du débitant.
Il peint d'abord un D. Tiens ! me dis-je, son nom commence comme
le mien. Quelques minutes après je lui vois former un U.
Diable ! dis-je encore, il s'appelle donc Du... quoi ? J'attends.
Le pinceau laisse tomber un M.
Comment s'appelle donc ce marchand de vins ? S'il allait s'appeler
Dumas !
Et juste devant mon château ! un Dumas, marchand de vins
; j'avais une peur!... mais une peur!... Voyons... Après
l'M, succède un A. C'est fait de moi ! son nom est Dumas
! Que faire, mon Dieu ! que faire ? Je me résigne.
Une dernière lettre restait à peindre ; je ferme
les yeux, je les rouvre, et je lis Dumay, marchand de vins, restaurateur.
J'étais sauvé.
Nous sortîmes du château pour aller visiter l'île
de Monte-Cristo. C'est bien une île, et du milieu de cette
île, un peu plus grande qu'un de ces bassins à frire
dont j'ai parlé, s'élève un petit pavillon.
Chaque pierre de cette construction lilliputienne porte gravé
en rouge le nom d'un des nombreux ouvrages d'Alexandre Dumas. Toutes
les pierres, vous le devinez aisément, sont couvertes d'inscriptions.
Je n'approuve pas entièrement ces épitaphes ; l'effet
n'est pas agréable à l'oeil, et l'exemple est funeste.
Demain un épicier se croira en droit, lui aussi, de faire
construire un pavillon, et d'écrire sur les pierres dont
il sera formé : Sucre brut, sucre en pain, mignonnette, gomme
arabique, colle à bouche, cirage. Il dira : Puisque M. Dumas
grave ses titres à la gloire, je puis bien graver mes titres
à la fortune.
Ne croyez pas que je vous aie fait connaître toutes les
curiosités du château d'Alexandre Dumas. Il serait
injuste à vous de le supposer, à moi de le prétendre.
Monte-Cristo était encore en construction et en friche quand
je l'ai visité. Il n'y a qu'une chose que j'expose sans réticence,
c'est la grâce, l'amabilité, la magnificence, l'hospitalité
du seigneur châtelain. Je ne parle pas de son génie
; il est connu de tout le monde.
Léon Gozlan
L'Almanach comique
1848
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