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Mémoires
Mon entrée au collège
Mes Mémoires
l
fut convenu qu'au lieu d'aller au séminaire, j'irais au collège
chez l'abbé Grégoire, à Villers-Cotterêts.
On appelait collège l'école de l'abbé Grégoire,
comme, en Angleterre, on appelle lords certains bâtards de
grands seigneurs, par pure courtoisie.
Il fut donc décidé que j'irais au collège de
l'abbé Grégoire. Oh ! parlons de l'abbé Grégoire,
parlons-en longuement ; parlons-en comme on parle d'un honnête
homme, d'un digne homme, d'un saint homme.
L'abbé Grégoire n'était pas un esprit élevé
; c'était mieux que cela, c'était un esprit juste
; deux cents écoliers lui sont passés par les mains
pendant les quelques années qu'il a tenu collège.
Je ne sache pas qu'un seul ait mal tourné.
Depuis quarante ans qu'il était attaché à
l'église de Villers-Cotterêts, jamais une de ces petites
médisances qui font sourire les indévots et les libertins
n'avait été hasardée sur son compte ; les mères
qui s'étaient confessées à lui dans leur jeunesse,
et pendant la sienne, lui menaient leurs filles avec confiance,
parce qu'elles savaient qu'à travers la grille du confessionnal
ne passeraient alors, comme autrefois, que des paroles chastes et
paternelles.
Jamais il n'avait eu ni bonne ni gouvernante ; il vivait avec sa
soeur, petite vieille maigre, un peu acariâtre, un peu bossue,
qui adorait, je me trompe, qui vénérait son frère.
Pauvre cher abbé, que nous avons rendu si malheureux, que
nous avons tant fait enrager, qui nous grondait si fort, et qui
nous aimait tant !
Il en avait été de lui comme d'Hiraux ; je l'aimais
tant avant qu'il fût question d'aller au collège, que
je me décidai, sans le moindre effroi, à cette grande
innovation dans mon existence. D'ailleurs, à côté
du séminaire, qu'était-ce que cela ?
La classe de l'abbé Grégoire ouvrait à huit
heures et demie du matin, aussitôt la messe dite ; puis elle
fermait à midi. Chacun s'en allait dîner chez ses parents
; on était de retour à une heure ; à une heure
cinq minutes, la classe se rouvrait pour se refermer à quatre.
Joignez à cela les dimanches, fêtes, demi-fêtes
et quarts de fête, et vous conviendrez que ce n'était
pas une existence bien dure que celle que j'allais mener.
En général, à l'âge que j'avais, je n'étais
pas très aimé des autres enfants de la ville ; j'étais
vaniteux, insolent, rogue, plein de confiance en moi-même,
rempli d'admiration pour ma petite personne, et cependant, avec
tout cela, capable de bons sentiments, quand le coeur était
mis en jeu aux lieu et place de l'amour-propre ou de l'esprit.
Quant au physique, je faisais un assez joli enfant : j'avais de
longs cheveux blonds bouclés, qui tombaient sur mes épaules,
et qui ne crêpèrent que lorsque j'eus atteint ma quinzième
année ; de grands yeux bleus qui sont restés à
peu près ce que j'ai encore aujourd'hui de mieux dans le
visage ; un nez droit, petit et assez bien fait ; de grosses lèvres
roses et sympathiques ; des dents blanches et assez mal rangées.
Là-dessous, enfin, un teint d'une blancheur éclatante,
lequel était dû, à ce que prétendait
ma mère, à l'eau-de-vie que mon père l'avait
forcée de boire pendant sa grossesse, et qui tourna au brun
à l'époque où mes cheveux tournèrent
au crépu. Pour le reste du corps, j'étais long et
maigre comme un échalas.
Les cadres du collège de l'abbé Grégoire n'étaient
pas larges : vingt-cinq ou trente écoliers suffisaient pour
les remplir ; c'était donc un événement que
l'arrivée d'un nouvel élève au milieu de ce
petit nombre d'élèves. De mon côté, cette
entrée était une grande affaire : on m'avait fait
tailler, dans une redingote de mon grand-père, un habillement
complet. Cet habillement était café au lait foncé,
tout chiné de points noirs. J'en étais satisfait,
et je pensais qu'il produirait une certaine sensation sur mes camarades.
A huit heures du matin, un lundi d'automne, je m'acheminai donc
vers le puits où j'allais boire la science à pleines
lèvres, marchant d'un pas grave, levant le nez d'un air fier,
portant sous le bras toute ma bibliothèque de grammaires,
d'Epitome historiae sacrae de dictionnaires et de rudiments,
tout cela neuf comme mes habits, et jouissant d'avance de l'effet
qu'allait produire mon apparition sur le commun des martyrs. On
entrait dans la cour de l'abbé Grégoire par une grande
porte faisant voûte assez prolongée, et donnant sur
la rue de Soissons. Cette porte était toute grande ouverte.
Mes yeux plongeaient dans la cour : elle était vide. Je crus
un instant que j'étais en retard, et qu'on était déjà
en classe. Je franchis rapidement le seuil ; en même temps,
la porte se ferma derrière moi, de grands cris de joie retentirent,
et une rosée, qui ressemblait fort à une averse, tomba
sur moi du haut d'un double amphithéâtre de tonneaux.
Je levai les yeux : chaque élève, sur un tonneau,
posait dans l'attitude et dans l'action de Manneken-Pis, de Bruxelles.
Les grandes eaux jouaient pour mon arrivée.
Mes Mémoires, extrait du chapitre
XXVI
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