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Mémoires
Mon bal costumé
Mes Mémoires
 n
avançait vers le carnaval, et cette proposition que m'avait
faite Bocage de donner un bal, répandue dans le monde artistique,
rebondissait à moi de tous côtés. Une des premières
difficultés qu'il s'agissait de lever était l'exiguïté
de mon logement. Mon logement, composé d'une salle à
manger, d'un salon, d'une chambre à coucher, d'un cabinet
de travail, et suffisamment grand pour l'habitation, devenait bien
étroit pour une fête.
Un bal, donné par moi, nécessitait trois ou quatre
cents invitations, et le moyen de tenir à trois ou quatre
cents dans une salle à manger, un salon, une chambre à
coucher et un cabinet de travail ?
Heureusement, j'avisai, sur le même palier, un logement de
quatre pièces, non seulement libre, mais encore vierge de
décoration - à part les glaces qui étaient
placées au-dessus des cheminées, et le papier gris-bleu
qui tapissait les murs. Je demandai au propriétaire la permission
d'utiliser ce logement au profit du bal que je comptais donner.
Cette permission me fut accordée.
Maintenant, il s'agissait de décorer l'appartement. C'était
l'affaire de mes amis les peintres.
A peine surent-ils le besoin que j'avais d'eux, qu'ils vinrent m'offrir
leurs services. Il y avait quatre pièces à peindre
; on se partagea la besogne.
Les décorateurs étaient tout simplement Eugène
Delacroix, Louis et Clément Boulanger, Alfred et Tony Johannot,
Decamps, Granville, Jadin, Barye, Nanteuil, nos premiers artistes
enfin. (...)
Le lendemain, on commença l'uvre avec le jour. La plupart
des travailleurs, au reste, en étaient aux trois quarts de
leur besogne. Clément Boulanger et Barye avaient fini. Louis
Boulanger n'avait plus que trois ou quatre heures de travail. Decamps
donnait les dernières touches à son Debureau, et Jadin
à ses coquelicots et à ses bleuets ; Granville en-
était à ses dessus de porte, quand, ainsi qu'il l'avait
promis, Delacroix arriva.
- Eh bien, où en sommes-nous ? demanda-t-il.
- Mais vous voyez, dit chaque travailleur en s'effaçant pour
laisser voir son uvre.
- Ah çà ! mais c'est de la miniature que vous faites
là ! Il fallait me prévenir : je serais venu il y
a un mois.
Et il fit le tour des quatre chambres, s'arrêtant devant chaque
panneau, et trouvant le moyen, grâce au charmant esprit dont
il est doué, de dire un mot agréable à chacun
de ses confrères.
Puis, comme on allait déjeuner, il déjeuna. Le déjeuner
fini :
- Eh bien ? demanda-t-il en se tournant vers le panneau vide.
- Eh bien, voilà ! lui dis-je ; c'est le tableau du Passage
de la mer Rouge : la mer est retirée, les Israélites
sont passés, les Egyptiens ne sont point arrivés encore.
- Alors, je profiterai de cela pour faire autre chose. Que voulez-vous
que je vous bâcle là-dessus ?
- Mais, vous savez, un Roi Rodrigue après
la bataille : Sur les rives murmurantes
« Du fleuve aux ondes sanglantes,
Le roi sans royaume allait,
Froissant, dans ses mains saignantes,
Les grains d'or d'un chapelet. »
- Ainsi, c'est bien cela que vous voulez ?
- Oui.
- Quand ce sera à moitié fait, vous ne me demanderez
pas autre chose ?
- Parbleu !
- Va donc pour le roi Rodrigue !
Et, sans ôter sa petite redingote noire collée à
son corps, sans relever ses manches ni ses manchettes, sans passer
ni blouse ni vareuse, Delacroix commença par prendre son
fusain ; en trois ou quatre coups, il eut esquissé le cheval
; en cinq ou six, le cavalier ; en sept ou huit le paysage, morts,
mourants et fuyards compris. Puis, faisant assez de ce croquis,
inintelligible pour tout autre que lui, il prit brosse et pinceaux,
et commença de peindre.
Alors, en un instant, et comme si l'on eût déchiré
une toile, on vit sous sa main apparaître d'abord un cavalier
tout sanglant, tout meurtri, tout blessé, traîné
à peine par son cheval, sanglant, meurtri et blessé
comme lui, n'ayant plus assez de l'appui des étriers, et
se courbant sur sa longue lance ; autour de lui, devant lui, derrière
lui, des morts par monceaux. Au bord de la rivière, des blessés
essayant d'approcher leurs lèvres de l'eau, et laissant derrière
eux une trace de sang. Al'horizon, tant que l'oeil pouvait s'étendre,
un champ de bataille acharné, terrible. Sur tout cela, se
couchant dans un horizon épaissi par la vapeur du sang, un
soleil pareil à un bouclier rougi à la forge ; puis,
enfin, dans un ciel bleu se fondant à mesure qu'il s'éloigne,
dans un vert d'une teinte inappréciable, quelques nuages
roses comme le duvet d'un ibis.
Tout cela était merveilleux à voir : aussi un cercle
s'était-il fait autour du maître, et chacun, sans jalousie,
sans envie, avait quitté sa besogne pour venir battre des
mains à cet autre Rubens qui improvisait tout à la
fois la composition et l'exécution.
En deux ou trois heures, ce fut fini.
A cinq heures de l'après-midi, grâce à un grand
feu, tout était sec, et l'on pouvait placer les banquettes
contre les murailles.
Le bal avait fait un bruit énorme. J'avais invité
à peu près tous les artistes de Paris ; ceux que j'avais
oubliés m'avaient écrit pour se rappeler à
mon souvenir. Beaucoup de femmes du monde en avaient fait autant,
mais elles demandaient à venir masquées : c'était
pour les autres femmes une impertinence que je laissai à
la charge de celles qui l'avaient faite. Le bal était costumé,
mais non masqué ; seulement, la consigne était sévère,
et j'avais loué deux douzaines de dominos à l'intention
des fraudeurs, quels qu'ils fussent, qui tenteraient de s'introduire
en contrebande.
A sept heures, Chevet arrivait avec un saumon de cinquante livres,
un chevreuil rôti tout entier, et dressé sur un plat
d'argent qui semblait emprunté au dressoir de Gargantua,
un pâté gigantesque, et le tout à l'avenant.
Trois cents bouteilles de bordeaux chauffaient, trois cents bouteilles
de bourgogne rafraîchissaient, cinq cents bouteilles de champagne
se glaçaient.
J'avais découvert à la Bibliothèque, dans un
petit livre de gravures du frère du Titien, un charmant costume
de 1525 cheveux arrondis et pendants sur les épaules, retenus
par un cercle d'or ; justaucorps vert d'eau, broché d'or,
lacé sur le devant de la chemise avec un lacet d'or et rattaché
à l'épaule et aux coudes par des lacets pareils ;
pantalon de soie mi-parti rouge et blanc ; souliers de velours noirs
à la François 1er brodés d'or.
La maîtresse de la maison, très belle personne, avec
des cheveux noirs et des yeux bleux, avait la robe de velours, la
collerette empesée, et le feutre noir à plumes noires
d'Hélène Fourment, seconde femme de Rubens.
Deux orchestres avaient été établis, dans chaque
appartement, de sorte qu'à un moment donné, les deux
orchestres jouant le même air, le galop pouvait parcourir
cinq chambres, plus le carré.
A minuit, ces cinq chambres offraient un merveilleux spectacle.
Tout le monde avait suivi le programme, et à l'exception
de ceux qui s'intitulent les hommes sérieux, chacun était
venu déguisé. Mais les hommes sérieux avaient
eu beau arguer de leur gravité, il n'y avait été
fait aucune attention, et force leur avait été de
revêtir des dominos des couleurs les plus tendres. Véron,
homme sérieux mais gai, avait été affublé
d'un domino rose ; Buloz, homme sérieux mais triste, avait
été orné d'un domino bleu de ciel ; Odilon
Barrot, homme plus que sérieux, homme grave ! avait obtenu,
en faveur de son double titre d'avocat et de-député,
un domino noir ; enfin, La Fayette, le bon, l'élégant,
le courtois vieillard souriant à toute cette folle jeunesse,
avait sans résistance endossé le costume vénitien.
(...)
Il y eut pendant un moment sept cents personnes.
A trois heures, on soupa. Les deux chambres de l'appartement vacant
sur mon palier avaient été converties en salle à
manger.
Chose étrange ! Il y eut à manger et à boire
pour tout le monde.
Puis, après le souper, le bal recommença, ou plutôt
commença.
A neuf heures du matin, musique en tête, on sortit, et l'on
ouvrit, rue des Trois-Frères, un dernier galop dont la tête
atteignait le boulevard, tandis que la queue frétillait encore
dans la cour du square.
J'ai souvent songé, depuis, à donner un second bal
pareil à celui-là, mais il m'a toujours paru que c'était
chose impossible.
Mes Mémoires, extraits
des chapitres CCXXIV et CCXXIX
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