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Mémoires
La première de Christine
Mes Mémoires
 rédéric
ne m'avait pas menti ; on avait organisé - qui cela ? Je
ne m'en doute même pas -, on avait organisé, ou peut-être
même, sans aucun agglutinatif que la haine qu'on nous portait,
s'était organisée toute seule la plus rude cabale
qu'on eût jamais vue. Comme d'habitude, j'assistais à
ma première représentation dans une loge ; je ne perdis
donc rien des incidents de cette terrible bataille qui dura sept
heures, et dans laquelle, dix fois terrassée, la pièce
se releva toujours, et finit, à deux heures du matin, par
mettre le public, haletant, épouvanté, terrifié,
sous son genou. Oh ! je le dis, avec un enthousiasme qui n'a rien
perdu de sa force par ces vingt-cinq ans de guerre, et malgré
mes cinquante succès, c'est une grande et magnifique lutte
que celle du génie de l'homme contre la volonté mauvaise
du public, la vulgarité des assistants, la haine des ennemis
! Il y a une satisfaction immense à sentir, aux endroits
dramatiques, l'opposition plier sur les jarrets, et, lentement renversée
en arrière, toucher la terre de sa tête vaincue ! oh
! comme la victoire donnerait de l'orgueil, si, au contraire, chez
les bons esprits, elle ne guérissait pas de la vanité
!
Il est impossible de rendre, après le monologue de Sentinelli
à la fenêtre, sifflé, il est impossible de rendre
l'effet de l'arrestation de Monaldeschi ; toute la salle éclata
rugissante d'applaudissements, et, quand, au cinquième acte,
Monaldeschi, sauvé par l'amour de Christine, envoya la bague
empoisonnée à Paula, il y eut des cris de fureur contre
le lâche assassin, lesquels se convertirent en bravos frénétiques,
quand on le vit, blessé déjà, sanglant, se
traînant bas, et rampant aux pieds de la reine, qui, malgré
ses supplications et ses prières, prononça ce vers,
jugé impossible par Picard :
« Eh bien, j'en ai pitié, mon père... Qu'on
l'achève ! »
Cette fois, la salle était vaincue, le succès décidé.
L'épilogue, calme, froid, grandiose, espèce de souterrain
gigantesque aux dalles humides et aux voûtes sombres où
j'enterrais les cadavres de mes personnages, nuisit à ce
succès. Ces coupables à cheveux blancs, au coeur éteint,
se retrouvant, après trente ans, l'un sans haine, l'autre
sans amour, s'étonnant ensemble et demandant ensemble pardon
du crime qu'ils avaient commis, présentaient une suite de
scènes plus philosophiques et plus religieuses que dramatiques.
Vis-à-vis de moi-même, je reconnus que je m'étais
trompé ; il y avait eu erreur, il y eut pénitence
: je coupai l'épilogue, c'est-à-dire le morceau qui,
quoique loin d'être irréprochable comme style, était
sous ce rapport, le meilleur de tout l'ouvrage.
Hâtons-nous de dire que le reste, pastiche d'une langue que
je bégayais à peine à cette époque,
n'était pas bien fort.
Je n'avais pas perdu de vue Soulié pendant la représentation
; lui et ses cinquante hommes étaient là.
Un masque sur le visage, je n'eusse pas osé faire pour le
succès de ma propre pièce ce qu'il faisait, lui !
O cher coeur d'ami ! Chère âme loyale ! Peu t'ont connu,
peu t'ont apprécié ; mais, moi qui t'ai connu, moi
qui t'ai apprécié, de ton vivant, je t'ai défendu
; après ta mort, je te glorifie !...
En somme, tout le monde sortait du théâtre sans qu'une
seule personne pût dire si Christine était une chute
ou un succès.
Un souper attendait chez moi ceux de nos amis qui voulaient y venir
souper. Nous rentrâmes, sinon joyeux de la victoire, au moins
tout échauffés par le combat.
Nous étions vingt-cinq, à peu près : Hugo,
de Vigny, Paul Lacroix, Boulanger, Achille Comte, Planche - Planche
lui-même, que le chien de la haine n'avait pas encore mordu,
et qui n'avait que des dispositions à devenir enragé
plus tard -, Cordelier-Delanoue, Théodore Villenave... que
sais-je, moi ? Toute cette bruyante troupe pleine de jeunesse, de
vie, d'action, qui nous entourait à cette époque ;
tous les volontaires de cette grande guerre d'invasion qui n'était
pas si terrible qu'elle s'annonçait, et qui, au bout du compte,
ne menaçait de prendre Vienne que pour obtenir les frontières
du Rhin.
Et, ici, écoutez ce qui se passa ; ce que je vais raconter,
c'est presque le pendant de l'épisode de Soulié ;
c'est, j'en réponds, une chose inouïe dans les fastes
de la littérature.
Il y avait à changer, dans ma pièce, une centaine
de vers empoignés à la première représentation,
pour me servir du terme vulgaire mais expressif ; ils allaient être
signalés à la malveillance et ne manqueraient pas
d'être empoignés de nouveau à la seconde représentation
; il y avait, en outre, une douzaine de coupures qui demandaient
à être faites et pansées par des mains habiles
et presque paternelles ; il fallait qu'elles fussent faites à
l'instant même, pendant la nuit, afin que le manuscrit fût
renvoyé le lendemain matin, et que les raccords fussent faits
à midi, pour que la pièce pût être jouée
le soir.
La chose m'était impossible, à moi qui avais vingt-cinq
convives à nourrir et à abreuver.
Hugo et de Vigny prirent le manuscrit, m'invitèrent à
ne m'inquiéter de rien, s'enfermèrent dans un cabinet,
et, tandis que nous autres, nous mangions, buvions, chantions, ils
travaillèrent... Ils travaillèrent quatre heures de
suite avec la même conscience qu'ils eussent mise à
travailler pour eux, et, quand ils sortirent au jour, nous trouvant
tous couchés et endormis, ils laissèrent le manuscrit,
prêt à la représentation, sur la cheminée,
et, sans réveiller personne, ils s'en allèrent, ces
deux rivaux, bras dessus, bras dessous, comme deux frères
!
Te rappelles-tu cela, Hugo ?
Vous rappelez-vous cela, de Vigny ?
Nous fûmes tirés de notre léthargie, le lendemain
matin, par le libraire Barba, qui venait m'offrir douze mille francs
du manuscrit de Christine, c'est-à-dire
le double de ce que j'avais vendu Henri III.
Décidément, c'était un succès !
Mes Mémoires, extrait du chapitre CXXXVII.
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