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Histoire
Les neuf systèmes
sur le Masque de Fer
Une Année à Florence
out
calcul fait, il y a neuf systèmes sur l'homme au masque de
fer. Nous laissons au lecteur le soin de choisir celui qui lui paraîtra
le plus vraisemblable ou qui lui sera le plus sympathique.
Premier système. L'auteur
du premier système est anonyme. Le système est venu
tout fait de la Hollande, sans doute sous le patronage du roi Guillaume.
Tel qu'il est, le voici : Le cardinal de Richelieu, tout fier de
voir sa nièce Parisiatis aimée de Gaston, duc d'Orléans,
frère du roi, proposa à ce prince de devenir sérieusement
son neveu. Mais le fils de Henri IV, qui voulait bien de mademoiselle
Parisiatis pour maîtresse, trouva si impertinent que le premier
ministre osât la lui proposer pour femme, qu'il répondit
à cette proposition par un soufflet. Le cardinal était
rancunier mais, comme il n'y avait pas moyen de traiter le frère
du roi en Bouteville ou en Montmorency, il s'entendit avec sa nièce
et le père Joseph pour tirer de Gaston une autre vengeance
: Ne pouvant lui faire tomber la tête de dessus les épaules,
il résolut de lui faire choir la couronne de dessus la tête.
La perte de cette couronne devait être d'autant plus sensible
à Gaston que Gaston croyait déjà la tenir ;
il y avait quelque vingt-deux ou vingt-trois ans que son frère
aîné était marié, et la France attendait
encore un dauphin.
Voici ce qu'imagina Richelieu, toujours dans le système de
l'anonyme hollandais :
Un jeune homme, nommé le C.D.R., était amoureux, depuis
plusieurs années, de la femme de son roi. Cet amour, auquel
la reine n'avait point paru insensible, n'avait point échappé
aux regards jaloux de Richelieu, qui, amoureux lui-même d'Anne
d'Autriche, s'en était inquiété jusqu'au moment
où il jugea à propos d'en tirer parti.
Un soir, le C.D.R. reçut un billet d'une main inconnue, dans
lequel on lui disait que, s'il voulait se rendre à un endroit
indiqué et se laisser bander les yeux, on le conduirait dans
un lieu où il désirait être présenté
depuis longtemps. Le jeune homme était aventureux et brave,
il se trouva au rendez-vous, se laissa bander les yeux, et lorsque
le bandeau lui tomba du front, il était dans l'appartement
d'Anne d'Autriche qu'il aimait.
Le lendemain elle alla trouver le cardinal et lui dit : « Vous
avez enfin gagné votre méchante cause ; mais prenez-y
garde, monsieur le prélat, et faites en sorte que je trouve
cette miséricorde et cette bonté céleste dont
vous m'avez flattée par vos pieux sophismes : ayez soin de
mon âme ! »
L'auteur anonyme attribue à cette aventure la naissance de
Louis XIV, fils de Louis XIII, par voie de transubstantiation. La
brochure, qui se terminait là, annonçait une suite
qui n'a point été publiée ; mais comme l'anonyme
hollandais ajoutait que cette suite serait la fatale catastrophe
du C.D.R., on prétendit que la catastrophe fut la découverte
que fit Louis XIII des amours de la reine, et que le prix dont le
C.D.R. les paya fut une prison perpétuelle avec application
d'un masque de fer.
Le C.D.R. était ou le comte de Rivière ou le comte
de Rochefort.
Ce système, à notre avis, sent trop le pamphlet pour
avoir besoin d'être réfuté.
Deuxième système. Celui-ci
est de Sainte-Foix, et, s'il n'a pas le mérite de la vraisemblance,
il a au moins celui de l'originalité. Sainte-Foix, comme
on le sait, était un homme de beaucoup d'imagination, qui
n'aimait pas les bavaroises, et qui trouvait mauvais que les autres
les aimassent. Il en résultait qu'il déjeunait ordinairement
avec des côtelettes et du vin de Champagne, et qu'il avait
le tort d'écrire l'histoire après avoir déjeuné.
Un jour Sainte-Foix lut dans l'histoire de Hume, que le duc de Montmouth
n'avait point été exécuté comme on l'avait
dit, mais qu'un de ses partisans qui lui ressemblait fort, ce qui
cependant n'était pas facile à rencontrer, avait consenti
à mourir à sa place, tandis que le fils naturel de
Charles II, chez lequel on avait respecté le sang royal,
tout illégitime qu'il fût, avait été
transféré secrètement en France pour y subir
une prison perpétuelle.
A ce passage, Sainte-Foix, toujours en quête du romanesque,
ouvrit de grands yeux et découvrit un petit volume anonyme
et apocryphe intitulé : Amours de Charles
II et de Jacques II, rois d'Angleterre. Dans ce petit volume
il était dit : « La nuit d'après la prétendue
exécution du duc de Montmouth, le roi, accompagné
de trois hommes, vint lui-même le tirer de la tour. On lui
couvrit la tête d'une espèce de capuchon, et le roi
et les trois hommes entrèrent avec lui dans le carrosse. »
Un autre témoignage, bien plus important que celui du colonel
Helton, dans la bouche duquel l'auteur du petit volume met ce récit,
était encore invoqué par Sainte-Foix. Ce témoignage
était celui du père Saunders, confesseur de Jacques
II. En effet, le père Tournemine étant allé,
avec le père Saunders, rendre visite à la duchesse
de Montmouth, après la mort de cet ex-roi, il échappa
à la duchesse de dire : « Quant à moi,
je ne pardonnerai jamais au roi Jacques d'avoir laissé exécuter
le duc de Montmouth, au mépris du serment qu'il avait fait
sur l'hostie, près du lit de mort de Charles II, qui lui
avait recommandé de ne jamais ôter la vie à
son frère naturel, même en cas de révolte. »
Mais à ces mots, le père Saunders interrompit la duchesse
en lui disant : « Madame la duchesse, le roi Jacques
a tenu son serment. »
Selon Sainte-Foix, l'homme au masque de fer ne serait donc autre
que le duc de Montmouth, sauvé de l'échafaud par Jacques
II, à qui Louis XIV aurait prêté presqu'en même
temps les îles Sainte-Marguerite pour son frère, et
Saint-Germain pour lui.
Troisième système. Le
système de Sainte-Foix avait été établi
pour battre en brèche le système de Lagrange-Chancel,
qui prétendait, sur le dire de M. de Lamothe-Guérin,
gouverneur des Iles Sainte-Marguerite en 1718, c'est-à-dire
à l'époque où lui-même y était
détenu, que l'homme au masque de fer était le fameux
duc de Beaufort, disparu en 1669 au siège de Candie. Voici
la version de Lagrange-Chancel.
Dès l'année 1664, M. de Beaufort était déjà,
par son insubordination et sa légèreté, tombé
dans la disgrâce, sinon apparente, du moins réelle,
de Louis XIV, qui pardonnait avec une égale difficulté
le bonheur qu'on avait eu de lui plaire, ou le malheur qu'on avait
eu de lui déplaire. Or, M. de Beaufort ne lui avait jamais
plu, le grand roi ne voulant pas de rivaux, fût-ce aux halles.
Vers le commencement de 1669, M. de Beaufort reçut de Colbert
l'ordre de soutenir Candie, assiégée par les Turcs
: sept jours après son arrivée, c'est-à-dire
le 26 juin, le duc de Beaufort fit une sortie ; mais emporté
par son courage ou par son cheval, il ne reparut pas. A cette occasion,
Navailles, son collègue dans le commandement de l'escadre
française, se contente de dire page 243, livre IV de ses
Mémoires : « Le duc
de Beaufort rencontra sur son chemin un gros de Turcs qui pressait
quelques-unes de nos troupes ; il se mit à leur tête,
et combattit avec beaucoup de valeur, mais il fut abandonné,
et l'on n'a jamais pu savoir depuis ce qu'il était devenu. »
Selon Lagrange-Chancel, le duc de Beaufort aurait été
enlevé, non par les soldats du sublime empereur, mais par
les agents du roi très-chrétien, et au lieu d'avoir
eu la tête coupée, il l'aurait eue, ce qui ne valait
guère mieux, enfermée à perpétuité
dans un masque de fer.
Quatrième système. Ce
quatrième système qui n'était pas loin non
plus d'être celui de Voltaire, avait été répandu
avec un prodigieux succès par l'auteur anonyme des Mémoires
pour servir à l'histoire de Perse. Comme l'Histoire
amoureuse des Gaules, les Mémoires
pour servir à l'histoire de Perse racontent des anecdotes
de la cour de France. Le roi y est appelé Sha-Abbas, le dauphin
Sephi-Mirza, le comte de Vermandois Giafer et le duc d'Orléans
Ali-Homajou. Quant à la Bastille, elle était désignée
sous le nom de la forteresse d'lspahan, et les îles Sainte-Marguerite
sous le nom de la citadelle d'Ormus.
Voici maintenant l'anecdote réduite à ses vrais noms
:
Louis de Bourbon, comte de Vermandois, était, comme on le
sait, fils naturel de Louis XIV et de mademoiselle de Lavallière.
Comme à tous ses bâtards, Louis XIV lui portait une
grande amitié, si bien que cette amitié ayant changé
l'orgueil qui était propre au jeune prince en insolence,
il s'oublia dans une discussion avec le dauphin jusqu'à lui
donner un soufflet. C'était là un de ces outrages
à la majesté royale que Louis XIV ne pouvait pardonner,
même à un de ses bâtards. Aussi, toujours selon
les Mémoires pour servir à l'histoire
de Perse, Giafer, ou le comte de Vermandois, fut-il envoyé
en Flandre, où pour lors on faisait la guerre. Or, à
peine fut-il au camp, où il arriva si bien prêché
par sa mère, qu'on croyait, dit mademoiselle de Montpensier,
qu'il se fût fait un honnête homme, que le 12 du mois
de novembre au soir il se trouva mal, et mourut le 19. Ce malheur,
dit mademoiselle de Montpensier, arriva à la suite d'une
orgie où il avait trop bu d'eau-de-vie. Les autres Mémoires
parlèrent de fièvre maligne ou de peste. Mais l'auteur
du quatrième système prétendit que ces bruits
n'avaient été répandus que pour éloigner
les curieux de la tente du jeune prince, qui était, non pas
mort, mais seulement endormi à l'aide d'un narcotique et
qui ne se réveilla qu'un masque de fer sur le visage.
Selon le même auteur, Ali-Homajou, c'est-à-dire Philippe
II, régent de France, était allé faire une
visite au comte de Vermandois, à la Bastille, vers le commencement
de 1725 ; il était résulté de cette visite
la résolution de rendre la liberté au prisonnier,
lorsque la même année, le régent mourut d'une
apoplexie foudroyante. Il en résulta que le pauvre Giafer
resta dans la forteresse d'Ispahan, dont ce n'était guère
d'ailleurs la peine de sortir, attendu qu'à cette époque
il devait avoir à peu près soixante-cinq ans.
Cinquième système. Celui-ci
appartient au baron d'Heiss, ancien capitaine au régiment
d'Alsace. Il était développé dans une lettre
écrite de Phalshourg et datée du 28 juin 1770. Cette
lettre fut publiée dans l'Histoire
abrégée de l'Europe. Voici l'analyse de cette
lettre :
Selon le baron d'Heiss, le duc de Mantoue avait dessein de vendre
sa capitale au roi de France, lorsqu'il en fut détourné
par son secrétaire Matthioli, lequel lui persuada, au contraire,
de s'unir à la ligue qui, dans ce moment, se formait contre
Louis XIV. Le roi, qui croyait déjà tenir Mantoue,
vit donc cette ville importante lui échapper, et ayant su
par quel conseil, il résolut de se venger du conseiller.
En conséquence, sur l'ordre du roi, le malheureux Matthioli
aurait été invité par le marquis d'Arcy, ambassadeur
de France, à une grande chasse à deux ou trois lieues
de Turin, et là, tandis qu'il suivait l'ambassadeur dans
un sentier perdu, douze cavaliers l'auraient enlevé, masqué,
et conduit à Pignerol. Mais, comme cette forteresse était
trop voisine de l'Italie, il serait passé de là successivement
à Exilles, aux îles Sainte-Marguerite et enfin à
la Bastille, où il serait mort.
Ce système, qui n'était pas plus déraisonnable
que les autres, n'obtint cependant jamais grande faveur. Cette idée
que l'homme au masque de fer était un étranger et
un subalterne, n'ayant pas suffi pour éveiller une grande
curiosité.
Sixième système. Celui-ci
n'a point de parrain. C'est un de ces bruits vagues comme il en
court par le monde sans qu'on sache d'où ils viennent, ni
où ils vont. Aussi ne le citons-nous que pour mémoire.
Selon ce système, l'homme au masque de fer ne serait autre
que le second fils du protecteur, c'est-à-dire Henri Cromwel,
qui disparut de la scène du monde sans que jamais personne
sût par quelle coulisse, ou par quelle trappe. Mais pourquoi
eût-on masqué et emprisonné Henri, lorsque Richard,
son frère aîné, vivait publiquement et tranquillement
en France ?
Septième système. Le
septième système est tiré d'un ouvrage in-8,
publié en 1789 par M. Dufey de l'Yonne, et intitulé
La Bastille ou Mémoires pour servir
à l'histoire du gouvernement français depuis le XIVe
siècle jusqu'à la fin du XVIIè. Tout
l'échafaudage de ce système, qui du reste a tout l'intérêt
du romanesque et de la poésie, s'appuie sur ce passage des
Mémoires de Madame de Motteville
: « La reine, dans cet instant, surprise de se voir seule
et apparemment importunée par quelque sentiment trop passionné
du duc de Buckingham, s'écria et appela son écuyer
et le blâma de l'avoir quittée. »
Selon M. Dufey, ce cri d'appel poussé par Anne d'Autriche
fut le dernier. Le duc de Buckingham de plus en plus amoureux, fut
de plus en plus apprécié, comme le prouve l'histoire
des ferrets de diamants ; si bien que Louis XIII eut un fils qu'il
ne connut jamais, mais que Louis XIV découvrit, et auquel,
pour l'honneur de sa mère, il donna un masque.
D'après M. Dufey de l'Yonne, la mort sanglante de Buckingham
aurait bien pu être une expiation de son bonheur, et il n'est
pas loin de croire que le couteau de Felton était non seulement
de manufacture française, mais encore de fabrique royale.
Huitième système. Celui-ci,
mis sous le patronage du maréchal de Richelieu, appartient
très probablement en toute propriété à
Soulavie, son secrétaire. Il serait, dit ce dernier, emprunté
à un manuscrit retrouvé dans les cartons du duc après
sa mort, et intitulé : Relation de
la naissance et de l'éducation du prince infortuné
soustrait par les cardinaux Richelieu et Mazarin à la société,
et renfermé par ordre de Louis XIV, composée par le
gouverneur de ce prince à son lit de mort.
Ce gouverneur anonyme racontait que ce prince, qu'il avait élevé
et gardé jusqu'à la fin de ses jours, était
un frère jumeau de Louis XIV, né le 5 septembre 1638,
à huit heures et demie du soir, pendant le souper du roi,
et au moment où on était loin de s'attendre après
la naissance de Louis XIV, qui avait eu lieu à midi, à
un second accouchement. Cependant ce second accouchement avait été
prédit par des pâtres, qui avaient dit par la ville
que, si la reine accouchait de deux dauphins, ce serait un grand
signe de calamité pour la France. Ces bruits, de si bas qu'ils
fussent partis, n'en étaient pas moins venus aux oreilles
du superstitieux Louis XIII, qui alors avait fait venir Richelieu,
et avait consulté sur cette prophétie, à laquelle,
sans y croire cependant, Richelieu avait répondu que, ce
cas échéant, il fallait soigneusement cacher le second
venu des deux enfants, parce qu'il pourrait vouloir être roi.
Louis XIII avait à peu près oublié cette prédiction,
lorsque la sage-femme vint lui annoncer, à sept heures du
soir, que, selon toutes les probabilités la reine allait
mettre au jour un second enfant. Louis XIII, qui avait senti la
justesse du conseil du cardinal, réunit aussitôt l'évêque
de Meaux, le chancelier, le sieur Honorat et la sage-femme, et leur
dit, avec cet accent qui annonce qu'on est disposé à
tenir ce que l'on promet, que le premier qui révélerait
le mystère de son second accouchement paierait la révélation
de sa tête. Les assistants jurèrent tout ce que le
roi voulut ; et à peine le serment était-il fait,
que la reine, accomplissant la prophétie des bergers, accoucha
d'un second dauphin, lequel fut remis à la sage-femme et
élevé en secret, destiné qu'il était
à remplacer le dauphin si le dauphin venait à mourir,
tandis qu'au contraire il était condamné d'avance
à l'obscurité, si le dauphin continuait de vivre.
La sage-femme éleva le second dauphin comme son fils, le
faisant passer aux yeux de ses voisins pour le bâtard d'un
grand seigneur dont on lui payait grassement la pension ; mais à
l'époque où l'enfant eut atteint sa sixième
année, un gouverneur arriva chez dame Peyronnette, c'était
le nom de la sage-femme, et la somma de lui remettre l'enfant, qu'il
devait continuer d'élever en secret comme un fils de roi.
L'enfant et le gouverneur partirent pour la Bourgogne.
Là, l'enfant grandit inconnu, mais cependant portant sur
son visage une telle ressemblance avec Louis XIV, qu'à chaque
instant le gouverneur tremblait qu'il ne fût reconnu. Le jeune
homme atteignit ainsi l'âge de dix-neuf ans, effrayant son
vieux mentor par les idées étranges qui lui passaient
parfois à travers la tête comme des éclairs,
lorsqu'un beau jour, au fond d'une cassette mal fermée et
qu'on avait eu l'imprudence de laisser à sa portée,
il trouva une lettre de la reine Anne d'Autriche qui lui révélait
sa véritable naissance. Quoique possesseur de cette lettre,
le jeune homme résolut de se procurer une nouvelle preuve.
Sa mère parlait de cette ressemblance miraculeuse avec Louis
XIV, qui effrayait tant le pauvre gouverneur. Le jeune homme résolut
de se procurer un portrait du roi son frère, afin de juger
lui-même de cette ressemblance. Une servante d'auberge se
chargea d'en acheter un à la ville voisine ; ce portrait
confirma tout ce qu'avait dit la lettre. Le prince se reconnut,
ne fit qu'un bond de sa chambre à celle du gouverneur, et
lui montrant le portrait de Louis XIV : « Voilà
mon frère ! » lui dit-il, et ramenant les
yeux sur lui-même : « Et voilà qui je suis
! »
Le gouverneur ne perdit pas de temps et écrivit à
Louis XIV, qui, de son côté, fit bonne diligence, et
courrier par courrier, l'ordre arriva d'enfermer dans la même
prison le gouverneur et l'élève. Puis comme, même
à travers les grilles d'une prison, on pouvait reconnaître
la contre-épreuve du grand roi, le grand roi ordonna que
le visage de son frère fût, à compter de cette
heure, couvert d'un masque de fer assez habilement travaillé
pour que, sans le quitter jamais, il pût voir, respirer et
manger. Cette recommandation toute fraternelle aurait, d'après
Soulavie, été exécutée de point en point.
C'est cette donnée qu'ont adoptée, pour faire leur
beau drame du Masque de fer, MM. Fournier et Arnoult, ce qui n'a
pas peu contribué, avec le talent de Lockroy, à lui
donner de nos jours une parfaite popularité.
Neuvième système. Celui-ci
est notre contemporain et date de 1837 il a été émis
par notre confrère le bibliophile P.-L. Jacob. L'homme au
masque de fer ne serait autre que le malheureux Fouquet, qui, profitant
des adoucissements donnés à sa prison pour exécuter
une tentative d'évasion, aurait été puni de
cette tentative par la nouvelle de sa mort officiellement répandue,
et par l'application de cette ingénieuse machine, dont l'invention,
dans ce cas encore, appartiendrait au grand roi.
Comme le livre dans lequel notre ami a développé ce
nouveau système est dans les mains de tout le monde, nous
y renvoyons pour plus amples détails.
Il y a encore deux autres petits systèmes : l'un ferait du
masque de fer le patriarche Arwedicks, enlevé, selon le manuscrit
de monsieur de Bonac, pendant l'ambassade de Monsieur Féréol
à Constantinople ; l'autre serait un malheureux écolier
puni par les jésuites d'un distique latin fait contre leur
ordre, et à qui, sur la recommandation de ces bons pères,
Louis XIV aurait bien voulu servir de geôlier et de bourreau.
Ajoutons pour dernier système, celui qui consiste à
ne croire à rien et à dire que le Masque de fer n'a
jamais existé.
Maintenant, après les conjectures, voici les certitudes.
Ce fut dans l'intervalle du 23 mars 1680 au 1er septembre 1681 que
l'homme au masque de fer parut à Pignerol, d'où il
fut transporte à Exilles, lorsque monsieur de Saint-Mars
passa de cette première forteresse à la seconde. Il
y resta six ans et monsieur de Saint-Mars, ayant eu en 1687 le gouvernement
des îles Sainte-Marguerite, s'y fit suivre par son prisonnier,
dont il était condamné lui-même à rester
l'ombre. En arrivant dans ces îles, Saint-Mars écrivit
à monsieur de Louvois, le 20 janvier 1687 : « Je
donnerai si bien mes ordres pour la garde de mon prisonnier, que
je puis vous en répondre pour son entière sûreté. »
En effet, ce bon monsieur de Saint-Mars avait fait exécuter
tout exprès pour lui une prison modèle ; cette prison,
selon Piganiol de la Force, n'était éclairée
que par une seule fenêtre regardant la mer, et ouverte à
quinze pieds au-dessus du chemin de ronde. Cette fenêtre,
outre les premiers barreaux, était défendue par trois
grilles de fer placées entre les soldats de garde et le prisonnier.
Aux îles Sainte-Marguerite, monsieur de Saint-Mars entrait
rarement dans la chambre de son prisonnier de peur que quelque indiscret
écoutât leur conversation. En conséquence, il
se tenait ordinairement sur la porte ouverte, et de cette façon
pouvait, tout en causant, voir des deux côtés du corridor
si personne ne venait. Un jour qu'il causait ainsi, le fils d'un
de ses amis qui était venu passer quelques jours dans l'île,
cherchant monsieur de Saint-Mars pour lui demander l'autorisation
de prendre un bateau qui le conduisît à terre, l'aperçut
de loin sur le seuil d'une chambre. Sans doute en ce moment la conversation
entre le prisonnier et monsieur de Saint-Mars était des plus
animées, car ce dernier n'entendit les pas du jeune homme
que lorsqu'il fut près de lui. Il se rejeta en arrière,
referma la porte vivement et demanda, tout pâlissant, au jeune
homme s'il n'avait rien vu ni entendu. Le jeune homme, pour toute
réponse, lui démontra que de la place où il
était la chose était presque impossible. Alors seulement
monsieur de Saint-Mars se remit ; mais il n'en fit pas moins le
même jour partir le jeune homme en écrivant à
son père pour lui raconter la cause du renvoi, et en ajoutant
: « Peu s'en est fallu que cette aventure n'ait coûté
cher à votre fils, et je vous le renvoie de peur de quelque
nouvelle imprudence. »
Un autre jour, il arriva que le Masque de fer, qui était
servi en argenterie, écrivit quelques lignes sur un plat,
au moyen d'un clou qu'il s'était procuré, et jeta
ce plat à travers sa fenêtre et les triples grilles.
Un pêcheur trouva ce plat au bord de la mer, et pensant qu'il
ne pouvait provenir que de l'argenterie du château, le rapporta
au gouverneur.
- Avez-vous lu ce qui est écrit sur ce plat ? demanda monsieur
de Saint-Mars.
- Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur.
- Quelqu'un l'a-t-il vu entre vos mains ?
- Je l'ai trouvé à l'instant même, et je l'ai
apporté à Votre Excellence en le cachant sous ma veste
de peur qu'on ne me prît pour un voleur.
Monsieur de Saint-Mars réfléchit un instant puis,
faisant signe au pêcheur de se retirer :
- Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne pas savoir
lire !
L'année suivante, un garçon de chirurgie qui fit une
trouvaille à peu près semblable fut moins heureux
que le pêcheur. Il vit flotter sur l'eau quelque chose de
blanc et le ramassa ; c'était une chemise très fine,
sur laquelle, à défaut de papier, et à l'aide
d'un mélange de suie et d'eau et d'un os de poulet taillé
en manière de plume, le prisonnier avait écrit toute
son histoire. Monsieur de Saint-Mars lui fit alors la même
question qu'au pêcheur ; le garçon de chirurgie répondit
qu'il savait lire, il est vrai, mais que, pensant que les lignes
tracées sur cette chemise pouvaient renfermer quelque secret
d'Etat, il s'était bien gardé de les lire. Monsieur
de Saint-Mars le renvoya d'un air pensif, et le lendemain on trouva
le pauvre garçon mort dans son lit.
Vers le même temps, le domestique qui servait l'homme au masque
de fer étant trépassé, une pauvre femme se
présenta pour le remplacer ; mais monsieur de Saint-Mars
lui ayant dit qu'il fallait qu'elle partageât éternellement
la prison du maître au service de qui elle allait entrer,
et qu'à partir de ce jour, elle cessât de voir son
mari et ses enfants, elle refusa de souscrire à de pareilles
conditions, et se retira.
En 1698, l'ordre arriva à monsieur de Saint-Mars de transférer
son prisonnier à la Bastille. On comprend que pour un voyage
aussi long les précautions redoublèrent. L'homme au
masque de fer fut placé dans une litière qui précédait
la voiture de monsieur de Saint-Mars. Cette litière était
entourée de plusieurs hommes à cheval qui avaient
l'ordre de tirer sur le prisonnier à la moindre tentative
qu'il ferait, ou pour parler, ou pour fuir. En passant à
sa terre de Palteau, monsieur de Saint-Mars s'y arrêta un
jour et une nuit. Le dîner eut lieu dans une salle basse dont
les fenêtres donnaient sur la cour. A travers ces fenêtres,
on pouvait voir le geôlier et le captif prendre leurs repas.
L'homme au masque de fer tournait le dos aux fenêtres. il
était de grande taille, vêtu de brun et mangeait avec
son masque, duquel s'échappaient par derrière quelques
mèches de cheveux blancs. Monsieur de Saint-Mars était
assis en face de lui et avait un pistolet de chaque côté
de son assiette ; un seul valet les servait et fermait la porte
à doute-le tour chaque fois qu'il entrait ou qu'il sortait.
Le soir, monsieur de Saint-Mars se fit dresser un lit de camp et
coucha en travers de la porte, dans la même chambre que son
prisonnier.
Le lendemain on repartit, et les mêmes précautions
furent prises. Les voyageurs arrivèrent à la Bastille
le jeudi 18 septembre 1698, à trois heures de l'après-midi.
L'homme au masque de fer fut mis dans la tour de la Bazinière
en attendant la nuit ; puis, la nuit venue, monsieur Dujonca le
conduisit lui-même dans la troisième chambre de la
tour de la Bertaudière laquelle chambre, dit le journal de
monsieur Dujonca, avait été meublée de toutes
choses. Le sieur Rosanges, qui venait des îles Sainte-Marguerite
à la suite de monsieur de Saint-Mars, était, ajoute
le même journal, chargé de servir et de soigner ledit
prisonnier, qui était nourri par le gouverneur.
Néanmoins, en souvenir de la chemise trouvée sur le
bord de la mer, c'était le gouverneur qui le servait à
table, et qui, après le repas, lui enlevait son linge. En
outre il avait reçu la défense la plus expresse de
parler à personne ni de montrer sa figure à qui que
ce fût dans les courts instants de répit que lui donnait
le gouverneur, en ouvrant lui-même la serrure qui fermait
son masque. Dans le cas où il eût osé contrevenir
à l'une ou l'autre de ces défenses, les sentinelles
avaient ordre de tirer sur lui.
Ce fut ainsi que le malheureux prisonnier resta à la Bastille
depuis le 18 septembre 1689 jusqu'au 19 novembre 1703. A la date
de ce jour, on trouve cette note dans le même journal : « Le
prisonnier inconnu, toujours masqué d'un masque de velours
noir, s'étant trouvé hier un peu plus mal en sortant
de la messe, est mort aujourd'hui sur les dix heures du soir, sans
avoir eu une grande maladie. Monsieur Giraut, notre aumônier,
le confessa hier. Surpris par la mort, il n'a pu recevoir les sacrements,
et notre aumônier l'a exhorté un moment avant que de
mourir. Il a été enterré, le mardi 20 novembre
à quatre heures du soir dans le cimetière de Saint-Paul.
Son enterrement a coûté quarante livres. »
Maintenant, voici ce que l'on a retrouvé sur les registres
de sépulture de l'église Saint-Paul :
« L'an 1703, le 19 novembre, Marchialy, âgé
de quarante-cinq ans ou environ, est décédé
dans la Bastille, duquel le corps a été inhumé
dans le cimetière de Saint-Paul, sa paroisse, le 20 dudit
mois, en présence de monsieur Rosarges, major de la Bastille
et de monsieur Reih, chirurgien de la Bastille, qui ont signé. »
Mais ce que ne dit ni le registre de la prison ni le registre de
la Bastille, c'est que les précautions prises pendant sa
vie poursuivirent ce malheureux après sa mort. Son visage
fut défiguré avec du vitriol, afin qu'en cas d'exhumation
on ne pût le reconnaître ; puis on brûla tous
ses meubles, on dépava sa chambre, on effondra les plafonds,
on fouilla tous les coins et recoins, on regratta et reblanchit
les murailles ; enfin, on leva les uns après les autres tous
les carreaux, de peur qu'il eût caché quelque billet
ou quelque marque qui pût faire connaître son nom.
Du 19 novembre 1703 au 14 juillet 1789, tout continua de rester
dans l'obscurité, tant les murs de la Bastille étaient
épais, tant ses portes de fer étaient bien fermées
; puis, un jour, il arriva que ces murs furent renversés
à coups de canon, ces portes enfoncées à coups
de hache, et que les cris de liberté retentirent jusqu'au
plus profond de ces cachots où tout semblait mort, jusqu'à
l'écho qui dut hésiter à les répéter.
Les premiers soins du peuple vainqueur furent pour les vivants :
huit prisonniers seulement furent retrouvés dans la sombre
et sinistre forteresse. Le bruit courut alors que, quelques jours
auparavant, plus de soixante autres avaient été transportés
dans les bastilles de l'Etat.
Puis, après la préoccupation envers les vivants, vint
la curiosité pour les morts ; parmi les grandes ombres qui
apparaissaient au milieu des ruines de la Bastille, se dressait,
plus gigantesque et plus sombre que les autres, le fantôme
voilé du Masque de fer. Aussi courut-on à la cour
de la Bertaudière qu'on savait avoir été habitée
cinq ans par ce malheureux ; mais on eut beau chercher sur les murailles,
sur les vitres, sous les carreaux, on eut l'eau déchiffrer
tout ce que l'oisiveté, la résignation ou le désespoir
avaient pu tracer de sentences, de prières ou de malédictions
sur ces mystérieuses archives que les condamnés se
léguaient en mourant les uns aux autres : toute recherche
fut inutile, et le secret du Masque de fer continua de demeurer
entre lui et ses bourreaux.
Tout à coup cependant de grands cris retentirent dans la
cour. L'un des vainqueurs avait découvert le grand registre
de la Bastille sur lequel était mentionnée la date
de l'entrée et de la sortie des prisonniers, et qui avait
été inventé et établi par le major Chevalier.
Le registre fut porté à l'Hôtel-de-Ville, où
l'assemblée municipale voulut chercher elle-même le
secret de la royauté si longtemps caché. On l'ouvrit
à l'année 1698. Le folio 120 correspondant au jeudi
18 septembre, avait été déchiré. Le
feuillet de l'entrée manquant, on se reporta à la
date de sortie. Le feuillet correspondant au 19 novembre 1703 manquait
comme celui du 18 septembre, et cette double lacération bien
constatée, tout espoir fut à jamais perdu de découvrir
le secret de l'homme au masque de fer.
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