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Les Cahiers Alexandre Dumas
Adolphe de Leuven
Cahier N°13
Cahier épuisé. Nous vous en proposons un extrait,
par Christiane Neave.
1984. Il y a 100 ans ; il y a 160 ans... Deux anniversaires importants
dans la vie des Dumas. Le premier, c'est la mort d'Adolphe de Leuven.
Le second, c'est la naissance d'Alexandre Dumas fils. D'Adolphe
de Leuven à Dumas fils, il y a plus qu'un lien affectif ou
littéraire. Il y a surtout, et j'allais dire tout simplement
: Alexandre Dumas.
Souvenez-vous, dans ses Mémoires,
Alexandre Dumas nous décrit sa première rencontre
avec Adolphe de Leuven : « Ce jeune homme, grand, brun,
sec, aux cheveux noirs, coupés en brosse, aux yeux admirables,
au nez fortement accentué, aux dents blanches comme des perles,
à la démarche nonchalante et aristocratique, était
le vicomte Adolphe Ribbing de Leuven, futur auteur de Vert-Vert
et du Postillon de Longjumeau, et fils
du comte Adolphe-Louis Ribbing de Leuven, l'un des trois seigneurs
suédois inculpés dans le meurtre de Gustave III, roi
de Suède. »
Des trois jeunes gens, seul Ankarström avait été
arrêté, jugé et décapité. Quant
à Ribbing : « qui avait été arrêté
en même temps qu'Ankarström, (il) n'avait que vingt et
un ans ; il allait être condamné à mort comme
Ankarström ; le duc de Sudermanie, régent du royaume
pendant la minorité de Gustave IV, pressait l'instruction,
lorsqu'un illuminé, disciple de Swedenborg, vint le trouver,
et lui annonça que le maître lui était apparu,
lui avait déclaré que non seulement Ribbing était
innocent, mais encore que chaque cheveu qui tomberait de sa tête
coûterait un jour de vie au duc de Sudermanie. Le duc, swedenborgiste
lui-même, s'effraya à cette idée, et Ribbing,
au lieu de partager le sort d'Ankarström, fut condamné
à un exil éternel. Le comte partit pour la France
qui était en pleine révolution et y arriva pour voir
les 2 et 3 septembre et le 21 janvier. Son adoration pour la reine
le fit éclater en reproches contre ces jours terribles. Il
fut arrêté et lui, régicide, allait être
livré au tribunal révolutionnaire, comme trop sympathique
aux malheurs d'un roi, lorsque Chaumette le fit mettre en liberté,
lui donna un passeport, et l'aida à sortir de Paris. Le comte
se rendit alors en Suisse : il était jeune, et si beau, qu'on
ne l'appelait que le beau régicide. Il fut présenté
à Madame de Staël, qui lui accorda une grande part dans
son amitié. Deux ou trois cents lettres de Madame de Staël
prouvent que cette amitié ne fut point passagère ».
Nous avons pu voir chez un particulier il y a quelques années,
une gouache représentant Madame de Staël, auréolée
de boucles, rêvant et tenant à la main une lettre reçue
d'Adolphe. Au dos du portrait, un fragment de celle qu'elle envoyait
à Leuven avec son portrait :
Décembre 1974
« Ce noble écrit dans mon esprit gravé
M'intéressait avant de te connaître ;
En te voyant, mon coeur t'a retrouvé.
Dans ce tableau vois l'instant qui fit naître,
Le sentiment dont je vis à jamais
Et ce portrait jusque dans ma vieillesse
Doit ressembler en dépit de mes traits
Si pour Adolphe il a peint ma tendresse. »
« Après le 9 thermidor, le comte de Ribbing put
rentrer en France, où il acheta, à très bas
prix, trois ou quatre châteaux et deux ou trois abbayes. Au
nombre des châteaux étaient Villers-Hellon, Brunoy
et Quincy. (...). Il choisit Brunoy, qu'il céda plus tard
à son ami Talma, comme il avait cédé Villers-Hellon
à son ami Collard, puis s'établit au château
de Quincy. Pendant tout le règne de Napoléon, le comte
de Ribbing demeura fort tranquille, l'hiver à Paris, l'été,
à la campagne (...). Plusieurs fois Napoléon offrit
du service à M. de Ribbing ; mais, dans cette prévision
qu'avec les idées envahissantes du conquérant, il
serait forcé un -jour de porter les armes contre la Suède,
il refusa.
Au second retour des Bourbons (...), forcé de s'exiler, il
passa la frontière et, sous un nom supposé, se rendit
à Bruxelles avec sa femme et son fils (...). A la suite d'un
article publié par le comte dans le journal Le
Nain jaune, le gouvernement prussien demanda que l'auteur
de cet article lui fût livré. (...) Cependant le roi
Guillaume laissa au comte de Ribbing le choix d'être livré
à la Prusse ou à la France (...) M. de Ribbing opta
pour la France. Il fut pris, jeté dans une chaise de poste
avec son fils, et conduit aux portes de Condé. (...) Il s'achemina
vers Villers-Hellon. Il va sans dire qu'il fut reçu coeur
et bras ouverts. Il habitait depuis trois jours ce charmant domaine
(...) quand je rencontrai son fils, Adolphe de Leuven ».
Après cette première rencontre, Alexandre Dumas va
souvent revoir le jeune Adolphe de Leuven qui l'impressionne beaucoup
car il fait des vers ! Lorsqu'Adolphe regagne Paris, Dumas n'y tient
plus ; il faut qu'il parte, lui aussi, pour la capitale. - Que venez-vous
faire ? demande le comte. - Je viens voir deux personnes : Adolphe
et Talma, répond Dumas. Vous connaissez la suite : « Je
te baptise poète au nom de Shakespeare, de Corneille et de
Schiller ! (...) Retourne en province, rentre dans ton étude,
et, si tu as véritablement la vocation, l'ange de la Poésie
saura bien aller te chercher où tu seras, t'enlever par les
cheveux, comme le prophète Habacuc, et t'apporter là
où tu auras affaire. Je pris la main de Talma, que je cherchais
à baiser. - Allons, allons ! dit-il, ce garçon-là
a de l'enthousiasme, on en fera quelque chose ».
C'est en 1825 qu'Alexandre Dumas et Adolphe de Leuven décident
d'écrire ensemble un vaudeville : La
Chasse et l'Amour - qui sera joué à l'Ambigu-Comique.
La carrière d'Adolphe de Leuven ne faisait que commencer
seul, ou en collaboration avec Dumas, Halévy, Scribe, Saintine,
plus de cent vaudevilles, comédies, opéras-comiques
seront joués au Palais-Royal, à la Porte-St-Martin,
aux Bouffes-Parisiens, à l'opéra Comique, dont il
devient directeur (décembre 1862 - janvier 1874). Cette jeunesse
dorée est cependant ternie par l'état de dépression
continuelle de sa mère, Adèle née Billard d'Aubigny.
Peut-être avait-elle quelques raisons sur ses éternels
maux de nerfs : toute jeune, elle avait été nonne,
mais avait dû s'enfuir en Suisse, chassée du couvent
par les révolutionnaires. En 1799, elle épousait le
comte Adolphe Louis de Ribbing, mais celui-ci avait des penchants
plus marqués vers une autre personne. Sa mort est un mystère,
un drame. Elle meurt en effet vers 1832, probablement à cause
du choléra, et son corps enterré dans une fosse commune.
Le comte lui survivra jusqu'en 1843 mais dans des conditions financières
extrêmement pénibles. Selon le médecin venu
constater le décès, de Ribbing « était
épuisé, et que sa lampe s'éteignait faute d'huile ».
Nul ne sait où il est enterré - car il était
protestant-luthérien...
En 1851, le comte Adolphe de Leuven et son épouse, Eugénie,
née de Planard, achètent une propriété
à Marly-le-Roi, Champflour, et s'y installent définitivement.
Plus tard, Alexandre Dumas (qui n'est plus le fils) et sa
femme Nadine, y viennent tous les étés. Atteint d'un
cancer à l'estomac, Leuven se laisse mourir de faim, « entouré
de ses quatre chiens qui lui léchaient les mains, et de ses
oiseaux qui chantent dans sa volière. Dumas, qui vient le
voir trois fois par jour insiste pour qu'il prenne un peu de nourriture.
Pourquoi ? répond Adolphe, j'ai la bonne fortune de m'en
aller sans souffrance. Si je me rétablissais, qui sait comment
je m'en irais plus tard ? » Le 14 avril 1884, à
l'âge de 82 ans, il prononce ses dernières paroles
: « pourvu qu'il fasse beau ce jour-là... »
Le service funèbre a lieu à l'église St-Vigor
de Marly-le-Roi, et l'inhumation au cimetière du Pecq, près
de sa femme morte dix ans auparavant (9 août 1874).
Par testament olographe daté du 18 août 1874, Leuven
- qui n'avait pas eu d'enfant - désigne Alexandre Dumas fils
légataire universel. Il lui laisse Champflour et lui demande
de garder ses chevaux jusqu'à leur belle mort, afin qu'ils
ne soient jamais attelés à un fiacre ou à une
charrette. Alexandre Dumas, Adolphe de Leuven, Dumas fils, n'est-ce
pas là une chaîne d'amitié sincère et
profonde ?
Plus encore : car je me dois de vous raconter l'histoire la plus
touchante que je connaisse. En 1975, le dernier des deux petits-fils
d'Alexandre Dumas fils, Serge Lippmann, fils de Colette, entrait
à l'hôpital de Saint-Germain-Laye. Il me remit quelques
objets personnels dont une montre qu'il avait reçue de son
grand-père. Celle-ci portait les initales AR surmontées
d'une couronne de comte. Serge Lippmann avait toujours lu ces initiales
AD. Mais il fallait se rendre à l'évidence : c'était
bien un A et un R qui étaient gravés. A qui avait
donc appartenu cette montre ? Nous arrivâmes à la conclusion
que le premier propriétaire n'en pouvait être qu'Adolphe
Ribbing de Leuven. Serge Lippmann était dans le plus grand
dénuement : ne pourrait-on pas céder cette montre
aux descendants d'Adolphe de Leuven ? me demanda-t-il. Quelques
jours plus tard, Serge décédait à l'âge
de 89 ans, et force fut de constater qu'il n'avait pas laissé
un centime pour ses funérailles. C'est ainsi que la montre,
grâce à la générosité d'Herbert
de Ribbing, paya l'enterrement, au cimetière de Neuilly,
du dernier descendant d'Alexandre Dumas.
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