Sénat
- Samedi 30 novembre - 15h
Le discours de Claude Ribbe, écrivain
onsieur
le Président du Sénat,
Monsieur le Ministre,
Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs les Sénateurs,
Mesdames, Messieurs,
Que
dirait notre Alexandre Dumas de ces fastes républicains brusquement
déployés autour de sa dépouille ? Nul ne le
sait. Mais ce qui est sûr, c'est que s'il tenait la plume
aujourd'hui, on ne se contenterait pas de dire qu'il est un écrivain.
On jugerait utile, pour mieux le qualifier, d'ajouter qu'il est
un écrivain « de couleur ». Ce serait un
romancier « noir », un auteur « antillais ».
On parlerait de sa « créolité », de son
« africanité », de sa « négritude
», de son « sang noir ». Bref, il aurait
quelque chose de différent, de particulier, que sa couleur
de peau désignerait et dont il n'aurait jamais la liberté
de se défaire. En cette France du XXIe siècle, y aurait-il
donc encore des gens pour croire à la « race »,
à la « pureté du sang » ?
Faut-il attendre de tomber en poussière pour ne plus subir
le regard des autres ? Faut-il attendre les honneurs posthumes pour
ne plus être insulté ? Insulté, Dumas le fut,
de la naissance à la mort. Il essuya, avec la dignité
propre aux êtres d'exception, les plus sottes offenses. Et
la plus douloureuse de ces offenses fut sans doute l'injustice faite
à son père, le général républicain
Alexandre Dumas, premier du nom. Dès lors, l'hommage éclatant
de ce soir doit-il être aussi l'occasion de saluer solennellement
la mémoire de ce très grand Français.
Car les Alexandre Dumas sont trois et le premier d'entre eux, père
de l'écrivain, n'était en naissant qu'un esclave dans
la partie française de l'île de Saint-Domingue, aujourd'hui
république d'Haïti. Il ne s'appelait pas encore Alexandre
Dumas. Il n'avait qu'un prénom - Thomas-Alexandre - et pas
de nom de famille car les esclaves n'avaient pas le droit d'en porter.
Un esclave : deux cent quarante ans après, avons-nous bien
idée de ce que cela veut dire ? Des civilisations bafouées,
un continent décimé, la déportation, la cale
de ces bateaux bien français qu'on armait dans les ports
et pas seulement de Nantes ni de Bordeaux. Le fouet, le viol, l'humiliation,
la torture, les mutilations, la mort. Et après la mort, l'oubli.
Le roi Louis XIV, en instaurant en 1685 le Code noir, avait juridiquement
assimilé les esclaves africains déportés dans
les colonies françaises à des biens meubles. Et ce
Code noir, ne l'oublions pas, excluait aussi les Juifs et les Protestants
de ces mêmes colonies françaises. Dans l'article 13,
le roi voulait que « si le père est libre et la
mère esclave, les enfants soient esclaves pareillement ».
Le père de Thomas-Alexandre était Européen
- donc libre - mais la mère était esclave africaine
et le Code Noir s'appliquait à cet enfant comme à
des centaines de milliers d'autres jeunes captifs. En 1775, son
père, pour payer un billet de retour dans le bateau qui le
ramènerait en Normandie, le mit d'ailleurs en gage, comme
on dépose un objet au mont-de-piété. Un an
plus tard, le jeune esclave passait en France à son tour
mais lorsque son pied toucha le quai du Havre, il n'en fut pas affranchi
pour autant. Un principe admirable affirmait pourtant que la terre
de France ne porte point d'esclave. Mais il y avait été
dérogé par plusieurs textes, qui, tout au long du
XVIIIe siècle, avaient rendu de plus en plus difficile la
venue et le séjour en France des esclaves antillais et, plus
généralement, des hommes et des femmes de couleur.
Ainsi, dissimulé sous une fausse identité, le père
d'Alexandre Dumas, n'était qu'un « sans-papiers ».
Bravant ces difficultés, en s'engageant pour huit ans, en
qualité de simple cavalier, dans le régiment des Dragons
de la reine, il prit un nom de guerre : Alexandre Dumas. On a souvent
dit que c'était celui de sa mère. Mais, étant
esclave, elle n'avait pas de patronyme et les actes qui la désignent
ne parlent d'ailleurs que de son prénom : Césette.
Il pourrait bien s'agir alors de son nom africain et ce serait bien
honorable pour ce jeune homme d'avoir ainsi rendu hommage à
sa mère restée là-bas en servitude.
Aux Dragons de la reine, Alexandre Dumas rencontra trois camarades.
L'un d'entre eux venait de Gascogne. Les quatre cavaliers restèrent
liés par une amitié fidèle et combattirent
ensemble pendant les guerres de la Révolution.
En 1789, la Déclaration des Droits de l'Homme, contrairement
à ce que l'on croit souvent, n'était pas encore universelle.
Elle ne concernait que les Européens. Il fallut attendre
trois ans pour que des droits soient reconnus aux hommes de couleur
libres. Cinq ans pour que l'esclavage soit aboli, en principe, et
encore sous la pression d'une révolte qu'on ne pouvait contenir.
Alexandre Dumas, après s'être battu avec rage, dès
le printemps de 1792, contre l'envahisseur, participa avec son ami
Joseph de Bologne (dit chevalier de Saint-George) également
né esclave, à la création d'un corps composé
d'Antillais et d'Africains : la Légion des Américains.
Eux aussi furent des soldats de l'An II. Alexandre Dumas, en moins
d'un an, fut le premier homme de couleur à devenir général
de division de l'armée française. Accompagné
des trois amis qu'il avait rencontrés aux Dragons de la reine,
il prit bientôt le commandement de l'armée des Alpes
et, bravant la peur, la neige et le froid, emporta les postes inexpugnables
du Petit-Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Lorsqu'éclata l'insurrection
royaliste de 1795, c'est Dumas qu'on appela pour sauver la République.
Mais l'essieu de la voiture du général cassa deux
fois. On attendait Dumas : ce fut Bonaparte. Celui-là n'était
rien encore. Il passait juste par là et il mitrailla les
factieux. Dumas le rejoignit et combattit à ses côtés.
Ils sauvèrent la République. Mais pour combien de
temps ? Ils chevauchèrent jusqu'en Italie. Ils galopèrent
jusqu'en Autriche. Sur le pont de Brixen, seul sur sa monture, Dumas
pouvait arrêter une armée entière. Jusqu'à
Alexandrie, jusqu'aux Pyramides, il se battit encore pour la France.
Mais le général Dumas a d'autres titres de gloire
: il protesta contre la Terreur, il protégea les prisonniers
de guerre, il refusa de participer aux massacres, aux pillages,
aux viols et aux tortures perpétrés contre les civils
de Vendée, il finit par quitter l'armée d'Egypte,
pensant que la République française n'avait pas besoin
de ce genre de conquête.
Sur le chemin du retour, le général Dumas fut capturé
et passa deux ans dans les geôles du roi de Naples où
il subit des sévices qui lui laissèrent dans le corps
et dans l'âme des séquelles ineffaçables.
A son retour en France, c'est un fils que lui donna son épouse.
Il l'avait connue à Villers-Cotterêts, en 1789.
Leur histoire d'amour commença dans la cour du château
où, deux cent cinquante ans plus tôt, un grand roi,
d'un coup de plume, avait donné son essor à
cette belle langue que l'écrivain Alexandre Dumas honorerait
mieux que quiconque.
Lorsque l'enfant de 1802 parut, le général était
là. D'habitude, Marie-Louise Dumas accouchait seule.
La République ne leur avait pas laissé beaucoup de
temps pour vivre ensemble. Leur fils était libre, malgré
sa couleur de peau. Cette année 1802, qui le vit naître,
ne fait pas honneur à la France. Le 20 mai, Napoléon
Bonaparte rétablissait l'esclavage. Dans nos livres
d'histoire, à l'écran, à la scène,
on n'en parle pas volontiers. Il est un peu facile de dire
qu'une femme-Joséphine-devrait seule porter la responsabilité
de cette décision ignoble qui, aujourd'hui, aux termes
d'une loi votée naguère en ces murs, constitue
un crime contre l'Humanité. Le 28 mai 1802, à
la Guadeloupe, le commandant Louis Delgrès et ses compagnons,
pensant avec raison qu'on ne les laisserait pas vivre libres
préférèrent mourir. Le lendemain, 29 mai 1802,
Napoléon Bonaparte excluait de l'armée française
les officiers de couleur, comme en d'autres temps on s'en
prendrait aux officiers juifs. Cette mesure d'épuration
raciale fut appliquée jusqu'aux élèves
de l'Ecole polytechnique. Elle frappa douze généraux
dont Toussaint Louverture et Alexandre Dumas. Le 2 juillet 1802,
les frontières de la France se fermèrent aux hommes
et aux femmes de couleur, même libres. L'année
suivante, le 8 janvier 1803, quelques semaines avant que le général
Toussaint Louverture n'expire, privé de soins, dans
la citadelle la plus glaciale de France, les mariages furent proscrits
entre fiancés dont la couleur de peau était différente.
C'est sur ce terreau écoeurant que purent s'épanouir
les théories françaises des Vacher de Lapouge et autres
Gobineau qui furent, au siècle suivant, les inspirateurs
de la barbarie nazie.
Bonaparte s'acharna, allant jusqu'à refuser de payer au
général Dumas un arriéré de solde qu'il
lui devait pourtant. Le héros, trop sensible, mourut de chagrin
en 1806. Sa veuve, sans ressources, qualifiée de «femme
de couleur» pour avoir épousé un ancien esclave,
n'eut droit à aucune pension. Le jeune orphelin n'alla pas
au lycée. Le général Dumas ne fut jamais décoré,
même à titre posthume. Les généraux de
couleur n'avaient pas droit à la Légion d'honneur.
Aujourd'hui, d'aucuns ont du mal à accepter que l'histoire
d'un brave à la peau plus sombre que la leur ait pu inspirer
l'écrivain français le plus lu dans le monde. Leurs
préjugés les empêchent tout-à-fait d'imaginer
un d'Artagnan noir.
Alors faut-il s'étonner si la statue du général
Dumas, abattue par les nazis en 1943, n'est toujours pas remise
à sa place ? Faut-il s'étonner si notre langue magnifique
est souillée encore par ces mots qu'inventèrent les
négriers ? Le mot de mulâtre par exemple, qui désigne
à l'origine le mulet, une bête de somme hybride et
stérile. Sans doute pour dire que les enfants de ceux dont
les épidermes ne sont pas assortis feraient offense à
la nature.
Mais à présent, n'est- ce pas le moment d'un coup
de théâtre ? L'heure n'est-elle pas venue de jeter
bas les masques ? L'heure de dire la vérité à
qui voudra bien l'entendre. Quelle vérité ? Eh bien,
tout simplement, que les Dumas étaient originaires d'Afrique
et que la France en est fière.
Mais si nous disons cela, chaque fois qu'un étranger frappera
à notre porte, ne faudra-t-il pas se demander quand même,
avant de la lui claquer au nez, si ce n'est pas le héros
que la République appellera peut-être bientôt
à son secours, s'il ne sera pas un jour le père d'un
génie de l'Humanité ? L'Humanité : une, indivisible
et fraternelle comme cette République que le général
Alexandre Dumas aimait tant.
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