Parvis du Panthéon
- Samedi 30 novembre - 19h15
Le discours du Président de la République
lexandre
Dumas !
Avec vous, c'est l'enfance, ses heures de lecture savourées
en secret, l'émotion, la passion, l'aventure, le panache
qui entrent au Panthéon.
Avec
vous, nous avons été d'Artagnan, Monte Cristo ou Balsamo,
chevauchant les routes de France, parcourant les champs de bataille,
visitant palais et forteresses. Avec vous, nous avons emprunté,
un flambeau à la main, couloirs obscurs, passages dérobés,
souterrains. Avec vous, nous avons rêvé. Et avec vous,
nous rêvons encore.
Le dix-neuvième siècle avait deux ans quand il voyait
naître deux enfants qui allaient incarner l'esprit de leur
temps et donner à la France deux uvres qui se confondent
avec elle.
L'un était Victor Hugo. L'autre, Alexandre Dumas.
Fils de deux généraux de la Révolution, dont
l'un n'était pas encore d'Empire et l'autre ne le serait
jamais, ils reçurent tous deux la Liberté et l'amour
de la France en héritage. Vivants, ils furent amis et frères.
Morts, le cours de l'Histoire les a séparés. L'un
repose au Panthéon depuis plus d'un siècle. Et l'autre
vient le rejoindre.
La République, aujourd'hui, ne se contente pas de rendre
les honneurs au génie d'Alexandre Dumas. Elle répare
une injustice. Cette injustice qui a marqué Dumas dès
l'enfance, comme elle marquait déjà au fer la peau
de ses ancêtres esclaves.
Héros des guerres de la Révolution et de l'expédition
d'Egypte, son père, fils d'un marquis normand et d'une esclave
de Saint-Domingue, meurt, alors que le jeune Alexandre n'a que quatre
ans. Des centaines de livres, des milliers de personnages et des
millions de mots ne viendront jamais combler la cruelle absence
de celui dont la figure héroïque hantera toute son oeuvre.
De son propre aveu, Alexandre Dumas ne guérira jamais de
« cette vieille et éternelle douleur de la mort
de son père ».
Fils de mulâtre, sang mêlé de bleu et de noir,
Alexandre Dumas doit alors affronter les regards d'une société
française qui, pour ne plus être une société
d'Ancien Régime, demeure encore une société
de castes. Elle lui fera grief de tout : son teint bistre, ses cheveux
crépus, à quoi trop de caricaturistes de l'époque
voudront le réduire, sa folle prodigalité aussi. Certains
de ses contemporains iront même jusqu'à lui contester
la paternité d'une uvre étourdissante et son
inépuisable fécondité littéraire qui
tient du prodige.
De tout cela, Dumas n'aura que faire. Force de la littérature,
force de la nature, comme son héros Porthos qu'il aimait
tant, il choisit de vivre sa vie. Cette vie foisonnante, luxuriante,
parfois criarde, jamais mesquine, tout entière habitée
par une généreuse lumière.
A l'image de son auteur, l'uvre immense d'Alexandre Dumas
est un fleuve indompté que rien ne vient soumettre. Elle
est à la mesure de son temps et de ses engagements. Dumas
sera de tous les combats.
Le combat romantique d'abord. Un an avant la bataille d'Hernani,
il en sera le tout premier grenadier.
Les combats politiques ensuite. Alexandre se jette dans la bataille
avec la Révolution de 1830. Par amour de la Liberté,
il court le Paris des Trois Glorieuses en bel habit de chasse. Il
fait le coup de feu contre les soldats du roi, prend d'assaut le
musée de l'Artillerie et, heureux de sa prise de guerre,
coiffe le casque de François Ier. Fidèle à
l'essence du drame romantique, dont il a été le précurseur,
Dumas ne peut oublier que le grotesque est parfois proche du sublime
!
Le 27 février 1848, on le retrouve au pied de la Colonne
de Juillet pour la proclamation de la nouvelle République.
Il s'écrie alors : « ce que nous voyons est beau ;
ce que nous voyons est grand. Car nous voyons une République,
et jusqu'ici, nous n'avions vu que des révolutions ».
Plus que tout autre romantique, Alexandre Dumas sait, avec Hugo
et Schlcher, que la République porte les valeurs qui
émancipent. Qu'elle seule peut ouvrir l'avenir à tous
ceux qui, comme lui, n'ont que leur travail, leur talent, leur mérite
pour obtenir leur juste place dans la société française.
Pour Dumas, il n'y a pas de fatalité. En cela, il se distingue
des écrivains engagés. Il connaît trop bien
la nature humaine pour l'inscrire dans un ordre immuable qui opposerait
oppresseurs et opprimés. Fils d'un général
bonapartiste trahi et abandonné par Napoléon, ami
des Orléans mais républicain, conservateur mais révolutionnaire,
Dumas incarne la France dans ses contradictions les plus intimes.
C'est aussi pour cela que les Français l'aiment tant.
Mais déjà, le théâtre ne suffit plus
à contenir l'énergie créatrice de celui qui
provoquait l'étonnement perpétuel de son ami Lamartine.
Ce même Lamartine qui lui dit un jour : « Vous
êtes surhumain. Mon avis sur vous est un point d'exclamation
! ».
Dumas se fait romancier. Il crée un genre nouveau en France
: le roman historique.
Avec Le Chevalier d'Harmental en
1841, Dumas ouvre une décennie miraculeuse qui voit les chefs-d'uvre
succéder aux chefs-d'uvre. Il offre en quelques années
plus de joyaux à la littérature française que
le Roi de France n'offre à la Reine de ferrets de diamants.
Déroulant, au fil de ses récits, l'épopée
d'une France éternelle, ombrageuse, batailleuse, héroïque
et galante, il rencontre à chaque fois le succès et
tient en haleine un public enthousiaste, en France aussi bien qu'en
Europe.
Alors qu'au même moment Balzac vient de peindre la France
contemporaine à travers les rouages complexes de sa Comédie
Humaine, Dumas écrit lui le Drame de la France et
réconcilie avec son passé un pays marqué par
les fractures révolutionnaires.
Pendant des générations, l'uvre de Dumas va
faire de l'Histoire de France le levain de nos imaginaires. Elle
va façonner notre mémoire collective et participer
à l'édification de notre identité nationale.
Si tant de Français connaissent, aujourd'hui encore, la figure
du Cardinal de Richelieu, ils le doivent moins au pinceau de Philippe
de Champaigne, qu'à la plume d'Alexandre Dumas, dessinant
à l'encre noire et rouge la terrible silhouette de l'homme
d'Etat passionné de France.
Par la grâce d'une écriture colorée et la force
de personnages attachants, qui feront bien plus tard les délices
du cinéma, Alexandre Dumas place son lecteur au cur
de l'Histoire. Il fait de lui le témoin direct de la nuit
de la Saint Barthélemy, du siège de la Rochelle ou
de la mort du Roi. Il permet à chacun d'entre nous de s'identifier
à tous les personnages, réels ou imaginaires, prestigieux
ou inconnus, qui font l'Histoire. Cette Histoire, dont Dumas nous
rappelle qu'elle est avant tout notre uvre commune.
Certes, il se trouvera toujours des Bouvard et des Pécuchet
qui, l'uvre de Dumas dans une main et une Chronologie Universelle
dans l'autre, viendront traquer l'erreur historique. Peu importe.
Michelet lui-même, le père de l'histoire moderne, leur
a par avance et pour l'éternité donné tort
en lui disant un jour : « Vous avez plus appris d'Histoire
au peuple que tous les historiens réunis ». Dumas
ne cherche pas à rendre l'exactitude, mais le mouvement de
l'Histoire de France. Il donne un sens à cette longue suite
de drames et de convulsions violentes qui, à ses yeux, trouve
son aboutissement naturel dans l'avènement d'une République
pacifiée et fraternelle.
L'uvre profondément humaniste de Dumas porte en elle
un fragment de la France éternelle. Universelle, rayonnante
et généreuse, elle permet à chacun de rêver
en français et même de se sentir Français. Lire
Dumas, l'école de la République ne devrait pas l'oublier,
c'est aimer le français. C'est prendre goût à
l'Histoire. C'est apprendre un peu de la France.
Au croisement de plusieurs cultures, Alexandre Dumas, dont le génie
plonge aussi ses racines outre-mer et en Afrique, est également
un citoyen du monde. Un pied à Villers-Cotterêts, la
ville chérie de son enfance et l'autre au gré du vent
: Suisse, Espagne, Tunisie, Algérie, Caucase, Italie, Russie,
partout où son esprit pouvait s'aiguiser et ses sens se rassasier.
De là l'immense popularité qui est toujours la sienne
sur tous les continents. Partout dans le monde, l'ombre d'Edmond
Dantès se dresse contre l'injustice. Partout dans le monde,
le Comte de Monte Cristo symbolise vengeance et rédemption.
Les héros de Dumas sont comme ceux de Rabelais, de Cervantes
ou de Shakespeare. Ils ne sont plus seulement des personnages, ils
sont des mythes. Ils parlent au cur des Hommes dont ils expriment
les rêves, les aspirations, les blessures.
Ces rêves, ces aspirations, ces blessures, Alexandre Dumas,
homme de passion et de combat, les connaît. Il les éprouve
plus que jamais quand, le 2 décembre 1851, I'Aigle Impérial
relève la tête et s'abat sur la République.
Jamais Dumas ne ralliera l'Empire. Jamais Dumas ne reverra la République.
Traqué par ses créanciers, il prend le chemin de l'exil.
C'est en Europe maintenant qu'il s'attache à faire triompher
son idéal de liberté. Cette Europe dans laquelle,
visionnaire, il perçoit un avenir plein de promesses.
Pour lui, les deux Napoléon ont toujours trompé la
Liberté. Qu'à cela ne tienne ! Un Bonaparte en chemise
rouge est en train de la faire triompher en Italie. Garibaldi, le
nouveau héros de Dumas. Et c'est sur la goélette l'Emma,
armée à ses frais, qu'Alexandre part rejoindre, à
Palerme, celui qu'il considère désormais comme le
nouveau« Messie de la Liberté ».
Pendant quatre ans, Dumas sera successivement historiographe de
Garibaldi, directeur des Musées et des fouilles de Pompéi,
pamphlétaire, patron de presse, chroniqueur, historien des
Bourbons de Naples, adversaire courageux de la Camorra et bien sûr
romancier. La San Felice, son
dernier grand roman, remporte un succès considérable
: elle devient une bannière. Et la boucle est bouclée.
Par cette uvre de l'âge mûr qui se déroule
dans le royaume de Naples, où son père avait été
autrefois empoisonné dans les geôles du roi Ferdinand,
le fils achève le cycle prodigieux de sa vie de romancier.
L'épopée garibaldienne parvenue à son terme,
le bon géant des lettres françaises part à
la reconquête de Paris. Travailleur acharné, apparemment
inépuisable, il continue d'écrire. Français
jusqu'au bout de son uvre, son dernier livre, véritable
monument, sera un dictionnaire de cuisine.
Désespéré par la défaite de 1870, Dumas,
très diminué, trouve refuge chez ce fils qui perpétue
alors son nom et sa gloire littéraire. Il meurt le 5 décembre
1870 à Puys, près de Dieppe, alors que les uhlans
campent dans la belle campagne normande. L'auteur de tant d'épopées
flamboyantes, ce fils qui a tant donné à la France
mais qui n'en a jamais obtenu de reconnaissance véritable,
est enterré comme le simple personnage d'une nouvelle de
Guy de Maupassant. C'est un modeste curé de campagne qui
prononce l'oraison funèbre devant une assistance clairsemée
et surtout inquiète des nouvelles de Paris. La presse de
l'époque dit : « c'est à peine si l'on s'est
aperçu de son départ ».
Aujourd'hui, Alexandre Dumas n'est plus seul. Un cortège
bigarré, bruyant et tumultueux l'accompagne. Avec lui, c'est
notre mémoire populaire et notre imaginaire collectif qui
entrent au Panthéon. Lansquenets et hallebardiers, mousquetaires
gris et mousquetaires noirs, mignons et courtisans, aubergistes
et pairs de France, sans-culottes et favoris, laquais et cardinaux,
reines de France et lingères, ils sont ainsi plus de vingt
cinq mille personnages à se presser autour d'Athos, Porthos,
Aramis et D'Artagnan, pour escorter la dépouille du grand
homme qui leur a un jour donné ou rendu la vie.
Lorsque les portes de bronze du Panthéon se refermeront,
Alexandre Dumas trouvera enfin sa place aux côtés de
Victor Hugo et d'Emile Zola, ses frères en littérature,
ses frères en engagement, ses frères qui ont marqué
et fait de leur plume l'Histoire de la République en défendant
avec autant d'acharnement que de génie la Liberté,
l'Egalité et la Fraternité.
La République aussi a ses mousquetaires.
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