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Chapitre XV
Les eaux d'Aix

La cité d'Aoste est une jolie petite ville qui prétend n'appartenir ni à la Savoie ni au Piémont ; ses habitants soutiennent que leur terre faisait partie de cette portion de l'empire de Karl le Grand dont avaient hérité les seigneurs de Stralingen. En effet, quoiqu'ils fournissent un contingent militaire, ils ne payent aucun impôt et ont conservé la franchise des chasses ; pour tout le reste, ils obéissent, tant bien que mal, au roi de Sardaigne.
à l'exception de l'abominable idiome qu'on y parle, et qui est, je crois, du savoyard corrompu, le caractère de la cité d'Aoste est tout italien ; partout, dans l'intérieur des maisons, les peintures à fresque remplacent les papiers ou les lambris, et les aubergistes ne manquent jamais de vous servir à dîner une espèce de pâte et une manière de crème qu'ils décorent pompeusement du titre de macaroni et de sambajone. Joignez à cela du vin d'Asti, des côtelettes à la milanaise, et vous aurez la carte d'une table valdostaine.
La ville d'Aoste s'appelait d'abord Cordelles, du nom de Cordellus Latiellus, chef d'une colonie de Gaulois cisalpins, nommés Salasses, qui vinrent s'y établir. Une légion romaine commandée par Térentius Varron s'en empara sous Auguste, et construisit à l'entrée de la Ville, en mémoire de cet événement, un arc de triomphe encore debout et entier sur lequel on lit ces deux inscriptions modernes :

LE SALASSE LONGTEMPS DEFENDIT SES FOYERS,
IL SUCCOMBA. ROME VICTORIEUSE
ICI DEPOSA SES LAURIERS.
AU TRIOMPHE D'OCTAVE-AUGUSTE-CESAR.
IL DEFIT COMPLETEMENT LES SALASSES,
L'AN DE ROME DCCXXIV
(24 ANS AVANT L'ERE CHRETIENNE.)
Au bout de la rue de la Trinité, trois autres arcades antiques, bâties en marbre gris, forment trois entrées, dont une est maintenant hors d'usage ; celle du milieu, comme la plus haute, était réservée pour le passage de l'empereur et du consul ; sur la colonne qui la soutient, on lit cette inscription :
L'EMPEREUR OCTAVE-AUGUSTE FONDA CES MURS,
BATIT LA VILLE EN TROIS ANS,
ET LUI DONNA SON NOM, L'AN DE ROME
DCCVII.
à peu de distance de ce monument, on trouve encore quelques restes d'un amphithéâtre en marbre gris.
L'église offre les différents caractères des époques pendant lesquelles elle a été fondée et restaurée. Le porche est d'architecture romane, modifiée par le goût italien ; les fenêtres sont en ogive, et peuvent dater du commencement du XIVe siècle. Le chœur, pavé d'une mosaïque antique représentant la déesse Isis entourée des mois de l'année, renferme plusieurs beaux tombeaux de marbre, sur l'un desquels est couchée la statue de Thomas, comte de Savoie ; un petit bas-relief gothique, d'un merveilleux travail, est placé en face de l'autel. L'auteur y a sculpté, avec toute la naïveté de l'art au XVe siècle, la vie du Christ, depuis sa naissance jusqu'à sa mort.
Tous ces édifices, y compris les ruines d'un couvent de l'ordre de Saint-François, patron de la ville, peuvent être visités en deux heures ; c'est, du moins, le temps que nous leur consacrâmes.
En revenant à l'auberge, nous y trouvâmes un voiturier que l'hôte avait fait prévenir en notre absence. Cet homme s'engageait à nous conduire, le même jour, à Pré-Saint-Dizier, et nous empila tous les six dans une voiture où nous aurions été gênés à quatre, nous assurant que nous nous y trouverions très bien lorsque nous nous serions tassés ; il ferma ensuite la portière sur nous, et, esclave de sa parole, ne s'arrêta, malgré nos plaintes et nos cris, qu'à trois lieues d'Aoste, un peu au delà de Villeneuve.
Nous devions ce moment de répit à un accident arrivé huit jours auparavant. Une portion de glace, en tombant dans un lac dont j'ai si bien écrit le nom sur mon album qu'il m'est aujourd'hui impossible de le déchiffrer, avait fait monter de douze ou quinze pieds la masse d'eau, qui s'était précipitée tout à coup hors de son lit. Le torrent avait pris pour s'écouler une route inaccoutumée, et, rencontrant sur cette route un chalet, il l'avait entraîné avec lui ; cinquante-huit vaches, quatre-vingts chèvres et quatre hommes périrent dans l'inondation ; on retrouva leurs cadavres brisés le long des bords de cette rivière nouvelle qui avait traversé la grande route et était allée se précipiter dans la Dora. Des troncs d'arbres, des planches et des pierres avaient été jetés à la hâte pour former un pont, et c'est ce pont, que n'osait traverser notre conducteur avec sa voiture chargée, qui nous valait la faculté de sortir un instant de notre cage.
Je ne connais pas de moine, de chartreux, de trappiste, de derviche, de faquir, de phénomène vivant, d'animal curieux que l'on montre pour deux sous qui fasse une abnégation plus complète de son libre arbitre que le malheureux voyageur qui monte dans une voiture publique. Dès lors, ses désirs, ses besoins, ses volontés, sont subordonnés au caprice du conducteur dont il est devenu la chose. On ne lui donnera d'air que ce qui lui en sera strictement nécessaire pour qu'il ne meure pas asphyxié ; on ne lui laissera prendre de nourriture que juste ce qu'il lui en faudra pour l'amener vivant à sa destination. Quant aux sites de la route, quant aux points de vue près desquels il passe, quant aux objets curieux à visiter dans les villes où l'on relaye, il lui sera défendu même d'en parler, s'il ne veut pas se faire insulter par le conducteur ; décidément, les voitures publiques sont une admirable invention... pour les commis voyageurs et les porte-manteaux.
Nous déclarâmes au propriétaire de notre vetturino que quatre de nous seulement étaient disposés à rentrer dans sa machine ; quant aux deux autres, ils étaient bien décidés à achever à pied les huit lieues qui restaient à faire ; j'étais l'un de ces deux derniers.
Il était nuit noire lorsque nous arrivâmes à Pré-Saint-Dizier. Nous y trouvâmes nos camarades de la voiture un peu plus fatigués que nous. Il fut convenu que, le lendemain, on passerait le petit Saint-Bernard à pied.
Le lendemain, celui qui ouvrit les yeux le premier poussa des cris d'admiration qui réveillèrent toute la troupe : nous étions arrivés de nuit, comme je l'ai dit, et nous n'avions aucune idée de la vue magnifique que l'on découvrait des fenêtres de l'auberge. Quant à l'aubergiste, habitué à cette vue, il n'avait pas même pensé à nous en parler.
Nous nous retrouvions au pied du mont Blanc, mais sur le revers opposé à Chamouny. Cinq glaciers descendaient de la crête neigeuse de notre vieil ami et fermaient l'horizon comme un mur. Ce point de vue inattendu, auquel rien ne nous avait préparés, était peut-être ce que nous avions trouvé de plus beau pendant tout notre voyage ; je n'en excepte pas Chamouny.
Nous descendîmes pour demander à notre hôte le nom de ces glaciers et de ces pics ; pendant qu'il nous les désignait, un chasseur passa près de nous, une carabine à la main et deux chamois sur ses épaules ; c'était une chevrette et son faon ; tous deux étaient tués à balle franche ; Bas-de-Cuir n'aurait pas fait mieux.
L'hôte, qui vit que nous étions des curieux, s'approcha, et nous proposa de nous faire voir les bains du roi ; nous apprîmes ainsi que Pré-Saint-Dizier possédait une source d'eau thermale ; nous eûmes l'imprudence d'accepter.
Notre hôte nous conduisit alors vers une mauvaise baraque de plâtre qu'il nous fallut visiter des combles aux caveaux ; il ne nous fit pas grâce d'une casserole de la cuisine ni d'une éponge de la salle de bain. Nous pensions enfin être quittes de l'inventaire, lorsqu'en sortant, il nous fit remarquer, sous le péristyle, un clou auquel Sa Majesté daignait suspendre son chapeau.
Je me sauvai, donnant à tous les diables le roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem ; mon apostrophe fit naturellement tomber la conversation sur la politique, et, comme il y avait entre nous six des représentants de quatre opinions différentes, une discussion s'engagea ; en arrivant à Bourg-Saint-Maurice, nous discutions encore ; nous avions fait huit lieues sans nous en apercevoir. Le moins enroué de nous se chargea de demander le dîner.
Cette opération terminée, comme il nous restait encore quatre heures de jour, nous nous étendîmes dans deux charrettes qui se mirent gravement en route, et ne s'arrêtèrent qu'à onze heures sonnant à l'hôtel de la Croix-Rouge, à Moustier.
Cette petite ville n'a rien de remarquable que ses salines ; nous les visitâmes le lendemain matin.
L'établissement est situé à une demi-lieue à peu près de la source qu'il exploite ; cette source, en sortant de terre, contient une partie et demie de matières salines sur cent parties d'eau. Pendant le trajet, l'évaporation de l'eau rend la proportion de sels beaucoup plus considérable au moment où le liquide est soumis à l'action de la pompe. Cette pompe élève à une hauteur de trente pieds l'eau, qui se distribue en une multitude de petits canaux, d'où elle retombe sur des milliers de cordes. Cet état extrême de division rend l'évaporation de la partie aqueuse bien plus grande encore que celle qui a eu lieu précédemment ; et, comme les parties salines ne sont point enlevées par cette évaporation, il en résulte qu'on a enfin une eau très chargée de sels, que l'on soumet ensuite à l'ébullition dans les chaudières.
On pourrait obtenir directement le sel en faisant bouillir l'eau telle qu'elle sort de la source ; mais la dépense en combustible serait beaucoup plus grande.
La totalité du résultat de l'exploitation est de quinze mille kilogrammes, faisant partie des quarante mille qui se consomment en Savoie, et que le roi vend à ses sujets à raison de six sous la livre ; à Bex, le sel recueilli par le même mécanisme est vendu six liards par le gouvernement.
Le même jour, à quatre heures de l'après-midi, nous étions à Chambéry. Je ne dirai rien de l'intérieur des monuments publics de la capitale de la Savoie ; je ne pus entrer dans aucun, attendu que j'avais un chapeau gris. Il paraît qu'une dépêche du cabinet des Tuileries avait provoqué les mesures les plus sévères contre le feutre séditieux, et que le roi de Sardaigne n'avait pas voulu, pour une chose aussi futile, s'exposer à une guerre avec son frère bien-aimé, Louis-Philippe d'Orléans ; comme j'insistais, réclamant énergiquement contre l'injustice d'un pareil arrêté, les carabiniers royaux qui étaient de garde à la porte du palais me dirent facétieusement que, si j'y tenais absolument, il y avait à Chambéry un édifice dans l'intérieur duquel il leur était permis de me conduire : c'était la prison. Comme le roi de France, à son tour, n'aurait probablement pas voulu s'exposer à une guerre contre son frère chéri, Charles-Albert, pour un personnage aussi peu important que son ex-bibliothécaire, je répondis à mes interlocuteurs qu'ils étaient fort aimables pour des Savoyards, et très spirituels pour des carabiniers.
Nous partîmes aussitôt après le dîner, sur la carte duquel nous rabattîmes dix-huit francs sans que cela parût nuire aux intérêts matériels de notre hôte, nommé Chevalier, et nous arrivâmes une heure après à Aix-les-Bains. La première parole que nous entendîmes, en nous arrêtant sur la place, fut un Vive Henri V ! prononcé avec une force de poumons et une netteté d'organe qui ne laissaient rien à désirer. Je mis aussitôt la tête à la portière, pensant que, dans un pays où le gouvernement est si susceptible, je ne pouvais manquer de voir appréhender au corps le légitimiste qui venait de manifester son opinion d'une manière aussi publique. Je me trompais : aucun des dix ou douze carabiniers qui se promenaient sur la place ne fit un seul mouvement hostile ; il est vrai que ce monsieur avait un chapeau noir.
Les trois auberges d'Aix étaient pleines à regorger ; le choléra y avait amené une foule de poltrons, et la situation politique de Paris, une multitude de mécontents ; de cette manière, Aix s'était trouvé le rendez-vous de l'aristocratie de noblesse et de l'aristocratie d'argent : l'une était représentée par madame la marquise de Castries ; l'autre par M. le baron de Rothschild ; madame de Castries est, comme on le sait, une des femmes les plus gracieuses et les plus spirituelles de Paris.
Du reste, cette foule n'avait fait augmenter ni le prix des logements ni celui de la nourriture. Je trouvai chez un épicier une assez jolie chambre pour trente sous par jour, et chez un aubergiste un excellent dîner pour trois francs. Ces menus détails, fort peu intéressants pour beaucoup de personnes, ne sont consignés ici que pour quelques prolétaires comme moi, qui y attachent de l'importance.
Je voulais dormir ; mais à Aix, c'est chose impossible avant minuit. Mes fenêtres donnaient sur la place, et la place était le rendez-vous d'une trentaine de ces bruyants dandys qui mesurent au bruit qu'ils font le plaisir qu'ils éprouvent. Je ne pus distinguer au milieu de leur vacarme qu'un seul nom ; il est vrai qu'il fut répété à peu près cent fois dans l'intervalle d'une demi-heure ; c'était le nom de Jacotot. Je pensai naturellement que celui qui le portait devait être un personnage éminent, et je descendis dans l'intention de faire sa connaissance.
Il y a deux cafés sur la place : l'un était vide, l'autre encombré ; l'un se ruinait, l'autre faisait des affaires d'or. Je demandai à mon hôte d'où venait cette préférence ; il me répondit que c'était Jacotot qui attirait la foule. Je n'osai pas demander ce que c'était que Jacotot, de peur de paraître par trop provincial. Je m'acheminai vers le café encombré ; toutes les tables étaient occupées ; une place était vacante à l'une d'elles, je m'en emparai en appelant le garçon.
Mon appel resta sans réponse. Je pris alors ma voix du plus creux de ma poitrine, et je renouvelai mon interpellatoin, qui n'eut pas plus d'effet que la première fois.
- Fous chêtes arrivé à Aix il y avre peu de temps, me dit avec un accent allemand très prononcé un de mes voisins, qui avalait de la bière et qui rendait de la fumée.
- Ce soir, monsieur.
Il fit un signe, comme pour me dire : « Je comprends alors » ; et, tournant la tête du côté de la porte du café, il ne prononça que cette seule parole :
- Chacotot !
- Voilà, voilà, monsieur ! répondit une voix.
Jacotot parut à l'instant même ; ce n'était pas autre chose que le garçon limonadier.
Il s'arrêta en face de nous ; le sourire était stéréotypé sur cette bonne grosse figure stupide qu'il faut avoir vue pour s'en faire une idée. Pendant que je lui demandais une groseille, vingt cris partirent à la fois.
- Jacotot, un cigare !
- Jacotot, le journal !
- Jacotot, du feu !
Jacotot, au fur et à mesure que chaque chose lui était demandée, la tirait à l'instant même de son gousset ; je crus un instant qu'il possédait la bourse enchantée de Fortunatus.
Au même moment, une dernière voix partit d'une allée sombre attenante au café :
- Jacotot, vingt louis !
Jacotot porta sa main en abat-jour au-dessus de ses yeux, regarda quel était celui qui lui adressait cette dernière demande, et, l'ayant probablement reconnu pour solvable, fouilla au gousset merveilleux, en tira une poignée d'or qu'il lui donna sans rien ajouter à son refrain habituel : « Voilà, monsieur ! » et disparut pour aller chercher ma groseille.
- Tu perds donc, Paul ? dit un jeune homme qui était à une table à côté de la mienne.
- Trois mille francs...
- Chouez-vous ? me dit mon Allemand.
- Non, monsieur.
- Pourquoi ?
- Je ne suis ni assez pauvre pour désirer gagner, ni assez riche pour pouvoir perdre.
Il me regarda fixement, avala un verre de bière, poussa une bouffée de fumée, posa ses coudes sur la table, appuya sa tête sur ses mains, et me dit gravement :
- Fous avre raison, cheune homme. Chacotot...
- Voilà, voilà, monsieur !
- Eine autre bouteille et eine autre cigare.
Jacotot lui apporta son sixième cigare et sa quatrième bouteille, et alluma l'un et déboucha l'autre.
Pendant que, de mon côté, j'avalais ma groseille, deux de nos compagnons vinrent me frapper sur l'épaule ; ils avaient organisé pour le lendemain, avec une douzaine d'amis qu'ils avaient retrouvés à Aix, une partie de bain au lac du Bourget, situé à une demi-lieue de la ville, et venaient me demander si je voulais être des leurs. Cela allait sans dire. Je m'informai seulement des moyens de transport ; ils me répondirent de demeurer parfaitement tranquille, attendu qu'ils avaient pourvu à tout. J'allai me coucher sur cette assurance.
Le lendemain, je fus réveillé par le bruit que l'on faisait sous ma fenêtre. Mon nom avait pour le moment remplacé celui de Jacotot, et une trentaine de voix le poussaient à mon second étage de toute la force de leurs poumons. Je sautai à bas du lit, croyant le feu à la maison, et courus à la fenêtre. Trente ou quarante ânes enfourchés par autant de cavaliers tenaient sur deux lignes toute la largeur de la place. C'était un coup d'œil à ravir Sancho. On m'appelait afin que je vinsse prendre ma place dans les rangs.
Je demandai cinq minutes, qui me furent accordées, et je descendis. On m'avait réservé, avec une délicatesse d'attention qu'on appréciera, une superbe ânesse nommée Christine. Le marquis de Montaigu, qui montait un beau cheval noir à tous crins, avait été nommé général à l'unanimité, et commandait toute cette brigade ; il donna le signal du départ par cette allocution si familière aux colonels de cuirassiers :
- En avant ! quatre par quatre, au trot, si vous voulez, et au galop, si vous pouvez !
Nous partîmes en effet, suivis chacun d'un gamin qui piquait avec une épingle la croupe de nos ânes. Dix minutes après, nous étions au lac du Bourget. Seulement, nous étions partis au nombre de trente-cinq, et nous étions arrivés douze ; quinze étaient tombés en route ; les huit autres n'avaient jamais pu faire prendre à leurs bêtes une autre allure que le pas ; quant à Christine, elle allait comme le cheval de Persée.
C'est vraiment une merveille que les lacs de Suisse et de Savoie, avec leurs eaux bleues et transparentes qui laissent voir le fond à quatre-vingts pieds de profondeur. Il faut être arrivé sur leurs bords, encore tout pollués comme nous l'étions des bains de notre Seine boueuse, pour se faire une idée de la volupté avec laquelle nous nous y précipitâmes.
à l'extrémité opposée à celle où nous étions, s'élevait un bâtiment assez remarquable ; je donnai une passade à l'un de nos compagnons, et, au moment où il revenait sur l'eau, je lui demandai ce qu'était cet édifice. Il m'appuya à son tour les mains sur la tête et les pieds sur les épaules, m'envoya à quinze pieds de profondeur, et, saisissant l'instant où ma tête revenait à la surface du lac :
- C'est Hautecombe, me dit-il, la sépulture des ducs de Savoie et des rois de Sardaigne.
Je le remerciai.
On proposa d'y aller déjeuner et de visiter ensuite les tombes royales et la fontaine intermittente. Nos bateliers nous dirent que, quant à cette dernière curiosité, il fallait nous en priver, attendu que, depuis huit jours, la source ne coulait plus, sous prétexte qu'il faisait vingt-six degrés de chaleur. La proposition n'en fut pas moins acceptée à l'unanimité ; Cependant, l'un de nous fit l'observation très sensée que trente-cinq gaillards comme nous ne seraient pas faciles à rassasier avec des œufs et du lait, seuls comestibles probables d'un pauvre village de Savoie. En conséquence, un gamin et deux ânes furent expédiés à Aix ; le gamin était porteur d'un mot pour Jacotot, afin qu'il nous envoyât le déjeuner le plus confortable possible ; il devait être payé par ceux qui tomberaient de leurs ânes en revenant.
Nous étions, comme on le pense bien, arrivés à Hautecombe avant nos pourvoyeurs ; en les attendant, nous nous acheminâmes vers la chapelle où sont les tombeaux.
C'est une charmante petite église qui, quoique moderne, est construite sur le plan et dans la forme gothiques. Si les murailles étaient brunies par ce vernis sombre que les siècles seuls déposent en passant, on la prendrait à l'extérieur pour une bâtisse de la fin du quinzième siècle.
En entrant, on heurte un tombeau : c'est celui du fondateur de la chapelle, du roi Charles-Félix ; il semble qu'après avoir confié à l'église les corps de ses ancêtres, lui, le dernier de sa race, ait voulu, comme un fils pieux, veiller à la porte sur le reste de ses pères, dont la chaîne remonte à plus de sept siècles.
De chaque côté du chemin qui conduit au chœur, sont rangés de superbes tombeaux de marbre, sur lesquels sont couchés les ducs et les duchesses de Savoie, les ducs avec un lion à leurs pieds, type du courage, les duchesses avec un lévrier, symbole de la fidélité. D'autres encore, qui ont marché par la voie sainte au lieu de suivre la voie sanglante, sont représentés avec un silice sur le corps et des sabots aux pieds, en signe de souffrance et d'humilité ; presque tous ces monuments sont d'un beau travail et d'une exécution puissante et naïve ; mais, au-dessus de chaque tombeau, et comme pour jurer avec eux et donner un démenti au caractère et au costume, un beau médaillon ovale ou carré représente, exécutée par des artistes modernes, une scène de guerre ou de pénitence tirée de la vie de celui qui dort sous la pierre qu'il surmonte. Là, vous pouvez voir le héros dépouillé de l'armure de mauvais goût qui le couvre sur son tombeau, combattant en costume grec, un glaive ou un javelot à la main, avec la pose académique de Romulus ou de Léonidas. Ces messieurs étaient trop fiers pour copier, et avaient trop d'imagination pour faire du vrai. La paix du ciel soit avec eux !
Nous vîmes quelques religieux priant pour les âmes de leurs anciens seigneurs. Ce sont des moines d'une abbaye de Cîteaux attenant à la chapelle, et qui ont charge de la desservir ; la date de la fondation de cette abbaye remonte au commencement du douzième siècle, et deux papes sont sortis de son sein, Geoffroi de Châtillon, élu en 1241 sous le nom de Célestin VI, et Jean Gaëtan des Ursins, élu sous celui de Nicolas III en 1277.
Pendant que nous visitions le couvent et que nous prenions ces renseignements, nos provisions étaient arrivées, et une collation splendide s'organisait sous des marronniers, à trois cents pas de l'abbaye. Aussitôt que cette bienheureuse nouvelle nous parvint, nous prîmes congé des révérends pères, et nous acheminâmes au pas de course vers le déjeuner. En nous y rendant, nous laissâmes à notre gauche la fontaine intermittente. J'eus la curiosité de visiter son emplacement ; j'y trouvai, immobile, avec son cigare à la bouche et les mains derrière le dos, mon Allemand de la veille ; on avait oublié de lui dire que, depuis huit jours, elle était tarie.
Je rejoignis nos camarades, couchés comme des Romains autour du festin ; je n'eus qu'à jeter un coup d'œil dessus pour rendre justice entière à Jacotot : c'est un de ces hommes rares qui méritent leur réputation.
Lorsque le déjeuner fut mangé, le vin bu, les bouteilles cassées, l'on pensa au retour, et l'on rappela la convention arrêtée le matin, à savoir, que ceux qui se laisseraient choir payeraient la part de ceux qui ne tomberaient pas. Le relevé fait, le déjeuner se trouva être un pique-nique.
à notre retour, nous trouvâmes Aix en révolution. Ceux qui avaient des chevaux les faisaient atteler, ceux qui n'en avaient pas louaient des voitures, ceux qui n'en pouvaient plus trouver encombraient les bureaux des diligences ; quelques hommes même se préparaient à partir à pied ; les dames nous entouraient à mains jointes pour avoir nos ânes, et, à toutes les questions que nous faisions, on ne répondait que par ces mots :
- Le choléra, monsieur, le choléra !
Voyant que nous ne pouvions obtenir aucun éclaircissement de cette population épouvantée, nous appelâmes Jacotot.
Il arriva les larmes aux yeux. Nous lui demandâmes ce qu'il y avait.
Voici le fait :
Un maître de forges arrivé de la veille, et qui s'était vanté en arrivant d'avoir escamoté au gouvernement sarde la quarantaine de six jours imposée à tous les étrangers, s'était trouvé pris, après le déjeuner, d'étourdissements et de coliques. Le malheureux avait eu l'imprudence de se plaindre ; son voisin, à l'instant même, reconnut les symptômes du choléra asiatique ; chacun alors se leva, poussant des clameurs affreuses, et plusieurs personnes, en se sauvant, crièrent sur la place : « Le choléra ! le choléra ! » comme on crie au feu.
Le malade, qui était habitué à de pareilles indispositions et qui les menait à guérison ordinairement avec du thé ou simplement de l'eau chaude, était celui qui s'était le moins inquiété de tous ces cris. Il allait tranquillement regagner son hôtel et se mettre à son régime, lorsqu'il trouva à la porte les cinq médecins de l'établissement des eaux. Malheureusement pour lui, au moment où il allait saluer la faculté savoyarde, une violente douleur lui arracha un cri, et la main qu'il portait à son chapeau descendit naturellement sur l'abdomen, siège de la douleur. Les cinq médecins se regardèrent et échangèrent un coup d'œil qui voulait dire : « Le cas est grave. » Deux d'entre eux saisirent le patient, chacun par un bras, lui tâtèrent le pouls, et le déclarèrent cholérique au premier degré.
Le maître de forges, qui se rappelait les aventures de M. de Pourceaugnac, leur remontra doucement que, malgré tout le respect qu'il devait à leur profession et à leur science, il croyait mieux connaître qu'eux une situation dans laquelle il s'était déjà trouvé vingt fois, et que les symptômes qu'ils prenaient pour ceux de l'épidémie étaient des symptômes d'indigestion, et pas autre chose ; en conséquence, il les pria de se ranger un peu pour le laisser passer, attendu qu'il allait commander du thé à son hôte. Mais les médecins déclarèrent qu'il n'était point en leur pouvoir de céder à cette demande, vu qu'ils étaient chargés par le gouvernement de l'état sanitaire de la ville ; qu'ainsi tout baigneur qui tombait malade à Aix leur appartenait de droit. Le pauvre maître de forges fit un dernier effort, et demanda qu'on lui laissât quatre heures pour se traiter à sa manière ; passé ce temps, il consentait, s'il n'était pas guéri radicalement, à se livrer corps et âme entre les mains de la science. à ceci la science répondit que le choléra asiatique, celui-là même dont le malade était attaqué, faisait de tels progrès, qu'en quatre heures il serait mort.
Pendant cette discussion, les médecins s'étaient dit quelques mots à l'oreille, et l'un d'entre eux, étant sorti, revint bientôt, accompagné de quatre carabiniers royaux et d'un brigadier qui demanda, en relevant sa moustache, où était l'infâme cholérique. On lui indiqua le malade ; deux carabiniers le prirent par les bras, deux autres par les jambes ; le brigadier tira son sabre et marcha en serre-file en marquant le pas. Les cinq médecins suivaient le cortège ; quant au maître de forges, il écumait de rage, criait à tue-tête, et mordait tout ce qui se trouvait à portée de sa bouche. C'étaient bien les symptômes du choléra asiatique au second degré : la maladie faisait des progrès effrayants.
Ceux qui le virent passer n'eurent donc plus aucun doute. On admira le dévouement de ces dignes médecins qui allaient braver la contagion ; mais chacun se disposa à la fuir le plus vivement possible. C'est dans cet état de panique que nous avions retrouvé la ville.
En ce moment, notre Allemand frappa sur l'épaule de Jacotot, et lui demanda si c'était parce que la source d'eau intermittente ne coulait plus, que tout le monde paraissait si effrayé. Jacotot reprit d'un bout à l'autre le récit qu'il venait de nous faire. L'Allemand l'écouta avec sa gravité habituelle ; puis, lorsqu'il eut fini, il se contenta de dire : « Ah ! » et il s'achemina vers l'établissement.
- Où allez-vous ? monsieur, où allez-vous ? lui cria-t-on de toutes parts.
- Ché fais foir la malatte, répondit notre homme.
Et il continua son chemin.
Dix minutes après, il revint du même pas dont il était parti. Tout le monde l'entoura en lui demandant ce qu'on faisait au cholérique.
- On l'oufre, répondit-il.
- Comment ! on l'oufre ?
- Oui, oui, on lui oufre le ventre.
Et il accompagna ces mots d'un geste qui ne laissa aucun doute sur le genre d'opération qu'il indiquait.
- Il est donc déjà mort ?
- Oh ! oui, sans toute, téchâ, dit l'Allemand.
- Et du choléra ?
- Non, t'eine intichestion : ce pauvre homme ! il afait peaucoup técheuné, et son técheuner lui faisait mal ; ils l'ont mis tans ein bain chaud, et alors son técheuner la étouffé : foilà tout.
C'était vrai. Le lendemain, on enterra le maître de forges, et, le surlendemain, personne ne pensait plus au choléra. Les médecins seuls soutinrent qu'il était mort de l'épidémie régnante.
Le jour suivant, je me dispensai de la partie de bain. J'avais peu de jours à passer à Aix, et je voulais visiter en détail les thermes romains et les bains modernes.
La ville d'Aix remonte à la plus haute antiquité. Ses habitants, connus sous le nom d'Aquenses, étaient sous la protection immédiate du proconsul Domitius, comme le prouve le premier nom que portèrent les eaux : Aquæ Domitianœ ; elles furent, sous Auguste, le rendez-vous des riches malades de Rome.
Après avoir été brûlée quatre fois, la première au troisième siècle, la deuxième et la troisième fois au treizième, enfin, la dernière fois au dix-septième ; après être passée en l'an 1000, le 5 des ides de mai, de la possession de Rodolphe, roi de la Bourgogne transjurane, en celle de Bérold de Saxe ; après avoir été longtemps un objet de contestation à cause de la guerre entre les maisons des ducs de Savoie et des comtes de Genève, Aix demeura enfin, par un traité conclu en 1293, sous la domination des premiers.
Les différentes révolutions survenues depuis le passage des Barbares, auxquels il faut attribuer la première destruction des thermes romains, jusqu'au dernier incendie de 1630, avaient fait oublier la vertu médicale des bains d'Aix. D'ailleurs, les eaux pluviales, en descendant des montagnes qui environnent la ville, et en entraînant avec elles des portions de terre végétale et des fragments de roche, avaient peu à peu recouvert d'une couche de sable de huit ou dix pieds les anciennes constructions romaines. Ce ne fut qu'au commencement du dix-septième siècle, qu'un docteur d'une petite ville du Dauphiné, nommé Cabias, remarqua les sources thermales auxquelles les habitants ne faisaient aucune attention. Les expériences chimiques qu'il fit sur elles, tout incomplètes qu'elles étaient, lui découvrirent le secret de leur efficacité pour certaines maladies ; de retour chez lui, il en conseilla l'usage dès que l'occasion s'en présenta, et accompagna lui-même, pour en faire l'application, les premiers malades riches qui voulurent se soumettre à ce traitement. Leur guérison donna lieu à la publication d'une petite brochure intitulée Des Cures merveilleuses et Propriétés des eaux d'Aix ; cette publication eut lieu à Lyon, en 1624, et donna aux bains une célébrité qui depuis n'a fait que s'accroître.
Les monuments qui restent du temps des Romains sont un arc ou plutôt une arcade, les débris d'un temple de Diane et les restes des thermes.
On a de plus retrouvé, en creusant des tombes dans l'église du Bourget, un autel à Minerve, la pierre du sacrifice, l'urne dans laquelle on recueillait le sang de la victime, et, enfin, le couteau de pierre aiguisé avec lequel on l'égorgeait. Le curé a fait disparaître tous ces objets dans un moment de zèle religieux.
L'arc romain a été l'objet d'une longue controverse : les uns ont prétendu retrouver en lui l'entrée des thermes, située à peu de distance de l'endroit où il est élevé ; les autres en ont fait un monument funéraire ; d'autres enfin en ont fait un arc de triomphe.
Une inscription constate du moins le nom de celui qui a bâti le monument, si elle n'apprend pas dans quel but il a été élevé. La voici :
L. POMPEVS CAMPANVS
VIVUS FECIT
De là, il a pris le nom d'arc de Pompée.
Le temple de Diane est bien moins complet. Une partie de ses pierres ont fourni les dalles magnifiques qui forment les escaliers du Cercle ; celles qui sont restées entières et debout ont disparu au milieu de la bâtisse d'un mauvais petit théâtre auquel elles ont servi de fondements. Une des quatre parois de la bibliothèque du Cercle est formée par le mur de cet ancien monument. On a eu le bon esprit de ne le recouvrir d'aucune tapisserie ; de cette manière, les curieux peuvent examiner à loisir les pierres colossales qui avaient servi à cette construction.
Les plus petites ont deux pieds de hauteur sur quatre et cinq pieds de large. Elles sont posées les unes sur les autres, sans aucun ciment, et paraissent se maintenir seulement par le poids de l'équilibre.
Quant aux restes des thermes romains, ils sont situés sous la maison d'un particulier nommé M. Perrier. Nous avons déjà dit comment les eaux, en charriant de la terre, avaient recouvert ces constructions antiques ; elles avaient donc complètement disparu et étaient restées ignorées de tous, lorsqu'en creusant les fondations de sa maison, M. Perrier les trouva.
Quatre marches d'un escalier antique, revêtues de marbre blanc, conduisent d'abord à une piscine octogone de vingt pieds de longueur entourée de tous côtés de gradins sur lesquels s'asseyaient les baigneurs ; ces gradins et le fond de la piscine sont aussi revêtus de marbre. Sous chacun des gradins passent des conduits de chaleur, et, derrière le plus élevé de ces gradins, on retrouve les bouches par lesquelles la vapeur se répandait dans l'appartement. Au fond de cette piscine était placé l'immense lavabo de marbre qui renfermait l'eau froide dans laquelle les anciens se plongeaient immédiatement après avoir pris leurs bains de vapeur. Le lavabo a été brisé en faisant la fouille ; mais le détritus amené par les alluvions, et dont il avait été rempli, a conservé la forme exacte de la cuve qui l'embrassait et dans laquelle il s'était séché.
Au-dessous de la piscine, est situé le réservoir qui contenait l'eau chaude dont la vapeur montait dans l'appartement situé au-dessus. Il devait en renfermer un immense volume, puisque la muraille du conduit qui y communique est rongée à la hauteur de sept pieds.
La partie supérieure de ce réservoir a seule été mise à découvert ; mais, en examinant les chapiteaux carrés des colonnes qui sortent de terre, et en procédant du connu à l'inconnu, d'après les règles architecturales, ces colonnes doivent s'enfoncer de neuf pieds dans le sol ; elles sont bâties en brique, et chaque brique porte le nom du fabricant qui les a fournies : il s'appelait Glarianus.
En suivant le même chemin que devait suivre l'eau, on entre dans le corridor par lequel s'échappait la vapeur ; les bouches de chaleur qu'on aperçoit au plafond sont les mêmes dont on retrouve l'orifice opposé derrière le gradin le plus élevé de la piscine.
Au bout d'un autre corridor, on trouve une petite salle de bain particulière pour deux personnes ; elle a huit pieds de long sur quatre de large, et c'est la salle même qui forme la baignoire ; elle est partout revêtue de marbre blanc et soutenue par des colonnes de briques entre les chapiteaux desquelles circulait l'eau thermale. On y descendait de côté par des escaliers de même longueur et de même largeur que la baignoire. Sous chacun de ces escaliers, passaient des conduits de chaleur afin que les pieds nus pussent s'y poser sans hésitation, et que la fraîcheur du marbre ne refroidît pas l'eau du bain.
Du reste, toutes ces fouilles, que l'on pourrait croire avoir été faites par le propriétaire du terrain dans un but scientifique, n'avaient pour objet que de creuser une cave ; les corridors que nous venons de décrire y conduisent en droite ligne.
En remontant, nous vîmes dans le jardin un méridien antique ; il diffère peu des nôtres.
Les édifices modernes sont le Cercle et les Bains.
Le Cercle est le bâtiment dans lequel se réunissent les baigneurs. Moyennant vingt francs, on vous remet une carte personnelle qui vous ouvre l'entrée des salons. Ces salons sont composés d'une chambre de réunion, où les dames travaillent ou font de la musique, d'une salle de bal et de concert, d'une salle de billard, et d'une bibliothèque dont nous avons déjà parlé à propos du temple de Diane.
Un grand jardin attenant à ces bâtiments offre une magnifique promenade. D'un côté, l'horizon se perd à cinq ou six lieues dans un lointain bleuâtre ; de l'autre, il se termine par la Dent-du-Chat, la sommité la plus élevée des environs d'Aix, ainsi nommée à cause de sa couleur blanche et de sa forme aiguë.
L'édifice où l'on prend les bains a été commencé en 1722 et terminé en 1784 par les ordres et aux frais de Victor-Amédée. Une inscription gravée sur la fontaine du monument constate cette libéralité du roi sarde. La voici :
VICTOR AMAæUS III REX PIVS FELIX AVGVSTUS
PP. HASCE THERMALES AQVAS A ROMANIS
OLIM E MONTIBVS DERIVATAS AMPLIATIS,
OPERIBVS IN NOVAM
MELIOREMQVE FORMAM REDIGI
JVSSIT APTIS AD æGRORVM VSVM
æDIFICIIS PVBLICE SALVTIS GRATIA
EXTRVCTIS ANNO MDCCLXXXIII.
Dans la première chambre, en entrant à droite, sont les deux robinets étiquetés auxquels les baigneurs viennent puiser trois fois par jour le verre d'eau qu'ils doivent boire. L'une de ces étiquettes porte le mot soufre, et l'autre le mot alun. L'un est à trente-cinq degrés de chaleur, l'autre à trente-six.
L'eau de soufre pèse un cinquième de moins que l'eau ordinaire : une pièce d'argent mise en contact avec elle s'oxyde en deux secondes.
Les eaux thermales, en les comparant à l'eau ordinaire, offrent ceci de remarquable, que l'eau ordinaire, portée par l'ébullition à quatre-vingt degrés de chaleur, perd en deux heures soixante degrés à peu près par son contact avec l'air atmosphérique, tandis que l'eau thermale, déposée à huit heures du soir dans une baignoire, n'a perdu, à huit heures du matin, c'est-à-dire douze heures après, que quatorze ou quinze degrés, ce qui laisse aux bains ordinaires une chaleur suffisante de dix-huit ou dix-neuf degrés.
Quant aux bains de traitement, les malades les prennent ordinairement à trente-cinq ou trente-six degrés : de cette manière, on voit qu'il n'y a rien à ajouter ni à ôter à la chaleur de l'eau, qui se trouve en harmonie avec celle du sang ; cela donne aux eaux d'Aix une supériorité marquée sur les autres, puisque partout ailleurs elles sont ou trop chaudes ou trop froides. Si elles sont trop froides, on est obligé de les soumettre au chauffage, et l'on comprend quelle quantité de gaz doit se dégager pendant cette opération. Si, au contraire, elles sont trop chaudes, elles ont besoin d'être refroidies par une combinaison avec l'eau froide ou par le contact de l'air, et, dans l'un ou l'autre cas, on conçoit encore ce que doit leur ôter de leur efficacité le mélange ou l'évaporation.
Ces eaux thermales possèdent encore sur celles des autres établissements un avantage naturel : c'est que les sources chaudes sourdent ordinairement dans les endroits bas ; celle-ci, au contraire, se trouve à trente pieds au-dessus du niveau de l'établissement. Elles peuvent donc, par la faculté que leur donnent les lois de la pesanteur, s'élever sans moyen de pression à la hauteur nécessaire pour accroître ou diminuer leur action dans l'application des douches.
à certaines époques, et surtout lorsque la température atmosphérique descend de douze à neuf degrés au-dessus de zéro, chacune de ces eaux, dont la source paraît être cependant la même, présente un phénomène particulier. L'eau de soufre charrie une matière visqueuse qui, en se solidifiant, offre tous les caractères d'une gelée animale parfaitement faite : elle en a le goût et les qualités nutritives, tandis que, de son côté, l'eau d'alun charrie, en quantité à peu près pareille, une gelée purement végétale.
En 1822, le jour du mardi gras, un tremblement de terre se fit sentir dans toute la chaîne des Alpes ; trente-sept minutes après la secousse, une quantité considérable de gélatine animale et végétale sortit par les tuyaux de soufre et d'alun.
Il serait trop long de décrire les différents cabinets et les divers appareils des douches que l'on y administre. La chaleur des douches varie, mais celle des cabinets est toujours la même, c'est-à-dire de trente-trois degrés. L'un de ces cabinets seulement, nommé l'Enfer, est à une température beaucoup plus élevée ; cela tient à ce que la colonne d'eau chaude est plus forte, et qu'une fois les portes et les vasistas fermés, on ne peut plus respirer l'air extérieur, mais seulement celui qui se dégage par la vaporisation. Cette atmosphère, vraiment infernale, pousse la circulation du sang jusqu'à cent quarante-cinq pulsations à la minute ; le pouls d'un Anglais mort phtisique donna jusqu'à deux cent dix pulsations, c'est-à-dire trois et demie par seconde. C'est là qu'on avait conduit le maître des forges. Le chapeau de ce malheureux était encore accroché à une patère.
On peut descendre vers les sources par une entrée située dans la ville même : c'est une ouverture grillée, de trois pieds de large, appelée le Trou aux serpents, parce que sa situation au midi et la vapeur qui s'échappe de cette espèce de soupirail y attirent, de onze à deux heures, une multitude de couleuvres. On n'y passe jamais à ce moment de la journée sans voir plusieurs de ces reptiles se récréant à cette double chaleur : comme ils ne sont nullement venimeux, les enfants les apprivoisent et s'en servent, comme nos marchands de cire luisante ou de savon à dégraisser, pour arracher quelques pièces de monnaie aux voyageurs.
Pendant que j'étais en train de visiter les curiosités d'Aix, je pris ma course vers la cascade de Grésy, située à trois quarts de lieue à peu près de la ville. Un accident arrivé en 1813 à madame la baronne de Broc, l'une des dames d'honneur de la reine Hortense, a rendu cette chute d'eau tristement célèbre. Cette cascade n'offre, du reste, rien de remarquable que les entonnoirs qu'elle a creusés dans le roc, et dans l'un desquels cette belle jeune femme a péri. Au moment ou je la visitais, l'eau était basse et laissait à sec l'orifice des trois entonnoirs, qui ont de quinze à dix-huit pieds de profondeur, et dans les parois intérieures desquels l'eau s'est creusé une communication en rongeant le rocher ; elle descend de cette manière jusqu'au lit d'un ruisseau qui fuit à trente pieds de profondeur à peu près entre des rives si rapprochées, qu'on peut facilement sauter d'un bord à l'autre. La reine Hortense visitait cette cascade, accompagnée de madame Parquin et de madame de Broc, lorsque cette dernière, en traversant sur une planche le plus grand de ces entonnoirs, crut appuyer son ombrelle sur la planche, et la posa à côté ; le défaut d'un point d'appui lui fit pencher le corps d'un côté, la planche tourna, madame de Broc jeta un cri et disparut dans le gouffre : elle avait vingt-cinq ans.
La reine lui a fait élever un tombeau sur l'emplacement même où a eu lieu cet accident. On y lit cette inscription :
ICI
MADAME LA BARONNE DE BROC,
AGEE DE 25 ANS, A PERI
SOUS LES YEUX DE SON AMIE,
LE 10 JUIN 1813.
--
O VOUS
QUI VISITEZ CES LIEUX,
N'AVANCEZ QU'AVEC
PRECAUTION SUR CES
ABIMES :
SONGEZ A CEUX
QUI VOUS
AIMENT !
On trouve, en revenant, sur l'un des côtés de la route, au bord du torrent de la Baie, la source ferrugineuse de Saint-Simon, découverte par M. Despine fils, l'un des médecins d'Aix. Il a fait bâtir au-dessus une petite fontaine classique, sur laquelle il a fait graver le nom plus classique encore de la déesse HYGIE ; au-dessous de ce mot, ceux-ci : FONTAINE DE SAINT-SIMON. J'ignore si l'étymologie de ce nom a quelque rapport avec le prophète de nos jours.
On applique les eaux de cette fontaine au traitement des affections d'estomac et des maladies lymphatiques. Je la goûtai en passant, elle me parut d'un goût assez agréable.
Je revins juste pour l'heure du dîner. Lorsqu'il fut terminé, chacun se sépara, et je remarquai que personne ne se plaignait de la plus petite douleur de colique. Quant à moi, j'étais fatigué de mes courses de la journée : je me couchai.
à minuit, je fus réveillé par un grand bruit et une grande lueur. Ma chambre était pleine de baigneurs ; quatre autres tenaient à la main des torches allumées. On venait me chercher pour monter à la Dent du Chat.
Il y a des plaisanteries qui ne paraissent bonnes à ceux qui en sont l'objet que lorsqu'ils sont eux-mêmes montés à un certain degré de gaieté et d'entrain. Certes, ceux qui, à la suite d'un souper chaud de bavardage et de vin, les esprits bien animés par tous deux, craignant que le sommeil ne vînt éteindre l'orgie, proposèrent de passer le reste de la nuit ensemble et de l'employer à faire une ascension pour voir l'aurore se lever de la cime de la Dent-du-Chat, ceux-là durent avoir près des autres un succès admirable. Mais moi, qui m'étais couché calme et fatigué avec l'espoir d'une nuit bien pacifique, et qui me trouvais réveillé en sursaut par une invitation aussi incongrue, je ne reçus pas, on le comprendra facilement, la proposition avec un grand enthousiasme. Cela parut fort extraordinaire à mes grimpeurs, qui en augurèrent que j'étais mal éveillé, et qui, pour porter mes esprits au complet, me prirent à quatre et me déposèrent au milieu de la chambre. Pendant ce temps, un autre, plus prévoyant encore, vidait dans mon lit toute l'eau que j'avais eu l'imprudence de laisser dans ma cuvette. Si ce moyen ne rendait pas la promenade proposée plus amusante, il la rendait au moins à peu près indispensable. Je pris donc mon parti, comme si la chose m'agréait beaucoup, et cinq minutes après je fus prêt à me mettre en route. Nous étions douze en tout, et deux guides, qui faisaient quatorze.
En passant sur la place, nous vîmes Jacotot qui fermait son café, et l'Allemand qui fumait son dernier cigare et vidait sa dernière bouteille. Jacotot nous souhaita bien du plaisir, et l'Allemand nous cria : « Pon foyage !... »
- Merci !
Nous traversâmes le petit lac du Bourget pour arriver au pied de la montagne que nous allions escalader ; il était bleu, transparent et tranquille, et semblait avoir au fond de son lit autant d'étoiles qu'on en comptait au ciel. à son extrémité occidentale, on apercevait la tour d'Hautecombe, debout comme un fantôme blanc, tandis qu'entre elle et nous, des barques de pêcheurs glissaient en silence, ayant à leur poupe une torche allumée dont la lueur se reflétait dans l'eau.
Si j'avais pu rester là seul des heures entières, rêvant dans une barque abandonnée, je n'aurais certes regretté ni mon sommeil ni mon lit. Mais je n'étais point parti pour cela, j'étais parti pour m'amuser ; aussi je m'amusais !... La singulière chose que ce monde où l'on passe toujours à côté d'un bonheur en cherchant un plaisir !...
Nous commençâmes à gravir à minuit et demi : c'était une chose assez curieuse que de voir cette marche aux flambeaux. à deux heures, nous étions aux trois quarts du chemin ; mais ce qui nous en restait à faire était si difficile et si dangereux, que nos guides nous firent faire halte pour attendre les premiers rayons du jour.
Lorsqu'ils parurent, nous continuâmes notre route, qui devint bientôt si escarpée, que notre poitrine touchait presque le talus sur lequel nous marchions à la file les uns des autres. Chacun alors déploya son adresse et sa force, se cramponnant des mains aux bruyères et aux petits arbres, et des pieds aux aspérités du rocher et aux inégalités du terrain. Nous entendions les pierres que nous détachions rouler sur la pente de la montagne, rapide comme celle d'un toit ; et lorsque nous les suivions des yeux, nous les voyions descendre jusqu'au lac dont la nappe bleue s'étendait à un quart de lieue au-dessous de nous ; nos guides eux-mêmes ne pouvaient nous prêter aucun secours, occupés qu'ils étaient à nous découvrir le meilleur chemin ; seulement, de temps en temps, ils nous recommandaient de ne pas regarder derrière nous, de peur des éblouissements et des vertiges, et ces recommandations, faites d'une voix brève et serrée, nous prouvaient que le danger était bien réel.
Tout à coup, celui de nos camarades qui les suivait immédiatement jeta un cri qui nous fit passer à tous un frisson dans les chairs. Il avait voulu poser le pied sur une pierre déjà ébranlée par le poids de ceux qui le précédaient et qui s'en étaient servis comme d'un point d'appui : la pierre s'était détachée ; en même temps, les branches auxquelles il s'accrochait, n'étant point assez fortes pour soutenir seules le poids de son corps, s'étaient brisées entre ses mains.
- Retenez-le, retenez-le donc ! s'écrièrent les guides.
Mais c'était chose plus facile à dire qu'à faire. Chacun avait déjà grand'peine à se retenir soi-même ; aussi passa-t-il, en roulant, près de nous tous sans qu'un seul pût l'arrêter. Nous le croyions perdu, et, la sueur de l'effroi au front, nous le suivions des yeux en haletant, lorsqu'il se trouva assez près de Montagu, le dernier de nous tous, pour que celui-ci pût, en étendant la main, le saisir aux cheveux. Un moment, il y eut doute si tous deux ne tomberaient pas. Ce moment fut court, mais il fut terrible, et je réponds qu'aucun de ceux qui se trouvaient là n'oubliera de longtemps la seconde où il vit ces deux hommes oscillant sur un précipice de deux mille pieds de profondeur, ne sachant pas s'ils allaient être précipités ou s'ils parviendraient à se rattacher à la terre.
Nous gagnâmes enfin une petite forêt de sapins qui, sans rendre le chemin moins rapide, le rendit plus commode, par la facilité que ces arbres nous offraient de nous accrocher à leurs branches ou de nous appuyer à leurs troncs. La lisière opposée de cette petite forêt touchait presque la base du rocher nu dont la forme a fait donner à la montagne le singulier nom qu'elle porte ; des trous creusés irrégulièrement dans la pierre offrent une espèce d'escalier qui conduit au sommet.
Deux d'entre nous seulement tentèrent cette dernière escalade, non que ce trajet fût plus difficile que celui que nous venions d'accomplir, mais il ne nous promettait pas une vue plus étendue, et celle que nous avions sous les yeux était loin de nous dédommager de notre fatigue et de nos meurtrissures : nous les laissâmes donc grimper à leur clocher, et nous nous assîmes pour procéder à l'extraction des pierres et des épines. Pendant ce temps, ils étaient arrivés au sommet de la montagne, et, comme preuve de prise de possession, ils y avaient allumé un feu et y fumaient leurs cigares.
Au bout d'un quart d'heure, ils descendirent, se gardant bien d'éteindre le feu qu'ils avaient allumé, curieux qu'ils étaient de savoir si d'en bas on apercevrait la fumée.
Nous mangeâmes un morceau, après quoi nos guides nous demandèrent si nous voulions revenir par la même route ou bien en prendre une autre beaucoup plus longue, mais aussi plus facile. Nous choisîmes unanimement cette dernière. à trois heures, nous étions de retour à Aix, et, du milieu de la place, ces messieurs eurent l'orgueilleux plaisir d'apercevoir encore la fumée de leur fanal. Je leur demandai s'il m'était permis, maintenant que je m'étais bien amusé, d'aller me mettre au lit. Comme chacun éprouvait probablement le besoin d'en faire autant, on me répondit qu'on n'y voyait pas d'objection.
Je crois que j'aurais dormi trente-six heures de suite comme Balmat si je n'avais pas été réveillé par une grande rumeur. J'ouvris les yeux, il faisait nuit ; j'allai à la fenêtre et je vis toute la ville d'Aix sur la place publique : tout le monde parlait à la fois, on s'arrachait les lorgnettes, chacun regardait en l'air à se démonter la colonne vertébrale. Je crus qu'il y avait une éclipse de lune !
Je me rhabillai vivement pour avoir ma part du phénomène, et je descendis, armé de ma longue-vue. Toute l'atmosphère était colorée d'un reflet rougeâtre, le ciel paraissait embrasé : la Dent-du-Chat était en feu.
Au même instant, je sentis qu'on me prenait la main ; je me retournai, et j'aperçus nos deux camarades du fanal : ils me firent de la tête un signe en s'éloignant. Je leur demandai où ils allaient ; l'un d'eux rapprocha les deux mains de sa bouche pour s'en faire un porte-voix et me cria : « à Genève. » Je compris leur affaire : c'étaient mes gaillards qui avaient incendié la Dent-du-Chat, et Jacotot les avait prévenus tout bas que le roi de Sardaigne tenait beaucoup à ses forêts.
Je reportai la vue sur la sœur cadette du Vésuve : c'était un fort joli volcan de second ordre.
Un incendie nocturne dans les montagnes est une des plus magnifiques choses que l'on puisse voir. Le feu lâché librement dans une forêt, allongeant de tous côtés, comme un serpent, sa tête flamboyante, se prenant à ramper tout à coup autour du tronc d'un arbre qu'il rencontre sur sa route, se dressant contre lui, dardant ses langues comme pour lécher les feuilles, s'élançant à son sommet qu'il dépasse ainsi qu'une aigrette, redescendant le long de ses branches, et finissant par les illuminer toutes comme celles d'un if préparé pour une réjouissance publique : voilà ce que nos rois ne peuvent pas faire pour leurs fêtes, voilà qui est beau ! Puis, quand cet arbre brûlé secoue ses feuilles ardentes, quand passe sur lui un coup de vent qui les emporte comme une pluie de feu, quand chacune de ces étincelles allume en tombant un foyer, que tous ces foyers, en s'élargissant, marchent au-devant les uns des autres, et finissent enfin par se réunir et se confondre dans une immense fournaise ; quand une lieue de terrain brûle ainsi, et quand chaque arbre qui brûle nuance la couleur de la flamme selon son essence, la varie selon sa forme ; quand les pierres calcinées se détachent et roulent, brisant tout sous leur route, quand le feu siffle comme le vent, et quand le vent mugit comme la tempête : oh ! alors, voilà qui est splendide, voilà qui est merveilleux ! Néron s'entendait en plaisirs lorsqu'il brûla Rome.
Je fus tiré de mon extase par une voiture qui traversait la place, escortée de quatre carabiniers royaux. Je reconnus celle de nos Ruggieri qui, vendus par les guides, dénoncés par le maître de poste, avaient été rejoints avant de pouvoir regagner la frontière de la Savoie par les gendarmes de Charles-Albert. On voulait les conduire en prison, nous répondîmes d'eux ; enfin, sur la caution générale et leur parole d'honneur de ne point quitter la ville, ils furent libres de jouir du spectacle qu'ils devaient payer.
Le feu dura ainsi trois jours.
Le quatrième, on leur apporta une note de TRENTE-SEPT MILLE CINQ CENTS et quelques francs.
Ils trouvèrent la somme un peu forte pour quelques mauvais arpents de bois dont la situation rendait l'exploitation impossible ; en conséquence, ils écrivirent à notre ambassadeur à Turin de tâcher de faire rogner quelque chose sur le mémoire. Celui-ci s'escrima si bien, que la carte à payer leur revint, au bout de huit jours, réduite à sept cent quatre-vingts francs.
Moyennant le solde de cette somme, ils étaient libres de quitter Aix. Ils ne se le firent pas dire deux fois : ils payèrent, se firent donner leur reçu, et partirent immédiatement, de peur qu'on ne leur représentât le lendemain un reliquat de compte.
Je n'ai pas voulu nommer les deux coupables, qui jouissent à Paris d'une trop haute considération pour que j'essaye d'y porter atteinte.
Les huit jours qui s'écoulèrent après leur départ n'amenèrent que deux accidents : le premier fut un concert exécrable que nous donnèrent une soi-disant première basse de l'Opéra-Comique et un soi-disant premier baryton de l'ex-garde royale. Le second fut le déménagement de l'Allemand, qui vint prendre une chambre près de la mienne ; il logeait auparavant dans la maison Roissard, située juste en face du Trou aux serpents, et un beau matin il avait trouvé une couleuvre dans sa botte.
Comme on se lasse des parties d'âne, même lorsqu'on ne tombe que deux ou trois fois ; comme le jeu est chose fort peu amusante lorsqu'on ne comprend ni le plaisir de gagner ni le chagrin de perdre ; comme j'avais visité tout ce qu'Aix et ses environs avaient de curieux ; comme enfin madame la première basse et monsieur le premier baryton nous menaçaient d'un second concert, je résolus de faire quelque diversion à cette stupide existence en allant visiter la grande Chartreuse, qui n'est située, je crois, qu'à dix ou douze lieues d'Aix. Je comptais de là retourner à Genève, d'où je voulais continuer mes courses dans les Alpes, en commençant par l'Oberland. En conséquence, je fis mes préparatifs de départ, je louai une voiture moyennant le prix habituel de dix francs par jour, et, le 10 septembre au matin, j'allai prendre congé de mon voisin l'Allemand ; il m'offrir de fumer un cigare et de boire un verre de bière avec lui : c'est une avance qu'il n'avait encore faite, je crois, à personne.
Pendant que nous trinquions ensemble et que, les coudes appuyés en face l'un de l'autre sur une petite table, nous nous poussions réciproquement des bouffées de fumée au visage, on vint m'annoncer que la voiture m'attendait : il se leva et me conduisit jusqu'au seuil de la porte. Arrivé là, il me demanda :
- Où allez-fous ?
Je le lui dis.
- Ah ! ah ! continua-t-il ; fous allez foir les Chartreux ; ce sont tes trôles de corps.
- Pourquoi ?
- Oui, oui, ils manchent tant tes encriers, et ils couchent tans tes armoires.
- Que diable est-ce que cela veut dire ?
- Fous ferrez.
Alors il me donna une poignée de main, me souhaita un bon foyage, et me ferma sa porte. Je n'en pus pas tirer autre chose.
J'allai faire mes adieux à Jacotot en prenant une tasse de chocolat. Quoique je ne fisse pas une grande consommation, Jacotot m'avait pris en respect parce qu'on lui avait dit que j'étais un auteur ; lorsqu'il apprit que je partais, il me demanda si je n'écrirais pas quelque chose sur les eaux d'Aix. Je lui répondis que cela n'était pas probable, mais que, cependant, c'était possible. Alors il me pria de ne point oublier, dans ce cas, de parler du café dont il était le premier garçon, ce qui ne pourrait manquer de faire grand bien à son maître. Non seulement je m'y engageai, mais encore je lui promis de le rendre, lui, Jacotot, personnellement aussi célèbre que cela me serait possible. Le pauvre garçon devint tout pâle en apprenant que peut-être son nom serait un jour imprimé dans un livre.
La société que je quittais, en m'éloignant d'Aix, était un singulier mélange de toutes les positions sociales et de toutes les opinions politiques. Cependant, l'aristocratie de naissance, traquée partout, repoussée pied à pied par l'aristocratie d'argent qui lui succède, comme un champ fauché pousse une seconde moisson, était là en majorité. C'est dire que le parti carliste était le plus fort.
Après lui, venait immédiatement le parti de la propriété, représenté par de riches marchands de Paris, des négociants de Lyon et des maîtres de forges du Dauphiné : tous ces braves gens étaient malheureux, le Constitutionnel n'arrivant pas en Savoie.
Le parti bonapartiste avait aussi quelques représentants à cette diète égrotante. On les reconnaissait vite au mécontentement qui fait le fond de leur caractère et à ces mots sacramentels qu'ils jettent au travers de toutes les conversations : « Ah ! si Napoléon n'avait pas été trahi ! » Honnêtes gens, qui ne voient pas plus loin que la pointe de leur épée, qui rêvent pour Joseph ou pour Lucien un nouveau retour de l'île d'Elbe, et qui ne savent pas que Napoléon est un de ces hommes qui laissent une famille et pas d'héritier.
Le parti républicain était évidemment le plus faible ; il se composait, si je m'en souviens bien, de moi tout seul. Encore, comme je n'acceptais ni tous les principes révolutionnaires de la Tribune, ni toutes les théories américaines du National ; que je disais que Voltaire avait fait de mauvaises tragédies, et que j'ôtais mon chapeau en passant devant le Christ, on me prenait pour un utopiste, et voilà tout.
La ligne de démarcation était surtout sensible chez les femmes. Le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré frayaient seuls ensemble : l'aristocratie de naissance et l'aristocratie de gloire sont sœurs : l'aristocratie d'argent n'est qu'une bâtarde. Quant aux hommes, le jeu les rapprochait ; il n'y a pas de castes alentour du tapis vert, et c'est celui qui ponte le plus haut qui est le plus noble. Rothschild a succédé aux Montmorency, et, si demain il abjure, après-demain personne ne lui contestera le titre de premier baron chrétien.
Tandis que je faisais à part moi toutes ces distinctions, je roulais vers Chambéry, et, comme j'avais encore mon chapeau gris, je n'osai m'y arrêter. Je remarquai seulement en passant qu'un aubergiste, qui avait pris pour exergue de son enseigne ces mots : « Aux armes de France », avait conservé les trois fleurs de lis de la branche aînée, que la main du peuple a grattées si brutalement sur l'écusson de la branche cadette.
à trois lieues de Chambéry, nous passâmes sous une voûte qui traverse une montagne : elle peut avoir cent cinquante pas de longueur. Ce chemin, commencé par Napoléon, a été achevé par le gouvernement actuel de la Savoie.
Ce passage franchi, on rencontre bientôt le village des échelles ; puis, à un quart de lieue de là, une petite ville moitié française, moitié savoyarde. Une rivière trace les frontières des deux royaumes ; un pont jeté sur cette rivière est gardé à l'une des extrémités par une sentinelle sarde, et à l'autre par une sentinelle française. Ni l'une ni l'autre n'ayant le droit d'empiéter sur le territoire de son voisin, chacune d'elles s'avance gravement de chaque côté jusqu'au milieu du pont ; puis, arrivées à la ligne des pavés qui en forment l'arête, elles se tournent le dos réciproquement, et recommencent ce manège tout le temps que dure la faction. Je revis, au reste, avec plaisir le pantalon garance et la cocarde tricolore qui me dénonçaient un compatriote.
Nous arrivâmes à Saint-Laurent ; c'est à ce village qu'on quitte la voiture et qu'on prend des montures pour gagner la Chartreuse, distante encore de quatre lieues du pays. Nous n'y trouvâmes pas un seul mulet ; ils étaient tous à je ne sais quelle foire. Cela nous importait assez peu, à Lamark et à moi, qui sommes d'assez bons marcheurs ; mais cela devenait beaucoup moins indifférent à une dame qui nous accompagnait ; cependant, elle prit son parti. Nous fîmes venir un guide qui se chargea de nos trois paquets, qu'il réunit en un seul. Il était sept heures et demie : nous n'avions plus guère que deux heures de jour, et quatre de marche.
Le val du Dauphiné, où s'enfonce la Chartreuse, est digne d'être comparé aux plus sombres gorges de la Suisse ; c'est la même richesse de nature, la même ardeur de végétation, le même aspect grandiose ; seulement, le chemin, tout en s'escarpant de même aux flancs des montagnes, est plus praticable que les chemins des Alpes, et conserve toujours près de quatre pieds de largeur. Il n'est donc point dangereux pendant le jour, et, tant que la nuit ne vint pas, tout alla merveilleusement. Mais enfin la nuit s'avança, hâtée encore par un orage terrible. Nous demandâmes à notre guide où nous pourrions nous réfugier : il n'y a pas une seule maison sur la route, il fallut continuer notre voyage ; nous étions à moitié chemin de la Chartreuse.
Le reste de la montée fut horrible. La pluie arriva bientôt et avec elle l'obscurité la plus profonde. Notre compagne s'attacha au bras du guide, Lamark prit le mien, et nous marchâmes sur deux rangs ; la route n'était pas assez large pour nous laisser passer de front ; à droite, nous avions un précipice dont nous ne connaissions pas la profondeur, et au fond duquel nous entendions mugir un torrent. La nuit était si sombre, que nous ne distinguions plus le chemin sur lequel nous posions le pied, et que nous n'apercevions la robe blanche de la dame qui nous servait de guide qu'à la lueur des éclairs qui, heureusement, étaient assez rapprochés pour qu'il y eût à peu près autant de jour que de nuit. Joignez à cela un accompagnement de tonnerre dont chaque écho multipliait les coups et quadruplait le bruit ; on eût dit le prologue du jugement dernier.
La cloche du couvent, que nous entendîmes, nous annonça enfin que nous en approchions. Une demi-heure après, un éclair nous montra le corps gigantesque de la vieille Chartreuse, couché à vingt pas de nous ; pas le moindre bruit ne se faisait entendre dans l'intérieur que celui des tintements de la cloche ; pas une lumière ne brillait à ses cinquante fenêtres : on eût dit un vieux cloître abandonné où jouaient de mauvais esprits.
Nous sonnâmes. Un frère vint nous ouvrir. Nous allions entrer, lorsqu'il aperçut la dame qui était avec nous. Aussitôt il referma la porte, comme si Satan en personne fût venu visiter le couvent. Il est défendu aux chartreux de recevoir aucune femme ; une seule s'est introduite dans leurs murs en habits d'homme, et, après son départ, lorsqu'ils surent que leur règle avait été enfreinte, ils accomplirent dans les appartements et les cellules où elle avait mis le pied toutes les cérémonies de l'exorcisme. La permission seule du pape peut ouvrir les portes du couvent à l'ennemi femelle du genre humain. La duchesse de Berri elle-même avait été, en 1829, obligée de recouvrir à ce moyen pour visiter la Chartreuse.
Nous étions fort embarrassés, lorsque la porte se rouvrit. Un frère en sortit avec une lanterne, et nous conduisit dans un pavillon situé à cinquante pas du cloître. C'est là que couche toute voyageuse qui, comme la nôtre, vient frapper à la porte de la Chartreuse, ignorant les règles sévères des disciples de saint Bruno.
Le pauvre moine qui nous servit de guide, et qui s'appelait le frère Jean-Marie, me parut bien la créature la plus douce et la plus obligeante que j'aie vue de ma vie. Sa charge était de recevoir les voyageurs, de les servir et de leur faire visiter le couvent. Il commença par nous offrir quelques cuillerées d'une liqueur faite par les moines et destinée à réchauffer les voyageurs engourdis par le froid ou la pluie : c'était bien le cas où nous nous trouvions, et jamais l'occasion ne s'était présentée de faire un meilleur usage du saint élixir. En effet, à peine eûmes-nous bu quelques gouttes, qu'il nous sembla que nous avions avalé du feu, et que nous nous mîmes à courir par la chambre comme des possédés en demandant de l'eau : si le frère Jean-Marie avait eu l'idée de nous approcher en ce moment une lumière de la bouche, je crois que nous aurions craché des flammes comme Cacus.
Pendant ce temps, l'âtre immense s'éclairait et la table se couvrait de lait, de pain et de beurre ; les chartreux, non seulement font toujours maigre, mais encore le font faire à leurs visiteurs.
Au moment où nous achevions ce repas plus que frugal, la cloche du couvent sonna matines. Je demandai au frère Jean-Marie s'il m'était permis d'y assister. Il me répondit que le pain et la parole de Dieu appartenaient à tous les chrétiens. J'entrai donc dans le couvent.
Je suis peut-être un des hommes sur lesquels la vue des objets extérieurs a le plus d'influence, et, parmi ces objets, ceux qui m'impressionnent davantage sont, je crois, les monuments religieux. La grande Chartreuse, surtout, a un caractère sombre qu'on ne retrouve nulle part. Ses habitants forment de plus le seul ordre monastique que les révolutions aient laissé vivant en France : c'est tout ce qui reste debout des croyances de nos pères ; c'est la dernière forteresse qu'ait conservée la religion sur la terre de l'incrédulité. Encore, chaque jour, l'indifférence la mine-t-elle au dedans, comme le temps au dehors : de quatre cents qu'ils étaient au Xe siècle, les chartreux, au XIXe, ne sont plus que vingt-sept ; et comme, depuis six ans, ils ne se sont recrutés d'aucun frère, que les deux novices qui y sont entrés depuis cette époque n'ont pu supporter la rigueur du noviciat, il est probable que l'ordre ira toujours se détruisant au fur et à mesure que la mort frappera à la porte des cellules ; que nul ne viendra les remplir lorsqu'elles seront vides, et que le plus jeune de ces hommes, leur survivant à tous, sentant à son tour qu'il va succomber, fermera la porte du cloître en dedans, et ira se coucher lui-même vivant dans la tombe qu'il aura creusée, car, le lendemain, il ne resterait plus de bras pour l'y porter mort.
On a dû voir, par les choses que j'ai décrites précédemment, que je ne suis pas un de ces voyageurs qui s'enthousiasment à froid, qui admirent là où leur guide leur dit d'admirer, ou qui feignent d'avoir eu, devant des hommes et des localités, recommandés d'avance à leur admiration, des sentiments absents de leur cœur ; non, j'ai dépouillé mes sensations, je les ai mises à nu pour les présenter à ceux qui me lisent ; ce que j'ai éprouvé, je l'ai raconté, faiblement peut-être, mais je n'ai pas raconté autre chose que ce que j'avais éprouvé. Eh bien, on me croira donc si je dis que jamais sensation pareille à celle que j'éprouvai ne m'avait pris au cœur, lorsque je vis, au bout d'un immense corridor gothique de huit cents pieds de long, s'ouvrir la porte d'une cellule, sortir de cette porte et paraître, sous les arcades brunies par le temps, un chartreux à barbe blanche vêtu de cette robe portée par saint Bruno et sur laquelle huit siècles sont passés sans en changer un pli. Le saint homme s'avança, grave et calme, au milieu du cercle de lumière tremblotante projetée par la lampe qu'il tenait à la main, tandis que, devant et derrière lui, tout était sombre. Lorsqu'il se dirigea vers moi, je sentis mes jambes fléchir, et je tombai à genoux ; il m'aperçut dans cette posture, s'approcha avec un air de bonté, et, levant la main sur ma tête inclinée, me dit :
- Je vous bénis, mon fils, si vous croyez ; je vous bénis encore, si vous ne croyez pas.
Qu'on rie si l'on veut, mais, dans ce moment, je n'aurais pas donné cette bénédiction pour un trône.
Lorsqu'il fut passé, je me relevai. Il se rendait à l'église ; je l'y suivis. Là, un nouveau spectacle m'attendait.
Toute la pauvre communauté, qui n'était plus composée que de seize pères et de onze frères, était réunie dans une petite église éclairée par une lampe qu'entourait un voile noir. Un chartreux disait la messe, et tous les autres l'entendaient, non point assis, non point à genoux, mais prosternés, mais les mains et le front sur le marbre ; les capuchons relevés laissaient voir leurs crânes nus et rasés. Il y avait là des jeunes gens et des vieillards. Chacun d'eux y était venu poussé par des sentiments différents, les uns par la foi, les autres par le malheur ; ceux-ci par des passions, ceux-là par le crime peut-être. Il y en avait là dont les artères des tempes battaient comme s'ils avaient eu du feu dans leurs veines : ceux-là pleuraient ; il y en avait d'autres qui sentaient à peine circuler leur sang refroidi : ceux-là priaient. Oh ! c'eut été, j'en suis sûr, une belle histoire à écrire que l'histoire de tous ces hommes.
Lorsque les matines furent finies, je demandai à parcourir le couvent pendant la nuit ; je craignais que le jour ne vînt m'apporter d'autres idées, et je voulais le voir dans la disposition d'esprit où je me trouvais. Le frère Jean-Marie prit une lampe, m'en donna une autre, et nous commençâmes notre visite par les corridors. Je l'ai déjà dit, ces corridors sont immenses ; ils ont la même longueur que l'église de Saint-Pierre de Rome ; ils renferment quatre cents cellules qui, autrefois, ont été toutes habitées ensemble, et dont maintenant trois cent soixante-treize sont vides. Chaque moine a gravé sur sa porte sa pensée favorite, soit qu'elle fût de lui, soit qu'il l'eût tirée de quelque auteur sacré. Voici celles qui me parurent les plus remarquables :
AMOR, QUI SEMPER ARDES ET NUNQUAM EXTINGUERIS,
ASCENDE ME TOTUM IGNE TUO.
DANS LA SOLITUDE, DIEU PARLE AU CœUR DE L'HOMME, ET,
DANS LE SILENCE, L'HOMME PARLE AU CœUR DE DIEU.
FUGE, LATE, TACE.
à TA FAIBLE RAISON, GARDE-TOI DE TE RENDRE
DIEU T'A FAIT POUR L'AIMER ET NON POUR LE COMPRENDRE
UNE HEURE SONNE, ELLE EST DEJA PASSEE.
Nous entrâmes dans une de ces cellules vides ; le moine qui l'habitait était mort depuis cinq jours. Toutes sont pareilles, toutes ont deux escaliers, l'un pour monter un étage, l'autre pour en descendre un. L'étage supérieur se compose d'un petit grenier, l'étage intermédiaire d'une chambre à feu, près de laquelle est un cabinet de travail. Un livre y était encore ouvert à la même place où le mourant y avait jeté les yeux pour la dernière fois : c'étaient les Confessions de saint Augustin. La chambre à coucher est attenante à cette première chambre ; son ameublement ne se compose que d'un prie-Dieu, d'un lit avec une paillasse et des draps de laine ; ce lit a des portes battantes qui peuvent se fermer sur celui qui y dort ; cela me fit comprendre quelle était la pensée de l'Allemand, lorsqu'il m'avait dit que les chartreux couchaient dans une armoire.
L'étage inférieur ne contient qu'un atelier avec des outils de tour ou de menuiserie ; chaque chartreux peut donner deux heures par jour à quelque travail manuel et une heure à la culture d'un petit jardin qui touche à l'atelier : c'est la seule distraction qui lui soit permise.
En remontant, nous visitâmes la salle du chapitre général ; nous y vîmes tous les portraits des généraux de l'ordre, depuis saint Bruno, son fondateur, mort en 1101, jusqu'à celui d'Innocent le Maçon, mort en 1703 ; depuis ce dernier jusqu'au père Jean-Baptiste Mortès, général actuel de l'ordre, la suite des portraits est interrompue. En 92, au moment de la dévastation des couvents, les chartreux abandonnèrent la France, emportant chacun avec soi un des portraits. Depuis, chacun est revenu reprendre sa place et rapporter le sien ; ceux qui moururent pendant l'émigration avaient pris leurs précautions pour que le dépôt dont ils s'étaient chargés ne s'égarât pas. Aujourd'hui, aucune ne manque à la collection.
Nous passâmes de là au réfectoire. Il est double : la première salle est celle des frères, la seconde, celle des pères. Ils boivent dans des vases de terre et mangent dans des assiettes de bois ; ces vases ont deux anses, afin qu'il puissent les soulever à deux mains ; ainsi faisaient les premiers chrétiens. Les assiettes ont la forme d'une écritoire ; le récipient du milieu contient la sauce, et les légumes ou le poisson, seule nourriture qui leur soit permise, sont déposés autour. Je pensai encore à mon Allemand, et l'assiette m'expliqua par sa forme ce qu'il m'avait dit encore, que les chartreux mangent dans un encrier.
Le frère Jean-Marie me demanda si je voulais voir le cimetière, quoiqu'il fît nuit. Ce qu'il regardait comme un empêchement était un motif de plus pour me décider à cette visite. J'acceptai donc. Mais, au moment où il ouvrait la porte par laquelle on y entrait, il m'arrêta en me saisissant le bras d'une main et en me montrant de l'autre un chartreux qui creusait sa tombe. Je restai un instant immobile à cette vue ; puis je demandai à mon guide si je pouvais parler à cet homme. Il me répondit que rien ne s'y opposait ; je le priai de se retirer si cela était permis. Ma demande, loin de lui sembler indiscrète, parut lui faire grand plaisir ; il tombait de fatigue. Je restai seul.
Je ne savais comment aborder mon fossoyeur. Je fis quelques pas vers lui ; il m'aperçut, et, se retournant de mon côté, il s'appuya sur sa bêche et attendit que je lui adressasse la parole. Mon embarras redoubla ; cependant, un plus long silence eût été ridicule.
- Vous faites bien tard une bien triste besogne, mon père, lui dis-je ; il me semble qu'après les mortifications et les fatigues de vos journées, vous devriez éprouver le besoin de consacrer au repos le peu d'heures que la prière vous laisse ; d'autant plus, mon père, ajoutai-je en souriant, car je voyais qu'il était jeune encore, que le travail que vous faites ne me paraît pas pressé.
- Ici, mon fils, me dit le moine avec un accent paternel et triste, ce ne sont pas les plus vieux qui meurent les premiers, et l'on ne va pas à la tombe par rang d'âge ; d'ailleurs, lorsque la mienne sera creusée, Dieu permettra peut-être que j'y descende.
- Pardon, mon père, repris-je ; quoique j'aie le cœur religieux, je connais peu les règles et les pratiques saintes ; ainsi donc, je puis me tromper dans ce que je vais vous dire ; mais il me semble que l'abnégation que votre ordre fait des choses de ce monde ne doit pas aller jusqu'à l'envie de le quitter.
- L'homme est le maître de ses actions, répondit le chartreux, mais il ne l'est pas de ses désirs.
- Votre désir à vous est bien sombre, mon père.
- Il est selon mon cœur.
- Vous avez donc bien souffert ?
- Je souffre toujours.
- Je croyais que le calme seul habitait cette demeure ?
- Le remords entre partout.
Je regardai plus fixement cet homme, et je reconnus celui que j'avais vu cette nuit à l'église, prosterné et sanglotant. Lui me reconnut aussi.
- Vous étiez cette nuit à matines ? me dit-il.
- Près de vous, je crois, n'est-ce pas ?
- Vous m'avez entendu gémir ?
- Je vous ai vu pleurer.
- Qu'avez-vous pensé de moi, alors ?
- Que Dieu vous avait pris en pitié, puisqu'il vous accordait les larmes.
- Oui, oui, depuis qu'il me les a rendues, j'espère aussi que sa vengeance se lasse.
- N'avez-vous point essayé d'adoucir vos chagrins en les confiant à quelqu'un de vos frères ?
- Chacun ici porte un fardeau mesuré pour sa force ; ce qu'un autre y ajouterait le ferait succomber.
- Cela vous aurait fait du bien.
- Je le crois comme vous.
- C'est quelque chose, continuai-je, qu'un cœur qui nous plaint et qu'une main qui serre la nôtre !
Je pris sa main et la serrai. Il la dégagea de la mienne, croisa ses bras sur sa poitrine, me regarda en face comme pour lire par mes yeux dans le plus profond de mon cœur.
- Est-ce de l'intérêt ou de l'indiscrétion ? me dit-il... êtes-vous bon ou simplement curieux ?
Ma poitrine se serra.
- Votre main une dernière fois, mon père, et adieu !...
Je m'éloignai.
- écoutez, reprit-il.
Je m'arrêtai. Il vint à moi.
- Il ne sera point dit qu'un moyen de consolation m'aura été offert et que je l'aurai repoussé ; que Dieu vous aura conduit près de moi et que je vous aurai éloigné. Vous avez fait pour un misérable ce que personne n'avait fait depuis six ans ; vous lui avez serré la main. Merci !... Vous lui avez dit que raconter ses malheurs, ce serait les adoucir ; et, par ces mots, vous avez pris l'engagement de les entendre. Maintenant, n'allez pas m'interrompre au milieu de mon récit et me dire : « Assez !... » écoutez-le jusqu'au bout, car tout ce que j'ai dans le cœur depuis si longtemps a besoin d'en sortir. Puis, quand j'aurai fini, partez aussitôt sans que vous sachiez mon nom, sans que je sache le vôtre ; voilà tout ce que je vous demande.
Je le lui promis. Nous nous assîmes sur le tombeau brisé de l'un des généraux de l'ordre. Il appuya un instant son front entre ses deux mains ; ce mouvement fit retomber son capuchon en arrière, de sorte que, lorsqu'il releva la tête, je pus l'examiner à loisir. Je vis alors un jeune homme à la barbe et aux yeux noirs ; la vie ascétique l'avait rendu maigre et pâle ; mais, en ôtant à sa beauté, elle avait ajouté à sa physionomie. C'était la tête du giaour telle que je l'avais rêvée d'après les vers de Byron.
- Il est inutile que vous sachiez, me dit-il, le pays où je suis né et le lieu que j'habitais. Il y a sept ans que les événements que je vais raconter son arrivés ; j'en avais vingt-quatre alors.
« J'étais riche et d'une famille distinguée ; je fus jeté dans le monde au sortir du collège ; j'y entrai avec un caractère résolu, une tête ardente, un cœur plein de passions et la conviction que rien ne devait longtemps résister à un homme qui avait de la persévérance et de l'or. Mes premières aventures ne firent que me confirmer dans cette opinion.
» Au commencement du printemps de 1825, une campagne voisine de celle de ma mère se trouva à vendre ; elle fut achetée par le général M... J'avais rencontré le général dans le monde, à l'époque où il était garçon. C'était un homme grave et sévère que la vue des champs de bataille avait habitué à compter les hommes comme des unités, et les femmes comme des zéros. Je crus qu'il avait épousé quelque veuve de maréchal avec laquelle il pût parler des batailles de Marengo et d'Austerlitz, et je fus récréé par l'espoir que nous promettait un tel voisinage.
» Il vint nous faire sa visite d'installation et présenter sa femme à ma mère ; c'était une des plus divines créatures que le ciel eût formées.
» Vous connaissez le monde, monsieur, sa morale bizarre, ses principes d'honneur, qui consistent à respecter la fortune de son voisin, qui ne fait que son plaisir, et qui permet de prendre sa femme, qui fait son bonheur. Dès le moment où j'eus vu madame M..., j'oubliai le caractère de son mari, ses cinquante ans, la gloire dont il s'était couvert quand nous n'étions qu'au berceau, les vingt blessures qu'il avait reçues pendant que nous tétions nos nourrices ; j'oubliai le désespoir de ses vieux jours, le ridicule que j'attacherais aux débris d'une vie si belle ; j'oubliai tout pour ne penser qu'à une chose : posséder Caroline.
» Les propriétés de ma mère et celles du général étaient, comme je l'ai dit, presque contiguës ; cette position était un prétexte à nos visites fréquentes ; le général m'avait pris en amitié, et, ingrat que j'étais, je ne voyais dans l'amitié de ce vieillard qu'un moyen de lui enlever le cœur de sa femme.
» Caroline était enceinte, et le général se montrait plus fier de son héritier futur que des batailles qu'il avait gagnées. Son amour pour sa femme en avait acquis quelque chose de plus paternel et de meilleur. Quant à Caroline, elle était avec son mari exactement ce qu'il faut qu'une femme soit pour que, sans le rendre heureux, il n'ait aucun reproche à lui faire. J'avais remarqué cette disposition de sentiments avec le coup d'œil sûr d'un homme intéressé à en saisir toutes les nuances, et j'étais bien convaincu que madame M... n'aimait pas son mari.
» Cependant, chose qui me semblait bizarre, elle recevait mes soins avec politesse, mais avec froideur. Elle ne recherchait pas ma présence, preuve qu'elle ne lui causait aucun plaisir ; elle ne la fuyait pas non plus, preuve qu'elle ne lui inspirait aucune crainte. Mes yeux, constamment fixés sur elle, rencontraient les siens lorsque le hasard les lui faisait lever de sa broderie ou des touches de son piano ; mais il paraît que mes regards avaient perdu la puissance fascinatrice qu'avant Caroline quelques femmes leur avaient reconnue.
» L'été se passa ainsi. Mes désirs étaient devenus un amour véritable. La froideur de Caroline était un défi ; je l'acceptai avec toute la violence de mon caractère. Comme il m'était impossible de lui parler d'amour à cause du sourire d'incrédulité avec lequel elle accueillait mes premières paroles, je résolus de lui écrire ; je roulai un soir sa broderie autour de ma lettre, et lorsqu'elle la déploya le lendemain matin pour travailler, je la suivis des yeux tout en causant avec le général. Je la vis regarder l'adresse sans rougir et mettre mon billet dans sa poche sans émotion. Seulement, un sourire imperceptible passa sur ses lèvres.
» Toute la journée, je vis qu'elle avait l'intention de me parler, mais je m'éloignai d'elle. Le soir, elle travaillait avec plusieurs dames placées comme elle autour d'une table. Le général lisait le journal ; j'étais assis dans un coin sombre d'où je pouvais la regarder sans qu'on s'en aperçût. Elle me chercha des yeux dans le salon et m'appela.
» - Auriez-vous la bonté, monsieur, me dit-elle, de me dessiner deux lettres gothiques pour un coin de mon mouchoir, un C et un M ?
» - Oui, madame, j'aurai ce plaisir.
» - Mais il me les faut ce soir, il me les faut de suite. Venez là.
» Elle écartait d'auprès d'elle une dame de ses amies et me montrait la place vide. Je pris une chaise et j'allai m'y asseoir.
» Elle m'offrit une plume.
» - Il me manque du papier, madame.
» - En voilà, me dit-elle.
» Elle me présenta une lettre pliée dans une enveloppe anglaise. Je crus que c'était une réponse à la mienne ; j'ouvris aussi froidement que je pus l'enveloppe qui me cachait l'écriture ; je reconnus mon billet. Pendant ce temps, elle s'était levée et allait sortir. Je la rappelai :
» - Madame, lui dis-je, en étendant ostensiblement la main vers elle, vous m'avez donné, sans y faire attention, une lettre à votre adresse. L'enveloppe me suffira pour tracer les chiffres que vous m'avez demandés.
» Elle vit son mari lever les yeux de dessus son journal ; elle s'avança précipitamment vers moi, me reprit le billet des mains, regarda l'adresse, et me dit avec indifférence :
» - Oh ! oui, c'est une lettre de ma mère.
» Le général reporta les yeux sur le Courrier français ; je me mis à dessiner le chiffre demandé. Madame M... sortit.
» Tous ces détails vous ennuient peut-être ? monsieur, me dit le chartreux en s'interrompant, et vous êtes étonné de les entendre sortir de la bouche d'un homme qui porte cette robe et qui creuse une tombe ; c'est que la mémoire est la dernière chose qui se détache du cœur. »
- Ces détails sont vrais, lui dis-je, et, par conséquent, intéressants. Continuez.
- Le lendemain, je fus réveillé à six heures du matin par le général ; il était en attirail de chasseur, et venait me proposer une course dans la plaine.
« Au premier abord, son aspect inattendu m'avait un peu troublé ; mais son air était si calme, sa voix avait si bien conservé le ton de franche bonhomie qui lui était habituel, que je me remis bientôt. J'acceptai sa proposition, nous partîmes.
» Nous causâmes de choses indifférentes jusqu'au moment où, près d'entrer en chasse, nous nous arrêtâmes pour charger nos fusils.
» Pendant que nous exécutions cette opération, il me regarda fixement. Ce regard m'intimida.
» - à quoi pensez-vous, général ? lui dis-je.
» - Pardieu ! me répondit-il, je pense que vous êtes bien fou d'être devenu amoureux de ma femme.
» On devine l'effet que produisit sur moi une pareille apostrophe.
» - Moi général ? répondis-je stupéfait...
» - Oui, vous, n'allez-vous pas nier ?
» - Général, je vous jure...
» - Ne mentez pas, monsieur ; le mensonge est indigne d'un homme d'honneur, et vous êtes homme d'honneur, je l'espère.
» - Mais, qui vous a dit cela ?...
» - Qui, pardieu ! qui ?... Ma femme...
» - Madame M... !
» - N'allez-vous pas dire qu'elle se trompe ? Tenez, voilà une lettre que vous lui avez écrite hier.
» Il me tendit un papier que je n'eus pas de peine à reconnaître. La sueur me coulait sur le front. Voyant que j'hésitais à le prendre, il le roula entre ses mains, lui fit prendre la forme d'une bourre, et en chargea son fusil.
» Lorsqu'il eut fini, il posa la main sur mon bras.
» - Est-ce que tout ce que vous avez écrit là est vrai ? me dit-il. Est-ce que vos souffrances sont telles que vous les dépeignez ? Est-ce que vos jours et vos nuits sont devenus un pareil enfer ? Dites-moi vrai, cette-fois ci...
» - Serais-je excusable sans cela, général ?
» - Eh bien, mon enfant, reprit-il avec son ton de voix habituel, alors il faut partir, nous quitter, voyager en Italie ou en Allemagne, et ne revenir que guéri.
» Je lui tendis la main ; il la serra cordialement.
» - Ainsi, c'est entendu ? me dit-il.
» - Oui, général., je pars demain.
» - Je n'ai pas besoin de vous dire que, si vous avez besoin d'argent, de lettres de recommandation...
» - Merci !
» - écoutez, je vous offre cela comme le ferait un père ; ne vous en fâchez point. Vous ne voulez pas, décidément ? Eh bien, mettons-nous en chasse, et n'en parlons plus.
» Au bout de dix pas, une perdrix partit ; le général lui envoya un coup de fusil, et je vis ma lettre fumer dans la luzerne.
» à cinq heures, nous revînmes au château ; j'avais voulu quitter le général avant d'y entrer, mais il avait insisté pour que je l'accompagnasse.
» - Voici, mesdames, dit-il en entrant dans le salon, un beau jeune homme qui vient vous faire ses adieux ; il part demain pour l'Italie.
» - Ah ! vraiment, monsieur nous quitte ? dit Caroline en levant ses yeux de dessus sa broderie.
» Elle rencontra les miens, soutint tranquillement mon regard deux ou trois secondes, et se remit à travailler.
» Chacun parla à son tour de ce voyage si brusque dont je n'avais pas dit un seul mot les jours précédents ; mais nul n'en devina la cause.
» Madame M... me fit les honneurs du dîner avec une grâce parfaite.
» Le soir, je pris congé de tout le monde ; le général me reconduisit jusqu'à la porte du parc. Je ne sais si, en le quittant, je n'avais pas pour sa femme plus de haine que d'amour.
» Je voyageai un an. Je vis Naples, Rome, Venise, et je m'étonnai chaque jour de sentir cette passion que je croyais éternelle se détacher de mon cœur. J'arrivai enfin à ne plus la considérer que comme une des mille aventures dont est parsemée la vie d'un jeune homme, dont on ne se souvient plus que de temps en temps, et qu'un jour on finira par oublier tout à fait.
» Je rentrai en France par le mont Cenis. Arrivé à Grenoble, nous fîmes la partie, avec un jeune homme que j'avais rencontré à Florence, de venir visiter la Chartreuse. Je vis ainsi cette maison, que j'habite depuis six ans, et je dis en riant à Emmanuel (c'était le nom de baptême de mon compagnon) que, si j'avais connu ce cloître lorsque j'étais amoureux, je m'y serais fait moine.
» Je revins à Paris. J'y retrouvai mes anciennes connaissances. Ma vie se renoua au même fil qui s'était cassé lorsque j'avais connu madame M... Il me semblait que tout ce que je viens de vous raconter n'était qu'un rêve. Seulement, ma mère, s'ennuyant à la campagne du moment où je n'y pouvais plus rester avec elle, avait vendu la nôtre et acheté un hôtel à Paris.
» J'y avais revu le général, et il avait été content de moi. Il m'avait offert de présenter mes hommages à sa femme ; j'avais accepté, certain que j'étais de mon indifférence. En entrant dans sa chambre, je ressentis cependant une légère oppression. Madame M... était sortie. L'émotion que j'avais éprouvée était si peu de chose, que je n'en pris aucune inquiétude.
» Quelques jours après, j'allai au bois et je rencontrai, au détour d'une allée, le général et sa femme. Les éviter eût été affecté ; d'ailleurs, pourquoi aurais-je craint de voir madame M... ?
» J'allai donc à eux. Je trouvai Caroline plus belle encore que je ne l'avais quittée ; lorsque je l'avais connue, les commencements de sa grossesse la fatiguaient, tandis qu'alors, avec sa santé, sa fraîcheur était revenue.
» Elle m'adressa la parole avec un son de voix plus affectueux qu'elle n'avait l'habitude de le faire. Elle me tendit la main, et, lorsque je la pris, je la sentis frémir dans la mienne ; je frissonnai par tout le corps. Je la regardai et elle baissa les yeux. Je mis mon cheval au pas, et je marchai près d'elle.
» Le général m'invita à retourner à sa campagne, pour laquelle sa femme et lui partaient dans quelques jours ; il insista d'autant plus que nous ne possédions plus la nôtre. Je refusai. Caroline se retourna de mon côté :
» - Venez donc ! me dit-elle.
» Jusque-là, je ne connaissais pas sa voix ; je ne répondis rien, et je tombai dans une rêverie profonde ; ce n'était pas la même femme que j'avais vue il y avait un an.
» Elle se retourna vers son mari.
» - Monsieur craint de s'ennuyer chez nous, dit-elle ; autorisez-le donc à amener un ou deux amis, cela le décidera peut-être.
» - Pardieu ! répondit le général, il est bien libre. Vous entendez ? me dit-il.
» - Merci, général, répondis-je sans trop savoir ce que je disais ; mais j'ai des engagements...
» - Que vous préférez aux nôtres, dit Caroline. C'est aimable.
» Elle accompagna ces mots de l'un de ces regards pour lesquels, il y avait un an, j'aurais donné ma vie.
» J'acceptai.
» J'avais continué de voir à Paris ce jeune homme que j'avais connu à Florence. Il vint chez moi la veille de mon départ, et me demanda où j'allais. Je n'avais aucune raison de le lui cacher.
» - Ah ! me dit-il, c'est bizarre : peu s'en est fallu que je ne sois des vôtres.
» - Vous connaissez le général ?
» - Non ; un de mes amis devait me présenter à lui ; mais il est au fond de la Normandie pour recueillir l'héritage de je ne sais plus quel oncle qui lui est mort : cela me contrarie d'autant plus que, vous allant à la campagne, c'était une véritable partie de plaisir pour moi de vous y trouver.
» Je me rappelai alors l'offre que m'avait faite le général de me faire accompagner par un ami.
» - Voulez-vous que je vous y conduise ? dis-je à Emmanuel.
» - êtes-vous assez libre dans la maison pour cela ?
» - Oh ! tout à fait.
» - J'accepte, alors.
» - C'est bien ! Soyez prêt demain à huit heures, j'irai vous prendre.
» Nous arrivâmes vers une heure au château du général ; ces dames étaient dans le parc. On nous indiqua le côté où elles se promenaient : nous le rejoignîmes bientôt.
» En nous apercevant, il me sembla que madame M... pâlissait. Elle m'adressa la parole avec une émotion à laquelle je ne pouvais me tromper. Le général accueillit Emmanuel avec cordialité, mais sa femme mit dans la réception qu'elle lui fit une froideur visible.
» - Vous voyez, dit-elle à son mari en lui indiquant, par un froncement de sourcils imperceptible, Emmanuel, qui avait le dos tourné, que monsieur avait besoin pour nous venir voir de la permission que nous lui avons donnée ; du reste, je le remercie deux fois.
» Avant que j'eusse trouvé quelque chose à lui répondre, elle me tourna le dos et parla à une autre personne.
» Cependant, cette mauvaise humeur ne tint que le temps strictement nécessaire pour que j'eusse à m'en louer bien plutôt qu'à m'en plaindre. Au dîner, je fus placé près d'elle, et je ne m'aperçus pas qu'elle en eût conservé la moindre trace. Elle fut charmante.
» Après le café, le général proposa une promenade dans le parc. J'offris mon bras à Caroline : elle l'accepta. Il y avait dans toute sa personne cette langueur et cet abandon que les Italiens appellent morbidezza, et que notre langue n'a pas de mot pour exprimer.
» Quand à moi, j'étais fou de bonheur. Cette passion à laquelle il avait fallu un an pour s'en aller, il lui avait suffi d'un jour pour me reprendre toute l'âme : je n'avais jamais aimé Caroline comme je l'aimais.
» Les jours suivants ne changèrent rien aux manières de madame M... avec moi ; seulement, elle évitait un tête-à-tête. Je vis dans cette précaution une nouvelle preuve de sa faiblesse, et mon amour s'en accrut encore, s'il était possible.
» Une affaire appela le général à Paris. Je crus m'apercevoir que, lorsqu'il annonça cette nouvelle à sa femme, un éclair de joie passa dans ses yeux, et je me dis à moi-même :
» - Oh ! merci, Caroline, merci ; car cette absence ne te rend joyeuse qu'à cause de la liberté qu'elle te donne. Oh ! à nous deux toutes les heures, tous les instants, toutes les secondes de cette absence.
» Le général partit après le dîner. Nous allâmes le reconduire jusqu'au bout de l'avenue. Caroline s'appuya comme de coutume sur mon bras pour revenir ; à peine si elle pouvait se soutenir : sa poitrine était haletante, son haleine embrasée. Je lui parlais de mon amour, et elle ne s'offensait point. Puis, quand sa bouche m'eut fait la défense de continuer, ses yeux étaient noyés dans une telle langueur, qu'il lui eût été impossible de leur donner une expression en harmonie avec ses paroles.
» La soirée se passa comme un rêve. Je ne sais à quel jeu on joua ; mais je sais que je restai près d'elle, que ses cheveux touchaient mon visage à chaque mouvement qu'elle faisait, et que ma main rencontra vingt fois la sienne ; ce fut une ardente soirée : j'avais du feu dans les veines.
» L'heure de nous retirer arriva ; il ne manquait rien à mon bonheur que d'avoir entendu, de la bouche de Caroline, ces mots que je lui avais répétés vingt fois tout bas : Je t'aime, je t'aime !... Je rentrai dans ma chambre, joyeux et fier comme si j'étais le roi du monde ; car demain, demain peut-être, la plus belle fleur de la création, le plus beau diamant des mines humaines, Caroline, allait être à moi ! à moi ! Toutes les joies du ciel et de la terre étaient dans ces deux mots.
» Je les répétais comme un insensé en marchant dans ma chambre. J'étouffais.
» Je me couchai, et je ne pus dormir. Je me levai, j'allai à la fenêtre et je l'ouvris. Le temps était superbe, le ciel flamboyait d'étoiles, l'air semblait embaumé : tout était beau et heureux comme moi ; car on est beau lorsqu'on est heureux.
» Je pensai que cette nature tranquille, cette nuit, ce silence me calmeraient peut-être ; ce parc où nous nous étions promenés toute la journée était là... Je pouvais retrouver dans les allées la trace de ses petits pieds qu'accompagnaient les miens ; je pouvais baiser les places où elle s'était assise. Je me précipitai dehors.
» Deux fenêtres seules étaient illuminées sur toute la large façade du château : c'étaient celles de sa chambre. Je m'appuyai contre un arbre, et je collai mes yeux contre les rideaux.
» Je vis son ombre ; elle n'était point encore couchée, elle veillait, brûlée comme moi, peut-être, de pensées et de désirs d'amour... Caroline ! Caroline !
» Elle était immobile et semblait écouter. Tout à coup, elle s'élança vers la porte qui touchait presque à la fenêtre. Une autre ombre parut près de la sienne, leurs deux têtes se touchèrent, la lumière s'éteignit ; je jetai un cri et je restai haletant.
» Je crus n'avoir pas bien vu, je crus que c'était un rêve... Je restai les yeux fixés sur ces rideaux sombres que ma vue ne pouvait percer !... »
Le moine prit ma main et la broya dans les siennes.
- Ah ! monsieur, monsieur, me dit-il, avez-vous été jaloux ?
- Vous les avez tués ? lui dis-je.
Il se mit à rire d'une manière convulsive, entrecoupant ce rire de sanglots ; puis, tout à coup, il se leva, croisant ses mains sur sa tête et se cambrant en arrière en poussant des cris inarticulés.
Je me levai et le pris à bras-le-corps.
- Voyons, voyons, lui dis-je, du courage !...
- Je l'aimais tant, cette femme ! je lui aurais donné ma vie jusqu'au dernier souffle, mon sang jusqu'à la dernière goutte, mon âme jusqu'à sa dernière pensée ! Cette femme m'aura perdu dans ce monde et dans l'autre, monsieur ! car je mourrai en songeant à elle, au lieu de songer à Dieu.
- Mon père !
- Eh ! ne voyez-vous pas que je suis toujours ainsi ; que, depuis six ans que je suis enfermé vivant dans ce sépulcre, espérant que la mort qui l'habite tuerait mon amour, il ne s'est point passé de journées sans que je ne me roulasse dans ma cellule, de nuits sans que le cloître ne retentît de mes cris ; que les douleurs du corps n'ont rien fait à cette rage de l'âme ?
Il ouvrit sa robe et me montra sa poitrine déchirée sous le cilice qu'il portait sur sa peau.
- Voyez plutôt, me dit-il...
- Alors, vous les avez donc tués ? repris-je.
- Oh ! j'ai fait bien pis, me répondit-il... Il n'y avait qu'un moyen d'éclaircir mes doutes : c'était d'attendre jusqu'au jour, s'il le fallait, dans le corridor où donnait la porte de sa chambre, et de voir qui en sortirait.,
« Je ne sais combien d'heures je passai là : le désespoir et la joie calculent mal le temps. Une ligne blanche commençait à paraître à l'horizon lorsque la porte s'entr'ouvrit ; j'entendis la voix de Caroline, et, quoiqu'elle parlât bas, voici ce qu'elle dit :
» - Adieu, mon Emmanuel chéri ! à demain !
» Puis la porte se ferma ; Emmanuel passa près de moi. Je ne sais comment il se fit qu'il n'entendît pas les battements de mon cœur... Emmanuel !...
» Je rentrai dans ma chambre et je tombai sur le parquet, roulant dans ma pensée tous les moyens de vengeance et appelant Satan à mon aide pour qu'il m'en choisît un ; je crois bien qu'il m'entendit et qu'il m'exauça. Je m'arrêtai à un projet. Dès lors, je fus plus calme. Je descendis à l'heure du déjeuner. Caroline était devant une glace, entrelaçant du chèvrefeuille dans ses cheveux. Je m'avançai derrière elle, et elle aperçut tout à coup dans la psyché ma tête au-dessus de la sienne ; il paraît que j'étais fort pâle, car elle tressaillit et se retourna.
» - Qu'avez-vous donc ? me dit-elle.
» - Rien, madame, j'ai mal dormi.
» - Et qui a causé votre insomnie ? ajouta-t-elle en souriant.
» - Une lettre que j'ai reçue hier soir en vous quittant, et qui me rappelle à Paris.
» - Pour longtemps ?
» - Pour un jour.
» - Un jour est bientôt passé.
» - C'est une année ou une heure.
» - Et dans laquelle de ces deux classes rangez-vous celui d'hier ?
» - Parmi les jours heureux : on en a un comme cela dans toute une vie, madame ; car, arrivé à ce degré, le bonheur, ne pouvant plus augmenter, ne fait que décroître. Quand les anciens en étaient là, ils jetaient quelque objet précieux à la mer afin de conjurer les divinités mauvaises. Je crois que j'aurais bien fait hier soir d'agir comme eux.
» - Vous êtes un enfant, me dit-elle en me donnant le bras pour passer dans la salle à manger.
» Je cherchai des yeux Emmanuel ; il était parti dès le matin pour la chasse. Oh ! leurs mesures étaient bien arrêtées pour qu'on ne surprît pas même un coup d'œil.
» Après le déjeuner, je demandai à Caroline l'adresse de son marchand de musique : j'avais, lui dis-je, quelques romances à acheter. Elle prit un morceau de papier, écrivit cette adresse, et me la donna. Je n'avais pas besoin d'autre chose.
» Je fis seller mon cheval au lieu de prendre mon tilbury ; il me fallait aller vite.
» Caroline vint sur le perron pour me voir partir ; tant qu'elle put m'apercevoir, j'allai au pas ; puis, arrivé au premier détour, je lançai mon cheval ventre à terre ; je fis dix lieues en deux heures.
» En arrivant à Paris, je passai chez le banquier de ma mère ; j'y pris trente mille francs. De là, je me rendis chez Emmanuel. Je demandai son valet de chambre ; on le fit venir. Je fermai la porte sur nous deux, et je lui dis :
» - Tom, veux-tu gagner vingt mille francs ?
» Tom ouvrit de grands yeux.
» - Vingt mille francs ? dit-il.
» - Oui, vingt mille francs.
» - Si je veux les gagner, moi ?... Certainement que je le veux !...
» - Ou je me trompe, repris-je, ou tu ferais pour moitié de cette somme une action une fois plus mauvaise que celle que je vais te proposer.
» Tom sourit.
» - Monsieur ne me flatte pas, dit-il.
» - Non, car je te connais.
» - Parlez donc, alors.
» - écoute.
» Je tirai de ma poche l'adresse que m'avait donnée Caroline, et je la lui montrai.
» - Ton maître reçoit des lettres de cette écriture ? lui dis-je.
» - Oui, monsieur.
» - Où les met-il ?
» - Dans son secrétaire.
» - Il me faut toutes ces lettres. Voilà cinq mille francs d'avance. Je te donnerai les quinze mille autres lorsque tu m'apporteras la correspondance.
» - Et où monsieur va-t-il m'attendre ?
» - Chez moi.
» Une heure après, Tom entra.
» - Voilà, monsieur, me dit-il en me présentant un paquet de lettres.
» Je comparai les écritures, elles étaient pareilles... Je lui remis les quinze mille francs. Il sortit. Alors je m'enfermai. Je venais de donner de l'or pour ces lettres ; maintenant., j'aurais donné du sang pour que ce fût à moi qu'elles eussent été écrites.
» Emmanuel était l'amant de Caroline depuis deux ans. Il l'avait connue jeune fille. Lorsqu'elle se maria, il partit, et l'enfant dont M. M... était si fier, il l'appelait le sien. Depuis cette époque, la difficulté de se faire présenter chez le général les avait empêchés de se revoir. Mais un jour, comme je l'ai dit, je le rencontrai au bois avec sa femme, et je fus choisi par elle et son amant pour masquer leur amour. Je fus chargé de ramener Emmanuel près de Caroline, et ces attentions, ces soins, cette tendresse même que l'on affectait pour moi, c'était pour détourner les soupçons du général, qui, après l'aveu que sa femme lui avait fait autrefois, ne devait plus, ne pouvait plus me craindre. Vous voyez que l'intrigue était habile, et que j'avais été bien dupe et bien stupide, moi !... Mais maintenant, c'était à mon tour !
» J'écrivis à Caroline :
» “Madame, j'étais hier à onze heures du soir dans le jardin quand Emmanuel est entré chez vous, et je l'ai vu y entrer. J'étais ce matin, à quatre heures, dans le corridor lorsqu'il est sorti de votre chambre, et je l'en ai vu sortir. Il y a une heure que j'ai acheté vingt mille francs à Tom votre correspondance avec son maître.?
» Le général ne devait être de retour au château que dans deux ou trois jours ; j'étais donc sûr que cette lettre ne tomberait pas entre ses mains.
» Le lendemain, à onze heures, je vis entrer Emmanuel dans ma chambre ; il était pâle et couvert de poussière. Il me trouva sur mon lit comme je m'y étais jeté la veille. Je n'avais pas dormi un instant de la nuit. Il vint à moi.
» - Vous savez sans doute ce qui m'amène ? me dit-il.
» - Je le présume, monsieur.
» - Vous avez des lettres à moi ?
» - Oui, monsieur.
» - Vous allez me les rendre ?
» - Non, monsieur.
» - Que comptez-vous en faire ?
» - C'est mon secret.
» - Vous refusez ?
» - Je refuse.
» - Ne me forcez pas de vous dire ce que vous êtes.
» - Hier, j'étais un espion ; aujourd'hui, je suis un voleur ; je me suis dit ces choses avant vous.
» - Et si je vous les répétais ?
» - Vous êtes de trop bon goût pour le faire.
» - Alors vous me rendrez raison sans cela ?
» - Sans doute.
» - à l'instant même ?
» - à l'instant même.
» - Mais c'est un duel implacable, un duel à mort, je vous en préviens.
» - Aussi vous me permettrez de faire mes dispositions testamentaires, elles ne seront pas longues.
» Je sonnai. Mon valet de chambre entra ; c'était un homme éprouvé, sur lequel je pouvais compter.
» - Joseph, lui dis-je, je vais me battre avec monsieur, et il est possible qu'il me tue.
» J'allai à mon secrétaire, que j'ouvris.
» - Aussitôt que vous me saurez mort, continuai-je, vous prendrez ces lettres, et vous les porterez au général M... Ces dix mille francs, qui sont dans le même tiroir, seront pour vous. Voici la clef.
» Je refermai le secrétaire, et j'en donnai la clef à Joseph. Il s'inclina et sortit.
» - Maintenant, je suis à vous, lui dis-je.
» Emmanuel était pâle comme la mort, et chacun de ses cheveux avait une goutte de sueur.
» - Ce que vous faites là est bien infâme ! me dit-il.
» - Je le sais.
» Il se rapprocha de moi.
» - Si vous me tuez, rendrez-vous ces lettres à Caroline, au moins ?
» - Cela dépendra d'elle.
» - Que faut-il donc qu'elle fasse pour les ravoir ? Voyons...
» - Il faut qu'elle vienne les chercher.
» - Ici ?
» - Ici.
» - Alors moi, alors ?
» - Seule.
» - Jamais.
» - Ne vous engagez point pour elle.
» - Elle n'y consentira pas.
» - Peut-être. Retournez au château et consultez-vous ensemble ; je vous donne trois jours.
» Il réfléchit un instant, et se précipita hors de la chambre.
» Le troisième jour, Joseph m'annonça qu'une femme voilée voulait me parler en secret. Je lui dis de la faire entrer : c'était Caroline. Je lui fis signe de s'asseoir ; elle s'assit. Je me tins debout devant elle.
» - Vous voyez, monsieur, me dit-elle, je suis venue.
» - Il eût été imprudent à vous de ne pas le faire, madame.
» - Je suis venue, espérant dans votre délicatesse.
» - Vous avez eu tort, madame.
» - Vous ne me rendrez donc pas ces malheureuses lettres ?
» - Si fait, madame, mais à une condition...
» - Laquelle ?
» - Oh ! vous la devinez.
» Elle s'enveloppa la tête dans les rideaux de ma fenêtre en se renversant comme une femme désespérée ; car elle avait compris au son de ma voix que je serais inflexible.
» - écoutez, madame, continuai-je, nous avons tous les deux joué un jeu bizarre : vous, au plus fin ; moi, au plu fort. Voilà que c'est moi qui ai gagné la partie, c'est à vous de la perdre.
» Elle se tordit et sanglota.
» - Oh ! votre désespoir et vos larmes n'y feront rien, madame ; vous vous êtes chargée de dessécher mon cœur, et vous y avez réussi.
» - Mais, dit-elle, si je m'engageais par serment, en face de l'autel, à ne plus revoir Emmanuel ?
» - Ne vous étiez-vous pas engagée par serment et en face de l'autel à rester fidèle au général ?
» - Comment ! rien, rien autre chose que cela pour ces lettres !... ni or, ni sang !... dites ?...
» - Rien.
» Elle déroula le rideau qui enveloppait sa tête, et me regarda en face. Cette tête pâle, avec des yeux brillants de colère et ses cheveux épars, était superbe, se détachant sur la draperie rouge.
» - Oh ! dit-elle les dents serrées, oh ! monsieur, votre conduite est bien atroce.
» - Et que direz-vous de la vôtre, madame ?... J'avais été un an à éteindre mon amour, et j'y étais parvenu, et j'étais rentré en France avec de la vénération pour vous. Mes tortures passées, je ne m'en souvenais pas ; je ne demandais qu'à me reprendre à un autre amour ; et voilà que je vous rencontre : alors ce n'est plus moi qui vais à vous, c'est vous qui marchez à moi ; c'est vous qui venez du doigt remuer la cendre de mon cœur, et, avec votre souffle, chercher les étincelles de cet ancien feu. Puis, lorsqu'il est rallumé, quand vous le voyez dans ma voix, dans mes yeux, dans mes veines, partout... à quoi vais-je vous être bon ? à quoi puis-je vous servir ? à conduire dans vos bras l'homme que vous aimez, et à cacher derrière mon manteau vos baisers adultères. Je l'ai fait, cela, aveugle que j'étais ! Mais aveugle aussi que vous étiez, vous n'avez pas pensé que je n'avais qu'à soulever le manteau, et que le monde entier vous verrait !... Allons, madame, c'est à vous de décider si je le ferai.
» - Mais, monsieur, je ne vous aime pas, moi !
» - Ce n'est pas votre amour que je vous demande...
» - Ce serait un viol, songez-y...
» - Appelez la chose comme vous le voudrez !...
» - Oh ! vous n'êtes pas si cruel que vous feignez de l'être ; vous aurez pitié d'une femme qui est à vos genoux.
» Elle se jeta à mes pieds.
» - Avez-vous eu pitié de moi, lorsque j'étais aux vôtres ?
» - Mais je suis une femme, et vous êtes un homme...
» - En souffrais-je moins ?
» - Je vous en supplie, monsieur, rendez-moi ces lettres, au nom de Dieu...
» - Je n'y crois plus...
» - Au nom de l'amour que vous aviez pour moi.
» - Il est éteint.
» - Au nom de ce que vous avez de plus cher au monde...
» - Je n'aime plus rien.
» - Eh bien, faites ce que vous voudrez de ces lettres, me dit-elle en se relevant ; mais ce que vous exigez ne sera pas.
» Et elle s'élança hors de la chambre.
» - Vous avez jusqu'à demain dix heures, madame, lui criai-je de la porte ; cinq minutes plus tard, il ne sera plus temps.
» Le lendemain, à neuf heures et demie, Caroline entra dans ma chambre et s'approcha de mon lit.
» - Me voilà, dit-elle.
» - Eh bien ?
» - Faites ce que voudrez, monsieur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
» Un quart d'heure après, je me levai, j'allai au secrétaire, et, prenant au hasard une lettre dans le tiroir où elles étaient enfermées toutes, je la lui présentai.
» - Comment ! me dit-elle en pâlissant, une seule ?...
» - Les autres vous seront remises de la même manière, madame ; lorsque vous les voudrez, vous pouvez les venir prendre. »
- Et elle revint ? m'écriai-je, interrompant le moine.
- Deux jours de suite...
- Et le troisième jour ?
- On la trouva asphyxiée avec Emmanuel.

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