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Chapitre LI
Le marabout de Sidi-Capschi

On se rappelle que le maréchal nous avait invité à assister le surlendemain de notre arrivée à l'investiture du cheick El-Mokrani.
Le lendemain de cette invitation, il nous fit dire que la cérémonie était remise au 1er janvier, et que, par conséquent, nous pouvions disposer des deux jours de l'année 1846 qui nous restaient encore pour aller à Blidah.
Nous ne nous le fîmes pas redire, nous nous enfournâmes dans une espèce d'omnibus, et nous partîmes pour la ville des orangers.
Blidah s'est fait elle-même une charmante devise : On m'appelle petite ville, moi je m'appelle petite rose.
Un peu au-delà de Bouffarik, au milieu de la grande route, s'élève une colonne sans aucun nom indiquant à quel propos cette colonne est élevée. C'est la colonne du sergent Blandan.
Vous ne savez pas ce que c'est que le sergent Blandan ? C'est le nom d'un de ces héros obscurs qui font tous les jours ce que les Léonidas et les Horatius Coclès n'ont fait qu'une fois. Le 11 avril 1842, Blandan sortit de Bouffarik avec dix-huit hommes, un docteur, un brigadier, un chasseur et un bourgeois, pour aller porter la correspondance à Mered. Un ravin, sur lequel la route a jeté une espèce de pont, traverse la plaine.
En arrivant en vue du ravin, Blandan s'aperçut qu'il était plein d'Arabes, et forma aussitôt sa petite troupe en bataille.
Alors un nègre parlant parfaitement le français quitta les rangs ennemis, et s'approcha à portée de pistolet de Blandan. « Rends-toi, sergent, dit-il, et il ne te sera rien fait, ni à toi, ni à tes hommes. -Tiens, dit Blandan, voici comment nous nous rendons. » Et, en même temps, il l'ajuste et le tue.
Aussitôt il se porte derrière son peleton et ordonne de commencer le feu. Sous la grêle de balles qui leur arrive, les Arabes commencent par reculer. Puis ils reviennent à la charge et font feu à leur tour. Huit hommes tombent, Blandan a reçu deux balles, ce qui ne l'empêche pas de commander le feu, qui continue.
Au premier feu des Arabes, le cheval du brigadier avait été blessé et avait jeté son cavalier par terre. « Prends le commandement du peloton ! lui dit Blandan, car pour moi, je n'en puis plus. » Les Arabes chargèrent plusieurs fois, mais chaque charge, si acharnée qu'elle fût, vint échouer sur la pointe des baïonnettes. Les hommes blessés chargeaient les armes, ceux qui étaient restés debout tiraient. Ces hommes étaient des recrues d'un an qui n'avaient pas encore vu le feu.
Il y avait, à Beni-Mered, un blockhaus qui avait deux ou trois signes télégraphiques : il agita ceux qui annonçaient la présence des Arabes.
Au même instant on cria : « à cheval ! » à Bouffarik, chacun se précipita du côté où l'on entendait les coups de fusil. On en fit autant à Beni-Mered. Une trentaine d'hommes tant militaires qu'ouvriers civils, et à la tête desquels se trouvait le lieutenant Gianetti, avaient précédé le renfort arrivant de Bouffarik.
Les Arabes reculaient, mais ne fuyaient pas ; les chasseurs de Bouffarik achevèrent de les disperser. Les morts et les blessés étaient groupés autour de Blandan. Blandan était assis sur deux morts, et soutenu par un Parisien nommé Malachard, qui avait la cuisse cassée. Il y avait sept hommes debout et sans blessures.
Blandan perdit connaissance au moment où on le souleva, et en disant : « Il était temps ! » Revenu à lui et transporté à Bouffarik, il mourut avec le délire et criant : « Tirez toujours ! »
Cependant, il eut un moment de calme, au moment suprême. Le colonel Morris en profita pour lui mettre sa propre croix dans la main. Il la baisa et mourut.
On a, comme nous l'avons dit, élevé une colonne à la place où eut lieu le combat. Sur cette colonne, on lit cette inscription :

AUX VINGT-DEUX BRAVES DE BENI-MERED
COMBAT DU 10 AVRIL 1842
On devait aussi graver sur cette même colonne le nom de Blandan et de ses vingt et un hommes. Mais le monument s'est fait par entreprise et l'entrepreneur, trouvant qu'il y perd, n'a pas voulu faire ce surcroît de dépense.
Les noms n'étaient pas encore inscrits lorsque je pris des notes au pied de la colonne même, le 31 décembre 1846, à une heure de l'après-midi. Deux heures après, nous étions à Blidah.
D'après ce qu'est la Blidah d'aujourd'hui, avec ses grandes maisons carrées, bêtement percées de fenêtres parallèles qui donnent entrée, sans aucune réserve, au dévorant soleil d'Afrique, il est difficile de se faire une idée de ce qu'était la Blidah d'autrefois avec ses maisons arabes bâties en terrasse, perdues au milieu des haies de cactus et des jardins d'orangers. Et cependant, on n'a pas pu changer son site ravissant ; on n'a pu changer cette âcre saveur des anciens temps qui font que si Blidah n'est plus une merveille, c'est du moins encore un bijou.
Nous fûmes parfaitement reçus par un chef de bataillon nommé Bourbaki. Au milieu de ces hommes à toute épreuve, le courage de Bourbaki est devenu proverbial. Je n'ai jamais vu de type plus complet de l'officier français. élégant, beau, brave.
Comme la plupart de ceux qui sont restés longtemps en Afrique, Bourbaki en était arrivé à une affection réelle pour les Arabes et à un mépris profond pour tous ces spéculateurs et pour tous ces intrigants qui arrivent de France. Au reste, un proverbe résume l'opinion générale sous ce rapport : Les honnêtes gens qui sont venus de France à Alger, dit ce proverbe, y sont venus par terre.
Nous avons raconté de quelle façon la justice se fait à la française. Bourbaki nous citait un trait de la justice arabe qui s'était accompli sur le lieu même où il nous le racontait.
Un homme se présente au tribunal de Jaya, aga de Blidah, et lui raconte qu'ayant trouvé sa femme en adultère avec son voisin, il a cassé la tête de son voisin d'un coup de pistolet.
« Et la femme, dit Jaya aga, qu'en as-tu fait ? -Oh ! ma femme, dit l'Arabe, comme je l'aime beaucoup, je la laisse vivre. -Emmenez cet homme, dit Jaya aga, c'est un assassin. »
Huit jours après, un autre Arabe se présente, son poignard encore tout dégouttant de sang. « Qu'as-tu fait et d'où vient ce sang ? demanda Jaya aga. -C'est celui de ma femme et de son amant que j'ai trouvés en état d'adultère et que j'ai tués. -Tous deux ? -Tous deux. -Bien. Voici 500 francs pour acheter une autre femme. Va-t-en. »
On demanda à Jaya aga pourquoi cette différence entre les deux hommes, coupables tous deux de meurtre.
« La différence, dit Jaya aga, c'est que le premier, en tuant un des coupables seulement, est un assassin, et que le second, en les tuant tous deux, est un justicier. »
Bourbaki, prévenu de notre arrivée, nous avait préparé une excursion dans la montagne : nous étions invités à manger le kouskoussou au marabout de Sidi-Capschi.
Les gens qui nous invitaient s'intitulaient autrefois les chefs de la plaine. Nous les avons repoussés dans la montagne, nous leur avons pris leurs propriétés, et nous leur avons donné notre alliance en échange. C'est fort honorable sans doute pour eux : mais, au point de vue d'hommes qui se regardent comme propriétaires naturels de la terre, ce n'est peut-être pas suffisant.
Cependant, Bourbaki nous citait, de la part de quelques Arabes, des exemples d'une étrange fidélité. Nous en rapporterons un : Ahmet-ben-Kadour, aujourd'hui caïd des Beni-Khetil, était cheick des Guerrouaus lors de l'attaque de Sidi-ben-Embarek. Après trois jours d'efforts inouïs, voyant sa tribu conquise, il sauta sur une cavale à poil, abandonnant tentes, femmes, enfants, et arriva à Blidah.
On reçut comme un vagabond celui qui venait de nous sacrifier, outre le sang de ses veines, toutes les richesses de la fortune et toutes les richesses du cœur.
Abandonné de tous, Ahmet-ben-Kadour se fit, pour vivre, conducteur d'ânes d'abord, puis ensuite casseur de pierres. Il s'occupait de ce dernier travail et vivait de cette industrie, lorsque le général Changarnier ayant besoin de renseignements sur les Beni-Salah, sur les Madjouts et les Mouzaïas, fit venir plusieurs Arabes au nombre desquels, par hasard, se trouvait Ahmet-ben-Kadour.
Aux premiers mots que prononça celui-ci, le général apprécia l'homme, et se servit de lui comme guide dans toute la soumission qu'il fit de la Mitidja.
Comme il était auprès du général Changarnier, il reçut d'Abd-el-Kader un message dans lequel celui-ci le menaçait, s'il n'abandonnait notre service, de couper le cou à sa femme et à ses enfants.
« Dites à l'émir, répondit Ahmet-ben-Kadour, que s'il coupe le cou à ma femme, je suis assez riche pour acheter une autre femme ; que s'il coupe le cou à mes enfants, je suis asez jeune pour faire d'autres enfants. »
Nous avons déjà parlé de l'hospitalité arabe. Quelques mots encore sur cette grande vertu de nos ennemis. Un voyageur arrive dans un douar, littéralement dans un rond de tentes. Pour ne pas être exposé à rencontrer de femmes, il fait sonner ses éperons de fer dans ses étriers de fer.
Le chef de la tente devant laquelle il s'arrête, entend ce bruit et sort. Le voyageur s'avance en disant : « Dif-Erbi, un invité de Dieu. » Le chef de la tente répond : « Marhaba-bik, qu'il soit le bienvenu. »
Alors il lui tient l'étrier. Le voyageur le laisse faire, met pied à terre, entre dans la tente, se couche sur les tapis qui sont préparés, et, si c'est un homme de condition, il n'a plus à penser ni à son cheval ni à ses armes ni à rien de ce qui lui appartient. à son départ, il retrouvera tout.
En même temps, on lui prépare son repas, puis, le repas préparé, on le lui apporte. Le chef de la tente et ses voisins lui tiennent compagnie pour qu'il ne s'ennuie point.
Au premier signe de sommeil qu'il donne, on se retire. On ne lui a pas même demandé qui il est ni d'où il vient.
Le lendemain, s'il veut rester, mêmes soins. S'il doit partir, il trouve à l'heure convenue son cheval sellé. Il monte dessus et dit : « Erbi ikelef alikoun, que Dieu vous le rende. » L'hospitlité est payée.
Le colonel Daumas, qui a fait avec Ausone de Chancel ces deux magnifiques ouvrages qu'on appelle, l'un le Sahara, et l'autre la Caravane, me disait :
« Un soir, nous demandâmes l'hospitalité, un de mes amis et moi, à un homme de Glea, petit village situé à l'ouest de Beni-Mezab.
» Son fils, charmant enfant de huit à dix ans, nous avait beaucoup plu, et nous avions joué avec lui une partie de la journée.
» Vers six heures du soir, il disparut. Lorsque le père nous apporta le souper, étonnés de ne pas avoir revu l'enfant, nous lui demandâmes où il était. Nous ne fîmes point attention alors à l'expression de tristesse qui passage sur le visage du père, ni à l'accent de sa voix lorsqu'il nous répondit : “Il et couché, il dort.?
» Le lendemain, au moment où nous nous apprêtions à partir, le père entra dans notre chambre.
» “Mes hôtes, dit-il, hier soir vous m'avez demandé où était mon fils. Mon fils, en jouant avec un enfant de son âge et en sautant d'une terrasse à une autre, venait de se tuer. Je vous ai répondu que mon fils était couché et dormait, parce que l'enfant vous avait plu, que vous aviez eu l'air de le prendre en amitié, et que j'avais peur que la vérité, si vous la disais, ne vous fît faire un mauvais souper et ne vous donnât une mauvaise nuit. Dieu me pardonnera le mensonge en faveur de l'intention. Maintenant, vous avez bien soupé, bien dormi, quoique la mort habitât la même maison que vous, et je viens vous dire : Mes hôtes, j'accompagne le corps de mon unique enfant au cimetière ; voulez-vous suivre le corps avec moi ?? »
L'anecdote n'a pas besoin de commentaires. Je ne l'ai jamais racontée que les larmes ne me soient venues aux yeux.
Notre caravane s'était divisée en deux corps. Bourbaki et une partie de nos officiers étaient partis en avant avec Giraud, Alexandre, Boulanger, Maquet, Ausone de Chancel et Desbarolles. Moi, j'étais resté à prendre des notes à l'hôtel de Blidah.
Vers quatre heures, on vint me prévenir qu'il était temps que je me misse en route si je voulais passer une heure ou deux avec notre hôte Mohammed.
J'enfourchai le premier cheval venu, un cheval de trompette, je crois, et nous traversâmes au grand trot les rues de Blidah.
Une fois dehors, nous mîmes nos chevaux au galop. Un chacal qui traversa la route, et auquel nous donnâmes la chasse, nous détourna un instant de notre chemin ; mais, comme la nuit s'avançait, nous le laissâmes se perdre dans les hautes herbes de la plaine.
Mes compagnons me pressaient, attendu que la route que nous avions à suivre était toute semée de silos, dont on voit difficilement les ouvertures pendant le jour, et qui, la nuit tombée, deviennent fort dangereux.
Nous arrivâmes vers six heures et demie au village arabe, situé sur un des premiers mamelons de l'Atlas. Nous étions impatiemment attendus, et par nos hôtes, et par nos compagnons, qui mouraient de faim. Tout le monde était réuni dans la maison des étrangers.
La maison des étrangers était un grand édifice situé au milieu de la place, et qui, ouvert sur ses quatre faces, comme le temple de Janus en temps de paix, indiquait qu'on pouvait venir des quatre points de l'horizon, et que, de quelque point que l'on vînt, on était le bienvenu.
Une des curiosités de cette maison, et la preuve qu'elle a surtout été bâtie pour les Européens, c'est qu'elle possède une table et des chaises. Des nattes, des coussins et des tapis étendus partout indiquaient aussi que les sectateurs du Prophète avaient droit à l'hospitalité offerte par la maison des étrangers.
Notre repas se composa de lait sucré, de lait caillé, de poulets et de canards nageant dans leur sauce, et d'un immense kouskoussou formant le plat de résistance du dîner.
Une preuve du degré de civilisation où en étaient arrivés nos hôtes, c'est que notre dîner nous fut servi accompagné de fourchettes et de cuillères, et que Mohammed m'offrit une prise de tabac dans une boîte où il y avait eu de la pâte Regnault.
Nous restâmes jusqu'à onze heures chez nos nouveaux amis, fumant et buvant du café. à onze heures, Bourbaki nous annonça qu'il était temps de partir.
Nous prîmes fort tendrement congé de nos hôtes, et nous nous mîmes en route pour revenir à Bouffarik au milieu d'une obscurité qui ne nous permettait pas de voir la tête de nos chevaux, et par une pluie battante.
Il n'y avait pas à essayer de guider nos montures par la descente rapide dans laquelle nous allions nous engager. Bourbaki, qui avait naturellement le commandement de la caravane, nous invita à laisser tomber la bride sur le col de nos chevaux et à nous abandonner à leur instinct.
Après les adieux des hommes, nous fûmes salués des aboiements des chiens, qui nous accompagnèrent pendant plus d'un quart de lieue.
En arrivant à la plaine, nous trouvâmes un corps de garde arabe. Un corps de garde est toujours placé ainsi en avant des goums, non pour veiller à la sûreté des goums, mais à celle des voyageurs. Dans les localités où les Arabes amis sont voisins des Arabes ennemis, ces corps de garde ont pour but de ne pas laisser passer les voyageurs qui pourraient imprudemment s'aventurer sur un territoire hostile. Les voyageurs, en ce cas, reçoivent l'hospitalité au corps de garde même, ou sont conduits jusqu'au goum.
Je ne sais rien de plus pittoresque que les Arabes déguenillés qui composent ces corps de garde vus sous une tente en lambeaux à la lueur du feu qui brûle incessamment et qui les éclaire de ses tremblantes et fugitives lueurs.
Au reste, la pluie ne faisait qu'augmenter. Je n'ai jamais vu pareille averse, si ce n'est dans mon voyage de Calabre. On eût dit que les nuages de l'Algérie, sachant notre prochain départ, voulaient prendre congé de nous en nous saluant de leur mieux.
Ce qu'il y avait de pis, c'est que la difficulté des chemins nous forçait d'aller au pas. Au bout d'une demi-heure, nous étions littéralement devenus autant de filtres prenant l'eau par le col de nos chemises et la rendant par nos bottes.
La conversation, animée d'abord, s'était alanguie peu à peu, puis enfin restait éteinte. Nous marchions à la file les uns des autres dans deux sentiers parallèles côtoyant un chemin qui semblait bien plus une fondrière qu'une route.
Une horloge vibra, et son battant de bronze frappa douze coups. Nous venions de franchir cet espace insensible qui sépare une année de l'autre, c'était la dernière heure de l'année 1846, nous disant adieu et nous livrant à l'année 1847 en s'abîmant elle-même dans l'éternité.
En moins d'une minute, j'invoquai dans mon souvenir tous les gens que j'aimais et qui étaient loin de se douter que je leur envoyais mes souhaits de bonne année du milieu de la plaine de la Mitidja, grelottant de froid et baigné des pieds à la tête, ou plutôt de la tête aux pieds, par une de ces pluies torrentielles dont nous n'avons pas même idée en France.
Dix minutes après, nous étions à Bouffarik, où, grâce aux soins de Bourbaki, qui se fit notre amphitryon, nous eûmes, avec la rapidité d'un commandement militaire, une grande salle chauffée et une bonne table servie.
L'omnibus du matin nous ramena à Alger. Encore une fois, nous avions pris, pour toujours peut-être, congé de bons amis d'un jour avec lesquels on sentait qu'il eût été doux de passer sa vie, et que, selon toute probabilité, on ne reverra jamais.

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