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Chapitre V


Madrid, 10 octobre 1846.

Devinez, madame, ce que j'ai rapporté de ma double course au marché et à l'ambassade ? J'ai rapporté Giraud et Desbarolles !
Au milieu de la rue Mayor, au moment où je rêvais, je ne veux pas vous dire à qui, madame, mais enfin au moment où je faisais un rêve charmant, je sentis que ma voiture s'arrêtait tout à coup et par une secousse. En même temps, je vis apparaître à chacune de mes portières deux têtes basanées et barbues. Quand je rêve, je rêve bien, c'est-à-dire que j'oublie complètement la réalité au profit du rêve. Je me réveillai donc en sursaut et, à la vue de ces deux têtes formidables emmanchées sur des corps vêtus à l'espagnole, je me crus au milieu de quelque forêt épaisse ou de quelque gorge profonde, arrêté par des bandits. Je cherchai instinctivement mes pistolets. J'ai de magnifiques pistolets à six coups, madame ; mais je n'avais pas cru devoir les prendre pour aller au marché et à l'ambassade. Je ne les trouvai donc point.
Je m'apprêtais, en conséquence, à repousser l'agression avec les simples forces corporelles que Dieu m'a données, lorsque je vis une de ces têtes qui, en riant, me montrait trente-deux dents blanches, et l'autre deux dents jaunes. Je les regardai avec plus d'attention. « Giraud ! Desbarolles ! » m'écriai-je. J'en demande pardon à mon ami Giraud, mais c'était à ses trente dents absentes et à ses deux dents présentes que je l'avais reconnu surtout.
En effet, outre la couche de bistre étendue sur les visages des deux voyageurs par le soleil de la Catalogne et de l'Andalousie, il s'était fait un énorme changement dans l'aspect de leurs faciès. Giraud, qui était parti sans cheveux, revenait avec une crinière de lion ; Desbarolles, qui était parti avec des cheveux magnifiques, revenait à peu près chauve. Le voyage avait agi en sens inverse sur le cuir chevelu des deux voyageurs. Je livre le fait à la science des médecins et à l'investigation des marchands de pommade.
Je poussai un cri de joie, j'ouvris la portière, et, deux secondes après, Giraud et Desbarolles étaient installés dans la voiture. Ils revenaient de faire un voyage merveilleux, à pied toujours ; un voyage d'artiste dans toute la force du terme : le carton en bandoulière, le crayon à la main, l'escopette sur l'épaule ; couchant où ils pouvaient, mangeant comme ils pouvaient, mais riant, chantant, croquant tout le long du chemin. A Séville, ils avaient appris les mariages et les fêtes, il y avait douze jours de cela. Aussitôt, ils étaient partis pour Madrid. En douze jours ils avaient fait cent quarante lieues de France, et venaient d'arriver.
Avant de partir de Séville, ils avaient acheté un malheureux lévrier. Pendant les trois premiers jours, le lévrier les précéda : les quatrième et cinquième jours, le lévrier marcha côte à côte avec eux ; enfin, le sixième jour, le lévrier resta en arrière. Le lévrier était épuisé. Le lendemain, au moment du départ, le pauvre animal essaya de se dresser sur ses pattes raidies ; la chose était au-dessus de ses forces. Alors Giraud le prit dans ses bras et le porta pendant six heures ; six heures trois minutes après, le lévrier expirait sur le sein de Giraud. Une tombe lui avait été creusée au revers du fossé. Ce jour- là, Giraud et Desbarolles ne firent que douze lieues, mais ils se rattrapèrent le lendemain en en faisant dix-huit.
Bref, ils arrivaient, et en arrivant ils apprenaient que moi aussi, j'étais arrivé. Ils s'étaient mis aussitôt à ma recherche, et par un excellent hasard, ils étaient venus donner du nez droit dans ma voiture. Mon premier mot, après les avoir embrassés, fut : « Vous venez en Algérie avec moi, n'est-ce pas ? » Tous deux se regardèrent. Il y avait déjà un mois qu'ils eussent dû être en France. Desbarolles poussa un soupir. Giraud leva les mains au ciel et murmura : « Ma pauvre famille ! »
Il faut vous dire que Giraud possède une bonne, charmante et excellente femme qui lui a donné, voilà bientôt huit ans, cet adorable enfant blond que vous avez admiré à l'exposition, jouant avec un chien, un autre lévrier, mort aussi, mais pas de fatigue, celui-là, d'indigestion. C'est, avec un jeune frère de vingt-quatre ans qui explore les îles Marquises, et une vieille mère de soixante-dix ans, les trois être privilégiés de son coeur qui composent la famille de Giraud. Il est donc tout naturel que de temps en temps Giraud pense à sa famille. Seulement, les émotions que fait naître en lui cette pensée se manifestent d'une façon différente selon l'heure de la journée où cette pensée lui vient, et les circonstances dans lesquelles elle lui vient. Ainsi, le matin, Giraud ne pense pas à sa famille de la même façon qu'il y pense le soir : cela tient à ce que le matin il est à jeun et que le soir il a dîné. Or, chacun le sait, rien ne change l'aspect des choses comme de voir les choses avec un estomac vide ou avec un estomac plein. Giraud est donc assommant quand il pense à sa famille le matin ; Giraud est donc adorable quand il pense à sa famille le soir.
Quant à Desbarolles, je ne sais pas s'il a une famille, s'il pense à sa famille, et si cette pensée le distrait ; mais ce que je sais, c'est que la distraction de Damis, qui mordait son doigt pour sa mouillette, n'était rien auprès de la distraction de Desbarolles. Cette digression sur Giraud et Desbarolles m'a empêché de vous dire, madame, qu'après que l'un eut achevé son soupir et l'autre sa phrase, ils acceptèrent tous deux la proposition que je leur faisais. Notre troupe était donc au complet, telle que nous l'avions rêvée le jour de ce fameux serment des Horaces que je vous ai dit ; et nous nous retrouvions en Espagne à temps encore pour parcourir ensemble la moitié de l'Espagne. Maintenant, je me vois dans la nécessité de vous tracer le portrait de Giraud et de Desbarolles, comme je vous ai tracé celui de Boulanger, de Maquet et de mon fils.
Giraud est l'auteur de la Permission de dix heures, comme Delacroix est l'auteur du Giaour, et Scheffer l'auteur de la Françoise de Rimini. C'est-à- dire qu'outre cette Permission de dix heures, que vous avez vue en gravure, en lithographie, sur les tabatières, au théâtre même, Giraud a fait encore mille choses charmantes, tableaux d'histoire, tableaux de genre, portraits, pastels, etc., etc. Giraud n'est pas un peintre, c'est la peinture. Pour dessiner, il n'a pas besoin de tel ou tel objet consacré ; quand le crayon manque, quand le fusil fait défaut, quand le pinceau est absent, quand la plume ne répond pas à l'appel, Giraud dessine avec un charbon, avec une allumette, avec une canne, avec un cure-dents ; ce qui frappe surtout son esprit subtil et railleur, c'est le côté ridicule des objets ; son oeil est comme un des miroirs désenchanteurs qui exagèrent et déforment toutes les physionomies. Giraud ferait la charge de l'Apollon du Belvédère et de la Vénus de Médicis. Si Narcisse vivait du temps de Giraud, ou que Giraud eût vécu du temps de Narcisse, il est probable que le malheureux fils, je ne sais plus de qui madame, au lieu de mourir de langueur en voyant son portrait, serait mort de gaieté en voyant sa charge. Il est inutile d'ajouter, madame, que Giraud est un des hommes les plus spirituels que je connaisse, et que j'ai rarement vu dans un atelier, dans un salon, ou même dans un palais, un artiste sachant mieux l'endroit et les convenances de l'endroit où il se trouve. C'est vous dire assez que lorsqu'il est au bal de l'opéra, Giraud interprète la musique de Musard de façon à faire pâmer d'aise le Napoléon du cancan.
Quant à Desbarolles, son portrait est plus difficile à tracer, quoiqu'il soit plus typique encore que celui de Giraud. Desbarolles est un composé de l'artiste, du voyageur, mais de l'artiste et du voyageur parisien. Il tire l'épée comme Grisier, le bâton comme Fanfan, la savate comme Lacour. Cette multiplicité d'exercices, sans compter ceux du crayon et de la plume, auxquels il se livre dans ses moments perdus, a fait contracter à ses mains l'habitude d'une multiplicité de gestes presque toujours dévastateurs. En outre, Desbarolles est distrait.
Je vous ai déjà parlé de cette distraction, madame. Quand Desbarolles est debout, cette distraction a pour tout résultat de l'empêcher d'entendre ce qu'on lui dit, ou de lui faire oublier à l'instant même ce qu'il a entendu ; voilà tout. Mais quand Desbarolles est assis, la chose devient plus grave : Desbarolles quelque part qu'il soit, passe tout doucement et tout ingénument de la distraction au sommeil. Aussi Desbarolles s'est-il étudié à donner à son sommeil, toujours silencieux du reste rendons-lui cette justice, un air de dignité qui fait qu'à l'exception de Giraud, les plus éveillés respectent ce sommeil. Mais à l'endroit de Desbarolles, madame, Giraud ne respecte rien. On dirait que Giraud a quelque chose en lui qui s'éveille aussitôt que Desbarolles s'endort. Aussi, dès que Desbarolles s'endort Giraud s'approche, lui pose le pouce sur le nez et appuie jusqu'à ce que le nez disparaisse, entièrement aplati dans la moustache. C'est d'ordinaire lorsque le nez de Desbarolles est arrivé à ce point de compression que Desbarolles s'éveille, prêt à chercher querelle à l'insolent qui prend de telles libertés avec un organe qu'il a constamment sevré de tabac pour lui conserver son élégance native. Mais alors, reconnaissant Giraud, il sourit de ce bon et amical sourire que je n'ai vu que sur les lèvres de Desbarolles. Depuis vingt ans que Giraud et Desbarolles se connaissent, Giraud a bien aplati un million de fois le nez de Desbarolles. En adoptant ce chiffre, madame, c'est juste un million de fois, pour ce fait seulement, que Desbarolles a souri à Giraud.
Quand je rencontrai Giraud et Desbarolles, ils avaient adopté le costume espagnol, c'est-à-dire le chapeau aux bords relevés en forme de tourte, avec deux pompons de soie superposés l'un à l'autre ; la petite veste brodée, le gilet éclatant, la ceinture rouge, la culotte courte, la guêtre brodée et la mante andalouse. Mais cette mise tenait moins à l'enthousiasme que leur inspirait ce costume national qu'à des circonstances particulières qu'il est opportun de mentionner ici.
En partant de France, Giraud et Desbarolles avaient emporté, outre les vêtements de voyage qu'ils avaient sur eux, une malle de voyage contenant deux habits, deux redingotes, deux pantalons, et deux chapeaux Gibus. Les habits, les redingotes et les pantalons, tout en se râpant de la façon la plus absolue, avaient conservé leur forme et sentaient toujours leur tailleur parisien. Mais les deux Gibus, ces produits encore mal assurés de notre civilisation moderne, n'avaient pu supporter le soleil africain de Barcelone et de Murcie, et avaient complètement dévié de la ligne droite pour se projeter en avant. Cette cambrure, qui, en France, eût disparu en quelques secondes, avait obstinément résisté à tous les efforts des chapeliers espagnols, lesquels en sont encore au feutre Louis XIII et au sombrero andalou. Il en résultait que Giraud et Desbarolles avaient l'air d'être coiffés, chacun, d'un de ces tuyaux de cheminée que le vent a courbés ; quand ils marchaient côte à côte et qu'ils avaient le soin de mettre leur chapeau du même sens, soit que la cambrure se projetât en avant, soit qu'elle se projetât en arrière, cela ne jurait pas trop encore : si elle se projetait en avant, ils avaient l'air de deux grenadiers russes marchant à la charge ; si elle se projetait en arrière, ils avaient l'air de Bertrand et de son ombre battant en retraite. Mais si, par un oubli bien excusable chez des voyageurs préoccupés du paysage, de l'air, de la lumière, des hommes, des femmes, de tout enfin, ils disposaient leur chapeau en sens opposé, alors ils prenaient l'aspect fantastique d'une paire de ciseaux à quatre pattes qui marcherait tout ouverte. Un jour, Desbarolles eut une idée, c'était, puisque les chapeliers étaient impuissants, de porter son Gibus chez un horloger. Lidée fut couronnée d'un plein succès. L'horloger redressa le Gibus à l'aide d'un ressort de pendule, et Desbarolles, au grand étonnement de Giraud, revint à l'hôtel avec une coiffure perpendiculaire. Cet état de choses se maintint trois jours dans la disposition la plus satisfaisante, mais le troisième jour, pendant que Desbarolles dormait, le ressort se distendit avec le bruit d'un coucou qui va sonner. Desbarolles avait un chapeau à échappement. C'étaient ces différentes vicissitudes de leurs vêtements et de leurs coiffures qui avaient déterminé Giraud et Desbarolles à adopter le costume andalou, sous lequel ils venaient d'apparaître à mes yeux et, subsidiairement, aux yeux de la colonie française.
Lorsque la colonie française eut témoigné aux nouveaux venus la satisfaction qu'elle éprouvait d'être réunie à eux, elle demanda des nouvelles du marché et de l'ambassade. Paul répondit à l'endroit du marché en ouvrant son panier et en montrant, proprement couchés dans des compartiments de feuilles de choux, douze oeufs, six perdrix, deux lièvres et un jambon de Grenade. Il faut vous dire, madame, que si l'on ne mange pas en Espagne, ou si l'on y mange mal, c'est tout bonnement qu'on ne veut pas y bien manger. La terre, cette mère féconde presque partout, est prodigue en Espagne ; les plus beaux légumes y poussent sans soins, les fruits les plus savoureux y mûrissent sans culture. Dans tous les temps, en se baissant, on y cueille des fraises, perdues parmi des violettes en fleurs, et pendant six mois, en se haussant sur la pointe des pieds seulement, on atteint soit les oranges dorées qui balancent au-dessus de la tête des passants leur orbe parfumé, soit les grenades qui en s'éclatant comme un coeur trop plein font pleuvoir sur le front du voyageur une grêle de rubis.
Puis, pour les chasseurs, l'Espagne est la terre promise. Ces longues plaines aux bruyères arides offrent un inviolable asile aux perdrix, dont le faucheur ne détruit pas les oeufs, et au lièvre, dont le laboureur épargne les petits. Quant au grand gibier, tel que cerf, daim, sanglier, qui déserte de jour en jour nos forêts, il trouve un refuge assuré dans ces sierras qui étoilent l'Espagne en tous sens, et où il vit sous la protection des bandits, propriétaires naturels de toutes les sierras. Et cela, sans compter certaines traditions conservatrices dont il est impossible de deviner l'origine. Les lièvres, par exemple, qui font, soit rôtis, soit en civet, l'ornement de nos dîners, les lièvres sont proscrits de la plupart des tables, sous prétexte qu'ils fouillent les tombes et mangent les cadavres. A quelque chose la calomnie est bonne. En Espagne, les lièvres meurent de vieillesse, en regardant les Espagnols manger les lapins. En outre, je ne sais quelle redevance les perdrix payent aux cuisiniers pour avoir obtenu d'eux qu'au lieu de les servir rôties, à la tartare ou en salmis, on les mette à cette abominable sauce au vinaigre, qui n'a d'autre but que de faire croire à l'homme inexpérimenté en cuisine que la perdrix, cette vice-reine des repas, qui dispute la royauté au faisan, est un animal un peu moins mangeable que la chouette ou le corbeau. J'avais rêvé, en voyant ces fatales erreurs, qu'une grande tâche m'était réservée, c'était de réhabiliter le lièvre et la perdrix.
La colonie française était disposée à m'aider dans cette oeuvre de justice et d'humanité, car elle parut fort satisfaite du marché. Une seule inquiétude lui restait : c'était à l'endroit de l'ambassade. Je la rassurai promptement : quoique écrasé de préoccupations politiques comme ambassadeur, et de devoirs d'étiquette comme hôte, monsieur Bresson, qui avait été prévenu de mon arrivée par monsieur le comte de Salvandy, avait donné des ordres pour que je fusse introduit près de lui aussitôt que je me présenterais à l'hôtel. L'ordre fut exécuté.
Je ne connaissais pas monsieur Bresson. C'est un homme de haute taille, au visage grave et froid, à la tête haute, comme on aime à la voir à tous ceux qui, s'étant faits ce qu'ils sont, ont le droit de la porter ainsi. La fermeté de monsieur Bresson dans toute cette grande affaire du mariage avait été admirable ; il ne s'était laissé intimider ni par les menaces de lord Palmerston, ni par la prédiction des journaux, ni par la vente mobilière de monsieur Bulwer. Il faut vous dire, madame, que monsieur Bulwer, dont l'intention était de changer de logement et de se meubler a neuf, vendait ses vieux meubles pour faire croire qu'il déménageait, non pas d'une rue à une autre rue, mais d'un royaume à un autre royaume.
Monsieur Bresson me reçut à merveille ; il eut la bonté, en me répétant les paroles du prince, de m'assurer d'avance de tout le plaisir que celui-ci aurait à me voir, et, pour qu'il me vît le plus vite possible, il m'invita à dîner avec Son Altesse le jour même. Mes amis étaient tous invités à la soirée qui devait suivre. Je souligne le mot tous, pour indiquer que le cercle de l'invitation était remis à mon plaisir. En quittant monsieur Bresson, et je le quittai enchanté, je l'avoue, d'un de ces bons accueils dont je le savais peu prodigue, je demandai l'appartement de Glucksberg, de Talleyrand et de Guitaut.
J'avais abandonné Paris si vite que je n'avais pas eu le temps de demander à monsieur le duc Decazes, un de mes premiers patrons littéraires, je ne l'oublierai jamais, que je n'avais pas eu, dis-je, le temps de demander à monsieur le duc Decazes ses commissions pour son fils. J'avais vu Glucksberg tout enfant, juste à l'époque où Boulanger faisait son portrait, et j'avais hâte de le revoir pour parler avec lui de son père, que je n'avais pas vu lui-même depuis bien longtemps. Vous le savez mieux que personne, madame, j'ai rarement le loisir de visiter les gens que j'aime, mais une fois chez eux ils ne peuvent plus m'en faire sortir. Je restai donc une heure chez Glucksberg.
Quant à Talleyrand, j'avais non moins grande hâte de le revoir, quoiqu'il n'y eût pas si longtemps que je l'eusse vu que Glucksberg. J'avais connu Talleyrand en Italie, où il était attaché à l'ambassade de Florence. Je vous le présentai à l'un de ses passages à Paris, et vous savez, madame, si plus charmant esprit a jamais animé plus spirituelle figure. Talleyrand est un véritable attaché d'ambassade, et surtout d'ambassade espagnole. Aussi, je vous le dis tout bas, Talleyrand a-t-il à Madrid toutes sortes de succès dans sa façon particulière de représenter la France. Il résulte de cette grande représentation individuelle une pâleur qui va admirablement avec les yeux bleus et les cheveux blonds du jeune diplomate. Glucksberg représente le côté sérieux, et Talleyrand le côté intéressant.
Guitaut est le beau-frère de madame Bresson et descendant de ce bon et brave Guitaut si dévoué à la reine Anne d'Autriche Guitaut, le vieux Guitaut, bien entendu, fut le poignet de fer, choisi pour saisir au collet ce prince de Condé qui faisait trembler toute cette petite cour du Palais-Royal. Guitaut enfin fut celui qui, au nom de la reine, alla chercher Louis XIII chez mademoiselle de Lafayette au couvent des dames de la Visitation, et qui le ramena coucher au Louvre, neuf mois juste avant la naissance de Louis XIV. Guitaut, m'a assuré un jour un auguste personnage fort au courant des anecdotes de la monarchie, avait laissé des mémoires que la famille brûla, sur les instances de Louis XVIII. Si la famille Guitaut n'eût pas fait le sacrifice de ces mémoires, peut-être eussions-nous appris un secret bien autrement important que celui du Masque de fer. Guitaut, le jeune, est un beau et fier garçon de vingt-deux ans, sachant la valeur du nom qu'il porte, et tout prêt à se dévouer aussi à une reine, j'en suis certain, si une reine avait besoin de son dévouement. Avis aux jeunes reines de l'Europe. Je revenais donc enchanté de ma course ; j'avais trouvé un marché abondant, une ambassade comme il n'en existe nulle part, et sur le chemin j'avais racolé deux amis que je croyais à l'autre bout de la Péninsule. J'oubliais de dire qu'outre mon invitation particulière à dîner et l'invitation générale du soir, je rapportais des billets pour toutes les fonctions royales, et surtout un balcon pour la grande course de taureaux, qui doit avoir lieu dans trois ou quatre jours, place Mayor.
On nous promet merveilles de cette course, qui se fait dans des conditions de splendeur et d'originalité qui ne se représentent qu'aux naissances et aux mariages des infants. Il y a seize ans que pareille course n'a eu lieu à Madrid. Cependant, les amateurs secouent la tête et font avec la bouche ce petit clappement qui indique le doute. Comme je suis fort curieux, je me suis informé de ce que voulait dire cette double dénégation, et j'ai appris qu'ils trouvaient l'enceinte de la place Mayor trop grande.
En effet, il paraît, madame, que plus l'enceinte dans laquelle se heurte le taureau et ses ennemis est grande, moins la lutte est acharnée, puisqu'un plus grand espace est ouvert à la fuite. Nous sommes donc menacés de ne voir, pendant les quatre jours que ces fêtes doivent durer, tuer que deux ou trois cents chevaux, et blesser que dix ou douze hommes. Dans un cirque ordinaire, on pouvait compter sur le double. Vous comprenez maintenant ce signe de mépris arraché aux véritables amateurs de tauromachie.
Au reste, nous saurons à quoi nous en tenir demain ; demain il y a course à la porte d'Alcala, c'est-à-dire au cirque ordinaire, et tout Madrid a la fièvre d'avance. Et voulez-vous me permettre de vous le dire, madame ? c'est que nous l'avons comme si nous étions de véritables Madrilènes. La fièvre se gagne.
En attendant, nous avons été visiter le pont de Tolède : c'est un pèlerinage que nous avions voté en entendant Alexandre chanter tout le long de la route :

          Vraiment, la reine eût près d'elle été laide,
          Lorsque, le soir,
          Elle passait sur le pont de Tolède
          En corset noir.

Hélas ! madame, le pont de Tolède y est toujours, mais Sabine n'y est plus, et nous avons cherché vainement cette belle manola qui, de compte à demi avec le vent de la montagne, avait rendu fou le pauvre Castibelza. Il y a encore autre chose que nous avons cherché vainement, c'est le Manzanarès. Il faudrait pourtant bien que l'on s'entendît une fois pour toutes à l'endroit des fleuves. Chez nous, quand on exerce des fonctions publiques, on ne sort point de chez soi sans dire où l'on va.
Moi qui exerce des fonctions publiques, madame, je donne l'exemple, et je vous annonce bien hautement, afin que notre hôte l'entende, que je vous quitte pour aller dîner à l'ambassade. Tous nos compagnons vont dîner chez Lardi, pilotés par Théophile Gautier, qu'ils ont rencontré vaguant par les rues et qui a prétendu mieux connaître l'Espagne que les Espagnols. En conséquence, il leur a prédit qu'ils dîneraient très mal.

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