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Chapitre XVII
Le combat

La douleur du prince fut grande ; aussi résolut-il de voyager pour se distraire.
Il y avait justement dans le port une frégate française qui s'apprêtait à faire voile pour Toulon ; le prince demanda une recommandation pour le capitaine et obtint le passage.
Des amis du capitaine lui avait bien dit, lorsqu'ils avaient appris que le prince de *** allait s'embarquer à son bord, quel était le compagnon de voyage que sa mauvaise fortune lui envoyait ; mais le capitaine était un de ces vieux loups de mer qui ne croient ni à Dieu ni à diable, et il n'avait fait que rire des susceptibilités de ses amis.
Toutes les chances étaient pour une heureuse traversée : le temps était magnifique ; la flotte anglaise, sous les ordres de Foote, croisait du côté de Corfou ; Nelson vivait joyeusement à Palerme auprès de la belle Emma Lyonna ; le capitaine partit, fier comme un conquérant qui court à la recherche d'un monde.
Tout allait bien depuis deux jours et deux nuits, lorsqu'en se réveillant le troisième jour, à la hauteur de Livourne, le capitaine entendit crier par le matelot en vigie : Voile à tribord !
Le capitaine monta aussitôt sur le pont avec sa longue-vue et braqua l'instrument sur l'objet désigné. Au premier coup d'oeil, il reconnut une frégate de dix canons plus forte que la sienne, et, à certains détails de sa construction, il crut pouvoir être certain qu'elle était anglaise.
Mais dix canons de plus ou de moins étaient une misère pour un vieux requin comme le capitaine ; il ordonna à l'équipage de se tenir près à tout hasard, et continua d'examiner le bâtiment. Il manoeuvrait évidemment pour se rapprocher de la frégate ; le capitaine, qui aimait fort ce que les marins appellent le jeu de boules, résolut de lui épargner moitié du chemin, et mit le cap droit sur le navire.
Dans ce moment, le matelot en vigie cria : Voile à babord !
Le capitaine se retourna, braqua sa lunette sur l'autre horizon, et vit un second bâtiment qui, sortant majestueusement du port de Livourne, s'avançait de son côté avec intention évidente de faire sa partie. Le capitaine l'examina avec une attention toute particulière, et il reconnut un vaisseau de ligne de première force.
- Oh ! oh ! murmura-t-il, trois rangées de dents à droite et deux à gauche, cela fait cinq. Nous avons à faire à trop fortes mâchoires ; et aussitôt, demandant son porte-voix, il donna l'ordre de se diriger sur Bastia et de couvrir la frégate d'autant de voiles qu'elle en pourrait porter. Alors, on vit se déployer comme autant d'étendards les légères bonnettes, et le bâtiment, cédant à l'impulsion nouvelle que lui imprimait ce surcroît de toile, s'inclina doucement et fendit la mer avec une nouvelle vigueur.
Le prince de *** était sur le pont et avait suivi tous ces mouvements avec un intérêt et une curiosité extrêmes. Il était brave et ne craignait pas un combat ; mais cependant, en voyant les deux bâtiments auxquels le capitaine allait avoir affaire, il comprenait qu'il n'y avait d'autre salut pour la frégate que de prendre chasse et de tailler les plus longues croupières qu'elle pourrait à ses ennemis.
Heureusement le vent était bon. Aussi la frégate, qui n'avait qu'une ligne droite à suivre, tandis que les deux autres bâtiments suivaient la diagonale, gagnait-elle visiblement sur les Anglais. Le capitaine, qui jusque-là avait tenu le porte-voix à pleine main, commença à le laisser pendre négligemment à son petit doigt et à siffloter la Marseillaise, ce qui voulait dire clairement : Enfoncés messieurs les Anglais ! Le prince comprit parfaitement ce langage, et, s'approchant du capitaine en se frottant les mains, et avec ce sourire qui lui était habituel :
- Eh bien ! capitaine, dit-il, nous avons donc de meilleures jambes qu'eux ?
- Oui, oui, dit le capitaine ; et, si ce vent là dure, nous les aurons bientôt laissés à une telle distance que nous ne les entendrons plus aboyer.
- Oh ! il durera, dit le prince, en fixant ses gros yeux vers le point de l'horizon d'où venait la brise.
- Ohé ! capitaine, cria le matelot en vigie.
- Eh bien ?
- Le vent saute de l'est au nord.
- Mille tonnerres ! s'écria le capitaine, nous sommes flambés !
En effet, une bouffée de mistral, passant aussitôt à travers les agrès, confirma ce que venait de dire le matelot. Cependant ce ne pouvait être qu'une saute de vent accidentelle. Le capitaine attendit donc quelques minutes encore avant de prendre un parti ; mais, au bout d'un instant, il n'y avait plus de doute, le vent était fixé au nord.
Cette impulsion nouvelle fut éprouvée à la fois par les trois bâtiments ; le vaisseau à trois ponts en profita pour prendre l'avance et couper à la frégate française la route de la Corse. Quant à la frégate anglaise, elle se mit à courir des bordées afin de ne pas s'éloigner, ne pouvant plus se rapprocher directement.
Le capitaine était homme de tête ; il prit à l'instant même une résolution décisive et hardie : c'était de marcher droit sur le plus faible des deux bâtiments, de l'attaquer corps à corps et de le prendre à l'abordage avant que le vaisseau de ligne eût pu venir à son secours.
En conséquence, la manoeuvre nécessaire fut ordonnée, et le tambour battit le branle-bas de combat.
On était si près de la frégate anglaise que l'on entendit son tambour qui répondait à notre défi.
De son côté, le vaisseau de ligne, comprenant notre intention, mit toutes voiles dehors et gouverna droit sur nous.
Les trois bâtiments paraissaient donc échelonnés sur une seule ligne et avaient l'air de suivre le même chemin ; seulement ils étaient distancés à différents intervalles. Ainsi, la frégate française, qui se trouvait tenir le milieu, était à un quart de lieue à peine de la frégate anglaise, et à plus de deux lieues du vaisseau de ligne.
Bientôt cette distance diminua encore ; car la frégate anglaise, voyant l'intention de son ennemie, ne conserva que les voiles strictement nécessaires à la manoeuvre, et attendit le choc dont elle était menacée.
Le capitaine français, voyant que le moment de l'action approchait, invita le prince à descendre à fond de cale, ou du moins à se retirer dans sa cabine. Mais le prince, qui n'avait jamais vu de combat naval et qui désirait profiter de l'occasion, demanda à demeurer sur le pont, promettant de rester appuyé au mât de misaine et de ne gêner en rien la manoeuvre. Le capitaine, qui aimait les braves de quelque pays qu'ils fussent, lui accorda sa demande.
On continua de s'avancer ; mais, à peine eut-on fait la valeur d'une centaine de pas, qu'un petit nuage blanc apparut à bord de la frégate anglaise ; puis on vit ricocher un boulet à quelques toises de la frégate française, puis on entendit le coup, puis enfin on vit la légère vapeur produite par l'explosion monter en s'affaiblissant et disparaître à travers la nature, poussée qu'elle était par le vent qui venait de la France.
La partie était engagée par l'orgueilleuse fille de la Grande-Bretagne, qui, provoquée la première par le son du tambour, avait voulu répondre la première par le son du canon. Les deux bâtiments commencèrent de se rapprocher l'un de l'autre ; mais, quoique les canonniers français fussent à leur poste, quoique les mèches fussent allumées, quoique les canons, accroupis sur leurs lourds affûts, semblassent demander à dire un mot à leur tour en faveur de la république, tout resta muet à bord, et l'on n'entendit d'autre bruit que l'air de la Marseillaise que continuait de siffloter le capitaine. Il est vrai que, comme c'était à peu près le seul air qu'il sût, il l'appliquait à toutes les circonstances ; seulement, selon les tons où il le sifflait, l'air variait d'expression, et l'on pouvait reconnaître aux intonations si le capitaine était de bonne ou de mauvaise humeur, content ou mécontent, triste ou joyeux.
Cette fois, l'air avait pris en passant à travers ses dents une expression de menace stridente qui ne promettait rien de bon à messieurs les Anglais.
En effet, rien n'était d'un aspect plus terrible que ce bâtiment, muet et silencieux, s'avançant en droite ligne, et d'une aile aussi ferme que celle de l'aigle, sur son ennemi, qui, de cinq minutes en cinq minutes virant et revirant de bord, lui envoyait sa double bordée, sans que tout cet ouragan de fer qui passait à travers les voiles, les agrès et la mâture de la frégate française, parût lui faire un mal sensible et l'arrêtât un seul instant dans sa course. Enfin, les deux bâtiments se trouvèrent presque bord à bord ; la frégate venait de décharger sa bordée ; elle donna l'ordre de virer pour présenter celui de ses flancs qui était encore armé ; mais, au moment où elle s'offrait de biais à notre artillerie, le mot Feu ! retentit ; vingt-quatre pièces tonnèrent à la fois, le tiers de l'équipage anglais fut emporté, deux mâts craquèrent et s'abattirent, et le bâtiment, frémissant de ses mâtereaux à sa quille, s'arrêta court dans sa manoeuvre, tremblant sur place et forcé d'attendre son ennemi.
Alors la frégate française vira de bord à son tour avec une légèreté et une grâce parfaites, et vint pour engager son beaupré dans les porte-haubans du mât d'artimon ; mais, en passant devant son ennemie, elle la salua à bout portant de sa seconde bordée, qui, frappant en plein bois, brisa la muraille du bâtiment et coucha sur le pont huit ou dix morts et une vingtaine de blessés.
Au même moment, on entendit le choc des deux bâtiments qui se heurtaient, et que les grappins attachaient l'un à l'autre de cette fatale étreinte que suit presque toujours l'anéantissement de l'un des deux.
Il y eut un moment de confusion horrible ; Anglais et Français étaient tellement mêlés et confondus qu'on ne savait lesquels attaquaient, lesquels se défendaient. Trois fois les Français débordèrent sur la frégate anglaise comme un torrent qui se précipite, trois fois ils reculèrent comme une marée qui se retire. Enfin, à un quatrième effort, toute résistance parut cesser ; le capitaine avait disparu, blessé ou mort. Chacun se rendait à bord de la frégate anglaise ; le pavillon britannique protestait seul encore contre la défaite ; un matelot s'élança pour l'abaisser. En ce moment, le cri : Au feu ! retentit ; le capitaine anglais, une mèche à la main, avait été vu s'avançant vers la sainte-barbe.
Aussitôt Anglais et Français se précipitèrent pêle-mêle à bord de la frégate française pour fuir le volcan qui allait s'ouvrir sous leurs pieds et qui menaçait d'engloutir à la fois amis et ennemis. Des matelots, la hache à la main, s'élancèrent pour couper les chaînes des grappins et pour dégager le beaupré. Le capitaine emboucha son porte-voix et commanda la manoeuvre à l'aide de laquelle il espérait s'éloigner de son ennemie, et la belle et intelligente frégate, comme si elle eût compris le danger qu'elle courait, fit un mouvement en arrière. Au même instant, un fracas pareil à celui de cent pièces de canon qui tonneraient à la fois se fit entendre ; le bâtiment anglais éclata comme une bombe, chassant au ciel les débris de ses mâts, ses canons brisés et les membres dispersés de ses blessés et de ses morts. Puis un affreux silence succéda à cet effroyable bruit, un vaste foyer ardent demeura quelques secondes encore à la surface de la mer, s'enfonçant peu à peu et en faisant bouillonner l'eau qui l'étreignait, enfin il fit trois tours sur lui-même et s'engloutit. Presque aussitôt une pluie d'agrès rompus, de membres sanglants, de débris enflammés retomba autour de la frégate française. Tout était fini, son ennemie avait cessé d'exister.
Il y eut un instant de trouble suprême pendant lequel personne ne fut sûr de sa propre existence, où les plus braves se regardèrent en frissonnant, et où l'on ne sut pas, tant la frégate française était proche de la frégate anglaise, si elle ne serait pas entraînée avec elle au fond de la mer ou lancée avec elle jusqu'au ciel.
Le capitaine reprit le premier son sang-froid ; il ordonna de conduire les prisonniers à fond de cale, de descendre les blessés dans l'entrepont, et de jeter les morts à la mer.
Puis, ces trois ordres exécutés, il se tourna vers le vaisseau à trois ponts, qui, pendant la catastrophe que nous venons de raconter, avait gagné du chemin, et qui s'avançait chassant l'écume devant sa proue comme un cheval de course la poussière devant son poitrail.
Le capitaine fit réparer à l'instant même les avaries qui avaient atteint le corps du bâtiment, changea deux ou trois voiles déchirées par les boulets, remplaça les agrès coupés par des agrès neufs ; puis, comprenant que son salut dépendait de la rapidité de ses mouvements, il reprit chasse avec toute la vitesse dont son bâtiment était susceptible.
Mais si rapidement qu'eussent été exécutées ces manoeuvres, elles avaient pris un temps matériel que son antagoniste avait mis à profit, de sorte qu'au moment où la frégate s'inclinait sous le vent, reprenant sa course vers les Baléares, un point blanc apparut à l'avant du bâtiment de ligne, et presque aussitôt, passant à travers la mâture, un boulet coupa deux ou trois cordages et troua la grande voile et la voile de foc.
- Mille tonnerres ! dit le capitaine ; les brigands ont du vingt-quatre !
Effectivement, deux pièces de ce calibre étaient placées à bord du vaisseau, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière, de sorte que, lorsque le capitaine de la frégate se croyait encore hors de la portée habituelle, il se trouvait, à son grand désappointement, sous le feu de son ennemi.
- Toutes les voiles dehors ! cria le capitaine, tout, jusqu'aux bonnettes de cacatois ! Qu'on ne laisse pas un chiffon de toile grand comme un mouchoir de poche dans les armoires ! Allez !
Et aussitôt trois ou quatre petites voiles s'élancèrent et coururent se ranger près des voiles plus grandes qu'elles étaient destinées à accompagner, et l'on sentit à un accroissement de vitesse que, si chétif que fût ce secours, il n'était cependant pas tout à fait inutile.
En ce moment, un second coup de canon retentit, qui passa comme le premier dans la mâture, mais sans autre résultat que de trouer une ou deux voiles.
On marcha ainsi pendant l'espace de dix minutes à peu près ; pendant ces dix minutes, le capitaine français ne cessa point de tenir sa lunette braquée sur le vaisseau ennemi. Puis, après ces dix minutes d'examen, faisant rentrer les différents tubes de sa lunette les uns dans les autres d'un violent coup de la paume de la main :
- Enfoncés, décidément, messieurs les Anglais ! cria-t-il, nous filons un demi-noeud plus que vous !
- Ainsi, demanda le prince, qui n'avait pas quitté le pont, ainsi demain matin nous serons hors de vue ?
- Oh ! mon Dieu, oui, répondit le capitaine, si nous allons toujours ce train-là.
- Et si quelque boulet maudit ne nous brise pas une de nos trois jambes, dit en riant le prince.
Comme il disait ces paroles, le bruit d'un troisième coup de canon retentit, et presque aussitôt on entendit un craquement terrible ; un boulet venait de briser le mât auquel était appuyé le prince, au-dessous de la grande hune.
En même temps le mât s'inclina comme un arbre que le vent déracine ; puis, toute chargée de ses voiles, de ses agrès, de ses cordages, sa partie supérieure s'abattit sur le pont, ensevelissant le prince de *** sous un amas de voiles, mais cela avec tant de bonheur que le Prince n'eût pas même une égratignure.
Un juron à faire fendre le ciel accompagna cet événement comme le roulement du tonnerre accompagne la foudre. C'était le capitaine qui envisageait d'un coup-d'oeil sa position. Or, cette position était tranchée : maintenant un combat était inévitable, et le résultat de ce combat avec un navire inférieur, des hommes déjà lassés d'une première lutte et un équipage de moitié moins fort que l'équipage ennemi, ne présentait pas un instant la moindre chance favorable.
Le capitaine ne se prépara pas moins à cette lutte désespérée avec le courage calme et persévérant que chacun lui connaissait : le branle-bas de combat retentit de nouveau, et la moitié des matelots courut derechef aux armes, qu'on n'avait fait au reste que déposer provisoirement sur le pont, tandis que l'autre moitié, s'élançant dans la mâture, se mit à couper à grands coups de hache cordages et agrès ; puis on souleva le mat brisé, et agrès, mâts, voiles, cordages, tout fut jeté à la mer.
Ce fut alors seulement qu'on s'aperçut que le prince était sain et sauf. Le capitaine l'avait cru exterminé.
Cependant, si court que fût le temps écoulé depuis la catastrophe, les progrès du vaisseau étaient déjà visibles : continuer la chasse était donc fuir inutilement ; or, fuir est une lâcheté, quand la fuite n'offre pas une chance de salut. C'est ainsi du moins que pensait le capitaine. Aussi ordonna-t-il aussitôt qu'on dépouillât le bâtiment de toutes les voiles qui ne seraient pas absolument nécessaires à la manoeuvre, et qu'on attendit le vaisseau.
Mais, comme il pensa que dans cette situation critique une allocution à ses matelots ferait bien, il monta sur l'escalier du gaillard d'arrière, et, s'adressant à son équipage :
- Mes amis, dit-il, nous sommes tous flambés depuis A jusqu'à . Il ne nous reste maintenant qu'à mourir le mieux que nous pourrons. Souvenez vous du Vengeur, et vive la république !
L'équipage répéta d'une seule voix le cri de : Vive la république ! puis chacun courut à son poste aussi léger et aussi dispos que s'il venait d'être convoqué pour une distribution de grog.
Quant au capitaine, il se mit à siffler la Marseillaise.
Le vaisseau s'avançait toujours, et, à chaque pas qu'il faisait, ses messages de mort devenaient de plus en plus fréquents et de plus en plus funestes ; enfin il se trouva à portée ordinaire, et tournant son flanc armé d'une triple rangée de canons, il se couvrit d'un épais nuage de fumée du milieu duquel s'échappa une grêle de boulets qui vint s'abattre sur le pont de la frégate.
En pareille circonstance, mieux vaut courir au-devant du danger que de l'attendre. Le capitaine ordonna de manoeuvrer sur le bâtiment anglais et de tenter l'abordage. Si quelque chose pouvait sauver la frégate, c'était un coup de vigueur qui fit disparaître la supériorité physique de l'ennemi auquel elle avait affaire, en mettant aux prises l'impétuosité française avec le courage anglican.
Mais le vaisseau anglais avait une trop bonne position pour la perdre ainsi. Avec ses canons de trente-six, la frégate pouvait l'atteindre à peine, tandis que lui, avec ses canons de quarante-huit, la foudroyait impunément. Or comme, dès qu'il vit la frégate mettre cap sur lui, ce fut lui qui manoeuvra pour la tenir toujours à la même distance, à partir de ce moment ce fut, par un étrange jeu, le plus fort qui sembla fuir, et le plus faible qui sembla poursuivre.
La situation du bâtiment français était terrible : maintenu toujours à la même distance par la même manoeuvre, chaque bordée de son ennemi l'atteignait en plein corps, tandis que les coups désespérés qu'il tirait se perdaient impuissants dans l'intervalle qui la séparait du but qu'il voulait atteindre ; ce n'était plus une lutte, c'était simplement une agonie ; il fallait mourir sans même se défendre, ou amener.
Le capitaine était à l'endroit le plus découvert, se jetant pour ainsi dire au- devant de chaque bordée, et espérant qu'à chacune d'elles quelque boulet le couperait en deux ; mais on eût dit qu'il était invulnérable ; son bâtiment était rasé comme un ponton, le plancher était couvert de morts et de mourants, et lui n'avait pas une seule blessure.
Il y avait aussi le prince de *** qui était sain et sauf.
Le capitaine jeta les yeux autour de lui, il vit son équipage décimé par la mitraille, mourant sans se plaindre, quoiqu'il mourût sans vengeance ; il sentit sa frégate frémissant et se plaignant sous ses pieds, comme si elle aussi eût été animée et vivante : il comprit qu'il était responsable devant Dieu des jours qui lui étaient confiés, et devant la France du bâtiment dont elle l'avait fait roi. Il donna, en pleurant de rage, l'ordre d'amener le pavillon.
Aussitôt que la flamme aux trois couleurs eut disparu de la corne où elle flottait, le feu du bâtiment ennemi cessa ; et, mettant le cap sur la frégate, il manoeuvra pour venir droit à elle ; de son côté, la frégate le voyait s'avancer dans un morne silence : on eût dit qu'à son approche les mourants même retenaient leurs plaintes. Par un mouvement machinal, les quelques artilleurs qui restaient près d'une douzaine de pièces encore en batterie virent à peine le bâtiment à portée, qu'ils approchèrent machinalement la mèche des canons ; mais, sur un signe du capitaine, toutes les lances furent jetées sur le pont, et chacun attendit, résigné, comprenant que toute défense serait une trahison.
Au bout d'un instant, les deux bâtiments se trouvèrent presque bord à bord, mais dans un état bien différent : pas un seul homme du vaisseau anglais ne manquait au rôle de l'équipage, pas un mât n'était atteint, pas un cordage n'était brisé ; le bâtiment français, au contraire, tout mutilé de sa double lutte, avait perdu la moitié de son monde, avait ses trois mâts brisés, et presque tous ses cordages flottaient au vent comme une chevelure éparse et désolée.
Lorsque le capitaine anglais fut à portée de la voix, il adressa en excellent français, à son courageux adversaire, quelques-uns de ces mots de consolation avec lesquels les braves adoucissent entre eux la douleur de la mort ou la honte de la défaite. Mais le capitaine français se contenta de sourire en secouant la tête, après quoi il fit signe à son ennemi d'envoyer ses chaloupes afin que l'équipage prisonnier pût passer d'un bord à l'autre, toutes les embarcations de la frégate étant hors de service.
Le transport s'opéra aussitôt. Le bâtiment français avait tellement souffert qu'il faisait eau de tout côté, et que, si l'on ne portait un prompt remède à ses avaries, il menaçait de couler bas.
On transporta d'abord les malheureux atteints le plus grièvement, puis ceux dont les blessures étaient plus légères, puis enfin les quelques hommes qui étaient sortis par miracle sains et saufs du double combat qu'ils venaient de soutenir.
Le capitaine resta le dernier à bord, comme c'était son devoir ; puis, lorsqu'il vit le reste de son équipage dans la chaloupe, et que le capitaine anglais faisait mettre sa propre yole à la mer pour l'envoyer prendre, il entra dans sa chambre comme s'il eût oublié quelque chose ; cinq minutes après on entendit la détonation d'un coup de pistolet.
Deux des matelots anglais et le jeune midshipman qui commandait l'embarcation s'élancèrent aussitôt sur le pont et coururent à la chambre du capitaine. Ils le trouvèrent étendu sur le parquet, défiguré et nageant dans son sang ; le malheureux et brave marin n'avait pas voulu survivre à sa défaite : il venait de se brûler la cervelle.
Le jeune midshipman et les deux matelots venaient à peine de s'assurer qu'il était mort, lorsqu'un coup de sifflet se fit entendre. Au moment où le prince de *** mettait le pied à bord du vaisseau anglais, on commença de s'apercevoir que le temps tournait à la tempête ; de sorte que le capitaine, voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour faire face à ce nouvel ennemi, avait résolu de regagner en toute hâte le port de Livourne ou de Porto-Ferrajo.
Trois jours après, le bâtiment anglais, démâté de son mât d'artimon, son gouvernail brisé, et ne se soutenant sur l'eau qu'à l'aide de ses pompes, entra dans le port de Mahon, poussé par les derniers souffles de la tempête qui avait failli l'anéantir.
Quant à la frégate française, un instant son vainqueur avait voulu essayer de la traîner après lui, mais bientôt il avait été forcé de l'abandonner ; et en même temps que le vaisseau anglais entrait dans le port de Mahon, elle allait s'échouer sur les côtes de France, avec le corps de son brave capitaine, auquel elle servait de glorieux cercueil.
Le prince de *** avait supporté la tempête avec le même bonheur que le combat, et il était descendu à Mahon sans même avoir eu le mal de mer.

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