Le Caucase Vous êtes ici : Accueil > Accueil > Bibliothèque
Page précédente | Imprimer

Introduction IV
Epoque moderne

Depuis que le regard pénètre dans l'histoire du Caucase, on voit la gigantesque chaîne de montagnes offrant ses vallées comme un refuge aux proscrits de toutes les causes et de toutes les nations.
A chaque nouvelle marée de barbares qui monte : Alains, Goths, Avares, Huns, Kashgars, Persans, Mongols, Turcs, un flot humain gravit les pentes extérieures du Caucase et redescend dans quelque gorge, où il s'arrête, se fixe, s'établit. C'est un nouveau peuple qui vient s'ajouter aux autres peuples ; c'est une nationalité nouvelle qui vient se joindre aux autres nationalités. Demandez à la plupart de ces peuples de qui ils descendent, ils ne le savent pas ; depuis combien de temps ils habitent leur vallée ou leur montagne, ils l'ignorent. Mais ce qu'ils savent tous, c'est qu'ils se sont retirés là pour conserver leur liberté, et qu'ils sont prêts à mourir pour la défendre.
Si vous leur demandez :
« Combien de peuplades différentes formez-vous depuis la pointe de l'Apcheron jusqu'à la presqu'île de Taman ?
- Autant vaut compter, diront-ils, les gouttes de rosée qui tremblent à l'herbe de nos prairies après une aurore de mai, ou les grains de sable que soulèvent les ouragans de décembre. »
Et ils ont raison. L'oeil se trouble à les suivre dans les plis de leurs montagnes ; l'esprit se perd à chercher les différences de races qui se subdivisent en familles. Quelques-uns de ces peuples, comme les Oudioux, parlent une langue que non seulement personne ne comprend, mais encore qui n'a sa racine dans aucune langue connue.
Voulez-vous que nous tentions de compter ces tribus différentes, et de vous dire de combien d'hommes chacune d'elles se compose aujourd'hui ?

Soit : nous allons l'essayer.
                                                                                                                                                                 Individus.
Race abkase. – Elle se divise en quatorze familles,
et donne                                                                      144 552
Race souanète. – Elle se divise en trois familles,
et donne                                                                        1 639
Race adique ou tcherkesse. – Elle se divise en seize familles,
et donne                                                                      290 549
Race ubique. – Elle se divise en trois familles,
et donne                                                                       25 000
@i Race nogaïs. – Elle se divise en cinq familles,
et donne                                                                       44 989
Race ossète. – Elle se divise en quatre familles,
et donne                                                                       27 339
Race tchetchène. – Elle se divise en vingt et une famille,
et donne                                                                      117 080
Races touschine, pchave et chevsoure. – Elles se divisent :
Touschine, en trois familles qui donnent                                         4 079
Pchave, en douze familles qui donnent                                         4 232
Chevsoure, en quatre familles, qui donnent                               2 505
Race lesghienne. – Elle se divise en trente-sept
familles, qui donnent                                                            397 701

En tout : 11 races, – 122 familles                               1 059 665

La race abkase s'étend sur le versant méridional du Caucase, sur les bords de la mer Noire, de la Mingrélie à la forteresse Gagri ; elle s'appuie au mont Elbrouz.
La race souanète s'étend le long de la première partie du fleuve Ingour ; elle descend jusqu'aux sources du héniszkale.
La race adique ou tcherkesse s'étend du mont Kouban aux embouchures du fleuve du même nom, puis s'allonge vers la mer Caspienne, en occupant la grande et la petite Kabardah.
La race ubique s'étend entre l'Abasie et le fleuve Souépa.
La race nogaïs est enfermée entre le gouvernement de Stavropol et les Tcherkesses.
La race ossète s'étend entre la grande Kabardah et le mont Kasbek. Le défilé du Darial la borne à l'est et le mont Ouroutpich à l'ouest.
La race tchetchène s'étend de Vladikavkas, à Temirkhan-Choura, et du mont Barboulo au Terek.
Les Touschines s'étendent des sources du Kouassou aux sources de la rivière Yora.
Enfin, la race lesghienne occupe le Lesghistan, c'est-à-dire tout l'espace compris entre le fleuve Samour et le Kouassou...
Un lien politique eût difficilement réuni des hommes d'origine, de moeurs, de langues si différentes. Il fallait un lien religieux. Kasi-Moullah fonda le muridisme. Le muridisme, qui se rapproche du wahabisme, est au mahométisme ce que le protestantisme est à la religion chrétienne : une sévérité plus grande introduite dans la loi. De son nom, ses apôtres s'appellent murchites, et les adeptes murides.
Le précepte absolu de la religion muride est l'abandon le plus complet des biens de ce monde, pour la contemplation, la prière et le dévouement. Ce dévouement qui est d'un pour tous et de tous pour un, ressort de la plus complète démocratie, mais a pour base première obéissance absolue aux ordres du chef, c'est-à-dire à l'imam. Un muride doit obéir à l'imam sans discuter, sans raisonner, l'imam lui ordonnât-il l'assassinat, l'iman exigeât-il le suicide. C'est la soumission passive du jésuite à son général, de l'assassin au Vieux de la Montagne.
Un des premiers besoins du montagnard est de fumer. Un jour, Schamyl ordonna que personne ne fumât plus, et que l'argent destiné à l'achat du tabac fût employé à l'achat de la poudre. Personne ne fuma plus.
Kasi-Moullah employa vingt années à établir son pouvoir sur ces bases. A peine savait-on son existence, à peine connaissait-on son nom dans la plaine, qu'il était déjà absolu dans la montagne. Un jour, le 1er novembre 1831, il se révéla par un coup de tonnerre : il descendit des montagnes, fondit sur la ville de Kisslar, la dévasta, et coupa six mille têtes. Enhardi par ce coup de main, il bloqua Derbend ; mais, cette fois, il est repoussé et rentre dans ses montagnes. Dans ces expéditions, il avait à ses côtés un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, nommé Shamouil-Effendi ; ce jeune homme savait lire et écrire, affectait une grande piété, et Kasi- Moullah, après l'avoir choisi pour nouker, avait fini par le prendre pour muride.
De son écuyer, Schamouil-Effendi était devenu son disciple. Ce jeune homme, sur lequel la faveur de Kasi-Moullah attirait les yeux, était né, disait-on, à Guimry. Quelques-uns prétendaient l'avoir vu danser et chanter dans le café et sur la place de ce village. Mais, de quinze à vingt ans, il avait disparu, et nul ne pouvait dire où il avait passé ces cinq années. D'autres assuraient que c'était un esclave qui avait échappé aux Turcs et s'était réfugié dans les montagnes. Cette seconde version était peu accréditée et passait pour être répandue par ses ennemis ; car, tout jeune qu'il était, sa faveur près de Kasi-Moullah lui avait déjà fait des ennemis.
Les succès et la hardiesse de Kasi-Moullah lui étaient venus de ce que les Russes avaient été obligés de faire la guerre à deux nouveaux, ou plutôt à deux vieux ennemis, les Persans et les Turcs.
Le 6 septembre 1826, la guerre avait été déclarée par la Turquie à la Perse ; le 13 septembre de la même année, le général Paskevitch avait battu les Persans à Elisabethpol ; le 6 mars 1827, le général Paskevitch avait été nommé commandant en chef du Caucase ; le 5 juillet de la même année, on avait battu Abbas-Mirza près du village de Djavan-Boulai ; le 7 juillet, on avait pris la forteresse d'Abbas-Abada, le 20 septembre celle de Sardah- Abada, le 1er octobre celle d'Erivan. Enfin, on avait passé l'Araxe, pris les villes d'Ardebel, de Marigni, d'Ourmia, et, le 10 février 1828, on avait signé un traité de paix dans le Turkmenchay. Par cette paix, les khanats d'Erivan et de Nachvan revenaient à la Russie.
Les Turcs avaient succédé aux Perses. Le 14 avril de la même année, la guerre leur avait été déclarée. Le 14 juin, on leur avait pris la forteresse d'Anapa, le 23 Kharse, le 15 juillet Poli, le 24 juillet Akhalkalak, le 26 Hertwis, le 15 août Akhaltsik, le 28 août Bajazid.
Enfin, en 1829, le 20 juin, le général Paskevitch remporte sur les Turcs, au village de Kaidi, une victoire décisive ; le 2 septembre, la paix est signée à Andrinople, et, par cette paix, la Turquie cède à la Russie toutes les forteresses qui lui ont été prises pendant la guerre.
La paix faite avec la Perse, les Turcs battus, les Russes respirèrent. Il fut décidé que le général baron Rosen ferait une expédition dans le Daghestan, et descendrait dans l'Avarie et la Tchetchénie. On descendit, en effet, par la montagne du Karanaïe et l'on mit le siège devant Guimry.
Il faut avoir vu un de ces villages montagnards pour savoir ce que c'est qu'un siège. Chaque maison, crénelée, est une forteresse attaquée et défendue, qu'il faut prendre à travers des vagues de feu. Guimry fut défendu avec acharnement ; Kasi-Moullah, Gamsah-Beg, son lieutenant, et Schamouil-Effendi étaient là. Guimry fut pris, Gamsah-Beg s'échappa ; Kasi-Moullah tué, Schamouil-Effendi légèrement blessé, restèrent sur le champ de bataille.
Pourquoi, légèrement blessé, Schamouil-Effendi restait-il sur le champ de bataille ? Pour deux raisons : son cheval avait été tué sous lui, et sa blessure ouverte, son corps tout couvert de sang, devaient faire croire aux Russes qu'il était mort et amener son salut. Ce fut ce qui arriva.
Puis il avait un autre motif. Dès que les Russes eurent quitté le champ de bataille, ce qui eut lieu à la tombée de la nuit, il se leva, chercha le corps de son maître, qu'il avait vu tomber, le retrouva et l'assit dans la position d'un homme qui est mort en priant, et qui prie même après sa mort. Cette bataille avait coûté la vie à Kasi-Moullah, c'est vrai, mais c'était en même temps le triomphe du muridisme, et Schamouil-Effendi comptait fort sur le muridisme pour sa future élévation.
En effet, il rejoignit ses compagnons, leur donna Kasi-Moullah pour un martyr dont il avait reçu les dernières instructions et recueilli le dernier soupir, et, sans se présenter encore comme son successeur, commença de s'appeler son disciple bien-aimé. Les montagnards, ramenés sur le champ de bataille après le départ des Russes, y trouvèrent le cadavre de Kasi-Moullah dans la posture, que Schamouil avait dite, et personne ne douta plus que Schamouil, l'ayant assisté à ses derniers moments, n'eût reçu ses instructions suprêmes. Cependant l'heure n'était pas encore venue pour Schamouil. Il sentait qu'il y avait entre lui et l'imamat un obstacle vivant et infranchissable. C'était Gamsah-Beg, ce lieutenant de Kasi-Moullah dont nous avons déjà parlé.
Gamsah-Beg lui-même, quelle que fût sa popularité, n'était pas sûr d'hériter du suprême pouvoir. Il dut à son audace d'atteindre son but. Lorsqu'il connut, d'une manière certaine, la mort de Kasi-Moullah, il envoya à tous les moullahs du Daghestan l'invitation de se rassembler dans le village de Karadach, où il allait se rendre lui-même pour leur annoncer une importante nouvelle. Les invités vinrent au rendez-vous. A midi, c'est-à-dire à l'heure où les muezzins appellent les fidèles à la prière, Gamsah-Beg entra dans le village, accompagné de ses murides les plus braves et les plus dévoués.
Il marcha hardiment à la mosquée, fit son hommage, et, se retournant vers le peuple, il dit d'une voix ferme et élevée :
« Sages compagnons du tharicat, respectables moullahs, et chefs de nos illustres associations, Kasi-Moullah est tué, et maintenant il prie Dieu pour vous. Soyons-lui reconnaissants de son dévouement à notre cause sainte, soyons plus braves encore, puisque sa bravoure n'est plus là pour seconder la nôtre. Il nous protégea dans nos entreprises, et, puisqu'il nous a précédés là-haut, il ouvrira de sa main les portes du paradis à ceux de nous qui mourront en combattant. Notre croyance nous ordonne de mener la guerre contre les Russes, afin de délivrer nos compatriotes de leur joug. Qui tuera un Russe, c'est-à-dire un ennemi de notre sainte religion, goûtera la félicité éternelle ; qui sera tué dans le combat, sera porté par les bras de la Mort dans ceux des houris bienheureuses et toujours vierges. Retournez chacun dans vos aouls, rassemblez le peuple, transmettez-lui les conseils de Kasi- Moullah, dites-lui que, s'il ne tente pas de délivrer la patrie, nos mosquées se changeront en églises chrétiennes, et que les infidèles nous subjugueront tous. Mais nous ne pouvons pas rester sans imam. Schamouil-Effendi, le bien-aimé de Dieu, qui a reçu les dernières paroles de notre brave chef, vous dira que ses dernières paroles ont été pour me nommer son successeur. Je déclare aux Russes la guerre sainte, moi qui, à partir de cette heure, suis votre chef et votre imam. »
Parmi ceux qui assistaient à cette réunion et qui écoutaient ces paroles, beaucoup étaient opposés à l'avènement de Gamsah-Beg au suprême pouvoir. Des murmures se firent donc entendre. Alors, Gamsah-Beg fit un signe de la main pour commander le silence.
On lui obéit.
« Musulmans, dit-il, je vois que votre croyance commence à s'affaiblir ; mon devoir d'imam m'ordonne de vous remettre dans la voie de laquelle vous vous écartez. Obéissez à l'instant même, sans murmure ; obéissez à la voix de Gamsah-Beg, ou Gamsah-Beg vous fera obéir à son poignard ! »
Le regard résolu de l'orateur, son kandjar tiré hors du fourreau, ses murides déterminés à tout, imposèrent silence à la foule.
Pas une voix n'osa protester, et Gamsah-Beg sortit de la mosquée, sauta sur son cheval, et, proclamé imam par lui-même, retourna à son camp, escorté de ses murides.
Le pouvoir spirituel de Gamsah-Beg était établi, restait à établir le pouvoir temporel.
Ce pouvoir était tenu par les khans de l'Avarie. Schamouil-Effendi, devenu lieutenant de Gamsah-Beg comme celui-ci avait été le lieutenant de Kasi- Moullah, lui persuada, assure-t-on, qu'il fallait à tout prix se débarrasser des maîtres légitimes du pays.
Beaucoup, au contraire, prétendent que ce conseil fut donné à Gamsah-Beg par Aslan, khan de Kasi-Koumouck, ennemi particulier des khans d'Avarie.
Voici quelle était la situation de ces khans :
C'étaient trois jeunes gens, orphelins de leur père, et qui avaient été élevés par leur mère Pakou-Bike. Ils se nommaient Abou-Nounzale, Oumma Khan, et Boulatch-Khan.
En même temps qu'eux, la mère avait élevé Gamsah-Beg, qui se trouvait être, sinon leur frère de sang, du moins leur frère de reconnaissance. Ils avaient reculé devant l'invasion russe et s'étaient réfugiés à Khunsack.
Gamsah-Beg attaqua les Russes, les harcela jour et nuit, et les inquiéta de telle façon, qu'ils furent forcés de quitter l'Avarie, laissant deux ou trois villages complètement détruits.
Gamsah-Beg alla placer son camp près de Khunsack, et prévint les jeunes khans de sa présence en les invitant à venir le visiter.
Ceux-ci vinrent sans défiance ; ils croyaient se rendre à l'invitation d'un ami.
Mais à peine furent-ils dans le camp près de Gamsah-Beg, que les noukers de celui-ci tombèrent sur eux à coups de schaskas et de kandjars.
Les trois jeunes gens étaient braves, quoique le troisième fût encore un enfant ; ils avaient une suite dévouée ; ce ne fut donc pas un meurtre facile, ce fut un combat acharné.
Ils finirent par succomber, moins le troisième, qui fut pris vivant ; mais, en succombant, ils tuèrent à Gamsah-Beg quarante hommes, au nombre desquels était son frère.
C'était un nouvel obstacle de moins sur la route de Schamouil-Effendi. Le frère de Gamsah-Beg pouvait avoir, sinon des droits, du moins des prétentions à lui succéder.
Mais nous avons dit que le troisième des jeunes frères, Boulatch-Khan, avait survécu. Tant qu'il vivait, Gamsah-Beg ne pouvait être légitimement khan d'Avarie.
Cependant le meurtrier, qui n'avait pas hésité à faire tuer les deux autres frères quand ils étaient armés et en état de se défendre, hésitait à faire tuer un enfant prisonnier, et son captif.
Sur ces entrefaites, vers la fin de 1834, Gamsah-Beg fut assassiné à son tour.
Le regard de l'historien pénètre difficilement dans ces sombres gorges du Caucase. Tout bruit qui en sort, et qui pénètre jusqu'aux villes, n'est qu'un écho qui subit les modifications que lui impriment et la distance et les accidents du terrain.
Or, voici ce qu'on raconte de cet assassinat. Nous redisons la légende d'après le bruit public, tout en invitant nos lecteurs à se défier des préventions que les Russes nourrissent naturellement contre leur ennemi, – préventions qui se traduisent parfois par des calomnies.
Après l'assassinat des jeunes khans, Gamsah-Beg s'était établi dans leur palais, à Khunsack. Ces jeunes gens étaient fort aimés de leurs sujets, qui virent, dans la première action du meurtrier, une trahison infâme ; dans la seconde, un sacrilège impie.
On commença donc de murmurer contre Gamsah-Beg.
C'est ici que nous cessons d'affirmer les faits que nous racontons. Les résultats seuls sont certains ; les détails restent obscurs.
Schamouil-Effendi aurait entendu ces murmures et compris tout le parti qu'il en pouvait tirer. Alors, excités par lui, Osman-Soul-Hadjief et ses deux petits-fils, Osman et Hadji-Mourad, retenez bien ce dernier nom, celui qui le porte est appelé à jouer un grand rôle dans notre récit, – ourdirent une conspiration contre Gamsah-Beg.
Le 19 septembre approchait ; c'est un jour de grande fête chez les musulmans. Comme imam, Gamsah-Beg devait chanter la prière dans la mosquée de Khunsack.
Ce jour et cette place furent choisis par les conspirateurs pour accomplir leur dessein.
Plusieurs avis de cette conspiration parvinrent à Gamsah-Beg ; mais il n'y voulut pas croire. Enfin, un de ses murides insista plus fortement que les autres.
« Peux-tu arrêter dans sa course l'ange qui, sur l'ordre d'Allah, viendra prendre ton âme ? lui demanda-t-il.
- Non, certes, répondit le muride.
- Alors, va à la maison et couche-toi, lui dit Gamsah-Beg. Nous ne pouvons échapper à ce qui est écrit. Si demain est choisi par Allah pour le jour de ma mort, rien ne peut empêcher que je meure demain. »
Et le 19 septembre était vraiment le jour fixé par la destinée pour la mort de Gamsah-Beg. Il fut tué dans la mosquée, à la place et à l'heure arrêtées entre les conspirateurs, et son corps, dépouillé de tout vêtement, resta quatre jours couché à terre et exposé sur la grande place, devant la mosquée.
Les ennemis les plus obstinés de Schamouil-Effendi sont obligés d'avouer qu'il n'était point à Khunsack lors de cet assassinat ; mais ils prétendent que, de loin, il dirigeait la conspiration.
La seule preuve qui existe de cette complicité, c'est que, au dire de la légende, à l'heure même où, à trente lieues de l'endroit où il était lui-même, Gamsah-Beg ayant été tué, Schamouil-Effendi se mit en prière, et, se relevant tout à coup, pâle et le front trempé de sueur, comme si, pareil à Moïse et à Samuel, il venait de se trouver face à face avec Dieu, il annonça à ceux qui l'entouraient la mort de l'imam.
Quels furent les moyens que le nouveau prophète employa pour arriver à son but ? Tout le monde l'ignore, et, selon toute probabilité, il y arriva tout naturellement par la force de son génie.
Mais, huit jours après la mort de Gamsah-Beg, la clameur universelle le proclamait imam.
En recevant ce titre, il renonça à celui d'effendi, et prit le nom de Schamyl.
Hadji-Mourad, qui, avec son père et son grand-père, avait conduit la conspiration contre Gamsah-Beg, fut nommé gouverneur de l'Avarie.
Restait le jeune Boulatch-Khan, – ce prisonnier de Gamsah-Beg, sur lequel celui-ci avait eu honte de porter la main, et qui pouvait, s'il continuait de vivre, réclamer un jour le khanat de l'Avarie.
Voici ce que l'on raconte sur la fin tragique du jeune khan. Mais, encore une fois, nous abandonnons l'histoire pour la légende, et ne répondons plus de la vérité de notre récit.
Le jeune Boulatch-Khan avait été mis par Gamsah-Beg sous la garde d'Iman-Ali, qui était son oncle à lui, Gamsah-Beg. Ne pas confondre le nom d'Iman avec le titre d'imam, qui veut dire prophète.
Schamyl, devenu imam, réclama au gardien du jeune khan et le prisonnier et les richesses laissées par Gamsah-Beg. Iman-Ali lui remit sans difficulté le trésor, mais refusa de lui livrer le jeune homme.
Ce refus tenait, dit-on, à un fait.
Iman-Ali avait un fils nommé Tchopan-Beg, qui, acteur dans la lutte où avaient succombé les deux frères de Boulatch-Khan, avait été lui-même blessé mortellement.
Il s'était fait rapporter mourant chez son père.
Au moment d'expirer, il se repentit de l'action qu'il venait de commettre en aidant à un assassinat, et supplia Iman-Ali quelque chose qui arrivât, de veiller sur Boulatch-Khan, et de lui rendre un jour le khanat d'Avarie.
Iman-Ali fit à Tchopan-Beg la promesse qu'il lui demandait : de là son refus à Schamyl. Il se tenait pour solennellement engagé envers son fils mort.
Mort, son fils ne pouvait pas lui rendre sa parole.
Mais Schamyl, assure-t-on, fit entourer la demeure d'Iman-Ali par ses murides, menaçant le vieillard de lui trancher la tête, à lui et à tous ceux qui restaient de sa famille, s'il ne lui remettait pas Boulatch-Khan.
Iman-Ali eut peur et lui remit l'enfant.
Alors, continue toujours la légende, Schamyl conduisit le jeune homme au sommet du mont qui domine le Koassou.
Et, là, lui ayant reproché la mort de Gamsah-Beg, qui aurait, disait-il, été tué à son instigation, il le précipita dans la rivière.
Cette action fut la cause de la désertion de Hadji-Mourad, dont nous retrouverons trois ou quatre fois la personne et une fois le spectre sur notre chemin.
Boulatch-Khan mort, Schamyl réunit sans obstacle entre ses mains le pouvoir religieux à la puissance temporelle.
Tous ces événements se passaient en 1834.
On sait, depuis ce temps, quel ennemi vigilant et acharné les Russes ont trouvé dans ce roi de la montagne.
Et maintenant que nos lecteurs connaissent le Caucase, les peuples qui l'habitent, l'homme étrange qui règne sur eux, abandonnons cette longue introduction historique, courte cependant si l'on songe qu'elle contient l'abrégé des événements que le Caucase a vus s'accomplir depuis cinq mille ans. Grâce à elle, nous allons, avec plus d'intérêt et plus facilement, nous l'espérons, leur faire suivre le chemin, toujours pittoresque et parfois dangereux, que nous avons parcouru.

                                        Tiflis, 1er décembre 1858.

Chapitre précédent | Chapitre suivant

© Société des Amis d'Alexandre Dumas
1998-2010
Haut de page
Page précédente