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Chapitre LV
Comment Hafiz égara ses compagnes de voyage.

Cependant dona Maria, depuis le retour d'Hafiz, avait renoué ses intelligences avec Aïssa.
Celle-ci ne savait pas lire, mais la vue du parchemin qu'avait effleuré la main de son amant, cette croix surtout, représentation de sa volonté loyale, avaient comblé de joie le coeur de la jeune fille, et sollicité vingt fois ses lèvres qui s'y étaient reposées ivres d'amour.
- Chère Aïssa, dit Maria, tu vas partir. Dans huit jours tu seras loin d'ici, mais tu seras bien près de celui que tu aimes, et je ne crois pas que tu regrettes ce pays.
- Oh ! non, non ; ma vie, c'est de respirer l'air qu'il respire.
- Donc vous serez réunis. Hafiz est un enfant prudent bien fidèle, et rempli d'intelligence. Il connaît la route, puis tu ne craindras pas cet enfant comme tu ferais d'un homme, et j'en suis sûre tu voyageras avec plus de confiance en sa compagnie. Il est de ton pays, vous parlerez tous deux la langue que tu chéris.
Ce coffret contient tous tes joyaux : rappelle-toi qu'en France un seigneur bien riche ne possède pas la moitié de ce que tu vas porter à ton amant. D'ailleurs, mes bienfaits, accompagneront le jeune homme, allât-il avec toi jusqu'au bout du monde. Une fois en France, tu n'as plus rien à craindre. Je médite ici une grande réforme. Il faut que le roi chasse d'Espagne les Mores ennemis de notre religion, prétexte dont se servent les envieux pour ternir la gloire de don Pedro. Toi absente, je me mettrai a l'oeuvre sans hésiter.
- Quel jour verrai-je Mauléon ? dit Aïssa qui n'avait rien écouté que le nom de son amant.
- Tu peux être dans ses bras cinq jours après ton départ de cette ville.
- Je mettrai moitié moins de temps que le plus rapide cavalier, madame.
Ce fut après cet entretien que dona Maria fit venir Hafiz et lui demanda s'il ne voudrait pas retourner en France pour accompagner la soeur de ce pauvre Gildaz.
- Pauvre enfant, inconsolable de la mort de son frère, ajouta-t-elle, et qui voudrait donner une sépulture chrétienne à ses restes infortunés.
- Je le veux bien, dit Hafiz ; fixez-moi le jour du départ, maîtresse.
- Demain tu monteras une mule que je te donne. La soeur de Gildaz aura une mule pour monture, et une autre chargée de ma nourrice, qui est sa mère, et de quelques effets relatifs à la cérémonie qu'elle veut accomplir.
- Bien, senora. Demain je partirai. A quelle heure ?
- Le soir, après les portes fermées, après les feux éteints.
Hafiz n'eut pas plutôt reçu cet ordre qu'il le transmit à Mothril.
Le More s'empressa d'aller trouver don Pedro.
- Seigneur, dit-il, voici le septième jour ; tu peux partir pour ton château de plaisance.
- J'attendais, répliqua le roi.
- Pars donc, mon roi, il est temps.
- Tous les préparatifs sont faits, ajouta don Pedro... Je partirai d'autant plus volontiers que le prince de Galles m'envoie demain demander de l'argent par un héraut d'armes.
- Et le trésor est vide aujourd'hui, seigneur ; car, tu sais, nous tenons prête la somme destinée a faire taire les fureurs de dona Maria.
- Bien, il suffit.
Don Pedro commanda tout pour le départ. Il affecta d'inviter à ce voyage plusieurs dames de la cour, et ne fit pas mention de dona Maria.
Mothril guettait l'effet de cette insulte sur la fière Espagnole ; mais dona Maria ne se plaignit point.
Elle passa la journée avec ses femmes à jouer du luth et à faire chanter ses oiseaux.
Le soir venu, comme toute la cour était partie, comme dona Maria se disait mortellement frappée d'ennui, elle ordonna qu'on lui préparât une mule.
Au signal donné par Aïssa, libre dans sa maison, car Mothril avait accompagné le roi, dona Maria descendit, monta sur sa mule après s'être enveloppée d'un grand manteau comme en portaient les duègnes.
Dans cet équipage, elle alla chercher elle-même Aïssa par le passage secret, et comme elle s'y attendait elle trouva Hafiz qui, en selle depuis une heure, fouillait les ténèbres de ses yeux perçants.
Dona Maria fit voir aux gardes sa passe et leur donna le mot. Les portes furent ouvertes. Un quart d'heure après les mules couraient rapidement dans la plaine.
Hafiz marchait le premier. Dona Maria remarqua qu'il obliquait sur la gauche au lieu de suivre le droit chemin.
- Je ne puis lui parler, car il reconnaîtrait ma voix, dit-elle bas à sa compagne, mais toi qu'il ne reconnaîtra pas, demande-lui pourquoi il change ainsi de route.
Aïssa fit la demande en langue arabe, et Hafiz tout surpris répliqua :
- C'est que la gauche est plus courte, senora.
- Bien, dit Aïssa, mais ne t'égare pas surtout.
- Oh ! que non pas, fit le Sarrasin, je sais où je vais.
- Il est fidèle, sois tranquille, dit Maria ; d'ailleurs, je suis avec vous, et je ne t'accompagne à d'autre fin que de te dégager au cas où une troupe t'arrêterait dans les environs. Au matin tu auras fait quinze lieues, plus de soldats à craindre. Mothril veille, mais dans un rayon circonscrit par son indolence et la paresse de son maître. Alors je te quitterai, alors tu poursuivras ta route ; et moi, traversant tout le pays, je viendrai frapper aux portes du palais qu'habite le roi. Je connais don Pedro, il pleure mon absence et me recevra les bras ouverts.
- Ce château est donc près d'ici, dit Aïssa.
- Il est à sept lieues de la ville que nous quittons, mais beaucoup sur la gauche ; il est situé sur une montagne que nous apercevrions tout là-bas à l'horizon si la lune se levait.
Tout à coup la lune, comme si elle eût obéi à la voix de dona Maria, síélança d'un nuage noir dont elle argenta la bords. Aussitôt une lumière douce et pure s'échappa sur les champs, et les bois, de sorte que les voyageurs se trouvèrent soudain enveloppés de clarté.
Hafiz se retourna vers ses compagnes, il regarda autour de lui, le chemin avait fait place à une vaste lande, bornée par une haute montagne sur laquelle se dressait un château bleuâtre et arrondi.
- Le château ! s'écria dona Maria, nous nous sommes égarés !
Hafiz tressaillit, il avait cru reconnaître cette voix.
- Tu t'es égaré, dit Aïssa au More, réponds.
- Hélas ! serait-il vrai ? dit Hafiz avec naïveté.
Il n'avait pas achevé que du fond d'un ravin bordé de chênes verts et d'oliviers s'élancèrent quatre cavaliers, dont les chevaux ardents franchirent la pente avec des naseaux enflammés, des crinières flottantes.
- Que veut dire ceci ? murmura sourdement Maria... Sommes-nous découvertes ?
Et elle s'enveloppa dans les plis de son manteau sans ajouter une parole.
Hafiz se mit à pousser des cris aigus, comme s'il avait peur, mais un des cavaliers lui appliqua un mouchoir sur les lèvres, et entraîna sa mule.
Deux autres des ravisseurs aiguillonnèrent les mules des deux femmes, en sorte que ces animaux prirent un galop furieux dans la direction du château.
Aïssa voulait crier, se défendre.
- Tais-toi ! lui dit dona Maria ; avec moi tu ne crains rien de don Pedro, avec toi je ne crains rien de Mothril. Tais-toi !
Les quatre cavaliers, comme s'ils faisaient rentrer un troupeau dans l'étable, dirigèrent leur capture vers le château.
- Il paraît qu'on nous attendait, pensa dona Maria. Les portes sont ouvertes sans que la trompe ait sonné.
En effet, les quatre chevaux ce les trois mules entrèrent avec grand bruit dans la cour de ce palais.
Une fenêtre était éclairée, un homme se tenait à cette fenêtre.
Il poussa un cri de joie en voyant arriver les mules.
- C'est don Pedro, et il attendait ! murmura dona Maria qui reconnut la voix du roi ; que signifie tout cela !
Les cavaliers ordonnèrent aux femmes de mettre pied à terre, et les conduisirent à la salle du château.
Dona Maria soutenait Aïssa toute tremblante.
Don Pedro entra dans la salle, appuyé sur Mothril dont les yeux étincelaient de joie.
- Chère Aïssa ! dit-il en se précipitant vers la jeune fille qui frémissait d'indignation, et qui, l'oeil animé, la lèvre inquiète, semblait demander compte à sa compagne d'une trahison.
- Chère Aïssa, pardonnez-moi, répéta le roi, d'avoir ainsi effrayé vous et cette bonne femme ; permettez que je vous souhaite la bienvenue.
- Et moi donc, dit dona Maria en soulevant le capuce de sa mante, vous ne me saluez pas, seigneur ?...
Don Pedro poussa un grand cri, et recula d'effroi.
Mothril, pâle et tremblant, se sentit défaillir sous l'écrasant regard de son ennemie.
- Voyons ! faites-nous donner un appartement, notre hôte, continua dona Maria, car vous êtes notre hôte, don Pedro.
Don Pedro, chancelant, atterré, baissa la tête et rentra dans la galerie.
Mothril s'enfuit... Mais déjà chez lui la fureur avait remplacé la crainte.
Les deux femmes se serrèrent l'une contre l'autre, et attendirent en silence. Un moment après elles entendirent les portes se fermer.
Le majordome saluant jusqu'à terre vint prier dona Maria de vouloir bien monter à son appartement.
- Ne me quittez pas ! s'écria Aïssa.
- Ne crains rien, te dis-je, enfant, vois ! Je me suis montrée, et mon regard a suffi pour dompter ces bêtes féroces... Allons, suis-moi... je veille sur toi, te dis-je.
- Et vous ! oh ! craignez aussi pour vous !
- Moi ! fit Maria Padilla en souriant avec hauteur, qui donc oserait ? ce n'est pas à moi d'avoir peur en ce château.

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