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Chapitre LIII
Gildaz.

Dona Maria se tenait à sa terrasse, comptant les jours et les heures, car elle devinait pour elle et Aïssa, ou plutôt elle sentait un malheur dans la persévérante quiétude du More.
Mothril n'était pas homme à s'endormir ainsi ; jamais il n'avait su tellement dissimuler sa soif de vengeance que rien ne l'eût annoncée à ses ennemis durant quinze grands jours.
Tout entier à donner des fêtes au roi, à faire arriver l'or aux coffres de don Pedro, tout prêt à faire entrer les Sarrasins auxiliaires en Espagne et à joindre enfin les deux couronnes promises sur le front de son maître, telles étaient ses occupations apparentes. Il négligeait Aïssa, il ne la voyait qu'une fois le soir, et presque toujours accompagné de don Pedro, qui envoyait à la jeune fille les présents les plus rares et les plus magnifiques.
Aïssa, prévenue d'abord par son amour pour Mauléon, puis par son amitié pour dona Maria, acceptait les présents, quitte à les dédaigner une fois reçus ; puis, usant de la même froideur avec le prince, sans se douter qu'elle irritait ainsi un désir ardent, elle cherchait de cette conduite loyale un remerciement dans le regard de Maria lorsqu'elle venait à la rencontrer.
Dona Maria, elle, lui disait aussi par un pareil regard :
- Espère ! le plan que nous avons conçu mûrit chaque jour dans son ombre ; mon messager va revenir, et te rapportera et l'amour de ton beau chevalier, et la liberté sans laquelle il n'est pas de réel amour.
Enfin, ce jour que dona Maria désirait si ardemment vint à luire pour elle.
C'était par une de ces matinées comme il en éclate avec l'été sous le beau ciel d'Espagne ; la rosée tremblait à chaque feuille sur les terrasses fleuries d'Aïssa quand dona Maria vit entrer dans sa chambre la vieille que nous connaissons.
- Senora ! dit-elle avec un long soupir, senora !
- Eh bien ! qu'y a-t-il ?
- Senora, Hafiz est là !
- Hafiz !... qui cela, Hafiz !
- Le compagnon de Gildaz, senora.
- Quoi ! Hafiz et point Gildaz ?
- Hafiz et point Gildaz, oui, senora.
- Mon Dieu ! qu'il entre ; sais-tu quelque autre chose ?
- Non, Hafiz ne m'a rien voulu dire, rien, et je pleure, voyez-vous, senora, parce que le silence d'Hafiz est plus cruel que toutes les sinistres paroles de tout autre.
- Allons, console-toi, dit dona Maria toute frissonnante, console-toi, ce n'est rien, un retard, sans doute, et voilà tout.
- Alors pourquoi Hafiz n'est-il pas retardé ?
- Au contraire, vois-tu, ce qui me rassure, c'est le retour d'Hafiz ; certes, Gildaz ne l'eût pas gardé près de lui me sachant inquiète ; il l'envoie, donc les nouvelles sont bonnes.
La nourrice n'était pas facile à consoler ; d'ailleurs il y avait peu de vraisemblance dans les consolations trop précipitées de sa maîtresse.
Hafiz entra.
Il était calme et humble, ainsi qu'à son ordinaire. Son oeil exprimait le respect, comme l'oeil des chats et des tigres qui, dilaté en face de quiconque les craint, se resserre et se ferme à demi, quand on les regarde avec colère ou une volonté dominatrice.
- Quoi ! seul ? dit Maria Padilla.
- Seul, oui, madame, répliqua timidement Hafiz.
- Et Gildaz ?
- Gildaz, maîtresse, répondit le Sarrasin en regardant autour de lui, Gildaz est mort.
- Mort ! s'écria dona Padilla, qui joignit les deux mains avec angoisse ; mort ! pauvre garçon, est-il possible ?
- Madame, il a été pris de la fièvre en route.
- Lui, si robuste !
- Robuste, en effet, mais la volonté de Dieu est plus forte que l'homme, répliqua sentencieusement Hafiz.
- Une fièvre, oh ! et pourquoi ne m'a-t-il pas prévenue ?
- Madame, dit Hafiz, nous voyagions tous deux, dans la Gascogne, à un défilé, nous avons été attaqués par des montagnards que le son de l'or avait attirés.
- Le son de l'or. Imprudents !
- Le maître français nous avait donné de l'or, il était si joyeux ! Gildaz se crut seul en ces montagnes, seul avec moi, et il eut la fantaisie de recompter notre trésor : alors il fut tout à coup frappé d'une flèche, et nous vîmes s'approcher plusieurs hommes armés. Gildaz était brave, nous nous sommes défendus.
- Mon Dieu !
- Comme nous allions succomber, car Gildaz était blessé, son sang coulait...
- Pauvre Gildaz !... et toi ?
- Moi aussi, maîtresse, dit Hafiz en retroussant lentement sa manche large, qui mit à nu son bras sillonné par le fer d'un poignard ; comme nous étions blessés, on nous prit notre or, et aussitôt les voleurs s'enfuirent.
- Après, mon Dieu ! après ?
- Après, maîtresse, Gildaz fut pris de la fièvre, et il se sentit près de la mort...
- Ne t'a-t-il rien dit ?
- Si, maîtresse, quand ses yeux s'appesantirent : Tiens, me dit-il, tu vas échapper, toi ! sois fidèle comme je l'étais ; cours chez notre maîtresse, et remets dans ses mains ce dépôt que m'a confié le maître français. Voici le dépôt.
Hafiz tira de son sein une enveloppe de soie toute trouée de coups de poignards et souillée de sang.
Dona Maria frémissante toucha le satin avec horreur, et l'examinant :
- Cette lettre a été ouverte, dit-elle.
- Ouverte ! dit le Sarrasin avec de gros yeux étonnés.
- Oui, le cachet est brisé.
- Je ne sais, dit Hafiz.
- Tu las ouverte, toi ?
- Moi ! je ne sais pas lire, maîtresse.
- Quelqu'un alors ?...
- Non, maîtresse ; regarde bien, vois, à l'endroit du cachet, cette ouverture : la flèche du montagnard a troué la cire et le parchemin.
- C'est vrai ! c'est vrai ! dit dona Maria, défiante, encore.
- Et le sang de Gildaz est autour des déchirures, maîtresse.
- C'est vrai ! pauvre Gildaz !
Et la jeune femme, fixant un dernier regard sur le Sarrasin, trouva si calme, si stupide, si parfaitement muette cette physionomie enfantine, qu'elle ne put conserver un soupçon.
- Raconte-moi la fin, Hafiz.
- La fin, maîtresse, c'est que Gildaz m'eut à peine remis la lettre qu'il expira ; aussitôt, je pris ma course, ainsi qu'il l'avait dit, et pauvre, affamé, mais courant toujours, je suis venu t'apporter le message.
- Oh ! tu seras bien récompensé, enfant, dit dona Maria, émue jusqu'aux larmes ; oui, tu ne me quitteras pas, et si tu es fidèle... si tu es intelligent...
Un éclair parut sur le front du More, éclair éteint aussi vite qu'allumé.
Alors Maria lut la lettre que nous connaissons, rapprocha les dates, et se livrant à l'impétuosité naturelle de son caractère.
- Allons ! se dit-elle à elle-même, allons, à l'oeuvre !
Elle donna au Sarrasin une poignée d'or en lui disant :
- Repose-toi, bon Hafiz, et dans quelques jours tiens-toi prêt ; je me servirai de toi.
Le jeune homme partit radieux ; il touchait le seuil, emportant son or et sa joie, quand les gémissements de la nourrice éclatèrent avec plus de force. Elle venait d'apprendre la fatale nouvelle.

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