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Chapitre XXIX
Le Sacre.

Les habitants de Burgos, qui tremblaient à l'idée d'être pris entre les deux compétiteurs, et qui se voyaient dans ce cas destinés à payer les frais de la guerre, n'eurent pas plutôt reconnu la retraite de don Pedro et aperçu les étendards de don Henri, qu'à l'instant même, par un revirement facile à comprendre, ils devinrent les plus fougueux partisans du nouveau roi.
Quiconque, dans les guerres civiles, montre une infériorité même passagère, est sûr de tomber d'un seul coup à quelques degrés plus bas que cette infériorité même ne le comportait. La guerre civile n'est pas seulement un conflit d'intérêts, c'est une lutte d'amour-propre. Reculer dans ce cas, c'est se perdre. L'avis donné par Mothril, avis puisé dans sa nature moresque, chez laquelle les appréciations du courage sont toutes différentes des nôtres, était donc mauvais pour les chrétiens, qui, en définitive, formaient le chiffre le plus élevé de la population de Burgos.
De son côté, la population mahométane et juive, dans l'espoir de gagner quelque chose à ce changement, se réunit à la population chrétienne pour proclamer don Henri roi des Castilles, de Séville et de Léon, et pour déclarer don Pedro déchu du rang de roi.
Ce fut donc au bruit d'acclamations unanimes que don Henri, conduit par l'évêque de Burgos, se rendit au palais tiède encore de la présence de don Pedro.
Duguesclin installa ses Bretons dans Burgos, et plaça tout autour les compagnies françaises et italiennes qui étaient restées fidèles à leurs engagements, quand les compagnies anglaises l'avaient quitté. De cette façon, il surveillait la ville sans la gêner. La discipline la plus sévère avait d'ailleurs été établie : le moindre vol devait être puni de mort chez les Bretons et du fouet chez les étrangers. Il comprenait que cette conquête, qui s'était laissée volontairement conquérir, avait besoin de grands ménagements, et qu'il importait que ses soldats fussent adoptés par ces nouveaux adhérents à la cause de l'usurpation.
- Maintenant, dit-il à Henri, de la solennité, monseigneur, s'il vous plaît. Envoyez chercher la princesse votre femme, qui attend impatiemment de vos nouvelles en Aragon ; qu'on la couronne reine en même temps que l'on vous couronnera roi. Rien ne fait bon effet dans les cérémonies, – j'ai remarqué cela en France, – comme les femmes et le drap d'or. Et puis beaucoup de gens mal disposés à vous aimer, et qui ne demandent pas mieux cependant que de tourner le dos à votre frère, se prendront d'un zèle ardent pour la nouvelle reine, si, comme on le dit, c'est une des belles et gracieuses princesses de la chrétienté.
Puis, ajouta le bon connétable, c'est un point sur lequel votre frère ne pourra pas lutter avec vous, puisqu'il a tué la sienne. Et quand on vous verra si bon époux pour Jeanne de Castille, chacun lui demandera, à lui, ce qu'il a fait de Blanche de Bourbon.
Le roi sourit à ces paroles, dont il était forcé de reconnaître la logique ; d'ailleurs, en même temps qu'elles satisfaisaient son esprit, elles flattaient son orgueil et sa manie d'ostentation. La reine fut donc mandée à Burgos.
Cependant la ville se pavoisait de tapisseries ; les guirlandes de fleurs se suspendaient aux murailles, et les rues jonchées de palmes disparaissaient sous un tapis verdoyant. De toutes parts, attirés par la pompe du spectacle promis, les Castillans accouraient sans armes, joyeux, indécis peut-être encore, mais s'en remettant pour prendre une décision définitive à l'effet que produisait sur eux la splendeur de la cérémonie et la munificence de leur nouveau maître.
Lorsqu'on signala l'arrivée de la reine, Duguesclin se mit à la tête de ses Bretons et alla la recevoir à une lieue de la ville.
C'était en effet une belle princesse que la princesse Jeanne de Castille, rehaussée qu'elle était par l'éclat d'une splendide parure et d'un équipage vraiment royal.
Elle était, dit la chronique, dans un char revêtu de drap d'or et enrichi de pierreries. Les trois soeurs du roi l'accompagnaient, et leurs dames d'honneur suivaient dans des équipages presque aussi magnifiques.
Autour de ces brillantes litières, une nuée de pages éblouissants de soie, d'or et de joyaux, faisaient voltiger avec grâce de superbes coursiers de l'Andalousie, dont la race, croisée avec la race arabe, donne des chevaux vites comme le vent et orgueilleux comme les Castillans eux-mêmes.
Le soleil étincelait sur ce brillant cortège, attachant en même temps ses rayons de feu aux vitraux de la cathédrale, et chauffant la vapeur de l'encens d'Egypte que des religieuses brûlaient dans des encensoirs d'or.
Mêlés aux chrétiens pressés sur la route de la reine, les musulmans, revêtus de leurs caftans les plus riches, admiraient ces femmes si nobles et si belles, que leurs voiles légers, flottant au souffle de la brise, défendaient contre le soleil, mais non contre les regards.
Aussitôt que la reine vit venir à elle Duguesclin, reconnaissable à son armure dorée et à l'épée de connétable que portait devant lui un écuyer, sur un coussin de velours bleu fleurdelisé d'or, elle fit arrêter les mules blanches qui traînaient son char, et descendit précipitamment du siège sur lequel elle était assise.
A son exemple, et sans savoir quelles étaient les intentions de Jeanne de Castille, les soeurs du roi et les dames de leur suite mirent pied à terre.
La reine s'avança vers Duguesclin, qui, en l'apercevant, venait de sauter à bas de son cheval. Alors, elle doubla le pas, dit la chronique, et vint à lui les bras étendus.
Celui-ci déboucla aussitôt la visière de son casque, et le fit voler derrière lui. De sorte que, le voyant à visage découvert, dit toujours la chronique, la reine se suspendit à son cou et l'embrassa comme eût pu faire une tendre soeur.
- C'est à vous, s'écria-t-elle avec une émotion si profondément sentie qu'elle gagna le coeur des assistants ; c'est à vous, illustre connétable, que je dois ma couronne ! Honneur inespéré qui vient à ma maison ! Merci, chevalier ; Dieu vous récompensera dignement. Quant à moi, je ne puis qu'une chose : c'est égaler le service par la reconnaissance.
A ces mots et surtout à cette accolade royale, si honorable pour le bon connétable, un cri d'assentiment, cri presque formidable par le grand nombre de voix qui y avaient pris part, s'éleva du sein du peuple et de l'armée, accompagné d'applaudissements unanimes.
- Nol au bon connétable ! criait-on ; joie et prospérité à la reine Jeanne de Castille !
Les soeurs du roi étaient moins enthousiastes ; c'étaient de malignes et rieuses jeunes filles. Elles regardaient le connétable de côté, et comme la vue du bon chevalier les rappelait naturellement de l'idéal qu'elles s'étaient fait à la réalité qu'elles avaient devant les yeux, elles chuchotaient :
- C'est donc là cet illustre guerrier, comme il a la tête grosse !
- Et voyez donc, comtesse, comme il a les épaules rondes ! continua la seconde des trois soeurs.
- Et comme il a les jambes cagneuses ! dit la troisième.
- Oui, mais il a fait notre frère roi, reprit l'aînée, pour mettre fin à cette investigation, peu avantageuse au bon chevalier.
Le fait est que l'illustre chevalier avait cette grande âme qui lui a fait faire tant de belles et nobles choses, dans un moule assez peu digne d'elle ; son énorme tête bretonne, si pleine de bonnes idées et de généreuse opiniâtreté, eût semblé vulgaire à quiconque se fût dispensé de remarquer le feu qui jaillissait de ses yeux noirs et l'harmonie de la douceur et de la fermeté unies dans ses traits.
Certes, il avait les jambes arquées ; mais le bon chevalier avait monté tant de fois à cheval pour le plus grand honneur de la France, qu'on ne pouvait, sans manquer à la reconnaissance, lui reprocher cette courbe contractée à force d'emboîter sa généreuse monture.
Sans doute c'était avec justesse que la seconde soeur du roi avait remarqué la rondeur des épaules de Duguesclin, mais à ces épaules inélégantes s'attachaient ces bras musculeux dont un seul effort faisait ployer cheval et cavalier dans la mêlée.
La foule ne pouvait dire : Voilà un beau seigneur ; mais elle disait : Voilà un redoutable seigneur.
Après ce premier échange de politesses et de remerciements, la reine monta sur une mule blanche d'Aragon, couverte d'une housse brodée d'or et d'un harnais d'orfèvrerie et de joyaux, présent des bourgeois de Burgos.
Elle pria Duguesclin de marcher à sa gauche, choisit pour accompagner les soeurs du roi, messire Olivier de Mauny, Le Bègue de Vilaine, et cinquante autres chevaliers, qui partirent à pied près des dames d'honneur.
On arriva ainsi au palais ; le roi attendait sous un dais de drap d'or ; près de lui était le comte de La Marche arrivé le matin même de France. En apercevant la reine, il se leva ; la reine de son côté descendit de cheval et vint s'agenouiller devant lui. Le roi la releva, et, après l'avoir embrassée, prononça tout haut ces mots :
- Au monastère de las Huelgas !
C'était dans ce monastère que devait avoir lieu le couronnement.
Chacun suivit donc le roi et la reine en criant Nol.
Agénor, pendant tout ce bruit et ces fêtes, s'était retiré dans un logis écarté et sombre, avec le fidèle Musaron.
Seulement, ce dernier, qui n'était point amoureux, mais tout au contraire curieux et fureteur comme un écuyer gascon, avait laissé son maître se renfermer seul et avait profité de sa retraite pour visiter la ville et assister à toutes les cérémonies. Le soir, lorsqu'il revint près d'Agénor, il avait donc tout vu et savait tout ce qui s'était passé.
Il trouva Agénor errant dans le jardin de son logis, et là, désireux de faire part des nouvelles qu'il avait récoltées, il apprit à son maître que le connétable n'était plus seulement comte de Soria, mais encore qu'avant de se mettre à table, la reine avait demandé une grâce au roi, et que cette grâce lui ayant été accordée, elle avait donné à Duguesclin le comté de Transtamare.
- Belle fortune, dit distraitement Agénor.
- Ce n'est pas tout, monsieur, continua Musaron, encouragé à continuer par cette réponse qui, si courte qu'elle fût, lui prouvait qu'il était écouté. Le roi, à cette demande de la reine, s'est piqué d'honneur et, avant que le connétable ait eu le temps de se relever :
- Messire, dit-il, le comté de Transtamare est le don de la reine ; à mon tour de vous faire le mien ; je vous donne, moi, le duché de Molinia.
- On le comble et c'est justice, dit Agénor.
- Mais ce n'est pas tout encore, continua Musaron, tout le monde a eu sa part dans la munificence royale.
Agénor sourit en songeant qu'il avait été oublié, lui qui, dans sa position secondaire, avait bien aussi rendu quelques services à don Henri.
- Tout le monde ! reprit-il ; comment cela ?
- Oui, seigneur ; les capitaines, les officiers, et jusqu'aux soldats. En vérité, je ne cesse de m'adresser deux questions : la première, comment l'Espagne est assez grande pour contenir tout ce que le roi donne ? la seconde, comment tous ces gens-là seront assez forts pour emporter tout ce qu'on leur aura donné ?
Mais Agénor avait cessé d'écouter, et Musaron attendit vainement une réponse à la plaisanterie qu'il venait de faire. La nuit était venue sur ces entrefaites, et Agénor, adossé à l'un de ces balcons découpés en trèfle dont les jours sont remplis de feuillages et de fleurs qui grimpent le long des piliers de marbre en formant une voûte au-dessus des fenêtres, Agénor écoutait le bruit lointain des cris de fête qui venaient mourir autour de lui. En même temps la brise du soir rafraîchissait son front plein d'ardentes pensées, et l'odeur pénétrante des myrtes et des jasmins lui rappelait les jardins de l'alcazar de Séville et d'Ernauton de Bordeaux. C'étaient tous ces souvenirs qui l'avaient distrait des récits de Musaron.
Aussi Musaron, qui savait manier l'esprit de son maître selon la circonstance, tâche toujours facile à ceux qui nous aiment et qui connaissent nos secrets, Musaron choisit, pour ramener à lui l'esprit de son maître, un sujet qu'il crut devoir le tirer inévitablement de sa rêverie.
- Savez-vous, seigneur Agénor, dit-il, que toutes ces fêtes ne sont que le prélude de la guerre, et qu'une grande expédition contre don Pedro va suivre la cérémonie d'aujourd'hui, c'est-à-dire donner le pays à celui qui a pris la couronne ?
- Eh bien ! répondit Agénor, soit ! nous ferons cette expédition.
- Il y a loin à aller, messire.
- Eh bien ! nous irons loin.
- C'est là, – Musaron montra de la main l'immensité, c'est là que messire Bertrand veut laisser pourrir les os de toutes les compagnies, vous savez ?
- Eh bien ! nos os pourriront de compagnie, Musaron.
- C'est certainement un grand honneur pour moi, monseigneur ; mais...
- Mais, quoi ?
- Mais on a bien raison de dire que le maître est le maître, et le serviteur le serviteur, c'est-à-dire une pauvre machine.
- Pourquoi cela, Musaron ? demanda Agénor, frappé enfin du ton de doléance qu'affectait de prendre son écuyer.
- C'est que nous différons essentiellement : vous qui êtes un noble chevalier, vous servez vos maîtres pour l'honneur, à ce qu'il paraît ; mais moi...
- Eh bien ! toi...
- Moi je vous sers pour l'honneur aussi, d'abord, et puis pour le plaisir de votre société, et puis enfin pour toucher mes gages.
- Mais moi aussi, j'ai mes gages, reprit Agénor avec quelque amertume. N'as-tu pas vu l'autre jour messire Bertrand m'apporter cent écus d'or de la part du roi, du nouveau roi ?
- Je le sais, messire.
- Eh bien ! de ces cent écus d'or, ajouta le jeune homme en riant, n'as-tu pas eu ta part ?
- Et ma bonne part, certes, puisque j'ai eu tout.
- Alors, tu vois bien que j'ai mes gages aussi, puisque c'est toi qui les a touchés.
- Oui ; mais voilà où j'en voulais venir, c'est que vous n'êtes point payé selon vos mérites. Cent écus d'or ! je citerais trente officiers qui en ont reçu cinq cents, et que, par dessus le marché, le roi a faits barons ou bannerets, ou même sénéchaux de sa maison.
- Ce qui veut dire que le roi m'a oublié, n'est-ce pas ?
- Absolument.
- Tant mieux, Musaron, tant mieux ; j'aime assez que les rois m'oublient ; pendant ce temps, ils ne me font pas de mal au moins.
- Allons donc ! dit Musaron, voulez-vous me faire accroire que vous êtes heureux de rester à vous ennuyer dans ce jardin, tandis que les autres sont là-bas occupés à entrechoquer les coupes d'or, et à rendre aux dames leurs doux sourires ?
- Il en est cependant ainsi, maître Musaron, répondit Agénor. Et quand je vous le dis, je vous prie de le croire. Je me suis plus amusé sous ces myrtes, seul à seul avec ma pensée, que cent chevaliers ne l'ont fait là-bas en s'enivrant de vin de Xérès au palais royal.
- Cela n'est point naturel.
- C'est pourtant ainsi.
Musaron secoua la tête.
- J'aurais servi Votre Seigneurie à table, dit-il, et c'est flatteur de pouvoir dire quand on revient dans son pays :
- J'ai servi mon maître au festin du couronnement du roi Henri de Transtamare.
Agénor secoua la tête à son tour avec un sourire mélancolique.
- Vous êtes l'écuyer d'un pauvre aventurier, maître Musaron, dit-il ; contentez-vous de vivre ; c'est preuve que vous n'êtes pas mort de faim, ce qui aurait bien pu nous arriver à nous, cela étant arrivé à tant d'autres. D'ailleurs ces cent écus d'or...
- Sans doute, ces cent écus d'or, je les ai, dit Musaron, mais si je les dépense, je ne les aurai plus, et avec quoi alors vivrons-nous ? avec quoi paierons-nous les mires et les docteurs, quand votre beau zèle pour don Henri nous aura fait navrer et meurtrir ?
- Tu es un brave serviteur, Musaron, dit Agénor en riant, et ta santé m'est chère. Va donc te reposer, Musaron, il se fait tard, et laisse-moi m'amuser de nouveau à ma manière en m'entretenant avec mes pensées. Va, et demain tu en seras plus dispos pour reprendre le harnais.
Musaron obéit. Il se retira en riant sournoisement, car il croyait avoir éveillé un peu d'ambition dans le coeur de son maître, et il espérait que cette ambition porterait ses fruits.
Toutefois, il n'en était rien. Agénor, tout entier à ses pensées d'amour, ne s'occupait en réalité ni de duchés ni de trésors ; il souffrait de cette nostalgie douloureuse qui nous fait regretter comme une seconde patrie tout pays où nous avons été heureux.
Il regrettait donc les jardins de l'Alcazar et de Bordeaux.
Et cependant, comme une trace de lumière reste dans le ciel quand le soleil a déjà disparu, une trace des paroles de Musaron était restée dans son esprit, même après le départ de l'écuyer.
- Moi, disait-il, moi, devenir un riche seigneur, un puissant capitaine ! Non, je ne pressens rien de pareil dans ma destinée. Je n'ai de goût, de forces, d'ardeur que pour conquérir un seul bonheur. Que m'importe à moi qu'on m'oublie dans la distribution des grâces royales, les rois sont tous ingrats ; que m'importe que le connétable ne m'ait pas convié à la fête et distingué parmi les capitaines les hommes sont oublieux et injustes. Puis, à tout prendre, ajouta-t-il, quand je serai las de leur oubli et de leur injustice, je demanderai un congé.
- Tout beau ! s'écria une voix près d'Agénor, qui tressaillit et recula presque effrayé, tout beau ! jeune homme, nous avons besoin de vous.
Agénor se retourna et vit deux hommes enveloppés de manteaux sombres, qui venaient d'apparaître au fond du cabinet de verdure qu'il croyait solitaire, sa préoccupation l'ayant empêché d'entendre le bruit de leurs pas sur le sable.
Celui qui avait parlé vint à Mauléon et lui toucha le bras.
- Le connétable ! murmura le jeune homme.
- Qui vient vous prouver par sa présence qu'il ne vous oubliait pas, continua Bertrand.
- C'est que vous, vous n'êtes pas roi, dit Mauléon.
- C'est vrai, le connétable n'est pas roi, dit le second personnage, mais moi je le suis, comte, et c'est même à vous, je m'en souviens, que je suis redevable d'une part de ma couronne. Agénor reconnut don Henri. – Seigneur, balbutia-t-il tout éperdu, pardonnez-moi, je vous prie.
- Vous êtes tout pardonné, messire, répondit le roi ; seulement comme vous n'avez en rien participé aux récompenses des autres, vous aurez quelque chose de mieux que ce que les autres ont eu.
- Rien, sire, rien ! reprit Mauléon, je ne veux rien, car on croirait que j'ai demandé.
Don Henri sourit.
- Tranquillisez-vous, chevalier, répondit-il, on ne dira pas cela, je vous en réponds, car peu de gens demanderaient ce que je veux vous offrir. La mission est pleine de dangers, mais elle est en même temps si honorable, qu'elle forcera la chrétienté tout entière à jeter les yeux sur vous. Seigneur de Mauléon, vous allez être mon ambassadeur, et je suis roi.
- Oh ! monseigneur, j'étais loin de m'attendre à un semblable honneur.
- Allons, pas de modestie, jeune homme, dit Bertrand, le roi voulait d'abord m'envoyer où vous allez, mais il a réfléchi que l'on peut avoir besoin de moi ici pour mener les compagnons, gens difficiles à mener, je vous jure. J'ai parlé de vous à Son Altesse juste au moment où vous nous accusiez de vous oublier, comme d'un homme éloquent, ferme, et qui possède la langue espagnole à fond. Béarnais, vous êtes en effet à moitié Espagnol. Mais, comme vous le disait le roi, la mission est dangereuse : il s'agit d'aller trouver don Pedro.
- Don Pedro ! s'écria Agénor avec un transport de joie.
- Ah ! ah ! cela vous plaît, chevalier, à ce que je vois, reprit Henri.
Agénor sentit que la joie le rendait indiscret ; il se contint.
- Oui, sire, cela me plaît, dit-il, car j'y vois une occasion de servir Votre Altesse.
- Vous me servirez en effet, et beaucoup, reprit Henri ; mais je vous en préviens, mon noble messager, au péril de votre vie.
- Ordonnez, sire.
- Il faudra, continua le roi, traverser toute la plaine de Ségovie, où don Pedro doit être en ce moment. Je vous donnerai pour lettre de créance un joyau qui vient de notre frère, et que don Pedro reconnaîtra certainement. Mais réfléchissez bien à ce que je vais vous dire, avant d'accepter, chevalier.
- Dites, sire.
- Il vous est enjoint, si vous êtes attaqué en route, fait prisonnier, menacé de mort, il vous est enjoint de ne pas découvrir le but de votre mission ; vous décourageriez trop nos partisans en leur apprenant qu'au plus haut de ma prospérité j'ai fait des ouvertures de conciliation à mon ennemi.
- De conciliation ! s'écria Agénor surpris.
- Le connétable le veut, dit le roi.
- Sire, je ne veux jamais, je prie, dit le connétable. J'ai prié Votre Altesse de bien peser la gravité, aux yeux du Seigneur, d'une guerre pareille à celle que vous faites. Ce n'est pas le tout que d'avoir pour soi les rois de la terre, en pareille occurrence, il faut encore avoir le roi du ciel. Je manque à mes instructions, c'est vrai, en vous poussant à la paix. Mais le roi Charles V lui- même m'approuvera dans sa sagesse quand je lui dirai : Sire roi, c'étaient deux enfants nés du même père deux frères, qui, ayant tiré l'épée l'un contre l'autre, pouvaient se rencontrer un jour et sentrégorger. Sire roi, pour que Dieu pardonne à un frère de tirer l'épée contre son frère, il faut qu'auparavant celui qui désire le pardon de Dieu ait mis tous les droits de son côté. – Don Pedro vous a offert la paix, vous avez refusé, car en acceptant on aurait pu croire que vous aviez peur, maintenant que vous êtes vainqueur, que vous êtes sacré, que vous êtes roi, offrez-la-lui à votre tour, et l'on dira que vous êtes un prince magnanime, sans ambition, ami seulement de la justice ; et la part d'Etats que vous perdrez maintenant vous reviendra bientôt par le libre arbitre de vos sujets. S'il refuse, eh bien ! nous irons en avant, vous n'aurez plus rien à vous reprocher, et il se sera voué lui même à sa ruine.
- Oui, répondit Henri en soupirant ; mais retrouverai-je l'occasion de le ruiner ?
- Seigneur, dit Bertrand, j'ai dit ce que j'ai dit et parlé selon ma conscience. Un homme qui veut marcher dans le droit chemin, ne doit pas se dire que peut-être ce chemin eût été aussi droit en faisant des détours.
- Soit donc ! fit le roi en prenant son parti, du moins en apparence.
- Votre Majesté est bien convaincue alors ? dit Bertrand.
- Oui, sans retour.
- Et sans regret ?
- Oh ! oh ! dit Henri, vous en demandez trop, seigneur connétable. Je vous donne carte blanche pour me faire faire la paix, n'en demandez pas davantage.
- Alors, sire, dit Bertrand, permettez que je donne au chevalier ses instructions, telles que nous les avons arrêtées.
- Ne prenez pas cette peine, interrompit vivement le roi. J'expliquerai tout cela au comte, et d'ailleurs, fit-il plus bas, vous savez ce que j'ai à lui remettre.
- Très bien ! sire, dit Bertrand, qui ne soupçonnait rien dans l'empressement que le roi avait mis à l'écarter.
Et il s'éloigna. Mais il n'avait pas encore touché le seuil, qu'il revint sur ses pas :
- Vous vous souvenez, sire, dit-il : une bonne paix, moitié du royaume s'il le faut, conditions toutes paternelles ! Un manifeste bien prudent, bien chrétien, rien de provoquant pour l'orgueil.
- Oui, certes, dit le roi en rougissant malgré lui, oui, soyez bien certain que mes intentions, connétable...
Bertrand ne crut pas devoir insister. Cependant, sa défiance semblait avoir été un instant éveillée ; mais le roi le congédia avec un sourire si amical, que sa défiance se rendormit.
Le roi suivit Bertrand des yeux.
- Chevalier, dit-il à Mauléon dès que le connétable se fut perdu dans les arbres, voici le joyau qui doit vous accréditer près de don Pedro ; mais que les paroles que vient de prononcer le connétable s'effacent de votre souvenir pour laisser les miennes s'y graver profondément.
Agénor fit signe qu'il écoutait.
- Je promets la paix à don Pedro, continua Henri, je lui abandonnerai la moitié de l'Espagne, à partir de Madrid jusqu'à Cadix, je demeurerai son frère et son allié, mais à une condition.
Agénor leva la tête, plus surpris encore du ton que des paroles du prince.
- Oui, reprit Henri ; quoi qu'en dise le connétable, je le répète, à une condition. Vous paraissez surpris, Mauléon, que je cache quelque chose au bon chevalier. Ecoutez :le connétable est un Breton, homme opiniâtre dans sa probité, mais mal instruit du peu que valent les serments en Espagne, pays où la passion brûle plus ardemment les coeurs que le soleil ne le fait du sol. Il ne peut donc savoir à quel point don Pedro me hait. Il oublie, lui, le Breton loyal, que don Pedro a tué mon frère don Frédéric par trahison, et a étranglé la soeur de son maître sans jugement. Il se figure qu'ici, comme en France, la guerre se fait sur les champs de bataille. Le roi Charles, qui lui a commandé d'exterminer don Pedro, le connaît mieux, lui : aussi, c'est son génie qui m'a inspiré les ordres que je vous donne.
Agénor s'inclina effrayé au fond de l'âme de ces royales confidences.
- Vous irez donc près de don Pedro, continua le roi, et vous lui promettrez en mon nom ce que je vous ai dit, moyennant que le More Mothril et douze notables de sa cour, dont voici les noms sur ce vélin, me seront remis avec leurs familles, et leurs biens comme otages.
Agénor tressaillit. Le roi avait dit douze notables et leurs familles ; Mothril, s'il venait à la cour du roi Henri, devait donc venir avec Aïssa.
- Auquel cas, continua le roi, vous me les amènerez.
Un frisson de joie passa dans les veines d'Agénor, et n'échappa point à Henri, seulement il s'y trompa.
- Vous vous effrayez, dit don Henri, ne craignez rien, vous pensez qu'au milieu de ces mécréants votre vie court des dangers par les chemins. Non, le danger n'est pas grand, à mon avis du moins ; gagnez vite le Douro, et dès que vous en aurez franchi le cours, vous trouverez sur ce côté-ci de la rive une escorte qui vous mettra à couvert de toute insulte, et m'assurera la possession des otages.
- Sire, Votre Altesse s'est trompée, dit Mauléon ; ce n'est point la peur qui m'a fait tressaillir.
- Qu'est-ce donc ? demanda le roi.
- L'impatience d'entrer en campagne pour votre service : je voudrais déjà être parti.
- Bon ! vous êtes un brave chevalier, s'écria Henri ; un noble coeur, et vous irez loin, je vous le dis, jeune homme, si vous voulez vous attacher franchement à ma fortune.
- Ah ! seigneur, dit Mauléon, vous me récompensez déjà plus que je ne mérite.
- Ainsi vous allez partir ?
- Sur-le-champ.
- Partez. Voici trois diamants qu'on appelle les Trois-Mages ; ils valent chacun mille écus d'or pour des juifs, et il ne manque pas de juifs en Espagne. Voici encore mille florins, mais seulement pour la valise de votre écuyer.
- Seigneur, vous me comblez, dit Mauléon.
- Au retour, continua don Henri, je vous ferai banneret d'une bannière de cent lances équipées à mes frais.
- Oh ! plus un mot, seigneur, je vous en supplie.
- Mais promettez-moi de ne pas dire au connétable les conditions que j'impose à mon frère.
- Oh ! ne craignez rien, sire, il s'opposerait à ces conditions, et je ne veux pas plus que vous qu'il s'y oppose.
- Merci, chevalier, dit Henri, vous êtes plus que brave, vous êtes intelligent.
- Je suis amoureux, murmura Mauléon en lui-même, et l'on dit que l'amour donne toutes les qualités que l'on na pas.
Le roi alla rejoindre Duguesclin.
Pendant ce temps, Agénor réveillait son écuyer ; et deux heures après, par un beau clair de lune, maître et écuyer trottaient sur la route de Ségovie.

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