Le Bâtard de Mauléon Vous êtes ici : Accueil > Accueil > Bibliothèque
Page précédente | Imprimer

Chapitre XVI
Comment les chefs des Grandes compagnies promirent à messire Bertrand Duguesclin de le suivre au bout du monde, si son bon plaisir était de les y mener.

Le premier moment d'enthousiasme fit bientôt place à une attention si grande, que les paroles du connétable, bien que prononcées avec le calme de la force, percèrent les rangs de la foule et arrivèrent claires et distinctes aux extrémités du camp, où les derniers soldats les recueillirent avec avidité.
- Seigneurs capitaines, dit Bertrand avec cette politesse presque obséquieuse qui lui gagnait le coeur de tous ceux qui étaient en relations avec lui, le roi de France m'envoie à vous, pour que j'accomplisse avec vous la seule action peut-être qui soit digne de braves gens d'armes que vous êtes.
L'exorde était flatteur, mais le caractère général de l'esprit de messieurs les capitaines des Grandes compagnies étant la défiance, il en résulta que l'ignorance où on était du but vers lequel tendait le connétable refroidit l'enthousiasme de ses auditeurs ; il vit qu'il fallait continuer, et profitant du premier sentiment qu'il avait inspiré, il reprit donc :
- Chacun de vous possède assez de gloire pour n'en pas désirer davantage ; mais nul ne possède assez de richesses pour dire : je me trouve riche assez. D'ailleurs, chacun de vous doit être arrivé à ce point qu'il désire accorder l'honneur des armes avec le profit qui doit suivre. Or, dignes capitaines, figurez-vous ce que serait une expédition dirigée par vous contre un prince riche et puissant, dont les dépouilles tombant entre vos mains par droit de légitime guerre, vous seraient des trophées aussi glorieux que productifs. Moi aussi, je suis un aventurier comme vous ; moi aussi, je suis un officier de fortune comme vous. Or, seigneurs, n'êtes-vous point las, comme je le suis moi-même, de cette oppression que nous avons exercée ensemble sur des ennemis plus faibles que nous ? N'avez-vous pas le désir d'entendre, à la place de ces gémissements d'enfants et de ces cris de femme que j'entendais tout à l'heure, en traversant votre camp, les fanfares de la trompette qui annoncent un combat réel, et les rugissements de l'ennemi qu'il faut combattre pour le vaincre ! Enfin, vous, braves chevaliers de toutes nations, qui avez par conséquent chacun un honneur national à soutenir, ne seriez- vous pas heureux, outre la gloire et la richesse que je vous ai promises, de vous réunir encore pour une cause qui glorifie l'humanité ?
Car enfin, quelle vie menons-nous, nous autres gens d'armes ? Nul prince élu de Dieu ne nous autorise dans nos rapines et nos exactions. Le sang que nous versons est parfois un sang qui crie vengeance, et dont la voix non seulement monte au ciel, mais encore émeut malgré nous notre âme endurcie aux horreurs de la guerre. Après une vie de caprices et de fantaisies, devenus soldats d'un grand roi, devenus champions de Dieu, devenus enfin riches et puissants, n'aurions-nous pas vu s'accomplir la destinée véritable de tout homme qui se consacre au dur métier de la chevalerie ?
Pour cette fois, un long murmure d'approbation courut dans les rangs des capitaines, car elle était bien puissante sur eux cette voix du plus rude briseur de lances, du plus rude escarmoucheur de l'époque. Tous avaient vu Bertrand à l'oeuvre un jour de bataille, plusieurs avaient senti le tranchant de son épée ou le poids de sa masse d'armes, il leur parut digne de se ranger à l'opinion d'un pareil soldat.
- Seigneurs, continua Duguesclin, heureux de l'effet produit dès la première partie de son discours, voici donc le plan dont notre bon roi Charles V m'a confié l'exécution. En Espagne, Mores et Sarrasins sont revenus plus insolents et plus cruels que jamais. En Castille règne un prince plus insolent et plus cruel que Sarrasins et Mores ; un homme qui a tué son frère, messeigneurs ; un chevalier armé, portant chaîne et éperons d'or, qui a assassiné sa femme, la soeur de notre roi Charles ; un audacieux enfin, qui semble, par ce crime, avoir bravé l'effort de toute la chevalerie du monde ; car, pour qu'un pareil crime restât impuni, il faudrait qu'il n'y eût plus au monde de chevaliers.
Cette seconde période parut faire une médiocre impression sur les aventuriers. Tuer son frère, assassiner une femme, leur paraissait bien des actes quelque peu irréguliers, mais ne leur semblait pas de ces crimes pour la vengeance desquels on dérange vingt-cinq mille honnêtes gens. Duguesclin s'aperçut que sa cause avait faibli, mais il ne se découragea point et reprit :
- Voyez, seigneurs, si jamais croisade s'est montrée plus glorieuse et surtout plus utile. Vous connaissez l'Espagne ; quelques-uns d'entre vous l'ont parcourue : tous en ont entendu parler. L'Espagne ! le pays des mines d'argent ! l'Espagne aux palais pavés de trésors arabes ! l'Espagne ! où Mores et Sarrasins ont enfoui les trésors pillés sur la moitié du monde ! l'Espagne ! où les femmes sont si belles que pour une femme le roi Rodrigue a perdu son royaume ! Eh bien ! c'est là que je vous conduirai, seigneurs, si vous voulez bien me suivre, car c'est là que je vais avec quelques-uns de mes bons amis, choisis parmi les meilleures lances de France ; c'est là que je vais pour savoir si les chevaliers de don Pedro sont aussi lâches que leur maître, et pour éprouver si la trempe de leurs épées vaut la trempe de nos haches. C'est un beau voyage à faire, seigneurs capitaines, seriez-vous de ce voyage ?
Le connétable termina son discours par un de ces gestes tellement francs qu'ils entraînent presque toujours les sociétés délibérantes. Hugues de Caverley qui, pendant cette harangue, avait paru aussi agité que si le démon des combats avait piqué sous lui son cheval de bataille, parcourut le cercle, demandant à chacun son opinion, et bientôt chacun s'approcha de lui, se hâta de lui donner la sienne ; alors il revint près de Bertrand Duguesclin qui, appuyé sur sa longue épée, tandis que tous les soldats le dévoraient des yeux, causait tranquillement avec Agénor et avec Henri de Transtamare, dont le coeur battait violemment depuis le commencement de cette scène ; car pour lui, tout inconnu qu'il était à cette foule, le résultat de cette scène était un trône ou l'obscurité, c'est-à-dire la vie ou la mort. Un homme de cette trempe a son ambition à la place du coeur, et toute blessure y est mortelle.
La délibération prit à peine quelques minutes ; puis, Hugues de Caverley s'approcha du connétable au milieu d'un silence profond :
- Honoré seigneur Bertrand Duguesclin, dit-il, beau sire et frère, et compagnon, vous qui êtes aujourd'hui le miroir de toute chevalerie, sachez que pour votre vaillance et votre loyauté, nous sommes prêts à vous servir. Vous serez notre chef et non notre associé, notre capitaine et non notre égal. En tous cas et en toute rencontre nous sommes à vous, et nous vous suivrons jusqu'au bout du monde. Que ce soient Mores, que ce soient Sarrasins, que ce soient Espagnols, parlez, et nous marcherons contre eux. Seulement, il y a parmi nous beaucoup de chevaliers d'Angleterre, et ceux-là aiment le roi Edouard III et son fils le prince de Galles ; or, excepté contre ces deux seigneurs, ils guerroieront à tous venants. Cela vous agrée-t-il, beau sire ?
Le connétable s'inclina en leur donnant tous les signes d'une reconnaissance profonde, et ajouta quelques paroles pour relever l'honneur que de tels guerriers lui voulaient faire, et en cela Bertrand ne mentait point. Pareil hommage rendu à sa supériorité devait flatter l'homme du quatorzième siècle dont toute la vie fut celle d'un soldat.
La nouvelle de cette détermination excita dans le camp un enthousiasme difficile à décrire. C'était en effet une vie fatigante pour ces aventuriers que l'escarmouche contre tous les villages réunis, que cette guerre de haies et de ravins, que cette famine au milieu de l'opulence, que cette désolation dans le triomphe. Vivre dans un autre pays, dans un pays encore neuf, sur un sol presque vierge, sous un ciel doux, changer de vins et de femmes, conquérir les riches dépouilles des Espagnols, des Mores et des Sarrasins, c'était un rêve qui allait bien avec cette réalité d'avoir pour chef le miroir de la chevalerie européenne, comme appelait le connétable messire Hugues de Caverley. Aussi, Bertrand Duguesclin fut-il reçu par des transports frénétiques, et gagna-t-il la tente qui lui avait été préparée à l'endroit le plus apparent et le plus élevé du camp, sous un portique formé par les lances que croisaient au-dessus de sa tête les aventuriers inclinés, non pas devant la bannière de France, mais devant celui qui la leur apportait.
- Seigneur, dit Bertrand à Henri de Transtamare lorsqu'ils furent rentrés sous leur tente, et tandis que Hugues de Caverley et le Vert-Chevalier félicitaient Agénor sur son retour, et particulièrement sur les circonstances qui avaient accompagné ce retour, – seigneur, vous devez être satisfait : voilà la plus rude tâche accomplie. Nous sommes tous contents. Ces gens-là, comme mouches altérées de sang, vont s'abattre sur la peau des Mores, des Sarrasins et des Espagnols, et les piquer outrageusement. Tout en faisant leurs affaires, ils feront les vôtres ; tout en s'enrichissant, ils vous donneront un trône. Quant aux fièvres de l'Andalousie, quant aux embûches des montagnes, quant aux passages des rivières dont le cours rapide emporte chevaux et cavaliers, quant aux abus énervants du vin et de l'amour, de l'ivresse et des voluptés, j'y compte pour jeter bas la moitié de ces bandits. Pour l'autre moitié, elle aura péri, je l'espère, sous les coups des Sarrasins, des Mores et des Espagnols, qui sont de bons marteaux pour de pareilles enclumes. Nous serons donc vainqueurs de toute façon. Je vous installerai sur le trône de Castille, et je reviendrai en France à la grande satisfaction du bon roi Charles, avec mes hommes d'armes que je ménagerai par le sacrifice de ces illustres coquins.
- Oui, messire, répondit Henri de Transtamare tout pensif ; mais ne vous défiez-vous pas de quelque résolution imprévue du roi don Pedro ? C'est un chef habile et une tête pleine de ressources.
- Je ne vois pas si loin, seigneur, répondit Duguesclin ; plus nous aurons de peine, plus nous serons glorieux, et plus aussi nous laisserons de Caverleys et de Verts-Chevaliers sur cette bonne terre de Castille. Une seule chose m'inquiète ; c'est l'entrée en Espagne ; car c'est bien de faire la guerre au roi don Pedro, à ses Sarrasins et à ses Mores ; mais il ne faut pas la faire à toutes les Espagnes réunies ; cinq cents compagnies n'y suffiraient pas ; et il est bien autrement difficile de faire vivre une armée en Espagne qu'en France.
- Aussi, répliqua Henri, vais-je prendre les devants et prévenir le roi d'Aragon, qui est de mes amis, et qui, par amour pour moi et par haine pour le roi don Pedro, vous donnera franc passage dans ses Etats avec des vivres et des secours d'hommes et d'argent ; de sorte que si, par hasard, nous étions déconfits en Castille, nous serions soutenus par une bonne retraite.
- On voit, seigneur, reprit le connétable, que vous avez été nourri et élevé près du bon roi Charles, qui donne la sagesse à tout ce qui l'entoure. Votre conseil est plein de prudence ; allez donc et prenez garde de vous faire prendre, la guerre serait finie tout de suite ; car, si je ne me trompe, nous nous battons pour faire et défaire un roi et non pour autre chose.
Ah ! messire, dit Henri piqué de la perspicacité de celui qu'il regardait comme un batailleur sans finesse, est-ce que le roi don Pedro une fois détrôné, vous ne serez pas heureux de le remplacer par un fidèle ami de la France ?
- Seigneur, croyez-moi, répondit Duguesclin, le roi don Pedro serait un fidèle ami de la France si la France voulait être seulement un peu l'amie du roi don Pedro. Mais là n'est point la discussion, et la question est résolue en votre faveur. Ce mécréant assassin, ce roi chrétien qui fait honte à la chrétienté doit être puni, et autant valez-vous qu'un autre pour jouer le rôle de la justice de Dieu. Sur ce, seigneur, et puisque tout est convenu et arrêté entre nous, parlez promptement, car il me tarde d'être en Espagne avec les compagnies avant que le roi don Pedro ait eu le temps de délier les cordons de sa bourse, et de nous jouer, comme vous le disiez tout à líheure, quelque tour de son métier.
Henri ne répondit rien, il se sentait humilié au fond du coeur de cette protection qu'il lui fallait subir de la part d'un simple gentilhomme, sous peine d'échouer dans sa royale entreprise. Mais la couronne qu'il voyait luire dans ses rêves d'avenir et d'ambition le consola de cette humiliation passagère.
Donc, tandis que Bertrand amenait à Paris les principaux chefs des compagnies pour les présenter au roi Charles V, tandis que le prince, les comblant d'honneurs et de largesses, les disposait à se faire tuer gaiement pour son service, Henri, suivi d'Agénor, lequel était suivi lui-même de son fidèle Musaron, reprenait le chemin de l'Espagne, évitant de passer par la route qu'ils avaient suivie en venant, de peur d'être reconnus par ceux qui auraient pu leur causer quelque désagrément, quoiqu'ils fussent munis de bons sauf-conduits délivrés par le capitaine Hugues de Caverley et par messire Bertrand Duguesclin.
Ils prirent sur la droite, ce qui au reste était le plus court, pour gagner le Béarn, et de là traverser l'Aragon. En conséquence, ils longèrent l'Auvergne, et suivirent le bord de la Vezère, et passèrent la Dordogne à Castillon.
Henri, à peu près sûr de n'être point reconnu sous le costume et sous le nom d'un obscur chevalier, voulait s'assurer par lui-même des dispositions de l'Anglais à son égard, et tenter s'il était possible d'entraîner le prince de Galles dans son parti, résultat qui ne lui semblait pas impossible d'après l'empressement qu'avaient mis les capitaines à suivre messire Bertrand Duguesclin, empressement qui indiquait qu'aucun parti n'était pris encore par le prince Noir. Avoir pour auxiliaire le fils d'Edouard III, l'enfant qui avait gagné ses éperons a Crécy, le jeune homme qui avait battu le roi Jean à Poitiers, c'était non seulement doubler la force morale de sa cause, mais encore, jeter cinq ou six mille lances de plus en Castille, car telles étaient les forces dont pouvait disposer le prince de Galles sans affaiblir ses garnisons de Guyenne.
Ce prince tenait son camp, ou plutôt sa cour, à Bordeaux, Or, comme on était, sinon en paix, du moins en trêve avec la France, les deux chevaliers entrèrent dans la ville sans difficulté : il est vrai que c'était le soir d'un jour de fête, et qu'on ne fit pas attention à eux à cause du tumulte.
Agénor avait d'abord proposé au prince Henri de Transtamare de loger avec lui chez son tuteur, messire Ernauton de Sainte-Colombe, qui avait une maison dans la ville ; mais la crainte que son compagnon ne lui gardât point assez fidèlement le secret, lui avait d'abord fait refuser cette offre ; il avait même été convenu que, pour plus grande sécurité, Mauléon traverserait Bordeaux sans voir son tuteur, ce que Mauléon avait promis, quoiqu'il lui en coutât de passer, sans le saluer, si près du digne protecteur qui lui avait servi de père. Mais après avoir parcouru la ville en tout sens, après avoir frappé à la porte de toutes les auberges, après avoir reconnu, vu la grande affluence de monde, l'impossibilité de se loger dans aucune hôtellerie, force fut au prince d'en revenir à l'offre que lui avait faite Agénor ; on s'achemina donc vers la demeure de messire Ernauton, située dans un des faubourgs de la ville, après qu'il eût été solennellement convenu entre les deux voyageurs que le nom du prince ne serait pas prononcé, et qu'il passerait pour un simple chevalier ami et frère d'armes d'Agénor.
Le hasard, au reste, servit à merveille les voyageurs. Messire Ernauton de Sainte-Colombe voyageait pour le moment dans le pays de Mauléon, où il avait un château et quelques terres. Deux ou trois serviteurs étaient restés seuls à Bordeaux et accueillirent le jeune homme comme s'il eût été, non pas le pupille, mais le fils du vieux chevalier.
Ce fut un serviteur de confiance qui avait vu naître Agénor qui fit les honneurs de la maison aux deux voyageurs. Au reste, depuis quatre ans que Mauléon n'était venu à Bordeaux, cette maison avait bien changé. Ses jardins, qui étaient immenses et qui présentaient une retraite inaccessible aux rayons du soleil et aux regards des hommes, étaient séparés maintenant de l'habitation par un grand mur, et semblaient former une demeure particulière.
Agénor interrogea le vieux serviteur à ce sujet, et il apprit que ces jardins où il avait passé, à l'ombre des sycomores et des platanes, son insoucieuse jeunesse, avaient été vendus par son tuteur au prince de Galles, lequel y avait fait bâtir une maison somptueuse où il logeait tous les hôtes qu'il ne pouvait pas ou ne voulait pas recevoir ostensiblement dans son palais. Or, il arrivait des courtisans de tous les pays et des messagers de tous les rois au fils d'Edouard III ; car n'ayant essuyé aucune défaite, il avait par tout le monde la réputation d'un victorieux.
Le prince fit signe à Agénor de se faire répéter cette explication dans tous ses détails ; car, on se le rappelle, il était venu à Bordeaux dans l'intention de voir le prince Noir, et dans l'espérance de s'en faire un ami ; cependant, comme il se faisait tard, que la journée avait été forte, et que les voyageurs étaient fatigués, le prince donna l'ordre à ses serviteurs de préparer sa chambre, et s'y rendit aussitôt le souper. Agénor l'imita et passa dans la sienne, qui, située au premier étage de la maison, donnait sur ces beaux jardins, dans lesquels il s'était fait une fête d'aller cueillir, comme des fleurs du passé, ces beaux souvenirs de sa jeunesse.
Au lieu de se coucher comme le faisait le prince, il s'assit donc près de la fenêtre, et avec toute la poésie de ses vingt ans, les yeux fixés sur ces beaux arbres à travers le feuillage desquels filtraient à grande peine quelques rayons de la lune, il se mit à remonter ces rives de la vie, toujours plus fleuries à mesure qu'on se rapproche de l'enfance. Le ciel était pur, l'air était doux et calme ; la rivière brillait au loin comme les écailles d'argent d'un serpent immense, mais par un caprice de l'imagination, soit similitude du paysage, soit retour de l'heure pareille, soit parfums de ces orangers de la Guyenne qui rappellent si bien ceux du Portugal et de l'Andalousie, sa pensée aux ailes de flammes traversa les monts et alla s'abattre au pied de cette sierra d'Estrella, au bord de cette petite rivière qui va se jeter dans le Tage, et de l'autre côté de laquelle, attiré par les sons de sa guzla, il avait parlé pour la première fois d'amour à la belle Moresque.
Tout à coup, au milieu de cet enivrement nocturne, une lueur venant du palais mystérieux brilla comme une étoile à travers le feuillage ; puis bientôt, miracle étrange ! que le chevalier prit pour une erreur de ses sens, le chevalier crut entendre les sons d'une guzla. Il écouta, tout frémissant, ces accords, qui n'étaient qu'un prélude ; mais ensuite une voix pure, mélodieuse, une voix qu'il n'était plus permis de méconnaître quand on l'avait entendue, une vois chanta en castillan cette vieille romance espagnole :

          Un chevalier de mine altière,
          Un beau chevalier d'Aragon,
          Sur son cheval d'allure fière,
          Chassant une journée entière,
          Perdit ses chiens et son faucon.

          Sous un chêne aux vastes ramures,
          Il s'assit vers la fin du jour,
          Ecoutant de charmants murmures,
          Forts autant que des bruits d'armures,
          Doux autant que des chants d'amour.

          Tout à coup au plus haut du chêne,
          Il vit, le chevalier fameux,
          Une infante aux yeux de sirène
          Que retenaient comme une chaîne
          Les tresses d'or de ses cheveux.

          Elle lui dit d'une voix douce :
          Chevalier, soyez sans effroi.
          Car cette enfant, que tout repousse
          Dans ce nid de feuille et de mousse,
          Est fille de reine et de roi.

          Je suis noble et puissante fille ;
          Un trône abrita mon berceau :
          Ma mère est reine de Castille,
          Et mes aïeux, noble famille,
          Dorment en rois dans leur tombeau.

          Mais, hélas ! je fus condamnée
          A vivre seule dans ce bois
          Jusques à ma quinzième année.
          Et demain naîtra la journée
          Qui me fait naître une autre fois.

          Ami chevalier, je vous prie,
          Comme l'on prierait à genoux
          Les saints et la Vierge Marie,
          Ou comme épouse ou comme amie,
          De vouloir me prendre avec vous.

Agénor n'en écouta point davantage ; il fit un bond comme pour s'élancer hors de son rêve, et plongea sur les platanes du jardin son regard avide en murmurant avec une fiévreuse espérance :
- Aïssa ! Aïssa !

Chapitre précédent | Chapitre suivant

© Société des Amis d'Alexandre Dumas
1998-2010
Haut de page
Page précédente