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Chapitre CLXXIII
Les nouvelles qu'apportait la goélette The Runner

Le soir même du jour où nous avons vu le chevalier San Felice entrer dans la chambre à coucher de la duchesse de Calabre, et le capitaine de la goëlette the Runner se rendre à la Salute, toute la famille royale des Deux-Siciles était réunie dans cette même salle du palais où nous avons vu Ferdinand jouer au reversis avec le président Cardillo, Emma Lyonna faire tête avec des poignées d'or au banquier du pharaon, et la reine, retirée dans un coin avec les jeunes princesses, broder la bannière que le fidèle et intelligent Lamarra devait porter au cardinal Ruffo.

Rien n'était changé : le roi jouait toujours au reversis ; le président Cardillo arrachait toujours ses boutons ; Emma Lyonna couvrait toujours d'or la table, tout en causant bas avec Nelson, appuyé à son fauteuil, et la reine et les jeunes princesses brodaient non plus un labarum de combat pour le cardinal, mais une bannière d'actions de grâce pour sainte Rosalie, douce vierge dont on essayait de souiller le nom en la faisant protectrice de ce trône, en train de se raffermir dans le sang.

Seulement, depuis le jour où nous avons introduit nos lecteurs dans cette même salle, les choses étaient bien changées. D'exilé et vaincu qu'était Ferdinand, il était redevenu, grâce à Ruffo, conquérant et vainqueur. Aussi rien n'eût-il altéré le calme de cet auguste visage que Canova, nous l'avons dit, était occupé à faire jaillir en Minerve, non pas du cerveau de Jupiter, mais d'un magnifique bloc de marbre de Carrare, si quelques numéros du Moniteur républicain, arrivés de France, n'eussent jeté leur ombre sur cette nouvelle ère dans laquelle entrait la royauté sicilienne.

Les Russes avaient été battus à Zurich par Masséna, et les Anglais à Almaker par Brune. Les Anglais avaient été forcés de se rembarquer, et Souvorov, laissant dix mille Russes sur le champ de bataille, n'avait échappé qu'en traversant un précipice, au fond duquel coulait la Reuss, sur deux sapins liés avec les ceintures de ses officiers, et qu'en repoussant dans l'abîme, une fois passé, le pont sur lequel il venait de le franchir.

Ferdinand s'était donné quelques minutes de plaisir au milieu de l'ennui que lui causaient ces nouvelles, en raillant Nelson sur le rembarquement des Anglais, et Baillie sur la fuite de Souvorov.

Il n'y avait rien à dire à un homme qui, en pareille circonstance, s'était si cruellement et si gaiement, tout à la fois, raillé lui-même.

Aussi, Nelson s'était contenté de se mordre les lèvres, et Baillie, qui était Irlandais, mais d'origine française, ne s'était pas trop désespéré de l'échec arrivé aux troupes du tzar Paul Ier.

Il est vrai que cela ne changeait rien aux affaires qui intéressaient directement Ferdinand, c'est-à-dire aux affaires d'Italie. L'Autriche était, grâce à ses victoires de Kokack en Allemagne, de Magnano en Italie, de la Trebbia et de Novi, l'Autriche était au pied des Alpes, et le Var, notre frontière antique, était menacé.

Il est vrai encore que Rome et le territoire romain étaient reconquis par Burckard et Pronio, les deux lieutenants de Sa Majesté Sicilienne, et qu'en vertu du traité signé entre le général Burckard, commandant des troupes napolitaines, le commodore Troubridge, commandant des troupes britanniques, et le général Garnier, commandant des troupes françaises, il devait, en se retirant avec les honneurs de la guerre, avoir abandonné les états romains le 4 octobre.

Il y avait dans tout cela, comme disait le roi Ferdinand, à boire et à manger. Puis, avec son insouciance napolitaine, il jetait en l'air, quitte à ce qu'il lui retombât sur le nez, le fameux proverbe que les Napolitains appliquent plus souvent encore au moral qu'au physique :

– Bon ! tout ce qui n'étrangle pas engraisse.

Sa Majesté, assez peu inquiète des événements qui se passaient en Suisse et en Hollande, et fort rassurée sur ceux qui s'étaient accomplis, s'accomplissaient et devaient s'accomplir en Italie, faisait donc sa partie de reversis, raillant, tout à la fois, Cardillo, son adversaire, et Nelson et Baillie, ses alliés, lorsque le prince royal entra dans le salon, salua le roi, salua la reine, et, cherchant des yeux le prince de Castelcicala, resté à Palerme, près du roi, et nommé ministre des affaires étrangères, à cause de son dévouement, alla droit à lui et entama vivement avec Son Excellence une conversation à voix basse.

Au bout de cinq minutes, le prince de Castelcicala traversa le salon dans toute sa longueur, alla droit, à son tour, à la reine, et lui dit tout bas quelques mots qui lui firent vivement redresser la tête.

– Prévenez Nelson, dit la reine, et venez me rejoindre avec le prince de Calabre dans le cabinet à côté.

Et, se levant, elle entra, en effet, dans un cabinet attenant au grand salon.

Quelques secondes après, le prince de Castelcicala introduisait le prince, et Nelson entrait lui-même derrière eux, et refermait la porte sur lui.

– Venez donc ici, François, dit la reine, et racontez-nous d'où vous tenez toute cette belle histoire que vient de me dire Castelcicala.

– Madame, dit le prince en s'inclinant avec ce respect mêlé de crainte qu'il avait toujours eu pour sa mère, dont il ne se sentait pas aimé, madame, un de mes hommes, un homme sur lequel je puis compter, se trouvant par hasard aujourd'hui, vers deux heures de l'après-midi, à la police, a entendu dire que le capitaine d'un petit bâtiment américain qui est entré aujourd'hui dans le port, poussé, en sortant de Malte par un coup de vent du côté du cap Bon, avait rencontré deux bâtiments de guerre français, sur l'un desquels il avait tout lieu de croire que se trouvait le général Bonaparte.

Nelson, voyant l'attention que chacun portait au récit du prince François, se le fit traduire en anglais par le ministre des affaires étrangères, et se contenta de hausser les épaules.

– Et vous n'avez pas, en face d'une nouvelle de cette sorte, si vague qu'elle fût, cherché à voir ce capitaine, à vous informer par vous-même de ce qu'il y avait de réel dans ce bruit ? Vraiment, François, vous êtes d'une insouciance impardonnable !

Le prince s'inclina.

– Madame, dit-il, ce n'était point à moi, qui ne suis rien dans le gouvernement, d'essayer de pénétrer des secrets de cette importance ; mais j'ai envoyé la personne même qui avait recueilli ces rumeurs à bord de la goëlette américaine, lui ordonnant de s'informer à la source même, et, si ce capitaine lui paraissait digne de quelque créance, de l'amener au palais.

– Eh bien ? demanda impatiemment la reine.

– Eh bien, madame, le capitaine attend dans le salon rouge.

– Castelcicala, dit la reine, allez ! et amenez-le ici par les corridors, afin qu'il ne traverse pas le salon.

Il se fit un profond silence parmi les trois personnes qui se tenaient dans l'attente ; puis, au bout d'une minute, la porte de dégagement se rouvrit et donna passage à un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, portant un uniforme de fantaisie.

– Le capitaine Skinner, dit le prince de Castelcicala en introduisant le touriste américain.

Le capitaine Skinner était, comme nous l'avons dit, un homme ayant déjà passé le midi de la vie, de taille un peu au-dessus de la moyenne, admirablement pris dans sa taille, d'une figure grave mais sympathique, avec des cheveux grisonnant à peine, rejetés en arrière comme si le vent de la tempête, en lui soufflant au visage, les avait inclinés ainsi. Il portait le devant du visage sans barbe ; mais d'épais favoris s'enfonçaient dans sa cravate de fine batiste et d'une irréprochable blancheur.

Il s'inclina respectueusement devant la reine et devant le duc de Calabre, et salua Nelson comme il eût fait d'un personnage ordinaire ; ce qui indiquait qu'il ne le connaissait point ou ne voulait point le connaître.

– Monsieur, lui dit la reine, on m'assure que vous êtes porteur de nouvelles importantes ; cela vous explique pourquoi j'ai désiré que vous prissiez la peine de passer au palais. Nous avons tous le plus grand intérêt à connaître ces nouvelles. Et, pour que vous sachiez devant qui vous allez parler, je suis la reine Marie-Caroline ; voici mon fils, M. le duc de Calabre ; voici mon ministre des affaires étrangères, M. le prince de Castelcicala ; enfin, voici mon ami, mon soutien, mon sauveur, milord Nelson, duc de Bronte, baron du Nil.

Le capitaine Skinner semblait chercher des yeux une cinquième personne, quand tout à coup la porte du cabinet donnant sur le salon s'ouvrit, et le roi parut.

C'était évidemment cette cinquième personne que cherchait des yeux le capitaine Skinner.

– Madonna ! s'écria le roi s'adressant à Caroline, savez-vous les nouvelles qui se répandent dans Palerme, ma chère maîtresse ?

– Je ne le sais pas encore, monsieur, répondit la reine ; mais je vais le savoir, car voici monsieur qui les a apportées et qui me les va donner.

– Ah ! ah ! fit le roi.

– J'attends que Leurs Majestés veuillent bien me faire l'honneur de m'interroger, dit le capitaine Skinner, et je me tiens à leurs ordres.

– On dit, monsieur, demanda la reine, que vous pouvez nous donner des nouvelles du général Bonaparte ?

Un sourire passa sur les lèvres de l'Américain.

– Et de sûres, oui, madame ; car il y a trois jours que je l'ai rencontré en mer.

– En mer ? répéta la reine.

– Que dit monsieur ? demanda Nelson.

Le prince de Castelcicala traduisit en anglais la réponse du capitaine américain.

– à quelle hauteur ? demanda Nelson.

– Entre la Sicile et le cap Bon, répondit en excellent anglais le capitaine Skinner, ayant la Pantellerie à bâbord.

– Alors, demanda Nelson, vers le 37e degré de latitude nord ?

– Vers le 37e degré de latitude nord et par le 9e degré et vingt minutes de longitude est.

Le prince de Castelcicala traduisit au fur et à mesure au roi ce qui se disait. Pour la reine et pour le duc de Calabre, une traduction était inutile : ils parlaient tous deux anglais.

– Impossible, dit Nelson. Sir Sidney Smith bloque le port d'Alexandrie, et il n'aurait pas laissé passer deux bâtiments français se rendant en France.

– Bon ! dit le roi, qui ne manquait jamais de donner son coup de dent à Nelson, vous avez bien laissé passer toute la flotte française, se rendant à Alexandrie !

– C'était pour mieux l'anéantir à Aboukir, répondit Nelson.

– Eh bien, dit le roi, courez donc après les deux bâtiments qu'a vus le capitaine Skinner, et anéantissez-les !

– Le capitaine voudrait-il nous dire, demanda le duc de Calabre en faisant un double signe de respect à son père et à sa mère comme pour s'excuser d'oser prendre la parole devant eux, par quelles circonstances il se trouvait dans ces parages, et quelles causes lui font croire qu'un des deux bâtiments français qu'il a rencontrés était monté par le général Bonaparte ?

– Volontiers, Altesse, répondit le capitaine en s'inclinant. J'étais parti de Malte pour aller passer au détroit de Messine, quand j'ai été pris par un coup de vent de nord-est, à une lieue au sud du cap Passaro. J'ai laissé courir à l'abri de la Sicile jusqu'à l'île de Maritimo, et laissé porter avec le même vent sur le cap Bon, filant grand largue.

– Et là ? demanda le duc.

– Là, je me suis trouvé en vue de deux bâtiments que j'ai reconnus pour français et qui m'ont reconnu pour américain. D'ailleurs, un coup de canon avait assuré leur pavillon et m'avait invité à déployer le mien. L'un d'eux m'a fait signe d'approcher, et, quand j'ai été à portée de la voix, un homme en costume d'officier général m'a crié :

– Ohé ! de la goélette ! avez-vous vu des bâtiments anglais ?

» – Aucun, général, ai-je répondu.

» – Que fait la flotte de l'amiral Nelson ?

» – Une partie bloque Malte, l'autre est dans le port de Palerme.

» – Où allez-vous ?

» – à Palerme.

» – Eh bien, si vous y voyez l'amiral, dites-lui que je vais prendre en Italie la revanche d'Aboukir.

» Et le bâtiment a continué sa route.

» – Savez-vous comment se nomme le général qui vous a interrogé ? m'a demandé mon second, qui s'était tenu près de moi pendant l'interrogatoire. Eh bien, c'est le général Bonaparte !

On traduisit tout le récit du capitaine américain à Nelson, tandis que le roi, la reine et le duc de Calabre se regardaient, inquiets.

– Et, demanda Nelson, vous ne savez pas les noms de ces deux bâtiments ?

– Je les ai approchés de si près, répondit le capitaine, que j'ai pu les lire : l'un s'appelle le Muiron, l'autre le Carrère.

– Que veulent dire ces noms ? demanda en allemand la reine au duc de Calabre. Je ne comprends pas leur signification.

– Ce sont deux noms d'homme, madame, répondit le capitaine Skinner en allemand, et en parlant cette langue aussi purement que les deux autres dans lesquelles il s'était déjà exprimé.

– Ces diables d'Américains ! dit en français la reine, ils parlent toutes les langues.

– Cela nous est nécessaire, madame, répondit en bon français le capitaine Skinner. Un peuple de marchands doit connaître toutes les langues dans lesquelles on peut demander le prix d'une balle de coton.

– Eh bien, milord Nelson, demanda le roi, que dites-vous de la nouvelle ?

– Je dis qu'elle est grave, sire, mais qu'il ne faut pas s'en inquiéter outre mesure. Lord Keith croise entre la Corse et la Sardaigne, et, vous le savez, la mer et les vents sont pour l'Angleterre.

– Je vous remercie, monsieur, des renseignements que vous avez bien voulu me donner, dit la reine. Comptez-vous faire un long séjour à Palerme ?

– Je suis un touriste voyageant pour mon plaisir, madame, répondit le capitaine, et, à moins de désirs contraires de la part de Votre Majesté, vers la fin de la semaine prochaine, j'espère mettre à la voile.

– Où vous trouverait-on, capitaine, si l'on avait besoin de nouveaux renseignements ?

– à mon bord. J'ai jeté l'ancre en face du fort de Castellamare, et, à moins d'ordres contraires, la place m'étant commode, je resterai où je suis.

– François, dit la reine à son fils, vous veillerez à ce que le capitaine ne soit pas dérangé de la place qu'il a choisie. Il faut qu'on sache où le retrouver à la minute, si par hasard on a besoin de lui.

Le prince s'inclina.

– Eh bien, milord Nelson, demanda le roi, à votre avis, qu'y a-t-il à faire, maintenant ?

– Sire, il y a votre partie de reversis à reprendre, comme si rien d'extraordinaire n'était arrivé. En supposant que le général Bonaparte aborde en France, ce n'est qu'un homme de plus.

– Si vous n'eussiez pas été à Aboukir, milord, dit Skinner, ce n'était qu'un homme de moins ; mais il est probable que, grâce à cet homme de moins, la flotte française était sauvée.

Et, sur ces paroles, qui contenaient tout à la fois un compliment et une menace, le capitaine américain embrassa d'un salut les augustes personnages qui l'avaient appelé, et se retira.

Et, selon le conseil que lui avait donné Nelson, le roi alla reprendre sa place à la table où l'attendait impatiemment le président Cardillo, et où l'attendaient patiemment, comme il convient à des courtisans bien dressés, le duc d'Ascoli et le marquis Circillo.

Ceux-ci étaient trop bien formés à l'étiquette des cours pour se permettre d'interroger le roi ; mais le président Cardillo était moins rigide observateur du décorum que ces deux messieurs.

– Eh bien, sire, cela valait-il la peine d'interrompre notre partie, dit-il, et de nous laisser le bec dans l'eau pendant un quart d'heure ?

– Ah ! par ma foi ! non, dit le roi, à ce que prétend l'amiral Nelson, du moins. Bonaparte a quitté l'égypte, a passé, sans être vu, à travers la flotte de Sydney Smith. Il était, il y a quatre jours, à la hauteur du cap Bon. Il passera à travers la flotte de milord Keith, comme il a passé à travers celle de sir Sydney Smith, et, dans trois semaines, il sera à Paris. à vous de battre les cartes, président, – en attendant que Bonaparte batte les Autrichiens !

Et, sur ce bon mot, dont il parut enchanté, le roi reprit sa partie, comme si, en effet, ce qu'il venait d'apprendre ne valait point la peine de l'interrompre.

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