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Chapitre XIV
Où Charles Quint tient la promesse faite à son fils Don Philippe

Vendredi, 25 octobre de l'année 1555, il y avait grande affluence dans les rues de la ville de Bruxelles, non seulement du peuple de la capitale du Brabant méridional, mais encore de celui des autres états flamands de l'empereur Charles Quint.
Toute cette foule se pressait vers le palais royal qui n'existe plus aujourd'hui, mais qui alors s'élevait en haut de la ville vers le sommet de Caudemberg.
C'est qu'une grande assemblée dont on ignorait encore la cause avait été convoquée par l'empereur et, déjà remise une fois, devait avoir lieu ce jour-là.
à cet effet, l'intérieur de la grande salle avait été orné et tapissé à l'occident, c'est-à-dire du côté des barrières, et l'on y avait dressé une espèce d'échafaud de six à sept degrés, couvert de magnifiques tentures et surmonté d'un dais aux armes impériales, abritant trois fauteuils vides, mais évidemment destinés, celui du milieu à l'empereur, celui de droite au roi Don Philippe arrivé depuis la veille, celui de gauche à la reine douairière de Hongrie Marie d'Autriche, sœur de Charles Quint.
Des bancs placés parallèlement accompagnaient ces trois fauteuils, et formaient avec eux une sorte d'hémicycle.
D'autres sièges étaient rangés en face de l'estrade, comme le sont dans une salle de spectacle les banquettes en face du théâtre.
Le roi Philippe, la reine Marie, la reine éléonore veuve de François Ier, Maximilien roi de Bohême, Cristine duchesse de Lorraine avaient pris leurs logements au palais.
Charles Quint seul avait continué d'habiter ce qu'il appelait sa petite maison du Parc.
à quatre heures de l'après-midi, il quitta cette petite maison, monta sur une mule dont la douce allure le faisait moins souffrir que tout autre moyen de locomotion. Quant à aller à pied, il n'y fallait pas songer ; les accès de goutte avaient redoublé de violence et l'empereur ne savait même pas s'il pourrait marcher du seuil de la porte à l'échafaud de la grande salle, ou si l'on ne serait pas obligé de le porter pendant ce faible parcours.
Rois et princes suivaient à pied la mule de l'empereur.
L'empereur était vêtu de la chape impériale toute de drap d'or et sur laquelle retombait le grand collier de la Toison. Il avait la couronne sur la tête, mais on portait devant lui sur un coussin de velours rouge le sceptre que sa main n'avait plus la force de soutenir.
Les personnages qui devaient occuper les bancs placés aux deux côtés des fauteuils et en face de l'estrade avaient été d'avance introduits dans la salle.
C'étaient, à droite des fauteuils, les chevaliers de la Toison assis sur un banc tapissé.
Sur le banc de gauche, tapissé pareillement, c'étaient les princes, les grands d'Espagne et les seigneurs.
Derrière ceux-ci, c'étaient, sur d'autres bancs non tapissés, les trois conseils : le conseil d'état, le conseil privé et le conseil des finances.
C'étaient enfin, sur d'autres bancs placés en face, d'abord les états du Brabant, puis les états de Flandre, puis chacun des autres états selon le rang qu'il devait tenir.
Des galeries régnant tout autour de la salle étaient depuis le matin encombrés de spectateurs.
L'empereur entra vers quatre heures un quart ; il était appuyé sur l'épaule de Guillaume d'Orange, surnommé plus tard le taciturne.
Près de Guillaume d'Orange, marchait Emmanuel Philibert accompagné de son écuyer et de son page.
De l'autre côté, avant rois et princes, à quelques pas à la droite de l'empereur, venait un homme de trente à trente-cinq ans, inconnu à tout le monde et qui paraissait aussi étonné de se trouver là que les spectateurs paraissaient étonnés de l'y voir.
C'était Odoardo Maraviglia que l'on avait tiré de sa prison, revêtu d'un magnifique costume et conduit à cette place sans qu'il sût où il allait, ni dans quel but il se trouvait là.
à l'apparition de l'empereur et de cette suite auguste qu'il menait derrière lui, chacun se leva.
L'empereur Charles Quint s'avança sur l'échafaud, marchant à grand'peine, tout soutenu qu'il était. On pouvait voir facilement qu'il lui fallait un suprême courage et surtout une grande habitude de la souffrance pour ne pas jeter un cri à chaque pas qu'il faisait.
Il s'assit, ayant Don Philippe à sa droite et la reine Marie à sa gauche.
Puis, sur un signe de lui, chacun en fit autant, hormis, d'un côté le prince d'Orange, Emmanuel Philibert et les deux personnes qui formaient sa suite ; et de l'autre, Odoardo Maraviglia qui, libre, revêtu, comme nous l'avons dit, de magnifiques habits, promenait sur tout ce spectacle un regard étonné.
Quand tout le monde fut assis, l'empereur fit signe au conseiller Philibert Brusselles de prendre la parole.
Chacun attendait avec anxiété. Le seul visage de Philippe demeurait calme et impassible. Son œil voilé semblait ne rien voir ; à peine devinait-on que le sang circulait sous cet épiderme pâle et inanimé. L'orateur expliqua en peu de mots que les rois, princes, grands d'Espagne, chevaliers de la Toison d'Or, membres des états de Flandre présents dans la salle, y avaient été convoqués pour assister à l'abdication de l'empereur Charles Quint en faveur de son fils Don Philippe qui, à partir de ce moment, lui succédait dans ses titres de roi de Castille, de Léon, de Grenade, de Navarre, d'Aragon, de Naples, de Sicile, de Majorque, des îles, Indes et terres de la mer Océane et Atlantique, et dans ceux d'archiduc d'Autriche, de duc de Bourgogne, de Lothier, de Brabant, de Luisbourg, de Luxembourg, de Quelières, de comte de Flandre, d'Artois et de la Bourgogne, de Palatin de Hainaut, de Zélande, de Hollande, de Feurette, de Haguenau, de Namur, de Zutphen, enfin dans ceux de prince de Zwane, de marquis du St-Empire, de seigneur de Frise, de Salmi, de Malines et des cités, villes et pays d'Utrecht, d'Overyssel et de Groëningen.
La couronne impériale était réservée à Ferdinand, déjà roi des romains.
à cette réserve seulement, une pâleur livide passa sur le visage de Don Philippe et un léger tremblement fit frissonner les muscles de ses joues.
Cette abdication qui suspendait d'étonnement toutes les haleines fut attribuée par l'orateur au désir que l'empereur avait de revoir l'Espagne qu'il n'avait pas vue depuis douze ans et surtout aux souffrances que lui faisait endurer la goutte, souffrances qui s'augmentaient encore de la rigueur du climat des Flandres et de la Germanie.
Il achevait en priant, au nom de l'empereur, des états des Flandres, de prendre en bonne part cette cession qu'il faisait d'eux à son fils Don Philippe.
Ce discours prononcé, et ayant adjuré Dieu en forme de péroraison de vouloir bien garder toujours l'auguste empereur sous sa protection et sauvegarde, Philibert Brusselles se tut et reprit sa place sur son siège.
Alors l'empereur se leva à son tour ; il était pâle et la sueur de la souffrance humectait son visage ; il voulait parler et tenait à la main un papier sur lequel était écrit son discours pour le cas où la mémoire lui manquerait.
Au premier signe qu'il manifesta du désir qu'il avait de parler, l'immense rumeur qui avait parcouru la salle à la fin du discours du conseiller Brusselles cessa comme par enchantement, et si faible que fût la voix de l'empereur, du moment où il ouvrit la bouche, on ne perdit pas un mot de ce qu'il disait. Il est vrai qu'au fur et à mesure qu'il avançait dans son discours et que, jetant un regard sur sa vie passée, il rappelait ses travaux, ses dangers, ses actions, ses dessins, sa voix s'élevait, son geste grandissait, son œil prenait une animation singulière, et son accent retrouvait de ces intonations solennelles, comme en ont les dernières paroles des mourants.
- Chers amis, dit-il , vous venez d'entendre les motifs pour lesquels je me suis décidé à résigner le sceptre et la couronne aux mains du roi mon fils. Laissez-moi ajouter quelques paroles qui rendront encore plus claires à vos yeux ma résolution et ma pensée. Chers amis, plusieurs de ceux qui m'écoutent aujourd'hui doivent se souvenir qu'il y a eu juste quarante ans, le cinq de janvier dernier, que mon aïeul l'empereur Maximilien de glorieuse mémoire m'affranchit de sa tutelle et, dans cette même salle, ici, à cette même heure, lorsque je comptais à peine quinze ans, me rendit maître de tous mes droits. L'année suivante, le roi Ferdinand le Catholique, mon grand-père maternel, étant mort, je ceignis la couronne, n'étant âgé que de 16 ans.
» Ma mère vivait, mais toute vivante et jeune encore qu'elle était, elle avait eu, comme vous le savez, l'esprit tellement frappé de la mort de son époux, qu'elle ne se trouva point en état de régir par elle-même les royaumes de ses père et mère, et qu'il me fallut à dix-sept ans commencer mes voyages à travers les mers pour aller prendre possession du royaume d'Espagne. Enfin, lorsque mon aïeul l'empereur Maximilien mourut, il y a trente-six ans, j'en avais dix-neuf alors, j'osai briguer la couronne impériale qu'il avait portée, non point par envie de dominer sur un plus grand nombre de pays, mais pour veiller plus efficacement au statut de l'Allemagne, de mes autres royaumes et surtout de mes Flandres bien-aimées. C'est à cet effet que j'ai entrepris et achevé tant de voyages ; comptons-les et vous serez vous-mêmes étonnés de leur nombre et de leur étendue.
» J'ai passé neuf fois dans la Haute Allemagne, six fois en Espagne, sept fois en Italie, dix fois en Belgique, quatre fois en France, deux fois en Angleterre et deux fois en Afrique ; ce qui fait en tout quarante voyages ou expéditions.
» Et dans ces quarante voyages ou expéditions ne sont point comprises les courses de moindre importance que j'ai faites pour visiter des îles ou des provinces soumises.
» Pour accomplir celles-ci, j'ai traversé huit fois la mer Méditerranée, trois fois celle de l'Occident que je m'apprête à franchir aujourd'hui pour la dernière fois.
» Je passe sous silence mon voyage à travers la France que j'ai accompli venant d'Espagne et allant aux Pays-Bas, voyage que me commandaient, vous le savez, de graves motifs .
» J'ai été forcé, à cause de ces nombreuses et fréquentes absences, de préposer au gouvernement de ces provinces madame ma bonne sœur, la reine ici présente. Or je sais, et les différents ordres de l'état savent ainsi que moi, comment elle s'est acquittée de ces fonctions.
» J'ai, en même temps que je faisais ces voyages, soutenu plusieurs guerres ; toutes ont été entreprises ou acceptées contre ma volonté, et aujourd'hui, ce qui m'afflige en vous quittant, chers amis, c'est de ne pas vous laisser une paix plus stable, un repos plus assuré... Toutes ces choses ne seront pas faites, comme vous le pensez bien, sans de longs travaux, sans de grandes fatigues, et l'on peut apprécier à ma pâleur et à ma faiblesse la gravité de ces fatigues, la lourdeur de ces travaux. Aussi, que l'on ne me croie pas si ignorant de moi-même qu'en mesurant la charge que me donnaient les événements à la force que Dieu m'avait accordée, je n'aie pas compris que je fusse insuffisant à la mission qui m'était donnée. Mais il me paraît qu'à cause de la folie qui tenait ma mère et du jeune âge qu'avait mon fils, c'eût été un crime de déposer avant l'heure le fardeau, si lourd qu'il fût, dont la Providence, en me donnant la couronne et le sceptre, avait chargé ma tête et mon bras.
» Cependant, quand je quittais dernièrement les Flandres pour aller en Allemagne, j'avais déjà l'intention d'accomplir le projet que j'exécute aujourd'hui ; mais voyant l'état misérable des affaires, mais me sentant un reste de forces, mais me trouvant commandé par les bouleversements qui agitaient la république chrétienne attaquée à la fois par les Turcs et les Luthériens, j'ai cru qu'il était de mon devoir de remettre le repos à plus tard et de sacrifier à mes peuples ce qui me restait de force et d'existence. J'étais en bon chemin d'arriver au but, quand les princes allemands et les rois de France, violant la parole donnée, me rejetèrent au milieu des troubles et des batailles. Ceux-ci s'attaquèrent à ma personne et faillirent me faire prisonnier à Inspruck ; ceux-là s'emparèrent de la ville de Metz qui était du domaine de l'empire. Ce fut alors que j'accourus pour l'assiéger moi-même avec une armée nombreuse. Je fus vaincu, mon armée fut détruite, mais ce ne fut point par les hommes, ce fut par les éléments. En échange de Metz perdue, j'enlevai aux Français Thérouanne et Hesdin. Je fis plus, j'allai jusqu'à Valenciennes au devant du roi de France, et je le contraignis de se retirer, faisant ce que je pouvais à la bataille de Renty, désespéré de ne pouvoir faire mieux.
» Mais aujourd'hui, outre l'insuffisance que j'ai toujours reconnue en moi, voilà que la maladie redouble et m'accable. Par bonheur, au moment où Dieu m'enlève ma mère, il me donne en échange un fils en âge de gouverner. Maintenant que les forces me manquent et que j'approche de la mort, je n'ai garde de préférer l'amour et la passion de régner au bien et au repos de mes sujets. Au lieu d'un vieillard infirme qui a déjà vu descendre dans la tombe la meilleure partie de lui-même, je vous donne un prince vigoureux et recommandable par une jeunesse et une vertu florissantes. Jurez-lui donc à lui cette affection et cette fidélité que vous m'avez jurées à moi et que vous m'avez si loyalement conservées. Surtout prenez garde que, troublant la fraternité qui doit vous réunir, les hérésies qui vous environnent ne se glissent chez vous, et si vous voyez qu'elles poussent quelques racines, hâtez-vous de les extirper, de les mettre hors de terre et de les jeter au loin.
» Et maintenant, pour dire un dernier mot sur moi-même, à tout ce que j'ai déjà dit j'ajouterai que je suis tombé dans bien des fautes, soit par ignorance dans ma jeunesse, soit par orgueil dans mon âge mûr, soit par toute autre faiblesse inhérente à la nature humaine. Toutefois, je déclare ici que jamais je n'ai fait sciemment ou volontairement injure ou violence à qui que ce soit, ou que lorsque violence ou injure a été faite et que je l'ai su, je l'ai toujours réparée, comme en face de tous je vais le faire tout-à-l'heure, à l'endroit d'une des personnes ici présentes et que je prie d'attendre la réparation avec patience et miséricorde. »
Alors, se tournant vers Don Philippe qui, à la fin de son discours, était venu se jeter à ses pieds :
- Mon fils, dit-il, si par ma mort seulement vous étiez entré dans la possession de tant de royaumes et de provinces, j'aurais déjà sans doute mérité quelque chose de vous pour vous avoir laissé un héritage si riche et augmenté par moi de tant de biens. Mais puisque cette grande succession ne vous vient pas aujourd'hui de ma mort, mais seulement de ma volonté ; puisque votre père a voulu mourir avant que son corps descendît dans la tombe, pour vous faire jouir, lui vivant, du bénéfice de la succession, je vous demande et j'ai le droit de vous demander cela, je vous demande de donner aux soins et à l'amour de vos peuples tout ce que vous semblez me devoir pour vous avoir avancé la jouissance de l'empire.
» Les autres rois se réjouissent d'avoir donné la vie à leurs enfants et de leur laisser des royaumes ; moi, j'ai voulu ôter à la mort la gloire de vous faire ce présent, m'imaginant recevoir une double joie si, de même que je vous vois vivre par moi, je vous vois régner par moi. Peu se trouveront pour imiter mon exemple, comme peu j'en ai trouvé dans les siècles passés dont les exemples fussent bons à imiter ; mais au moins louera-t-on mon dessein lorsqu'on verra que vous méritez qu'on en ait fait en vous la première expérience, et vous obtiendrez cet avantage, mon fils, si vous conservez cette sagesse que vous avez jusqu'ici embrassée, si vous avez toujours dans l'âme la crainte du maître souverain de toutes choses, si vous prenez la défense de la religion catholique et la protection de la justice et des lois qui sont les plus grandes forces et les meilleurs appuis des empires. Enfin, il me reste maintenant à souhaiter en votre faveur que vos enfants croissent si heureusement que vous puissiez leur transporter votre empire et votre puissance librement et sans y être autrement contraint que je ne le suis. »
En disant ces mots, soit qu'ils fussent en réalité la fin du discours, soit que le discours fut interrompu par l'émotion, la voix de Charles Quint s'arrêta dans sa gorge, et, posant la main sur la tête de son fils agenouillé devant lui, il demeura un instant immobile, muet, les larmes de ses yeux coulant abondamment et silencieusement sur ses joues.
Puis, après une minute de ce silence plus éloquent encore que le discours qu'il venait de prononcer, comme les forces semblaient près de lui manquer, il étendit la main vers sa sœur, tandis que Don Philippe, se relevant de ses genoux où il s'était courbé, lui passait pour le soutenir le bras autour du corps.
Alors la reine Marie tira de sa poche un flacon de cristal contenant une liqueur rose, et elle en versa le contenu dans un petit calice d'or qu'elle présenta à l'empereur.
Pendant que l'empereur buvait, chacun dans l'assemblée donna cours à son émotion. Il y avait parmi les assistants, que leur rang les éloignât ou les rapprochât du trône, peu de cœurs qui ne fussent touchés, peu de regards qui ne fussent obscurcis par les larmes.
C'était en effet un grand spectacle donné au monde, que celui de ce souverain, de ce guerrier, de ce César qui, après quarante ans d'une puissance telle que peu d'hommes avaient reçu la pareille de la Providence, descendait volontairement du trône, et las de corps, accablé d'esprit, proclamait à haute voix le néant des grandeurs humaines devant le successeur auquel il les abandonnait.
Mais un spectacle plus grand encore était attendu, qui venait d'être promis par l'empereur. C'était celui d'un homme reconnaissant publiquement une faute commise, et en demandant pardon à celui auquel elle avait portée préjudice.
L'empereur comprit que c'était cela que l'on attendait et, rappelant ses forces, il écarta doucement de lui son fils.
On vit qu'il allait parler une seconde fois et l'on se tut.
- Chers amis, reprit l'empereur, j'ai promis tout-à-l'heure une réparation publique à un homme que j'avais offensé. Soyez donc tous témoins qu'après m'être vanté de ce que je croyais avoir fait de bien, je me suis accusé de ce que j'avais fait de mal.
Alors, se tournant vers cet inconnu aux magnifiques habits que chacun avait déjà remarqué :
- Odoardo Maraviglia, dit-il d'une voix ferme, approchez.
Le jeune homme à qui s'adressait cette formelle invitation pâlit et, tout chancelant, s'approcha de Charles Quint.
- Comte, dit l'empereur, je vous ai gravement fait tort, soit volontairement soit involontairement dans la personne de votre père, lequel a subi dans les prisons de Milan une mort cruelle. Souvent cet acte s'est représenté à ma mémoire avec le voile du doute. Aujourd'hui, ce spectre, il m'apparaît avec le linceul du remords. Comte Maraviglia, en face de tous, sous le regard des hommes et sous celui de Dieu, au moment de déposer le manteau impérial qui depuis trente-six ans pèse sur mes épaules, je m'humilie devant vous et vous prie, non seulement de m'accorder mon pardon, mais encore de le demander pour moi au Seigneur, qui l'accordera plutôt aux instances de la victime qu'aux supplications du meurtrier.
Odoardo Maraviglia jeta un cri et tomba à genoux.
- Magnifique empereur, dit-il, ce n'est pas sans raison que le monde t'a donné le nom d'Auguste. Oh ! oui, oui, je te pardonne en mon nom et au nom de mon père. Oh ! oui, Dieu te pardonnera ; mais moi, moi, auguste empereur, à qui demanderai-je un pardon que je ne m'accorde plus à moi-même ?
Puis se relevant :
- Messieurs, dit Maraviglia en se tournant vers l'assemblée, messieurs, vous voyez en moi un homme qui a voulu assassiner l'empereur, et à qui l'empereur vient non seulement de pardonner, mais encore de demander pardon. Roi Don Philippe, ajouta-t-il en se courbant devant celui qui, à partir de ce moment, devait s'appeler Philippe II, le meurtrier se remet entre vos mains.
- Mon fils, dit Charles Quint à qui les forces manquaient pour la seconde fois, je vous recommande cet homme, que sa vie soit sacrée !
Et il retomba presque évanoui sur son fauteuil.
- Oh ! mon Emmanuel bien-aimé, dit le page du duc de Savoie en se glissant près de son maître à la faveur du mouvement qu'occasionna l'accident arrivé à l'empereur, que tu es bon ! que tu es grand, et comme je te reconnais à ce qui vient de se passer !
Et, avant qu'Emmanuel Philibert eut pu s'y opposer, le cœur gros d'émotions, les yeux pleins de larmes, Leone-Leona lui avait baisé la main avec presque autant de respect que d'amour.
La cérémonie, un instant interrompue par l'incident imprévu que nous venons de raconter, et qui ne fut pas une des scènes les moins émouvantes de cette solennelle journée, devait reprendre son cours ; car, pour que l'abdication fût complète, après que Charles Quint avait donné, il fallait que Philippe II acceptât.
Philippe, qui avait répondu par un signe de promesse à la recommandation que lui avait faite son père, s'inclina donc de nouveau humblement devant lui et, en espagnol, langue que beaucoup des assistants ne parlaient point, mais que presque tous entendaient, il dit d'une voix dans laquelle pour la première fois peut-être se glissait une nuance d'émotion :
- Je n'ai jamais mérité, très-invincible empereur, mon très-bon père, ni n'aurais jamais cru pouvoir mériter un amour paternel si grand qu'il n'y en a jamais assurément eu de pareil au monde, jamais du moins qui ait produit de pareils effets ; ce qui à la fois me couvre de confusion à l'endroit de mon peu de mérite, et me remplit de reconnaissance et de respect en face de votre grandeur. Mais, puisqu'il vous a plu de me traiter si tendrement et si généreusement par un effet de votre auguste bonté, exercez encore cette même bonté, mon très-cher père, en demeurant persuadé que je ferai de mon côté tout ce qui sera en mon pouvoir afin que votre résolution en ma faveur soit généralement approuvée et agréable, m'efforçant de gouverner en sorte que les états puissent être convaincus de l'affection que j'ai toujours eue pour eux.
à ces paroles, il baisa à plusieurs reprises la main de son père, tandis que celui-ci, le pressant contre sa poitrine, lui disait :
- Je te souhaite, mon cher fils, les plus précieuses bénédictions du Ciel et de sa divine assistance.
Alors Don Philippe appuya une dernière fois la main de son père contre ses lèvres, essuya une larme probablement absente de sa paupière, se leva, se retourna vers les états, les salua et, le chapeau à la main, posture dans laquelle se trouvaient tous ceux qui l'écoutaient, à l'exception de l'empereur qui était seul couvert et assis, il prononça en français les quelques paroles suivantes, auxquelles nous conservons leur forme, pour ne point leur enlever leur caractère.
- Messieurs,
» Je voudrais bien que je susse mieux parler le langage de ce pays que je ne le sais, afin de vous faire d'autant mieux entendre la bonne affection et la faveur que je vous porte, mais comme je ne le sais si bien qu'il serait nécessaire, je m'en rapporterai à l'évêque d'Arras qui le fera pour moi. »
Aussitôt Antoine Perrenot de Grauvelle, le même qui fut depuis cardinal, servant d'interprète aux sentiments du prince, prit la parole, vanta le zèle de Don Philippe pour le bien de ses sujets, et exposa la résolution où il était de se conformer exactement aux bonnes et sages instructions que l'empereur venait de lui donner.
Puis la reine Marie, sœur de l'empereur, gouvernante pendant vingt-six ans des provinces des Pays-Bas, se leva à son tour et résigna en quelques mots dans les mains de son neveu la régence dont elle avait été chargée par son frère.
Après quoi le roi Don Philippe fit le serment de maintenir les droits et privilèges de ses sujets, et tous les membres de l'assemblée, princes, grands d'Espagne, chevaliers de la Toison d'Or, députés des états, soit en leur nom, soit au nom de ceux qu'ils représentaient, lui jurèrent obéissance.
Ce double serment prononcé, Charles Quint se leva, fit asseoir le roi Don Philippe sur son trône, lui mit la couronne sur la tête et, après avoir dit à haute voix « Mon Dieu, faites que cette couronne ne soit pas pour votre élu une couronne d'épines, » il fit un pas vers la porte.
Aussitôt Don Philippe, le prince d'Orange, Emmanuel Philibert et les princes et seigneurs, tous tant qu'ils étaient là, firent un mouvement pour soutenir l'empereur dans sa marche ; mais lui, il fit un signe à Maraviglia qui s'approcha en hésitant, car il ne pouvait comprendre ce que lui voulait l'empereur.
L'empereur voulait n'avoir d'autre appui dans sa retraite que celui que lui prêterait ce même Maraviglia dont il avait fait mourir le père et qui, en expiation de cette action sanglante, avait tenté de l'assassiner.
Mais alors, comme le second bras de l'empereur retombait inerte près de lui,
- Sire, dit Emmanuel Philibert, permettez que mon page Leone soit le second soutien sur lequel votre majesté se repose, et l'honneur que vous lui ferez, je me le tiendrai pour fait à moi-même.
Et il poussa Leone vers l'empereur.
Charles Quint regarda le page et le reconnut.
- Ah ! ah ! dit-il en soulevant son bras, afin que celui-ci pût lui présenter son épaule, c'est le jeune homme au diamant ; tu veux donc te réconcilier avec moi, mon beau page ?
Alors, regardant sa main au petit doigt de laquelle seulement à cause des douleurs qu'il éprouvait, il avait pu conserver un simple anneau d'or :
- Tu auras perdu pour attendre, mon beau page, reprit-il, au lieu d'un diamant, tu n'auras que cette simple bague. Il est vrai qu'elle est à mon chiffre ; ce qui te semblera, je l'espère, une compensation.
Et, tirant la bague de son petit doigt, il la passa au pouce de Leone, le pouce étant le seul doigt de cette main délicate qui fût assez fort pour retenir l'anneau.
Puis il sortit de la salle sous les regards et au milieu des acclamations de l'assemblée, regards qui eussent été bien autrement curieux, acclamations qui eussent été bien autrement enthousiastes, si les assistants eussent pu deviner que cet empereur qui descendait du trône, que ce chrétien qui marchait vers la solitude, que ce pécheur qui s'inclinait sous le pardon, s'avançait vers sa tombe prochaine, appuyé non seulement sur le fils, mais encore sur la fille de ce malheureux Francesco Maraviglia qu'il avait, par une sombre nuit de septembre, fait égorger vingt ans auparavant, dans un cachot de la forteresse de Milan.
C'était le repentir soutenu par la prière, c'est-à-dire, s'il faut en croire les paroles de Jésus-Christ, le spectacle qui soit ici-bas le plus agréable aux yeux du Seigneur.
Mais, arrivé à la porte de la rue solitaire où l'attendait la mule qui l'avait amené, l'empereur ne voulut point que ni l'un ni l'autre des deux jeunes gens fit un pas de plus, et il renvoya Odoardo à son nouveau seigneur Don Philippe et Leone à son ancien maître Emmanuel Philibert.
Puis, sans autre garde, sans autre suite, sans autre cortège que le palefrenier qui tenait la bride de sa paisible monture, il reprit le chemin de sa petite maison du Parc, si bien que nul de ceux qui le voyaient cheminer ainsi dans l'obscurité ne devina que cet humble pèlerin était celui-là même dont l'abdication à cette heure occupait Bruxelles et bientôt allait occuper le monde.
Charles Quint, en arrivant à la porte de cette petite maison du Parc qui occupait alors la place où s'élève aujourd'hui le palais de la chambre des représentants, en trouva la grille ouverte.
Le palefrenier n'eut donc qu'à pousser cette grille pour que la mule, le cavalier et lui pussent entrer.
Alors, ayant sur l'ordre de l'empereur fait approcher sa monture au plus près de la seconde porte, afin qu'une fois descendu le trajet à parcourir pour se rendre de cette porte au salon fût le plus court possible, il reçut l'empereur dans ses bras et le déposa sur le seuil.
Cette seconde porte était ouverte comme la première.
L'empereur ne fit point attention à cette circonstance, tout plongé qu'il était dans des réflexions qu'il est plus facile à nos lecteurs de comprendre qu'à nous de rapporter. Appuyé d'un côté sur son bâton qu'il retrouva au même endroit où il l'avait laissé deux heures auparavant, c'est-à-dire derrière la porte, de l'autre sur le bras du domestique, il regagna le salon tendu de chaudes courtines, garni d'épais tapis et dans la cheminée duquel brûlait un grand feu.
Le salon n'était éclairé que par la lueur de la flamme qui, en les dévorant, se tordait avec avidité autour des tisons ; mais cette demi-lumière convenait mieux qu'une grande clarté à la situation d'esprit où se trouvait l'auguste empereur.
Il se coucha donc sur un canapé et, renvoyant le palefrenier à son écurie, il rappela à son souvenir chacune des phases de cette vie qu'avaient encombrée les événements de tout un demi-siècle et quel demi-siècle ? de celui où avaient vécu Henry VIII, Maximilien, Clément VII, François Ier, Soliman et Luther. Il força sa mémoire de repasser par la route accomplie, remontant le cours de ses années comme un voyageur qui, à la fin de sa vie, remonterait le fleuve aux rives fleuries et parfumées qu'il a descendu dans sa jeunesse.
Le voyage était immense, magnifique, merveilleux ; il se faisait à travers les adorations des courtisans, les acclamations du monde, les génuflexions des peuples accourus sur le passage de cette gigantesque fortune.
Tout-à-coup, au milieu de ce rêve qui était moins d'un homme que d'un Dieu, un des tisons du foyer vint à se rompre et un morceau tomba dans les cendres, tandis que l'autre roulait sur le tapis, duquel s'éleva aussitôt une épaisse fumée.
Cet incident, si vulgaire qu'il fût et peut-être à cause de sa vulgarité même, ramena Charles Quint à la réalité.
- Eh ! fit-il en appelant, eh ! qui donc est de service ici ? vite quelqu'un près de moi.
Nul ne répondit.
- N'y a-t-il donc personne dans les antichambres, cria l'ex-empereur s'impatientant et frappant le parquet de son bâton ?
Ce second appel n'obtint pas plus de réponse que le premier.
- Voyons, que l'on vienne donc accommoder ce feu, et que l'on se dépêche, cria Charles Quint avec plus d'impatience encore que les deux premières fois.
Même silence.
- Oh ! oh ! murmura-t-il en se traînant de meuble en meuble pour atteindre la cheminée – déjà seul, déjà abandonné –, si la Providence a voulu m'inspirer le repentir de ce que j'ai fait, la leçon est venue bien vite !
Et lui-même alors, de ses mains endolories, prit les pincettes et avec de pénibles efforts rajusta ce feu que personne n'était là pour accommoder.
Tous, depuis les princes jusqu'aux valets, étaient occupés autour du nouveau roi Don Philippe.
L'empereur repoussait du pied les dernières braises fumantes sur le tapis, lorsqu'un pas se fit entendre dans l'antichambre et qu'une forme humaine apparut au milieu de l'encadrement de la porte et se dessina dans la pénombre.
- Enfin, murmura l'empereur.
- Sire, dit le nouveau venu qui vit que Charles Quint se trompait sur son identité, je demande pardon à votre majesté de me présenter ainsi devant elle ; mais ayant trouvé toutes les portes ouvertes et ne voyant personne dans les antichambres pour m'annoncer, je me suis hasardé à m'annoncer moi-même.
- Annoncez-vous donc alors, monsieur, répondit Charles Quint qui faisait rapidement, comme on le voit, l'apprentissage de simple particulier. Voyons, qui êtes-vous ?
- Sire, répondit l'inconnu avec l'accent le plus respectueux et en s'inclinant jusqu'à terre, je suis Gaspard de Châtillon, sire de Coligny, amiral de France et envoyé extraordinaire de Sa Majesté le roi Henri II.
- Monsieur l'envoyé extraordinaire de Sa Majesté le roi Henri II, dit Charles Quint en souriant avec une certaine amertume, vous vous êtes trompé de porte. Ce n'est plus à moi que vous avez à faire, c'est au roi Philippe II, mon successeur au trône de Naples depuis neuf mois et au trône d'Espagne et des Indes depuis vingt minutes.
- Sire, dit Coligny avec le même accent respectueux et en s'inclinant une seconde fois, quelque changement qui soit survenu dans la fortune du roi Philippe II depuis neuf mois ou depuis vingt minutes, vous êtes toujours pour moi l'élu de l'Allemagne, le très-grand, très-saint et très-auguste empereur Charles V, et comme c'est à votre majesté que la lettre de mon roi est adressée, permettez que ce soit à votre majesté que je la remette.
- En ce cas, monsieur l'amiral, dit Charles Quint, aidez-moi à allumer ces bougies, puisque l'avènement au trône de mon fils Philippe II m'a enlevé, à ce qu'il paraît, jusqu'à mon dernier laquais.
Et l'empereur, aidé de l'amiral, se mit a allumer les cires préparées dans les candélabres, afin de pouvoir lire la lettre que lui adressait le roi Henri II, et peut-être bien aussi pressé qu'il était de voir l'homme qui depuis trois ans lui avait été un si rude adversaire.
Gaspard de Châtillon, sire de Coligny, était, à l'époque où nous sommes arrivés, un homme de trente-huit à trente-neuf ans, à l'œil vif, à la figure martiale, à la taille haute et bien prise, cœur loyal et intrépide. Il avait été en aussi grande estime auprès du roi François Ier qu'il l'était auprès du roi Henri II et devait l'être auprès du roi François II.
Pour assassiner misérablement un pareil homme, si immense que fût le massacre du 24 août 1572, il fallait la haine héréditaire de Henri duc de Guise jointe à l'hypocrisie de Catherine de Médicis et à la faiblesse de Charles IX.
Cette haine, qui le jour où nous mettons en scène l'illustre amiral, commençait à le séparer de son ancien ami François de Guise, avait pris naissance sur le champ de bataille de Renty. Dans leur jeunesse, ces deux grands capitaines, dont le génie réuni eût pu faire tant de merveilleuses choses, avaient été intimement liés ; point de plaisirs, point de travaux, point d'exercices qui ne leur fussent communs. Dans leurs études de l'antiquité, ils se proposaient pour modèles non seulement ces hommes qui ont laissé de beaux exemples de courage, mais encore ceux qui ont laissé aussi de beaux exemples de fraternité.
Cette tendresse mutuelle des deux jeunes gens allait si loin qu'ils portaient, dit Brantôme, mêmes parures et même livrée. Le roi Henri II envoyant un messager à l'empereur Charles Quint et ce messager n'étant point le connétable de Montmorency, ce ne pouvait être que l'amiral de Coligny ou le duc de Guise.
L'empereur regarda l'amiral avec une certaine admiration. Il était impossible, assurent tous les historiens contemporains, de voir un homme qui donnât mieux l'idée d'un grand capitaine.
Seulement, à l'instant même, il vint à l'esprit de Charles Quint que Coligny avait été envoyé à Bruxelles, non pas précisément pour lui remettre la lettre qu'il tenait à la main, mais bien plutôt pour rapporter à la cour de France ce qui s'était passé au palais de Bruxelles dans cette fameuse journée du 25 octobre 1555. Aussi la première demande de l'empereur à Coligny, lorsqu'un long regard jeté sur le messager de Henri II lui eut permis de satisfaire sa curiosité, fut celle-ci :
- Depuis quand êtes-vous arrivé, monsieur l'amiral ?
- Depuis ce matin, sire, répondit Coligny.
- Et vous m'apportez ?...
- Cette lettre de Sa Majesté le roi Henri II.
Et il présenta la lettre à l'empereur.
L'empereur la prit et fit, pour en briser le cachet, quelques efforts inutiles, tant ses mains étaient endolories et tordues par la goutte.
Alors l'amiral s'offrit à lui rendre ce service.
Charles Quint lui tendit la lettre en riant.
- En vérité, monsieur l'amiral, dit-il, ne suis-je pas un bon cavalier pour ouvrir et rompre une lance, moi qui ne puis plus même briser un cachet ?
L'amiral rendit à Charles Quint la lettre ouverte.
- Non, non, dit l'empereur, lisez, monsieur l'amiral ; la vue est aussi mauvaise que la main. Je pense donc que vous reconnaîtrez comme moi que j'ai bien fait de tout résigner, force et puissance, aux mains d'un plus jeune et d'un plus adroit.
L'empereur appuya sur ce dernier mot.
L'amiral ne répondit point, mais il commença la lecture de la lettre. Pendant cette lecture, Charles Quint, qui prétendait ne plus y voir, dévorait Coligny de son regard d'aigle.
Le message était tout simplement une lettre d'avis du roi de France à l'empereur, dans laquelle le premier annonçait au second qu'il envoyait le travail définitif des trèves ; le travail préparatoire était déjà accompli depuis cinq ou six mois.
La lettre lue, Coligny tira de son pourpoint les parchemins signés des plénipotentiaires et scellés du sceau royal de France.
C'était l'échange fait contre les papiers analogues précédemment envoyés par Charles Quint à Henri II, signés des plénipotentiaires espagnols, allemands et anglais, revêtus du sceau de l'empire.
L'empereur jeta les yeux sur ces contrats politiques, et comme s'il eût deviné qu'une année à peine s'écoulerait avant qu'ils fussent rompus, il les déposa sur une grande table couverte d'un tapis noir et, prenant le bras de l'amiral pour que celui-ci l'aidât à regagner sa place :
- Monsieur l'amiral, dit-il, n'est-ce pas un miracle de la Providence qui permet que je m'appuie aujourd'hui, moi faible et retiré du monde, sur le bras qui, au plus fort de ma puissance, a failli me renverser ?
- Oh ! sire, répondit l'amiral, il n'y avait qu'un homme qui pût renverser Charles Quint, c'était Charles Quint lui-même et, s'il nous a été donné à nous autres pygmées de lutter contre un géant, c'est que Dieu voulait surabondamment prouver au monde notre faiblesse et votre puissance.
Charles Quint sourit. Il était évident que le compliment ne lui déplaisait point venant d'un homme comme l'amiral.
Cependant, s'asseyant et étendant la main pour faire signe à Coligny de s'asseoir aussi :
- Assez, dit-il, assez, amiral ! Je ne suis plus empereur, je ne suis plus roi, je ne suis plus prince. Il me faut briser avec la flatterie. Changeons donc de conversation. Comment se porte mon frère Henri ?
- à merveille sire, répondit l'amiral, répondant à l'invitation de s'asseoir que répétait pour la troisième fois l'empereur.
- Ah ! que j'en suis donc aise, dit Charles Quint, si aise que le cœur me rit et non sans cause. Car je tiens à grand honneur d'être sorti, du côté maternel, de ce fleuron qui porte et soutient la plus célèbre couronne du monde. Mais, continua-t-il, affectant de ramener la conversation aux choses communes de la vie, on m'a dit toutefois que ce bien-aimé frère commençait à grisonner, lorsqu'il me semble qu'il n'y a que trois jours que, tout enfant et sans un poil de barbe, il était en Espagne. Ah ! tantôt vingt ans cependant se sont écoulés depuis lors !
Et Charles Quint poussa un soupir, comme si ces seuls mots échappés à sa bouche venaient de lui rouvrir le vaste horizon du passé.
- Le fait est, sire, reprit l'amiral, répondant à la question de l'empereur, que Sa Majesté commence à compter les cheveux blancs, mais par deux et trois tout au plus. Or, qui n'a pas plus jeune que lui ses cheveux blancs ?
- Oh ! que ce que vous me dites là est vrai, mon cher amiral ! s'écria l'empereur. Moi qui vous interroge sur les premiers cheveux blancs de mon frère Henri, je vous vous raconter l'histoire des miens. J'avais presque le même âge que lui, trente-six ou trente-sept ans à peine ; c'était à mon retour de la Goulette et en arrivant à Naples. Vous connaissez la gentillesse de cette admirable ville de Naples, monsieur l'amiral, la beauté et la grâce des dames qui l'habitent ?
Coligny s'inclina en souriant.
- Je suis homme, continua Charles Quint, je voulus mériter une faveur comme les autres. Aussi, dès le lendemain de mon arrivée, je fis appeler mon barbier pour me friser et parfumer. Cet homme me présenta un miroir afin que je suivisse l'opération tandis qu'il l'accomplissait. Il y avait longtemps que je ne m'étais regardé. C'était une rude guerre que cette guerre que je faisais contre les Turcs, les alliés de mon bon frère François Ier. Tout à coup je m'écriai : « Eh barbier, mon ami, qu'est-ce que cela ? - Sire, me répondit le frater, ce sont deux ou trois poils blancs. » Or il faut vous dire que le flatteur mentait ; il y en avait non pas deux ou trois comme il le prétendait, mais bien au contraire une douzaine. « Eh vite, eh vite ! maître barbier, repris-je, ôtez-moi ces poils et surtout n'en laissez aucun. » Ce fut ce qu'il fit ; mais savez-vous ce qui arriva ? C'est que quelque temps après, me voulant de nouveau regarder au miroir, je m'aperçus que pour un fil d'argent que je m'étais fait ôter, il en était revenu dix ; de sorte que si j'eusse ôté ceux-ci à leur tour, en moins d'une année j'eusse été blanc comme un cygne. Dites donc à mon frère Henri, monsieur l'amiral, de garder précieusement ses trois poils blancs et de ne point permettre qu'ils lui soient ôtés même par les belles mains de madame de Valentinois.
- Je n'y manquerai pas, sir, répondit Coligny en riant.
- Et à propos de madame de Valentinois, continua Charles Quint, prouvant par cette transition qu'il n'était pas étranger aux mauvais propos de la cour du roi Henri II, quelles nouvelles, monsieur l'amiral, de votre cher oncle, le grand-connétable ?
- Mais excellentes, répondit l'amiral, quoique lui ait la tête toute blanche.
- Oui, dit Charles Quint, il a la tête blanche, mais il est de la nature des poireaux, qui eux aussi ont la tête blanche, mais le reste du corps vert. Et il lui faut pour cela servir encore, comme il fait, les belles dames de la cour. Ah ça ! voyons, car je ne veux pas vous laisser partir, mon cher amiral, sans vous demander des nouvelles de tout le monde ; comment se porte la fille de notre vieil ami François Ier ?
Et Charles Quint avait appuyé en souriant sur ces trois mots notre vieil ami.
- Sa Majesté veut parler de madame Marguerite de France ?
- L'appelle-t-on toujours la quatrième Grâce, la dixième Muse ?
- Toujours, sire, et chaque jour davantage elle mérite ce double titre par la protection qu'elle accorde à nos grands esprits, tels que MM. L'Hôpital, Ronsard, Dorat.
- Eh, eh ! dit Charles Quint, il semblerait que notre frère Henri II, jaloux des rois voisins, veut garder pour lui seul cette belle perle. Je n'entends point parler encore de mariage pour madame Marguerite, et elle doit avoir (Charles Quint fit semblant de chercher) bien près de trente-deux ans, dit-il.
- Oui, sire, mais à peine paraît-elle en avoir vingt ; elle est chaque jour plus belle et plus fraîche.
- C'est le privilège des roses de reverdir et de boutonner chaque printemps, reprit Charles Quint ; mais, à propos de roses et de boutons, dites-moi, mon cher amiral, que fait-on à la cour de France de notre jeune reine d'écosse ? Ne pourrais-je pas vous aider à arranger ses affaires avec ma bru, la reine d'Angleterre ?
- Oh ! sire, il n'y a rien de pressé, répondit l'amiral, et votre majesté, qui sait si bien l'âge de nos princesses, n'ignore pas que la reine Marie Stuart est à peine âgée de treize ans ; or elle est, je ne crois pas révéler un secret d'état en faisant cette confidence à votre majesté, elle est destinée au dauphin François II, et le mariage ne peut et ne doit avoir lieu que dans un an ou deux.
- Attendez donc, attendez donc, mon cher amiral, que je me rappelle, dit Charles Quint, car il me semble que j'ai au fond de la mémoire quelque chose comme un bon avis à donner à mon frère Henri II, quoique ce soit une simple supposition de la science cabalistique. Ah ! m'y voilà. Mais d'abord, pouvez-vous me dire, mon cher amiral, ce qu'est devenu un jeune seigneur nommé Gabriel de Lorges, comte de Montgomery ?
- Oui certes, il est à la cour du roi en grande faveur près de lui et occupe le grade de capitaine dans sa garde écossaise.
- En grande faveur, oui-da ! fit Charles Quint pensif.
- Avez-vous quelque chose à dire contre ce jeune seigneur, sire ? demanda respectueusement l'amiral.
- Non, seulement écoutez une histoire.
- J'écoute, sire.
- Lorsque je traversai la France avec la permission de mon frère François Ier pour aller chasser la révolte de mes bien-aimés et compatriotes sujets les Gantois, le roi de France me fit, comme vous pouvez vous le rappeler, quoi que vous fussiez une bien jeune barbe à cette époque, le roi de France me fit toutes sortes d'honneurs ; par exemple, il envoya au devant de moi, jusqu'à Fontainebleau, le Dauphin avec une foule de jeunes seigneurs et de pages.
» Il faut vous dire, mon cher amiral, que c'était la dure nécessité qui me forçait à traverser le royaume de France, et que j'eusse mieux aimé prendre tout autre chemin. On avait fait tout ce que l'on avait pu pour me mettre en défiance contre la loyauté du roi François Ier, et moi-même, je vous l'avoue, j'avais quelque peur (bien à tort, l'événement l'a prouvé) que mon frère de France ne profitât de l'occasion pour prendre sa revanche du traité de Madrid. J'avais donc emmené avec moi, comme si la science humaine pouvait quelque chose contre les décisions divines, un homme très-habile, un astrologue très-vanté qui, à la première inspection du visage des gens, jugeait d'après les signes de ce visage s'il y avait menace pour la liberté ou pour la vie de celui qui hasardait devant ces gens sa vie et sa liberté. »
L'amiral sourit.
- C'était une bonne précaution, dit-il, digne d'un aussi sage empereur que vous êtes ; mais votre majesté a vu que parfois bonne précaution peut devenir précaution inutile.
- Attendez, vous allez voir. Nous étions donc sur la route d'Orléans à Fontainebleau quand tout-à-coup nous vîmes venir à notre rencontre un grand cortège. C'était, comme je vous l'ai dit, M. le Dauphin de France avec une foule de seigneurs et de pages. D'abord, de loin et en ne voyant que la poussière qui montait sous les pieds des chevaux, nous crûmes que c'était une troupe de gens d'armes et nous nous arrêtâmes ; mais bientôt, à travers le nuage gris que formait cette poussière, nous vîmes miroiter le satin, briller le velours et étinceler l'or. Il était évident que cette troupe, au lieu d'être hostile, était une escorte d'honneur. Nous continuâmes donc notre chemin pleins de confiance dans la parole du roi François Ier. Bientôt les deux cavalcades se rencontrèrent et M. le Dauphin, s'avançant vers moi, me fit compliment de la part de son père. Le compliment était si gracieux et venait tellement à point pour tranquilliser, non pas moi – Dieu, auquel je vais consacrer ma vie, m'est témoin que je n'ai jamais une seconde soupçonné mon bon frère –, le compliment, dis-je, était si gracieux que je voulus sur le champ embrasser le jeune prince qui me l'avait fait. Or, tandis que je lui donnais une accolade si tendre qu'elle dura, je crois, une bonne minute, les deux troupes s'étaient mêlées et les jeunes seigneurs et pages de la suite de M. le Dauphin, curieux sans doute de me voir à cause de ce peu de bruit que j'ai fait dans le monde, m'avaient complètement enveloppé, s'approchant de moi le plus qu'ils pouvaient. Alors je m'aperçus que mon astrologue, qui s'appelait Angelo Policastro et qui était un Italien de Milan, avait poussé son cheval de telle façon qu'il flanquait complètement ma gauche. Cela me parut audacieux que cet homme se mêlât ainsi à une si belle et si riche noblesse. « Oh, oh ! signor Angelo, lui dis-je, que faites-vous là ? - Sire, me répondit-il, je suis à ma place. - N'importe, rangez-vous un peu, signor Angelo. - Je ne puis, ni ne dois, mon auguste seigneur, me répondit-il.
» Alors je me doutai qu'il y avait quelque chose qui le dérangeait dans l'harmonie de mon voyage. Aussi, craignant qu'il n'obéît à ma première injonction : “Restez donc, signor Angelo, lui dis-je, restez puisque c'est à bonne intention que vous vous êtes mis là. Seulement, en entrant au château, vous me direz pourquoi vous vous y êtes mis, n'est-ce pas ? - Oh ! sire, je n'y manquerai pas, la chose étant mon devoir ; mais tournez la tête à votre gauche et regardez bien ce jeune homme blond qui est près de moi et qui porte des cheveux longs.?
» Je regardai du coin de l'œil ; le jeune homme était d'autant plus remarquable et il était d'autant plus difficile que mon regard s'égarât que ce jeune homme, qui avait un air étranger, un air anglais, était le seul qui portât ses cheveux longs. “Bien, je le vois, répondis-je. - Alors c'est tout, pour le moment du moins, dit l'astrologue, plus tard j'en parlerai à votre majesté.?
» En effet, à peine entré au château, je me retirai dans mon appartement sous prétexte de changer de toilette ; il signor Angelo m'y suivit. “Eh bien ! lui demandai-je : qu'avez-vous à me dire de ce jeune homme ? - Avez-vous remarqué, sire, le pli que tout jeune il porte entre les deux sourcils ? - Non, ma foi, lui dis-je, ne l'ayant pas regardé d'aussi près que vous. - Eh bien ! ce pli, c'est ce que nous autres, hommes de la cabale, nous appelons la ligne de mort. Sire, ce jeune homme tuera un roi. - Un roi ou un empereur ? demandai-je. - Je ne puis le dire, mais il frappera une tête portant couronne. - Ah ah ! et il n'y a pas moyen que vous sachiez si cette tête qu'il frappera est la mienne ? - Si fait, sire, mais pour cela il me faudrait de ses cheveux. - Bon, de ses cheveux, et comment s'en procurer ? - Je ne sais, mais il en faudrait.?
» Je me mis à réfléchir. Juste en ce moment, la fille du jardinier entra, portant une branche des plus belles fleurs du jardin qu'elle venait de placer dans les vases de la cheminée et dans ceux des consoles. Quand elle eut fini, je la pris par la main et l'attirai à moi ; puis, prenant dans ma poche deux beaux maximiliens d'or tout neufs, je les lui donnai. Elle me remercia et moi, l'embrassant au front : “Ma belle fille, lui dis-je, en veux-tu gagner dix fois autant ? Elle baissa les yeux et rougit. - Oh !... non, lui dis-je, ce n'est point cela et il ne s'agit point de cela... - De quoi s'agit-il donc alors, sire empereur, me demanda-t-elle ? - Tiens, lui dis-je en la conduisant aux vitres de la fenêtre et en lui montrant le jeune homme blond qui s'amusait à courir la quintaine dans la cour : tu vois bien ce jeune seigneur ? - Oui, je le vois. - Comment le trouves-tu ? - Je le trouve très-beau et très-galamment vêtu. - Eh bien, il faut m'apporter de ses cheveux demain matin et, au lieu de deux maximiliens d'or, tu en auras vingt. - Mais comment ferais-je pour avoir des cheveux de ce jeune homme ? demanda-t-elle en me regardant avec naïveté - Ah dame ! la belle enfant ; cela ne me regarde point ; c'est à toi de trouver le moyen. Tout ce que je puis faire, moi, c'est de te donner une bible. - Une bible ? - Oui, afin que tu voies de quelle façon Dalila s'y prit pour couper les cheveux de Samson...?
» La belle fille rougit encore, mais il paraît que les instructions suffisaint car elle sortit toute pensive et toute souriante à la fois. Et le lendemain elle revint avec une boucle de cheveux blonds comme de l'or... Ah ! la plus naïve femelle est plus adroite que le plus rusé de nous, monsieur l'amiral ! »
- Et votre majesté n'achève pas l'histoire ?
- Oh ! si fait. Je remis la boucle des cheveux blonds au signor Angelo, qui fit sur cette boucle ses expériences cabalistiques et qui me dit que c'était, non pas moi, mais un prince portant fleur de lys dans ses armes que l'horoscope menaçait. Eh bien ! mon cher amiral, ce jeune homme blond, qui a entre les sourcils la ligne de mort, c'est le seigneur de Lorges comte de Montgomery, capitaine de la garde écossaise de mon frère Henri.
- Comment votre majesté pourrait soupçonner ?...
- Moi, dit Charles Quint, se levant pour indiquer à l'amiral que son audience était finie, je ne soupçonne rien, Dieu m'en garde, je vous répète seulement mot à mot, comme chose pouvant être utile à mon frère Henri II, l'horoscope del signor Angelo Policastro, et je dis à Sa Majesté très-chrétienne de faire bonne attention à cette ligne, qui se trouve entre les deux sourcils de son capitaine de la garde écossaise, et qu'on appelle la ligne de mort, lui rappelant qu'elle menace tout particulièrment un prince portant fleurs de lys dans ses armes.
- Sire, dit Coligny, ce bon avis sera donné de votre part au roi de France.
- Et voilà pour que vous ne l'oubliez pas, mon cher amiral, dit Charles Quint en passant au cou de l'ambassadeur la magnifique chaîne d'or qu'il portait au sien et à laquelle pendait cette étoile de diamant qu'on appelait l'étoile du couchant, en souvenir des possessions occidentales des rois d'Espagne.
Coligny voulut recevoir le présent à genoux mais Charles Quint ne permit point qu'il lui donnât cette marque de respect, et le retenant dans ses bras, il le baisa sur les deux joues.
à la porte, on rencontra Emmanuel Philibert qui, la cérémonie à peine achevée, quittait tout pour venir mettre ses hommages aux pieds de cet empereur, d'autant plus grand à ses yeux, qu'il venait d'abdiquer toute grandeur.
Les deux capitaines se saluèrent avec courtoisie, tous deux s'étaient vus sur le champ de bataille et s'estimaient à leur valeur, c'est-à-dire hautement et grandement.
- Votre majesté, dit Coligny, n'a-t-elle rien autre chose à me dire pour le roi mon maître ?
- Non, rien.
Il regarda Emmanuel Philibert et sourit.
- Sinon, mon cher amiral que, si les soins de notre salut nous laissent un instant de loisir, nous nous occuperons de lui chercher un mari pour madame Marguerite de France.
Et, s'appuyant au bras d'Emmanuel :
- Viens, mon bien-aimé Emmanuel, lui dit-il, en rentrant avec lui dans le salon, il me semble qu'il y a un siècle que je ne t'ai vu.

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