Histoire d'un casse-noisette Vous êtes ici : Accueil > Accueil > Bibliothèque
Page précédente | Imprimer

8
Histoire de la noisette Krakatuk et de la princesse Pirlipate

Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie cette naissance donna à ses illustres parents.

Il y avait, dans les environs de Nuremberg, un petit royaume qui n'était ni la Prusse, ni la Pologne, ni la Bavière, ni le Palatinat, et qui était gouverné par un roi.

La femme de ce roi, qui, par conséquent, se trouvait être une reine, mit un jour au monde une petite fille, qui se trouva, par conséquent, princesse de naissance, et qui reçut le nom gracieux et distingué de Pirlipate.

On fit aussitôt prévenir le roi de cet heureux événement. Il accourut tout essoufflé, et, en voyant cette jolie petite fille couchée dans son berceau, la satisfaction qu'il ressentit d'être père d'une si charmante enfant le poussa tellement hors de lui, qu'il jeta d'abord de grands cris de joie, puis se prit à danser en rond, puis enfin à sauter à cloche-pied, en disant :

– Ah ! grand Dieu ! vous qui voyez tous les jours les anges, avez-vous jamais rien vu de plus beau que ma Pirlipatine ?

Alors, comme, derrière le roi, étaient entrés les ministres, les généraux, les grands officiers, les présidents, les conseillers et les juges ; tous, voyant le roi danser à cloche-pied, se mirent à danser comme le roi, en disant :

– Non, non, jamais, sire, non, non, jamais, il n'y a rien eu de si beau au monde que votre Pirlipatine.

Et, en effet, ce qui vous surprendra fort, mes chers enfants, c'est qu'il n'y avait dans cette réponse aucune flatterie ; car, effectivement, depuis la création du monde, il n'était pas né un plus bel enfant que la princesse Pirlipate. Sa petite figure semblait tissue de délicats flocons de soie, roses comme les roses, et blancs comme les lis. Ses yeux étaient du plus étincelant azur, et rien n'était plus charmant que de voir les fils d'or de sa chevelure se réunir en boucles mignonnes, brillantes et frisées sur ses épaules, blanches comme l'albâtre. Ajoutez à cela que Pirlipate avait apporté, en venant au monde, deux rangées de petites dents, ou plutôt de véritables perles, avec lesquelles, deux heures après sa naissance, elle mordit si vigoureusement le doigt du grand chancelier, qui, ayant la vue basse, avait voulu la regarder de trop près, que, quoiqu'il appartînt à l'école des stoïques, il s'écria, disent les uns :

– Ah diantre !

Tandis que d'autres soutiennent, en l'honneur de la philosophie, qu'il dit seulement :

– Aïe ! aïe ! aïe !

Au reste, aujourd'hui encore, les voix sont partagées sur cette grande question, aucun des deux partis n'ayant voulu céder. Et la seule chose sur laquelle les diantristes et les aïstes soient demeurés d'accord, le seul fait qui soit resté incontestable, c'est que la princesse Pirlipate mordit le grand chancelier au doigt. Le pays apprit dès lors qu'il y avait autant d'esprit qu'il se trouvait de beauté dans le charmant petit corps de Pirlipatine.

Tout le monde était donc heureux dans ce royaume favorisé des cieux. La reine seule était extrêmement inquiète et troublée, sans que personne sût pourquoi. Mais ce qui frappa surtout les esprits, c'est le soin avec lequel cette mère craintive faisait garder le berceau de son enfant. En effet, toutes les portes étaient non-seulement occupées par les trabans de la garde, mais encore, outre les deux gardiennes qui se tenaient toujours près de la princesse, il y en avait encore six autres que l'on faisait asseoir autour du berceau, et qui se relayaient toutes les nuits. Mais, surtout, ce qui excitait au plus haut degré la curiosité, ce que personne ne pouvait comprendre, c'est pourquoi chacune de ces six gardiennes était obligée de tenir un chat sur ses genoux, et de le gratter toute la nuit afin qu'il ne cessât point de ruminer.

Je suis convaincu, mes chers enfants, que vous êtes aussi curieux que les habitants de ce petit royaume sans nom, de savoir pourquoi ces six gardiennes étaient obligées de tenir un chat sur leurs genoux, et de le gratter sans cesse pour qu'il ne cessât point de ruminer un seul instant ; mais, comme vous chercheriez inutilement le mot de cette énigme, je vais vous le dire, afin de vous épargner le mal de tête qui ne pourrait manquer de résulter pour vous d'une pareille application.

Il arriva, un jour, qu'une demi-douzaine de souverains des mieux couronnés se donnèrent le mot pour faire en même temps une visite au père futur de notre héroïne ; car, à cette époque, la princesse Pirlipate n'était pas encore née ; ils étaient accompagnés de princes royaux, de grands-ducs héréditaires et de prétendants des plus agréables. Ce fut une occasion, pour le roi qu'ils visitaient, et qui était un monarque des plus magnifiques, de faire une large percée à son trésor et de donner force tournois, carrousels et comédies. Mais ce ne fut pas le tout. Après avoir appris, par le surintendant des cuisines royales, que l'astronome de la cour avait annoncé que le temps d'abattre les porcs était arrivé, et que la conjonction des astres annonçait que l'année serait favorable à la charcuterie, il ordonna de faire une grande tuerie de pourceaux dans ses basses-cours, et, montant dans son carrosse, il alla en personne prier, les uns après les autres, tous les rois et tous les princes résidant pour le moment dans sa capitale, de venir manger la soupe avec lui, voulant se ménager le plaisir de leur surprise à la vue du magnifique repas qu'il comptait leur donner ; puis, en rentrant chez lui, il se fit annoncer chez la reine, et, s'approchant d'elle, il lui dit d'un ton câlin, avec lequel il avait l'habitude de lui faire faire tout ce qu'il voulait :

– Bien, chère amie, tu n'as pas oublié, n'est-ce pas, à quel point j'aime le boudin ? n'est-ce pas, tu ne l'as pas oublié ?

La reine comprit, du premier mot, ce que le roi voulait dire. En effet, Sa Majesté entendait tout simplement, par ces paroles insidieuses, qu'elle eût à se livrer, comme elle l'avait fait maintes fois, à la très-utile occupation de confectionner de ses mains royales la plus grande quantité possible de saucisses, d'andouilles et de boudins. Elle sourit donc à cette proposition de son mari ; car, quoique exerçant fort honorablement la profession de reine, elle était moins sensible aux compliments qu'on lui faisait sur la dignité avec laquelle elle portait le sceptre et la couronne, que sur l'habileté avec laquelle elle faisait un pouding ou confectionnait un baba. Elle se contenta donc de faire une gracieuse révérence à son époux, en lui disant qu'elle était sa servante pour lui faire du boudin, comme pour toute autre chose.

Aussitôt le grand trésorier dut livrer aux cuisines royales le chaudron gigantesque en vermeil et les grandes casseroles d'argent destinés à faire le boudin et les saucisses. On alluma un immense feu de bois de sandal. La reine mit son tablier de cuisine de damas blanc, et bientôt les plus doux parfums s'échappèrent du chaudron. Cette délicieuse odeur se répandit aussitôt dans les corridors, pénétra rapidement dans toutes les chambres, et parvint enfin jusqu'à la salle du trône, où le roi tenait son conseil. Le roi était fin gourmet ; aussi cette odeur lui fit-elle une vive impression de plaisir. Cependant, comme c'était un prince grave et qui avait la réputation d'être maître de lui, il résista quelque temps au sentiment d'attraction qui le poussait vers la cuisine ; mais enfin, quel que fût son empire sur ses passions, il lui fallut céder au ravissement inexprimable qu'il éprouvait.

– Messieurs, s'écria-t-il en se levant, avec votre permission, je reviens dans un instant ; attendez-moi.

Et, à travers les chambres et les corridors, il prit sa course vers la cuisine, serra la reine entre ses bras, remua le contenu du chaudron avec son sceptre d'or, y goûta du bout de la langue, et, l'esprit plus tranquille, il retourna au conseil et reprit, quoique un peu distrait, la question où il l'avait laissée.

Il avait quitté la cuisine juste au moment important où le lard, découpé par morceaux, allait être rôti sur des grils d'argent ; la reine, encouragée par ses éloges, se livrait à cette importante occupation, et les premières gouttes de graisse tombaient en chantant sur les charbons, lorsqu'une petite voix chevrotante se fit entendre qui disait :

– Ma sœur, offre-moi donc une bribe de lard ;
Car, étant reine aussi, je veux faire ripaille :
Et, mangeant rarement quelque chose qui vaille,
De ce friand rôti je désire ma part.

La reine reconnut aussitôt la voix qui lui parlait ainsi : c'était celle de dame Souriçonne.

Dame Souriçonne habitait depuis longues années le palais. Elle prétendait être alliée à la famille royale, et reine elle-même du royaume souriquois ; c'est pourquoi elle tenait, sous l'âtre de la cuisine, une cour fort considérable.

La reine était une bonne et fort douce femme qui, tout en se refusant à reconnaître tout haut dame Souriçonne comme reine et comme sœur, avait tout bas pour elle une foule d'égards et de complaisances qui lui avaient souvent fait reprocher par son mari, plus aristocrate qu'elle, la tendance qu'elle avait à déroger ; or, comme on le comprend bien, dans cette circonstance solennelle, elle ne voulut point refuser à sa jeune amie ce qu'elle demandait, et lui dit :

– Avancez, dame Souriçonne, avancez hardiment, et venez, je vous y autorise, goûter mon lard tant que vous voudrez.

Aussitôt dame Souriçonne apparut gaie et frétillante, et, sautant sur le foyer, saisit adroitement avec sa petite patte les morceaux de lard que la reine lui tendait les uns après les autres.

Mais voilà que, attirés par les petits cris de plaisir que poussait leur reine, et surtout par l'odeur succulente que répandait le lard grillé, arrivèrent, frétillant et sautillant aussi, d'abord les sept fils de dame Souriçonne, puis ses parents, puis ses alliés, tous fort mauvais coquins, effroyablement portés sur leur bouche, et qui s'en donnèrent sur le lard de telle façon, que la reine fut obligée, si hospitalière qu'elle fût, de leur faire observer que, s'ils allaient de ce train-là, il ne lui resterait plus de lard pour ses boudins. Mais, quelque juste que fût cette réclamation, les sept fils de dame Souriçonne n'en tinrent compte, et, donnant le mauvais exemple à leurs parents et à leurs alliés, ils se ruèrent, malgré les représentations de leur mère et de leur reine, sur le lard de leur tante, qui allait disparaître entièrement, lorsque, aux cris de la reine, qui ne pouvait plus venir à bout de chasser ses hôtes importuns, accourut la surintendante, laquelle appela le chef des cuisines, lequel appela le chef des marmitons, lesquels accoururent armés de vergettes, d'éventails et de balais, et parvinrent à faire rentrer sous l'âtre tout le peuple souriquois. Mais la victoire, quoique complète, était trop tardive ; à peine restait-il le quart du lard nécessaire à la confection des andouilles, des saucisses et des boudins, lequel reliquat fut, d'après les indications du mathématicien du roi, qu'on avait envoyé chercher en toute hâte, scientifiquement réparti entre le grand chaudron à boudins et les deux grandes casseroles à andouilles et à saucisses.

Une demi-heure après cet événement, le canon retentit, les clairons et les trompettes sonnèrent, et l'on vit arriver tous les potentats, tous les princes royaux, tous les ducs héréditaires et tous les prétendants qui étaient dans le pays, vêtus de leurs plus magnifiques habits ; les uns traînés dans des carrosses de cristal, les autres montés sur leurs chevaux de parade. Le roi les attendait sur le perron du palais, et les reçut avec la plus aimable courtoisie et la plus gracieuse cordialité ; puis, les ayant conduits dans la salle à manger, il s'assit au haut bout en sa qualité de seigneur suzerain, ayant la couronne sur la tête et le sceptre à la main, invitant les autres monarques à prendre chacun la place que lui assignait son rang parmi les têtes couronnées, les princes royaux, les ducs héréditaires ou les prétendants.

La table était somptueusement servie, et tout alla bien pendant le potage et le relevé. Mais, au service des andouilles, on remarqua que le prince paraissait agité ; à celui des saucisses, il pâlit considérablement ; enfin, à celui des boudins, il leva les yeux au ciel, des soupirs s'échappèrent de sa poitrine, une douleur terrible parut déchirer son âme ; enfin il se renversa sur le dos de son fauteuil, couvrit son visage de ses deux mains, se désespérant et sanglotant d'une façon si lamentable, que chacun se leva de sa place et l'entoura avec la plus vive inquiétude. En effet, la crise paraissait des plus graves : le chirurgien de la cour cherchait inutilement le pouls du malheureux monarque, qui paraissait être sous le poids de la plus profonde, de la plus affreuse et de la plus inouïe des calamités. Enfin, après que les remèdes les plus violents, pour le faire revenir à lui, eurent été employés, tels que plumes brûlées, sels anglais et clefs dans le dos, le roi parut reprendre quelque peu ses esprits, entr'ouvrit ses yeux éteints, et, d'une voix si faible, qu'à peine si on put l'entendre, il balbutia ce peu de mots :

– Pas assez de lard ! ...

à ces paroles, ce fut à la reine de pâlir à son tour. Elle se précipita à ses genoux, s'écriant d'une voix entrecoupée par ses sanglots :

– ô mon malheureux, infortuné et royal époux ! Quel chagrin ne vous ai-je pas causé pour n'avoir pas écouté les remontrances que vous m'avez déjà faites si souvent ; mais vous voyez la coupable à vos genoux, et vous pouvez la punir aussi durement qu'il vous conviendra.

– Qu'est-ce à dire ? demanda le roi ; et que s'est-il donc passé qu'on ne m'a pas dit ?

– Hélas ! hélas ! répondit la reine, à qui son mari n'avait jamais parlé si rudement ; hélas ! c'est dame Souriçonne, avec ses sept fils, avec ses neveux, ses cousins et ses alliés qui a dévoré tout le lard !

Mais la reine n'en put dire davantage : les forces lui manquèrent, elle tomba à la renverse, et s'évanouit.

Alors le roi se leva furieux, et s'écria d'une voix terrible :

– Madame la surintendante, que signifie cela ?

Alors la surintendante raconta ce qu'elle savait, c'est-à-dire que, accourue aux cris de la reine, elle avait vu Sa Majesté aux prises avec toute la famille de dame Souriçonne, et qu'alors, à son tour, elle avait appelé le chef, qui, avec l'aide de ses marmitons, était parvenu à faire rentrer tous les pillards sous l'âtre.

Aussitôt le roi, voyant qu'il s'agissait d'un crime de lèse-majesté, rappela toute sa dignité et tout son calme, ordonnant, vu l'énormité du forfait, que son conseil intime fût rassemblé à l'instant même, et que l'affaire fut exposée à ses plus habiles conseillers.

En conséquence, le conseil fut réuni, et l'on y décida, à la majorité des voix, que dame Souriçonne étant accusée d'avoir mangé le lard destiné aux saucisses, aux boudins et aux andouilles du roi, son procès lui serait fait, et que, si elle était coupable, elle serait à tout jamais exilée du royaume, elle et sa race, et que ce qu'elle y possédait de biens, terres, châteaux, pâlans, résidences royales, tout serait confisqué.

Mais alors le roi fit observer à son conseil intime et à ses habiles conseillers que, pendant le temps que durerait le procès, dame Souriçonne et sa famille auraient tout le temps de manger son lard, ce qui l'exposerait à des avanies pareilles à celle qu'il venait de subir en présence de six têtes couronnées, sans compter les princes royaux, les ducs héréditaires et les prétendants : il demandait donc qu'un pouvoir discrétionnaire lui fût accordé à l'égard de dame Souriçonne et de sa famille.

Le conseil alla aux voix pour la forme, comme on le pense bien, et le pouvoir discrétionnaire que demandait le roi lui fut accordé.

Alors il envoya une de ses meilleures voitures, précédée d'un courrier pour faire plus grande diligence, à un très-habile mécanicien qui demeurait dans la ville de Nuremberg, et qui s'appelait Christian-élias Drosselmayer, invitant le susdit mécanicien à le venir trouver à l'instant même dans son palais, pour affaire urgente. Christian-élias Drosselmayer obéit aussitôt ; car c'était un homme véritablement artiste, qui ne doutait pas qu'un roi aussi renommé ne l'envoyât chercher pour lui confectionner quelque chef-d'œuvre. Et, étant monté en voiture, il courut jour et nuit jusqu'à ce qu'il fût en présence du roi. Il s'était même tellement pressé, qu'il n'avait pas eu le temps de se mettre un habit, et qu'il était venu avec la redingote jaune qu'il portait habituellement. Mais, au lieu de se fâcher de cet oubli de l'étiquette, le roi lui en sut gré ; car, s'il avait commis une faute, l'illustre mécanicien l'avait commise pour obéir sans retard aux commandements de Sa Majesté.

Le roi fit entrer Christian-élias Drosselmayer dans son cabinet, et lui exposa la situation des choses ; comment il était décidé à faire un grand exemple en purgeant tout son royaume de la race souriquoise, et comment, prévenu par sa grande renommée, il avait jeté les yeux sur lui pour le faire l'exécuteur de sa justice ; n'ayant qu'une crainte, c'est que le mécanicien, si habile qu'il fût, ne vit des difficultés insurmontables au projet que la colère royale avait conçu.

Mais Christian-élias Drosselmayer rassura le roi, et lui promit que, avant huit jours, il ne resterait pas une souris dans tout le royaume.

En effet, le même jour, il se mit à confectionner d'ingénieuses petites boîtes oblongues, dans l'intérieur desquelles il attacha, au bout d'un fil de fer, un morceau de lard. En tirant le lard, le voleur, quel qu'il fût, faisait tomber la porte derrière lui, et se trouvait prisonnier. En moins d'une semaine, cent boîtes pareilles étaient confectionnées et placées non-seulement sous l'âtre, mais dans tous les greniers et dans toutes les caves du palais.

Dame Souriçonne était infiniment trop sage et trop pénétrante, pour ne pas découvrir du premier coup d'œil la ruse de maître Drosselmayer. Elle rassembla donc ses sept fils, leurs neveux et ses cousins, pour les prévenir du guet-apens qu'on tramait contre eux. Mais, après avoir eu l'air de l'écouter à cause du respect qu'ils devaient à son rang et de la condescendance que commandait son âge, ils se retirèrent en riant de ses terreurs, et, attirés par l'odeur du lard rôti, plus forte que toutes les représentations qu'on leur pouvait faire, ils se résolurent à profiter de la bonne aubaine qui leur arrivait sans qu'ils sussent d'où.

Au bout de vingt-quatre heures, les sept fils de dame Souriçonne, dix-huit de ses neveux, cinquante de ses cousins, et deux cent trente-cinq de ses parents à différents degrés, sans compter des milliers de ses sujets, étaient pris dans les souricières, et avaient été honteusement exécutés.

Alors dame Souriçonne, avec les débris de sa cour et les restes de son peuple, résolut d'abandonner ces lieux ensanglantés par le massacre des siens. Le bruit de cette résolution transpira et parvint jusqu'au roi. Sa Majesté s'en félicita tout haut, et les po√ętes de la cour firent force sonnets sur sa victoire, tandis que les courtisans l'égalaient à Sésostris, à Alexandre et à César.

La reine seule était triste et inquiète ; elle connaissait dame Souriçonne, et elle se doutait bien qu'elle ne laisserait pas la mort de ses fils et de ses proches sans vengeance. En effet, an moment où la reine, pour faire oublier au roi la faute qu'elle avait commise, préparait pour lui, de ses propres mains, une purée de foie dont il était fort friand, dame Souriçonne parut tout à coup devant elle, et lui dit :

– Tués par ton époux, sans crainte ni remords,
Mes enfants, mes neveux et mes cousins sont morts ;
Mais tremble, madame la reine !
Que l'enfant qu'en ton sein tu portes en ce jour,
Et qui sera bientôt l'objet de ton amour,
Soit déjà celui de ma haine.

Ton époux a des forts, des canons, des soldats,
Des mécaniciens, des conseillers d'états,
Des ministres, des souricières.
La reine des souris n'a rien de tout cela ;
Mais le ciel lui fit don des dents que tu vois là,
Pour dévorer les héritières.

Là-dessus, elle disparut, et personne ne l'avait revue depuis. Mais la reine, qui, en effet, s'était aperçue depuis quelques jours qu'elle était enceinte, fut si épouvantée de cette prédiction, qu'elle laissa tomber la purée de foie dans le feu.

Ainsi, pour la seconde fois, dame Souriçonne priva le roi d'un de ses mets favoris ; ce qui le mit fort en colère et le fit s'applaudir encore davantage du coup d'état qu'il avait si heureusement accompli.

Il va sans dire que Christian-élias Drosselmayer fut renvoyé avec une splendide récompense, et rentra triomphant à Nuremberg.

Chapitre précédent | Chapitre suivant

© Société des Amis d'Alexandre Dumas
1998-2010
Haut de page
Page précédente