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Chapitre LXVI
Mailly est jaloux de sa femme

En effet, comme l'avait dit le valet de chambre, M. le duc de Richelieu attendait le comte.
On s'aborda poliment de part et d'autre, en vrais gentilshommes. Mailly n'était pas homme à mal recevoir, pour un propos comme celui de Pecquigny, le plus aimable et le plus prompt à s'expliquer de tous les seigneurs de ce temps.
On s'embrassa, c'était l'usage.
- Pouvez-vous, dit le duc après avoir terminé les protocoles d'usage, pouvez-vous, mon cher comte, me consacrer une petite demi-heure?
- Mais, duc, vous savez bien qu'ici...
- Oui, ici c'est la maison des plaisirs, et non la maison des affaires.
- C'est donc pour une affaire que vous venez?
- Oui, et des plus pressées, même.
- C'est que ...
- C'est que vous êtes avec votre maîtresse?
- Justement.
- Mon Dieu! je suis désespéré de vous déranger.
- Enfin, duc ...
- Eh bien?
- S'il le faut absolument...
- Ille faut absolument!
- En ce cas, me voici à vos ordres. Où vous plaît-il d'être reçu?
- Si vous me donnez le choix, j'aimerais assez que nous fissions un tour de promenade.
- Nous avons le jardin.
-A merveille!
- Venez donc.
Mailly fit traverser à Richelieu cette salle à manger où il venait de recevoir Pecquigny, et, par un perron tout chargé de magnifiques fleurs protégées par une grande cloche de verre, ils descendirent dans le jardin, triste et nu, ruiné qu'il était par les premières gelées. Cependant, on pouvait encore, dans ces derniers jours d'hiver, juger ce qu'il avait été et ce qu'il serait au retour des tièdes haleines de mai.
C'était un carré long, bordé, près des murs, par de grands sycomores aux branches desquelles la gelée avait pendu ses stalactites aigu√ęs, ornement de l'hiver.
- Maintenant, monsieur le duc, voyez, nous sommes aussi seuls que vous paraissiez désirer que nous fussions. Parlez donc, je vous écoute. Vous paraissez venir en messager officiel?
- Sur mon âme! il y a un peu de cela, mon cher comte; permettez donc que je vous félicite sur votre perspicacité.
Les deux hommes se saluèrent.
- Savez-vous que vous avez là une charmante petite maison, comte?
- Venant de vous, monsieur le duc, l'éloge est doublement flatteur.
- Et qu'il faut un bien charmant oiseau pour qu'il soit digne d'une si charmante cage.
- Duc!
- Au reste, si la renommée n'exagère point, il paraît que votre maîtresse est la perle des perles. Dans quelles eaux avez-vous donc plongé pour nous rapporter un pareil trésor?
- Bon, pensa Mailly, est-ce que lui aussi en veut à ma maîtresse? Puis, souriant à Richelieu:
- Vous parliez d'un message officiel, monsieur le duc; est-ce que vous changez de résidence?
- Comment cela?
- Oui. Après avoir été accrédité près la grande maison d'Autriche, le seriez-vous près la petite maison de la Grange-Batelière?
- Oh! mais c'est incroyable comme vous devinez, mon cher comte. En vérité, vous êtes dans votre jour.
- Bon, dit tout bas Mailly, voilà que, lui aussi, il va me demander Olympe.
Et il commença à se crisper. Puis tout haut:
- Monsieur le duc, dit-il, ma pénétration va plus loin encore que vous ne croyez.
- Bah! fit Richelieu.
- Car non seulement j'ai reconnu l'ambassadeur, mais encore j'ai deviné le motif de l'ambassade.
- Vraiment?
- Oui. Seulement je vous préviens d'une chose.
- De laquelle?
- C'est que je suis mal disposé.
- Ah! ah! fit le duc surpris.
- Oui, tout à l'heure on m'a pressenti sur ce sujet, et l'entretien m'en a été, je vous en préviens, on ne peut plus désagréable.
- On vous a pressenti?
- Oui, et d'une façon très claire et très vigoureuse même.
- Serait-il indiscret de vous demander qui, comte?
- Non, pardieu! d'autant plus qu'à la façon dont je l'ai reçu ...
- Eh bien?
- Eh bien, je l'avais dégoûté d'y revenir.
- Mais, avec tout cela, vous ne me dites pas quel est l'officieux entremetteur.
- Oh! c'est un ami à moi.
- Pecquigny, peut-être? hasarda le duc.
- Justement! s'écria Mailly; et comment savez-vous cela?
- Diable! Pecquigny! murmura le duc; le damné courtisan, il m'a gagné de vitesse!
Puis tout haut:
- Et vous avez refusé de l'entendre? demanda le duc.
- Au contraire, je l'ai entendu jusqu'au bout. C'est alors que, comme je ne pouvais plus conserver aucun doute, je l'ai congédié de façon à lui laisser voir qu'il me serait on ne peut plus désagréable qu'il revînt. - Mais peut-être, mon cher comte, dit Richelieu de son air le plus insinuant, ne vous a-t-il pas fait valoir toutes les considérations?
- Oh! si éloquent que vous soyez, monsieur le duc, je doute que vous le soyez plus que Pecquigny: il a dépassé Démosthène.
- Raisonnons, je vous prie, monsieur le comte, dit Richelieu, et, pour bien raisonner, d'abord ne confondez pas ma démarche avec celle de Pecquigny; moi, je suis votre ami.
- C'est justement par cette assurance que Pecquigny a débuté. Vous m'effrayez, monsieur le duc; c'est même à cette amitié que j'attribue sa grande éloquence.
- Si éloquent qu'il ait été, j'espère vous dire des choses qu'il aura oubliées.
- Essayez.
- D'abord, éclaircissons un point.
- éclaircissez, duc.
- Il est bon de savoir d'où l'on part, n'est-ce pas?
- Sans doute.
- Et d'abord, il est à peu près certain que vous avez abandonné
Mme de Mailly, n'est-ce pas?
- Comment! c'est déjà connu?
- C'est public.
- Eh bien! elle n'a pas perdu de temps.
- Elle ou vous.
- Elle.
- Peu importe. En tout cas, la chose s'est faite avec un esprit énorme.
- Cela se sait? répéta Mailly ne revenant point de son étonnement.
- Croyez, mon cher comte, que, si je ne l'eusse su, je ne me serais pas présenté, dit Richelieu.
- Ah! oui, c'est vrai, dit Mailly.
- Qu'est-ce qui est vrai? demanda Richelieu.
- Vous faites des plans de conquête.
- Que voulez-vous dire?
Mailly secoua la tête d'un air fin.
- Je ne comprends pas, dit Richelieu.
- Mais je comprends, moi, dit Mailly.
- Enfin, cela veut-il dire que la brouille avec Mme de Mailly est sérieuse?
- Cela veut dire que je vous donne carte blanche, monsieur le duc; Mme de Mailly et moi sommes désormais étrangers l'un à l'autre.
- Vous dites cela d'un air, mon cher comte, hum !
- De quel air dis-je cela, voyons?
- D'un air qui ferait croire que vous la regrettez.
- Je ne la regrette pas, non, duc, et cependant elle a d'excellentes qualités.
- Elle est charmante!
- Oh! je vous en prie, duc, ne me faites pas trop son éloge.
- Et pourquoi cela?
- Mais parce qu'au bout du compte je suis son mari.
- Eh bien! après, de ce que vous êtes son mari, s'ensuit-il que vous deviez être insensible au mérite de la plus aimable femme?
- Ne vous disais-je pas tout à l'heure monsieur le duc, qu'elle avait d'excellentes qualités?
- Ce qui ne vous a pas empêché de lui rendre sa liberté. Dame! je conçois cela.
- Comment, vous concevez cela!
- Sans doute, quand on a une maîtresse comme la vôtre!
- Bon! pensa Mailly, le voilà qui revient à Olympe!
Puis, tout haut:
- Ah çà! est-ce que depuis trois ou quatre jours que vous êtes arrivé de Vienne, vous avez déjà eu le temps de faire la connaissance de ma femme et de ma maîtresse2?
- De votre femme, oui; de votre maîtresse, non; mais hier, en bon lieu, on disait qu'elle était charmante.
- A Rambouillet?
- Justement, et comment savez-vous cela?
- Ne vous ai-je pas dit que j'avais eu la visite de Pecquigny?
- C'est vrai; en effet, c'est lui qui disait cela.
- Et à qui?
- Mais au roi, je crois.
Mailly frappa du pied.
- Ah çà! dit Richelieu, il n'y a pas d'exagération dans ce qu'on dit?
- Sur qui?
- Mais sur Mlle Olympe. N'est-ce pas comme cela qu'elle s'appelle, votre maîtresse? On dit qu'elle est belle.
- Très belle!
- Pleine de grâces.
- C'est une fée!
- Et du talent avec cela.
- C'est une artiste du plus grand mérite.
- Et elle vous aime?
- Que diable trouvez-vous d'étonnant à cela?
- Rien, morbleu! vous êtes un charmant cavalier, et c'est une simple question que je vous fais.
- Cela vous intéresse donc qu'Olympe m'aime ou ne m'aime pas?
- énormément.
- Eh bien! duc, elle m'aime.
- Et vous, l'aimez-vous?
- C'est ridicule à dire, duc, je le sais bien; mais ...
- Mais ... ?
- Mais je l'adore, tout simplement.
- De sorte que rien ne pourrait vous détacher d'elle?
- Rien.
- Qu'aucune perspective, si brillante qu'elle soit, ne pourrait vous y faire renoncer?
- Non seulement rien ne pourrait m'y faire renoncer, mais si on voulait me l'enlever ...
- Que feriez-vous?
- Dame! je tuerais celui qui se serait chargé de cette commission pour le compte d'un autre, fût-ce mon meilleur ami, fût-ce mon frère, fût-ce vous, duc.
- Touchez là! dit Richelieu en tendant la main à Mailly.
- Comment! que je touche là!
- Vous me rendez l'homme le plus joyeux de la terre.
- En vous disant que j'aime ma maîtresse, que ma maîtresse m'aime? en vous disant que je la disputerais à tous, au roi lui-même?
- Comme c'est heureux! s'écria le duc.
- Mais enfin, en quoi est-ce heureux? Vous me mettez sur un gril, mon cher duc.
- Mais en ce que cela m'ôte tous mes scrupules.
- Vous en aviez donc?
- Sans doute, mon cher comte; vous comprenez, comme vous le disiez tout à l'heure, un mari est toujours un mari, à moins cependant qu'il ne le soit plus ... comme vous ... auquel cas ... eh bien!. ..
- Eh bien?
- On peut lui parler de sa femme.
- Comment, vous voulez me parler de ma femme?
- Sans doute, puisque je ne viens que pour cela; c'est ce qui me gêne.
- Ah! pardieu! duc, dit Mailly, je voudrais bien savoir quel est le plus gêné de nous deux!
- Il est évident que c'est moi, dit le duc, et la preuve, c'est que voilà une heure que je tourne autour du pot, et je ne sais par où commencer.
- Voulez-vous que je vous aide?
- Pardieu! ce serait galant, mon cher comte!
- Oh! c'est bien facile: vous avez vu Mme de Mailly hier, à Rambouillet; vous l'avez trouvée à votre gré. Vous savez que j'ai une maîtresse, et vous avez voulu, en bon compagnon, vous assurer que je n'avais plus de femme.
- C'est, ma foi! cela ... Mais qui diable a pu vous dire?
- Je suis informé; allez toujours.
- En vérité, mon cher comte, on n'est pas plus spirituel; oui, j'ai des vues sur Mme de Mailly; oui, c'est la personne qu'il me faut, et je ne désespère pas de vous prouver que ...
- Ah! voilà qui est fort! s'écria Mailly en riant aux éclats, mais avec une violence même qui prouvait qu'il ne riait pas de bon cœur; vous venez me demander, à moi, la permission de me prendre ma femme!
- Préféreriez-vous, mon cher comte, que, comme un croquant ou l'un de ces mauvais copistes de la Régence, je vinsse vous la voler sans dire gare, comme cela, tout à l'ombre de votre petite séparation encore à moitié inconnue! Fi! c'est affreusement vulgaire. Voulez-vous que je vous explique, comte, pourquoi la plupart de mes négociations diplomatiques ont réussi? c'est que, comme, pour traiter, il faut toujours deux parties contractantes, je m'arrange toujours pour ne pas surprendre mon adversaire; je le préviens, je le gagne par ma droiture, et le vaincs par ma logique.
- Ainsi, s'écria le comte, vous espérez me prouver qu'il est juste de ma part de vous laisser Mme de Mailly?
- Mais certainement que j'y compte.
- Vraiment?
- Mais, sans cela, je ne vous eusse certes pas fait lever des côtés de votre maîtresse, où l'on m'a dit que vous étiez couché.
- Bien! très bien! s'écria Mailly, égayé malgré lui par cette singularité; prouvez, prouvez, mon cher duc, et, si vous me prouvez cela, après vous avoir reconnu pour invaincu, je vous tiens pour invincible.
- D'abord, vous n'aimez plus votre femme, n'est-ce pas?
- Je l'avoue; elle a un affreux caractère.
- Pour vous.
- Ah! c'est que je l'avais prise pour moi, voyez-vous, mon cher duc!
- Bon! de la taquinerie?
- Comment cela?
- Voilà que vous dites du mal de Mme de Mailly, maintenant.
- Pourquoi lui voulez-vous du bien, vous?
- Comte, de grâce, dit le duc, soyons sérieux. Je vous jure que la chose en vaut la peine, et puisque Pecquigny vous en a parlé, vous devez apprécier la situation.
- Précisons, duc.
- Eh bien! il faut, je crois, que vous ne paraissiez point faire attention à ce qui se prépare. Un sacrifice auquel on donne les mains n'est pas compromettant aux yeux du monde ; d'ailleurs, deux raisons vous y poussent: d'abord, la volonté du roi, à laquelle on ne rait résister.
- Bon ! c'est ce que me disait Pecquigny.
- Voyez-vous cela, le corrupteur! Ensuite, la meilleure raison de toutes celles que votre bon ange lui-même vous donne.
- Laquelle?
- L'incompatibilité, mon cher duc; l'incompatibilité.
- Plaît-il ?
- Je dis l'incompatibilité. Voyez-vous, en effet, quelle chance que e séparation soit arrivée ainsi, là, juste au moment où nous en ms besoin.
- Mais quelle séparation?
- Mais votre séparation avec votre femme.
Mailly regarda le duc.
- Je ne vois pas, en vérité, dit-il, ce que fait ma séparation avec Mme de Mailly dans toute cette affaire.
-Eh bien! comte, quand je vous le disais, que Pecquigny n'avait pas fait valoir tous les motifs ... Quoi! ce n'est pas un miracle que, juste la veille, sans préméditation et sans scandale, vous et votre femme ayez signé ce petit divorce qui vous place l'un et l'autre à l'abri, vous du ridicule, elle de l'inculpation?
- Sur mon honneur! duc, s'écria Mailly, je continue à ne pas comprendre.
- Vous m'effrayez; je m'explique donc.
- Oh! je vous en serai obligé, car, à vous deux, vous et Pecquigny, vous me feriez perdre la tête.
- Eh bien! qu'eût dit le monde si cette bienheureuse séparation n'eût pas précédé la démarche que je fais près de vous? «M. de Mailly est un ambitieux. »
- Un ambitieux ?
- Mme de Mailly sacrifie son mari, qui n'est que comte, au roi, parce qu'il est roi.
-Au roi! s'écria Mailly en pâlissant.
- Eh! sans doute, au roi.
- Quoi! ma femme ...
- Eh bien?
- C'est le roi qui la recherche?
- Assurément.
- Et vous?
- Je suis le premier à donner l'exemple de l'abnégation.
- Vous venez au nom du roi?
- Et en quel nom voulez-vous que je vienne? Je suis ambassadeur de la France, et la France, c'est le roi. Que diable! mon cher comte, quand on s'appelle Richelieu, on ne fait que les affaires du roi ou les siennes.
Mailly était demeuré stupéfait; tout un horizon inconnu et auquel il n'avait pas songé s'ouvrait devant lui. Tout préoccupé de sa maîtresse, il avait cru jusque-là que c'était de sa maîtresse qu'il était question avec Richelieu.
- Le roi est amoureux de ma femme! murmura-t-il enfin en sortant de sa stupeur.
- Eh! mais, s'écria Richelieu, on dirait que vous tombez des nues! mais voilà une demi-heure que je vous chante la même chanson sur dix airs différents.
- Ah! duc, duc, murmura Mailly, est-ce bien vrai ce que vous m'annoncez là?
- Mais vous ne m'écoutez donc pas?
- Ma femme! le roi aime ma femme!
Richelieu fit de la tête un signe affirmatif.
- Mais c'est impossible! s'écria tout à coup Mailly.
- Comment, impossible?
- Mais, ce matin, Pecquigny m'a dit le contraire, duc. Duc, vous inventez cela.
- Moi, morbleu!
- Oui, vous.
- Et dans quel but?
- Dans celui de me prendre ma femme.
- Oh! oh! comte, fit Richelieu, quelles diables de paroles venez-vous de dire là? Est-ce que c'est ainsi que l'on parle à Paris depuis que je n'y suis plus? Inventer! moi, j'invente quelque chose! Est-ce que vous avez dit cela? mais, mon cher comte, vous extravaguez .
- Oh! Pecquigny! Pecquigny !
- Eh bien! voyons, que vous a-t-il dit?
- Mais il m'a dit que c'était à Olympe, à ma maîtresse que le roi en voulait !
- En vérité?
Et Richelieu éclata de rire.
- Cela vous égaie, duc? dit Mailly tout prêt à se fâcher.
- Mais oui.
- Et pourquoi ?
- Parce que c'est vraiment drôle. Si cela était, enfin?
- Le roi aimer deux femmes!
- Le roi en est capable, comte.
- Oh! je vous en prie, ne plaisantez pas ainsi.
- Mais c'est qu'il pourrait bien vous les prendre toutes les deux, mon pauvre comte!
- Oh! duc, en vérité, convenez-en, la situation est intolérable.
- Le fait est que c'est une étrange occurrence.
- Olympe que j'aime!
- Alors, laissez aller votre femme.
- Mme de Mailly qui porte mon nom!
- Alors, laissez aller votre maîtresse.
- Duc, je suis un homme perdu, tout Paris va se moquer de moi, et voilà déjà que vous commencez.
- A Dieu ne plaise! mon cher comte, et je viens au contraire à vous du plus profond de mon cœur et de mon amitié.
- Un conseil, alors.
- Bah! vous vous moquez.
- Comment cela?
- Est-ce que l'on conseille les gens dans votre position, les gens qui ont un amour et un amour-propre?
- Enfin, duc, vous venez ici pour quelque chose?
- Dame! je croyais vous avoir suffisamment dit pourquoi je venais.
- Redites-le encore.
- Eh bien! je venais vous offrir un moyen de vous sauver du ridicule.
- Donnez vite.
- Je venais vous dire: «Votre femme est recherchée du roi»; vous n'avez jamais aimé votre femme; votre femme ne vous aime plus. Dépêchez-vous.
- Que je me dépêche?
- Oui.
- De quoi faire?
- Mais d'imiter M. de Montespan, qui, toute sa vie, a été redouté du roi, cajolé de sa femme et estimé de tout le monde. Il est bien possible que la morale éternelle eût quelque chose à reprendre à cela; mais de nos jours les choses se passent de cette sorte: il faut bien être de son temps, si médiocre qu'il soit ;
- Duc! duc! c'est tout bonnement l'infamie que vous me proposez là !
- êtes-vous fou, mon cher? mais c'est le suprême honneur, au contraire; c'est ce qui s'appelle prendre un parti; c'est ce qui s'appelle battre le buisson; c'est ce qui s'appelle mettre l'ennemi à rançon.
- Duc, je voudrais voir les choses à votre point de vue.
- Je prouve. Si vous hésitez, le roi commence par le côté faibli comme il arrive quand on assiège une place: il vous prend d'abord votre maîtresse, et tout le monde l'approuve. C'est moral.
- Comment, tout le monde l'approuve?
- Eh! mon Dieu! tout le monde aime à rire, n'est-ce pas? Le roi, las de votre maîtresse, passe à votre femme; il la prend aussi, et cela d'autant plus facilement qu'en se laissant prendre, elle vous joue un double tour. Il résulte de là que vous vous trouvez battu à la fois par votre maîtresse et par votre femme, et que tout le monde assista à la comédie; car il n'est pas un spectateur qui, ayant vu représenter l première pièce, ne veuille voir représenter la seconde.
- Tenez, duc, c'est affreux!
- C'est ainsi. Ayez de la tête, au contraire. Arrangez-vous un sourire ironique. Choisissez: rejetez l'ivraie, gardez le bon grain; dans cette tempête qui menace de tout engloutir, préparez-vous une planche de salut. Sortez de là duc et pair, chevalier des ordres du roi; ayez promesse d'un bon gouvernement, ayez le gouvernement lui-même si c'est possible, et voilà que tous riront pour vous, au lieu de rire contre vous.
- Mais impossible! impossible!
- Vous perdez le sens. Aimez-vous votre maîtresse?
- J'en suis fou t
- Aimez-vous votre femme?
- Je ne sais.
- Ah! bon! déjà des retours, des fluctuations! Faible, faible que vous êtes! Avez-vous ou n'avez-vous pas abandonné votre femme?
- à peu près.
- Eh bien! votre femme abandonnée se vengera.
- Peut-être.
- Elle se vengera, vous dis-je. Pourquoi, diable, voulez-vous qu'il y ait exception en votre faveur? Si elle ne se venge pas avec le roi, elle se vengera avec un autre; et alors, bonsoir le duché, bonsoir la pairie, bonsoir l'ordre, bonsoir le gouvernement; vous aurez été cocu7 gratis! En vérité, mon cher comte, je ne comprends pas qu'un homme d'esprit, ayant une charmante maîtresse comme celle que vous avez, et embarrassé de sa femme comme vous l'êtes, ne remercie pas le ciel de lui envoyer une occasion de liberté.
- Mais la liberté, en pareil cas, c'est le déshonneur!
- Grands mots que tout cela. Eh! monsieur, si votre femme aime le roi, empêchez-le donc, ce déshonneur!
- Si ma femme aime le roi?
- Pourquoi non? Louis XV est-il jeune ou vieux, laid ou beau, roi ou berger? le roi ne vous vaut-il pas, vous, moi et les autres?
- Oh! comme Pecquigny ! murmura le comte.
- Ce que vous ne voulez pas faire avec l'avantage de la situation, vous serez contraint de le subir. Alors, vous verrez, vous verrez!
- Duc, c'est à se briser la tête!
- Non, monsieur, c'est à se la garantir, au contraire. êtes-vous raisonnable? le choix ne sera pas douteux.
Mailly enfonça son visage entre ses deux mains.
Richelieu le regarda en pitié, comme un vainqueur superbe regarde un ennemi terrassé.
- J'étais venu, dit-il, pour vous apprendre une bonne nouvelle et vous tenir au courant; vous prenez la chose au rebours, n'en parlons plus.
- Mais savez-vous que c'est insultant ce que vous me dites là? s'écria Mailly en relevant la tête.
- Prenez garde, dit Richelieu, vous me provoqueriez que j'accepterais. Je suis ambassadeur de Sa Majesté et dois soutenir l'honneur de la couronne.
- Comme Pecquigny! hurla le malheureux, comme Pecquigny! Et il alla s'appuyer la tête sur le socle de marbre d'une statue.
Sans doute le duc avait amené Mailly où il voulait le conduire, car, profitant du moment de prostration auquel s'était abandonné le malheureux comte, il pirouetta sur le talon et disparut.

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