Olympe de Clèves Vous êtes ici : Accueil > Accueil > Bibliothèque
Page précédente | Imprimer

Chapitre XI
Un début.

Trois années s'étaient écoulées depuis cette révélation. Olympe, séparée trois ou quatre fois de son amant par les guerres ou par les garnisons, avait senti peu à peu se détendre la chaîne de leur amour. En 1721, monsieur de Mailly était encore en garnison à Marseille ; mais Olympe jouait la tragédie et la comédie à Avignon.
Depuis deux mois, elle n'avait point aperçu le comte ; seulement, la veille, il l'avait fait prévenir que, forcé par les devoirs de sa nouvelle charge, monsieur de Mailly venait d'être nommé commandant des gendarmes ; seulement, disons-nous, il l'avait fait prévenir que, forcé par les devoirs de sa nouvelle charge de monter à Lyon, il passerait par Avignon pour assister à la première représentation díHérode et Mariamne.
Peut-être demandera-t-on pourquoi monsieur de Mailly. riche et amoureux, avait souffert que mademoiselle Olympe de Clèves restât au théâtre ? Nous répondrons que la chose ne dépendait pas de monsieur de Mailly. Il avait, en effet, proposé à l'actrice de laisser là sa profession ; mais, après s'être faite actrice par nécessité, Olympe, dans son coeur vide d'amour, avait laissé entrer un amour bien autrement dévorant que l'autre, l'amour de l'art. Elle avait donc repoussé toute proposition de ce genre, déclarant que rien au monde ne la ferait renoncer à son indépendance ; elle avait en conséquence continué de dépenser ses quatorze mille livres par an, n'acceptant de monsieur de Mailly que les cadeaux que l'on se fait d'amant à maîtresse, et gardant sa profession comme une ressource contre les mauvais jours.
Vingt fois le comte avait renouvelé les instances à cet endroit, vingt fois Olympe les avait repoussées. On sait qu'Olympe voulait bien ce qu'elle voulait, et surtout voulait bien quand elle ne voulait pas.
Or, à la lettre qu'elle avait reçue du comte, elle avait répondu que le comte pouvait passer le lendemain en toute sécurité à Avignon, et qu'Hérode et Mariamne serait joué le lendemain.
Ce lendemain était un jeudi ; il fallait donc absolument qu'Hérode et Mariamne fût joué le lendemain jeudi.
Voilà pourquoi Olympe avait tant insisté pour qu'on lût le rôle, et avait embrassé Bannière quand il avait consenti à le jouer.
Olympe comptait peut-être sur le succès qu'elle devait avoir dans ce rôle pour ranimer la tendresse de son amant, qu'elle croyait sentir décroître depuis quelque temps, peut-être aussi lui supposons-nous un désir qu'elle n'avait pas, et ne comptait-elle sur rien, car la nuit est noire dans le coeur des femmes pour tout ce qui compose les mystères de l'amour.
Nous avons laissé Bannière vêtu en Hérode, au moment où les trois coups venaient d'être frappés et où le rideau s'allait lever.
Monsieur de Mailly, avec tout son état-major, était dans la salle, occupant la grande loge de face. Il avait avec le reste de la salle partagé l'anxiété des coulisses ; chacun se demandait : Y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas spectacle ? L'assemblée, nombreuse, brillante et pleine d'impatience, respira donc largement lorsque, après avoir entendu frapper les trois coups, elle vit se lever le rideau.
Nous ne saurions dire s'il était heureux ou malheureux pour Bannière de n'être point du premier ni du second acte ; mais ce que nous savons, c'est qu'entre chaque acte il eut grand besoin d'être renforcé par la présence d'Olympe, qui, pour l'entretenir dans ses bonnes dispositions, venait derrière le rideau répéter avec lui les scènes principales.
Ce qui préoccupait surtout le malheureux novice, ce n'était point le légat du pape qui assistait à cette représentation solennelle, ce n'était point monsieur de Mailly et son état-major, ce n'étaient point les autorités de la ville sur les premiers bancs de la salle, c'étaient ces deux pères jésuites qu'il savait être là comme s'ils fussent venus pour guetter son apparition, et qui peut-être, malgré sa barbe et son manteau royal, allaient le reconnaître.
Aussi Bannière fut-il saisi plus d'une fois d'une envie irrésistible de s'enfuir. Mais deux choses s'y opposaient : d'abord cette attraction qui l'enchaînait à Olympe, et ensuite la surveillance que l'on exerçait autour de lui. Personne n'ignorait, depuis le premier sujet jusqu'au dernier comparse, que le débutant débutait presque par surprise, qu'il avait quitté la robe de novice pour revêtir le costume d'Hérode, et comme, à tout prendre et à bien plus juste raison, il pouvait être saisi d'un remords pareil à celui qui avait emporté Champmeslé, on ne voulait pas qu'une même cause amenât un même résultat, et que la pièce, qui avait failli ne pas commencer, après avoir commencé, fût exposée à ne pas finir.
Hérode était donc positivement gardé par les gardes, qui, chaque pas qu'il faisait dans les coulisses, se déplaçaient et le suivaient avec autant de régularité que, depuis, dans le magnifique drame de Marion Delorme, nous avons vu les gardes de monsieur de Mengis suivre leur seigneur suzerain.
Enfin, la toile, baissée sur le premier et le second acte, se releva sur le troisième ; le moment terrible approchait. Bannière., plus mort que vif, écoutait s'envoler les vers les uns après les autres, et, à chaque vers qui s'envolait, il sentait se rapprocher son entrée. Quoique les acteurs en scène prissent les temps ordinaires, il lui semblait qu'ils précipitaient leur diction d'une façon insensée ; les scènes passaient les unes après les autres devant ses yeux comme ces vapeurs sombres qu'emportent sur un ciel abaissé les orageuses brises de l'ouest. Enfin, arriva la troisième scène du troisième acte, celle qui précède immédiatement l'entrée d'Hérode. Comme une marée qui monte, le malheureux Bannière voyait venir à lui le moment d'entrer ; bientôt il n'y eut plus entre lui et ce moment suprême que quatre vers, bientôt plus que deux, plus qu'un ! Avec le dernier hémistiche, une sueur froide passa sur le front de Bannière. Une espèce de vertige le prit, il regarda autour de lui pour voir si un passage était ouvert à sa fuite ; mais, en se retournant, il vit Olympe souriante et dont le regard l'encourageait. Il entendit murmurer autour de lui : - Allons, allons ! il sentit une petite main, plus puissante que la main d'un géant, le pousser par derrière, une voix pleine d'harmonie lui crier : - Courage ! Le souffle qui accompagnait ce mot brûla sa joue. Il fit un pas en avant et se trouva en face des chandelles, en face du lustre, en face de trois mille éclairs jaillissant des yeux des spectateurs, et parmi lesquels, brillant de lueurs infernales, il croyait voir reluire ceux des deux révérends pères jésuites.
Il entra lentement, haletant, ébloui et prêt à trébucher à chaque pas sur la pente insensible du plancher.
Mais il était si beau de taille et de figure, il portait sur son visage un tel caractère de sombre mélancolie ; il avait la jambe si bien tournée, l'oeil si bien plein de flammes, que pour le rassurer d'abord, puis pour le remercier de sa complaisance, un tonnerre d'applaudissements éclata au milieu de ce parterre debout, que la curiosité fit osciller sous son irrésistible attraction, comme sous un vent d'été se courbe et oscille un champ de seigle.
L'effet fut rapide ; le nuage qui couvrait les yeux de Bannière s'éclaircit, le sang qui bourdonnait à ses oreilles interrompit ses tintements, et, électrisé par ces bravos, comme par l'éloge ou le fouet est stimulé le coursier, il attaqua bravement son premier vers.
Ce dont il était sûr, c'était sa mémoire. Ce dont il n'était pas sûr, c'était sa personne. Sa personne faisait de l'effet. La moitié de la partie était donc gagnée.
Sous les bravos, Bannière se retrempa ; il se dit qu'après tout, il était un homme comme tous ces hommes, l'égal par son intelligence des gens de la salle, le maître peut-être par son talent des gens de la scène.
Bannière débita donc presque aussi bravement ses tirades sur le théâtre qu'il les avait débitées au foyer.
A défaut de la science, il avait la force ; à défaut du détail, il avait le feu, et comme, dans sa première scène avec Olympe, elle lui dit tout bas deux ou trois fois : « Bien ! très bien ! » il joua en effet très bien ; car il joua comme il eût fait dans la salle des méditations, sans connaître le danger.
Quant à Olympe, qui savait son théâtre depuis longtemps, quant à Olympe qui, au lieu d'avoir deux malveillants pères jésuites dans la salle, y avait monsieur de Mailly et tout un état-major d'adorateurs, elle se laissa entraîner comme jamais elle n'eût fait peut-être par Champmeslé, et fit tous ses effets sans en manquer un, soutenue qu'elle était par les murmures approbateurs de toute la salle et par les bravos bruyants de la garnison.
La représentation fut belle. Non seulement Bannière ne s'était pas trompé, mais il avait soufflé les répliques aux gardes, aux confidents, aux acteurs, aux mimes.
On se souvient que Bannière savait toute la pièce par coeur.
Aussi, après sa première entrée, fut-il couvert de compliments par toutes les femmes et par tous les hommes de la troupe. Aussi, après sa deuxième entrée, n'eut-il plus pour lui que les femmes, lesquelles, il faut le dire, lui restèrent fidèles dans leur admiration jusqu'à la fin de la pièce.
La pièce finie, Olympe n'embrassa plus Bannière, elle le remercia.
Bannière ne sentit pas cette nuance, il était trop étourdi : l'homme qui s'est grisé de gros vin ne sait plus l'arôme des vins délicats.
Bannière fut donc félicité, entouré, cajolé ; il se déroba à toutes ces félicitations, car il conservait toujours d'une façon vague l'espoir de rentrer au noviciat, et s'enfuit dans la loge où il s'était déshabillé.
Il eut beaucoup de peine à la retrouver, mais il la retrouva enfin.
La première chose que trouva Bannière en entrant dans sa loge fut un bain. Comme pour effacer la souillure du corps par l'eau en même temps qu'il effaçait les souillures de l'âme par la confession, Champmeslé avait l'habitude de prendre un bain après chaque nouvelle création. Bannière regarda ce bain avec envie. Bannière pensa que, puisqu'il avait joué le rôle de Champmeslé, il pouvait bien prendre le bain de Champmeslé. De déduction en déduction, il en arriva même à se prouver qu'il avait tous les droits à ce bain, tandis que Champmeslé n'en avait aucun.
Bannière dévêtit donc son costume d'Hérode et s'étendit voluptueusement dans ce bain.
Il y était depuis dix minutes, se frottant de son mieux avec le savon de Champmeslé, et voyant comme un rêve passer devant lui jusque dans les moindres détails tous les incidents de cette solennelle représentation, lorsqu'on vint frapper à la porte de sa loge.
Bannière tressaillit dans son bain comme un voleur surpris en flagrant délit.
- Eh ! que me veut-on ? demanda-t-il, On n'entre pas !
Bannière était plein de pudeur.
- On ne demande pas à entrer, monsieur, répondit la voix du coiffeur. On demande le roi Hérode.
- Où cela ?
- Au foyer.
- Et que lui veut-on, au roi Hérode ?
- Monsieur le comte de Mailly donne une collation à ces messieurs et à ces dames, et dit que la collation serait incomplète si, ayant la reine Mariamne, il n'avait pas le roi Hérode.
Bannière resta un instant sans répondre, puis il pensa qu'il n'avait d'autres habits à mettre que ses habits de jésuite, et qu'il ferait triste figure à ce souper joyeux avec son costume noir.
- Dites que je remercie de toute mon âme monsieur le comte de Mailly de l'honneur qu'il veut bien me faire, répondit Bannière, mais que je ne puis l'accepter, n'ayant point d'habit.
- Comment, point d'habit ? dit le coiffeur : n'avez-vous point le costume du roi Hérode, tout en hermine, en soie, et en velours ?
- Oui, dit Bannière ; mais c'est un costume et non un habit.
- Eh ! fit le coiffeur, tout le monde est en costume ; c'est au contraire une des conditions du souper.
- Mademoiselle Olympe aussi ? hasarda Bannière.
- En grand costume. Elle a ôté seulement son rouge et ses mouches et pris un bain ; c'est ce qui fait qu'on n'est pas encore à table.
Un souper avec monsieur de Mailly, un souper présidé par Olympe, un souper où il la reverrait, où elle lui dirait qu'il avait bien joué ; un souper surtout où il reparaîtrait, non pas avec son sordide habit de novice, mais avec son splendide costume d'Hérode ! Il y avait là plus qu'il n'en fallait pour décider Bannière à rentrer deux heures plus tard au noviciat. D'ailleurs, ou l'on savait ou l'on ignorait sa sortie ; si on l'ignorait, les deux heures n'y faisaient rien ; si on la savait, les deux heures n'y faisaient pas grand-chose, et la punition serait si terrible que ces deux heures de plus ne pouvaient guère l'aggraver.
Bannière était dans la position d'un homme condamné à être pendu, et qui, en se donnant une grande jouissance, risque d'être roué. Mourir pour mourir, Bannière voulait se donner avant sa mort un plaisir de dieu.
Il répondit donc assez cavalièrement :
- Eh bien ! alors, dites à monsieur de Mailly que je vais avoir l'honneur de me rendre à son invitation.
Bannière, en effet, sortit de son bain, radieux et parfumé. Au rouge de théâtre avait succédé le brun mat de sa peau, ce fard des hommes du Midi ; à la place de sa perruque flottante, les ondes de ses cheveux noirs auxquels l'eau venait de donner le bleuâtre luisant de l'aile du corbeau. Il se regarda dans la glace de Champmeslé, et pour la première fois s'aperçut qu'il était beau.
Mais presque aussitôt, avec un soupir :
- Ah ! dit-il, elle aussi, elle est bien belle !
Et il s'achemina vers le grand foyer, où était dressée la collation.

Chapitre précédent | Chapitre suivant

© Société des Amis d'Alexandre Dumas
1998-2010
Haut de page
Page précédente