Le Testament de M. de Chauvelin Vous êtes ici : Accueil > Accueil > Bibliothèque
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Chapitre III
La lettre

Maintenant, comment monsieur de Villenave avait-il réuni cette belle bibliothèque ?
Comment avait-il colligé cette collection d'autographes unique dans le monde des collectionneurs ?
Avec le travail de toute sa vie.
D'abord, jamais monsieur de Villenave n'avait brûlé un papier, déchiré une lettre.
Convocations aux sociétés savantes, invitations de mariages, billets d'enterrement, il avait tout gardé, tout classé, tout mis à sa place. Il possédait une collection de chaque chose, et même des volumes qui, le 14 juillet, avaient été arrachés à moitié brûlés au feu qui les dévorait dans la cour de la Bastille.
Deux chercheurs d'autographes étaient constamment occupés pour monsieur de Villenave ; l'un était un nommé Fontaine, que j'ai connu, et qui était lui- même auteur d'un livre intitulé le Manuel des autographes ; l'autre était un employé du ministère de la guerre ; tous les épiciers de Paris connaissaient ces deux infatigables visiteurs, et leur mettaient de côté tous les papiers qu'ils achetaient. Parmi ces papiers, ils faisaient un choix qu'ils payaient quinze sous la livre, et que monsieur de Villenave leur payait trente sous.
Parfois aussi monsieur de Villenave faisait sa tournée lui-même. Il n'y avait pas un épicier de Paris qui ne le connût, et qui, en le voyant, ne réunît, pour les soumettre à sa savante investigation, les sacs futurs et les cornets à venir.
Il va sans dire que les jours où il sortait pour les autographes, monsieur de Villenave sortait aussi pour les livres ; alors il prenait la ligne des quais, l'infatigable bibliophile, et là, ses deux mains dans les goussets de son pantalon, son grand corps incliné, sa belle tête intelligente éclairée par le désir, il plongeait son regard ardent au plus profond des étalages, où il allait chercher le trésor inconnu, qu'il feuilletait un instant, et quand le livre était celui qu'il avait ambitionné, quand l'édition était celle qu'il cherchait, le livre quittait la boutique de l'étalagiste, non pas pour aller prendre place dans la bibliothèque de monsieur de Villenave : dans la bibliothèque de monsieur de Villenave il n'y avait plus de place et depuis longtemps, et il fallait que des échanges contre des dessins ou des autographes créassent cette place pour le moment absente ; non, le livre allait prendre place dans le grenier, divisé en trois compartiments, le compartiment des in-octavos à gauche, le compartiment des in-quartos à droite, le compartiment des in-folios au milieu.
Là était le chaos dont un jour monsieur de Villenave devait faire un nouveau monde, quelque chose comme une Australie ou une Nouvelle-élande.
En attendant, ils étaient à terre, versés les uns sur les autres, gisant dans une demi-obscurité.
Ce grenier, c'étaient les limbes où étaient renfermées les âmes que Dieu n'envoie ni en paradis ni en enfer, parce qu'il a des desseins sur elles.
Un jour, la pauvre maison, sans cause apparente, trembla jusqu'en ses fondements, jeta un cri, et se lézarda ; les habitants, épouvantés, crurent à un tremblement de terre, et s'élancèrent dans le jardin.
Tout était tranquille, et dans l'air et sur la terre ; la fontaine continuait de couler au coin de la rue ; un oiseau chantait dans les plus hautes branches du plus grand arbre.
L'accident était partiel ; il venait d'une cause secrète ignorée, inconnue. On envoya chercher l'architecte.
L'architecte examina la maison, la sonda, l'interrogea, et finit par déclarer que l'accident ne pouvait provenir que d'une surcharge.
En conséquence, il demanda à visiter les greniers.
Mais, sur cette demande, il éprouva une vive opposition de la part de monsieur de Villenave.
D'où venait cette opposition, qui dut céder cependant à la fermeté de l'architecte ?
C'est que monsieur de Villenave sentait que son trésor enfoui, d'autant plus précieux qu'il lui était presque inconnu à lui-même, courait un grand danger à cette visite.
En effet, dans la seule chambre au milieu, on trouva douze cents in-folios, pesant à peu près huit mille livres.
Hélas ! ces douze cents in-folios, qui avaient fait pencher la maison et qui menaçaient de la faire écrouler, il fallut les vendre.
Cette douloureuse opération eut lieu en 1822. Et en 1826 quand je connus monsieur de Villenave, il n'était point encore bien remis de cette douleur, et plus d'un soupir, dont sa famille ne connut ni la cause ni le but, allait rejoindre ces chers in-folios, réunis à si grand-peine par lui, et maintenant, comme des enfants chassés du toit paternel, errants, orphelins, et éparpillés sur la terre.
J'ai dit combien la maison de la rue de Vaugirard m'avait été douce, bonne et hospitalière ; de la part de madame de Villenave, parce qu'elle était naturellement affectueuse ; de la part de madame de Waldor, parce que, poète, elle aimait les poètes ; de la part de Théodore de Villenave, parce que nous étions du même âge tous deux, et tous deux à cet âge où l'on a besoin de donner une part de son coeur et de recevoir une part du coeur des autres.
Enfin, de la part de monsieur de Villenave, parce que sans être un amateur d'autographes, je possédais cependant, grâce au portefeuille militaire de mon père, une collection d'autographes assez curieuse.
En effet, mon père, ayant occupé, de 1791 à 1800 des grades élevés dans l'armée, ayant été trois fois général en chef, mon père se trouvait avoir été en correspondance avec tout ce qui avait joué un rôle de 1791 à 1800.
Les autographes les plus curieux de cette correspondance étaient ceux du général Buonaparte. Napoléon n'a pas conservé longtemps ce nom italianisé. Trois mois après le 13 vendémiaire, il francise son nom et signe Bonaparte. Or, mon père avait reçu, dans cette courte période, cinq ou six lettres du jeune général de l'intérieur. Ce fut le titre qu'il prit après le 13 vendémiaire.
Je donnai à monsieur de Villenave un de ces autographes, flanqué d'un autographe de Saint-Georges et d'un autographe du maréchal de Richelieu ; et, grâce à ce sacrifice, qui était un plaisir pour moi, j'eus mes entrées au second étage.
Peu à peu, je devins assez familier dans la maison pour que Françoise ne m'annonçât plus à monsieur de Villenave. Je montais seul au second. Je frappais à la chambre ; j'ouvrais sur le mot : Entrez ! et presque toujours j'étais bien reçu.
Je dis presque toujours, parce que les grandes passions ont leurs heures d'orage. Supposez un amateur d'autographes qui a couvé une signature précieuse, une signature dans le genre de celle de Robespierre, qui n'en a laissé que trois ou quatre ; de Molière, qui n'en a laissé qu'une ou deux, de Shakespeare, qui, je crois, n'en a pas laissé du tout ; eh bien ! au moment de mettre la main sur cette signature unique ou presque unique, cette signature, par un accident quelconque, échappe à notre collectionneur : le voilà tout naturellement au désespoir.
Entrez dans un pareil moment chez lui, fussiez-vous son père, fussiez-vous son frère, fussiez-vous un ange, et vous verrez comme vous serez reçu ; à moins toutefois que cet ange, par son pouvoir divin, ne fasse vivre cette signature qui n'existait pas, ou ne dédouble cette signature unique.
Voilà les cas exceptionnels où j'eusse été mal reçu par monsieur de Villenave. En toute autre circonstance, j'étais sûr de trouver un visage gracieux, un esprit facile, et une mémoire complaisante, même pendant la semaine.
Je dis « pendant la semaine » parce que le dimanche était, chez monsieur de Villenave, réservé aux visites scientifiques.
Tout ce qu'il y avait de bibliophiles étrangers, d'amateurs d'autographes cosmopolites venant à Paris, n'y venaient pas sans faire leur visite à monsieur de Villenave, comme des vassaux vont rendre hommage à leur suzerain.
Le dimanche était donc le jour des échanges. Grâce à ces échanges, monsieur de Villenave complétait ses collections étrangères pour lesquelles ses épiciers étaient insuffisants, en abandonnant aux collectionneurs germains, anglais ou américains, quelques rognures ses richesses nationales.
J'étais donc entré dans la maison ; j'avais donc été reçu au premier d'abord, au second ensuite ; j'y avais obtenu mes entrées tous les dimanches : puis enfin j'y avais été admis à ma volonté, privilège que je partageais avec deux ou trois personnes tout au plus.
Or, un jour de la semaine, c'était un mardi, je crois, comme je venais prier monsieur de Villenave de me laisser étudier un autographe de Christine on sait que j'aime à me rendre compte du caractère des personnages par la forme de leur écriture, un jour, dis-je, où je venais dans ce but, c'était vers cinq heures de l'après-midi, au mois de mars, je sonnai à la porte. Je demandai monsieur de Villenave, et je passai.
Comme j'allais entrer dans la maison, Françoise me rappela.
- Qu'y a-t-il, Françoise ? demandai-je.
- Monsieur va-t-il chez ces dames ou chez monsieur ?
- Je vais chez monsieur, Françoise.
- Eh bien ! si monsieur était bien bon, il épargnerait deux étages à mes pauvres jambes, et donnerait à monsieur de Villenave cette lettre que l'on vient d'apporter pour lui.
- Volontiers, Françoise.
Françoise me donna la lettre, je la pris et je montai.
Arrivé à la porte, je frappai comme d'habitude ; mais on ne me répondit pas.
Je frappai un peu plus fort.
Même silence.
Enfin je frappai une troisième fois, et cette fois avec une espèce d'inquiétude, car la clef était à la porte, et la présence de la clef à la porte impliquait invariablement la présence de monsieur de Villenave dans sa chambre.
Je pris donc sur moi d'ouvrir la porte, et je vis monsieur de Villenave assoupi dans son fauteuil.
Au bruit que je fis, peut-être à la colonne d'air qui entra et qui rompit certaines influences magnétiques, monsieur de Villenave poussa une espèce de cri.
- Ah ! pardon, lui dis-je, cent fois pardon, j'ai été indiscret, je vous ai dérangé.
- Qui êtes-vous ? que me voulez-vous ?
- Je suis Alexandre Dumas.
- Ah !
Et monsieur de Villenave respira.
- En vérité, je suis au désespoir, ajoutai-je, et je me retire.
- Non, fit monsieur de Villenave en poussant un soupir et en passant sa main sur son front, non, entrez.
J'entrai.
- Asseyez-vous !
Par hasard une chaise était vacante ; je la pris.
- Vous voyez, dit-il. Oh ! comme c'est étrange ! je m'étais assoupi. Le crépuscule est arrivé ; pendant ce temps-là, mon feu s'est éteint ; vous m'avez réveillé, je me suis trouvé sans lumière, ne me rendant pas compte du bruit qui troublait mon sommeil : c'est sans doute l'air de la porte qui a passé sur mon visage ; mais il m'a semblé voir voltiger un grand drap blanc, quelque chose comme un linceul. Comme c'est étrange, n'est-ce pas ? continua monsieur de Villenave avec ce mouvement de tout le corps qui indique l'homme qui s'est refroidi. Vous voilà, tant mieux !
- Vous me dites cela pour me consoler de ma gaucherie.
- Non, en vérité. Je suis bien aise de vous voir. Que tenez-vous là ?
- Ah ! pardon, j'oubliais ; une lettre pour vous.
- Ah ! un autographe, de qui ?
- Non, ce n'est pas un autographe, c'est tout bonnement, à ce que je suppose du moins, une lettre.
- Ah ! oui, une lettre !
- Une lettre venue par la poste, et que Françoise m'a chargé de vous apporter : la voici.
- Merci. Tenez, s'il vous plaît, allongez la main, et donnez-moi...
- Quoi ?
- Une allumette. En vérité je suis encore tout engourdi. Si j'étais superstitieux, je croirais aux pressentiments.
Il prit l'allumette que je lui présentai et l'alluma à la cendre rouge du foyer.
A mesure qu'il l'allumait, une lumière croissante se répandait dans l'appartement, et permettait de distinguer les objets.
- Oh ! mon Dieu ! m'écriai-je tout à coup.
- Qu'avez-vous donc ? me demanda monsieur de Villenave en allumant la bougie.
- Ah ! mon Dieu ! votre beau pastel, que lui est-il donc arrivé ?
- Oui, vous voyez, répondit tristement monsieur de Villenave, je l'ai mis là près de la cheminée ; j'attends le vitrier, l'encadreur.
- En effet, le cadre est brisé, et le verre en mille morceaux.
- Oui, dit monsieur de Villenave, regardant le portrait d'un air mélancolique, et oubliant sa lettre ; oui, c'est une chose incompréhensible.
- Mais il lui est donc arrivé un accident ?
- Imaginez-vous qu'avant-hier j'avais travaillé toute la soirée ; il était minuit moins un quart, je me couche, je mets ma bougie sur ma table de nuit, et je m'apprête à revoir les épreuves d'une petite édition compacte de mon Ovide, quand mes yeux se portent par hasard sur le portrait de ma pauvre amie. Je lui dis bonsoir de la tête comme d'habitude : il faisait un peu de vent par une fenêtre restée entrouverte sans doute, le vent fait vaciller la flamme de ma bougie, de sorte qu'il me semble que le portrait me répond : Bonsoir ! par un mouvement de tête pareil au mien. Vous comprenez que je traitai cette vision de folie, mais je ne sais pas comment cela se fait, voilà mon esprit qui se préoccupe, et mes yeux qui ne peuvent plus quitter le cadre. Dame ! vous le savez, mon ami, ce pastel remonte aux premiers jours de ma jeunesse, il me rappelle toutes sortes de souvenirs. Me voilà donc nageant en plein dans mes souvenirs de vingt-cinq ans. Je parle à mon portrait. Ma mémoire répond pour lui, et quoique ce soit ma mémoire qui réponde, il me semble que le pastel remue les lèvres ; il me semble que ses couleurs s'effacent ; il me semble que sa physionomie prend une expression triste. En ce moment, minuit commence à sonner à l'église des Carmes ; à ce tintement lugubre, le visage de ma pauvre amie prend une expression de plus en plus douloureuse. Le vent soufflait. Au dernier coup de minuit, la fenêtre du cabinet s'ouvre violemment, j'entends passer comme une plainte, il me semble que les yeux du portrait se ferment. Le clou qui le soutenait se brise ; le portrait tombe, et ma bougie s'éteint.
Je me lève pour la rallumer, n'ayant aucunement peur, mais vivement impressionné cependant ; le malheur veut que je ne retrouve pas une allumette, il était trop tard pour appeler, je ne savais pas où en aller prendre ; je referme la fenêtre de mon cabinet, et me recouche sans lumière.
Tout cela m'avait ému, j'étais triste ; je me sentais une incroyable envie de pleurer ; il me semblait entendre comme le froissement d'une robe de soie par la chambre. Plusieurs fois je demandai : Y a-t-il quelqu'un là ? Enfin je m'endormis, mais tard et, en me réveillant, je trouvai mon pauvre pastel dans l'état où vous le voyez.
- Oh ! la chose étrange, lui dis-je ; et avez-vous reçu votre lettre hebdomadaire ?
- Quelle lettre ?
- Celle que vous écrivait l'original du portrait.
- Non, et voilà ce qui m'inquiète, voilà pourquoi j'avais dit à Françoise de monter ou de faire monter sans retard les lettres qui arriveraient pour moi.
- Eh bien ! celle-ci, que je vous apporte...
- Ce n'est pas sa manière de les plier.
- Ah !
- Mais n'importe, elle est d'Angers.
- La personne habitait Angers ?
- Oui, ah ! mon Dieu ! cachetée de noir ! Pauvre amie, lui serait-il arrivé malheur ?
Et monsieur de Villenave pâlit en décachetant la lettre.
Aux premiers mots qu'il lut, ses yeux se remplirent de larmes.
Il prit une seconde lettre interrompue à sa quatrième ligne et contenue dans la première.
Il porta cette lettre interrompue à ses lèvres et me présenta l'autre.
- Lisez, dit-il.
Je lus :

« Monsieur,
« C'est avec ma douleur personnelle, augmentée de celle que vous allez éprouver, que je vous annonce que madame*** est morte dimanche dernier, comme sonnait le dernier coup de minuit.
« Elle avait, la surveille, au moment où elle vous écrivait, été prise d'une indisposition que nous crûmes légère d'abord, et qui alla s'aggravant toujours jusqu'au moment de sa mort.
« J'ai l'honneur de vous envoyer tout incomplète qu'elle est, la lettre qu'elle avait commencée pour vous. Cette lettre vous prouvera que, jusqu'au moment de sa mort, les sentiments qu'elle vous avait voués sont restés les mêmes.
« Je suis, monsieur, bien tristement, comme vous pensez, mais me disant toujours votre très humble servante.
                    « Thérèse Mirand. »

Monsieur de Villenave suivait des yeux mes yeux qui lisaient.
- A minuit ! me dit-il, vous voyez, c'est à minuit que le portrait est tombé à terre et s'est brisé. Non seulement il y a coïncidence de jour, mais de minute.
- Oui, répondis je, c'est cela.
- Vous croyez donc ? s'écria monsieur de Villenave.
- Mais sans doute que je crois.
- Oh ! bien alors, venez un jour, mon ami, un jour que je serai un peu moins troublé, n'est-ce pas, et je vous raconterai quelque chose de bien autrement étrange.
- Une chose qui vous est arrivée à vous ?
- Non, mais dont j'ai été le témoin.
- Quand cela ?
- Oh ! il y a bien longtemps. C'était en 1774, du temps où j'étais précepteur des enfants de monsieur de Chauvelin.
- Et vous dites ?
- Oui, que je vous conterai cela ; en attendant, vous comprenez..
- Je comprends, vous avez besoin d'être seul.
Je me levai et m'apprêtai à sortir.
- A propos, dit monsieur de Villenave, dites en passant à ces dames que l'on ne soit pas inquiet de moi ; je ne descendrai pas.
Je fis signe que la commission serait faite.
Alors monsieur de Villenave fit tourner son fauteuil sur un pied de derrière, de manière à se trouver bien en face du portrait ; puis, tandis que je refermais la porte :
- Pauvre Sophie ! murmura-t-il.
Maintenant, l'histoire qu'on va lire est celle que plus tard me raconta monsieur de Villenave.

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