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Chapitre XVI
Les pantoufles du brahmine

Le résultat de ma visite au père de la belle Amarou fut que je me décidai à m'établir à Calicut et à y fonder un commerce díépiceries.
Mon premier soin fut d'acheter une maison. Les maisons sont encore moins chères à Calicut qu'à Goa. Il est vrai que la plus solide maison de Calicut est en terre séchée, et que la plus haute a huit pieds de haut.
Aussi, pour douze écus, me trouvai-je propriétaire d'une maison qui me fut cédée par le vendeur avec trois serpents attachés à la propriété.
Je lui dis que je tenais peu à ses serpents, et que mon premier soin serait de leur tordre le cou ; mais il m'invita à bien me garder d'une pareille imprudence. Les serpents remplissent, à Calicut, l'office que remplissent les chats en Europe, en détruisant les rats et les souris, dont sans eux les maisons seraient infestées.
Je demandai à ce que les reptiles dont je devenais acquéreur me fussent présentés, afin que je fisse connaissance avec eux.
En effet, il était important pour moi et pour eux de bien nous entendre, afin qu'il n'entrât pas d'intrus dans la maison.
Mon vendeur les siffla, et ils accoururent comme des chiens.
Au bout de trois jours, grâce à deux ou trois jattes de lait dont je leur avais fait libéralement cadeau, nous étions les meilleurs amis du monde.
Cependant, j'avoue que les premières fois que je trouvai l'un ou l'autre dans mon lit en me couchant ou en m'éveillant, cette familiarité m'inspira quelque répugnance ; mais peu à peu je m'y habituai, et bientôt je n'y pensai plus.
Le commerce auquel je m'étais particulièrement adonné était celui du cardamome, espèce de poivre qui ne se trouve chez nous que chez les apothicaires, mais dont tous les insulaires des îles de l'Inde sont on ne peut plus friands. Pendant mon séjour à Ceylan, j'avais appris à connaître la valeur de cette denrée, et je résolus d'en faire ma branche principale de spéculation.
J'étais arrivé justement dans la saison des pluies qui est le bon temps pour défricher les terres où l'on veut planter du cardamome. Le défrichement au reste est facile ; pendant l'hiver, il pousse sur le sol des environs de Calicut une véritable forêt d'herbes qui servent d'engrais à la terre, dans laquelle on peut planter ou semer ; on sème ou on plante, et quatre mois après on récolte.
J'affermai donc une grande quantité de terre aux environs de Calicut, et je commençai mon défrichage, non pas comme on fait dans ces pays-là, en s'en rapportant à une vingtaine de sudras qui, éloignés de l'oeil du maître, le trompent à qui mieux mieux dans l'emploi de la journée, mais en surveillant tout moi-même ; et pour que cette surveillance fût plus active, je commençai par me bâtir quatre cabanes aux quatre coins de mon exploitation, ce qui me fut chose facile et peu dispendieuse, attendu que j'avais une grande quantité de cocotiers sur mon terrain, et que, comme chacun sait, cet arbre est un don du ciel pour ces climats, puisque avec son bois on bâtit les maisons, qu'avec ses feuilles on les couvre, qu'avec son écorce on tresse des nattes, qu'avec sa moelle on se nourrit, qu'avec son bourgeon on fait du vin, qu'avec sa noix on fait de l'huile, et qu'avec sa sève on fait du sucre.
Or, de ce vin, en le passant à l'alambic, je composais une espèce d'eau-de vie avec laquelle je faisais faire tout ce que je voulais à mes sudras.
Aussi ma récolte se ressentit-elle de mes distributions de tari. On n'avait jamais rien vu de pareil, à Calicut, à mes dix ou douze arpents de cardamome ; non seulement ma récolte fut abondante, mais de première qualité, et je résolus, quand je vis le résultat, de consacrer cinq ou six ans à cette exploitation, au bout desquelles cinq ou six années ma fortune était faite, surtout si j'allais vendre moi-même à Ceylan ce que j'avais récolté moi-même à Calicut. Pour cela, il s'agissait purement et simplement de noliser un petit bateau, et, pendant la fin de la saison d'été, de gagner Ceylan, lorsque j'aurais une cargaison suffisante. Or deux récoltes devaient me suffire pour charger un bateau, et deux récoltes à Calicut se font dans l'année.
Pendant ce temps, je continuais de visiter mon vieil ami Nachor et ma jeune amie la belle Amarou. Je n'avais pas oublié que le père pouvait, pour mes patentes, pour mes droits de douane, etc., m'être très utile, et je l'avoue, ce grand dévouement à ses devoirs conjugaux que la fille avait déployé dans la fameuse journée de la suttie m'avait profondément touché le coeur. Or, le papa Nachor n'était pas un niais ; il m'avait vu payer comptant tout ce que j'avais acheté ou loué. Il ne douta pas, à la manière dont je menais mon exploitation, que je ne fusse en train de faire fortune ; de sorte qu'il me recevait en homme qui désire que celui qu'il reçoit trouve la maison bonne, afin qu'il revienne dans la maison le plus souvent possible.
J'y revins tant et si bien, qu'au bout de huit ou dix mois, sauf le consentement de la belle Amarou, que j'avais cependant cru lire plus d'une fois dans ses yeux, tout était à peu près décidé entre moi et le père Nachor.
Un événement qui pouvait avoir les suites les plus déplorables amena, au contraire, une plus rapide conclusion des choses, que peut-être nous désirions tous, mais que la pudeur de la belle Amarou l'empêchait de laisser transparaître. Un jour que j'avais invité le père et la fille à venir visiter mes plantations, et que comptant passer la journée tout entière dans la plaine, j'avais galamment fait dresser quatre collations dans mes quatre cabanes, la belle Amarou, qui suivait immédiatement l'esclave qui battait les deux côtés du sentier avec un bâton pour en écarter les reptiles venimeux, jeta un grand cri. Une petite couleuvre verte, de l'espèce la plus terrible et dont la blessure est toujours mortelle, venait de s'élancer d'une touffe d'herbe, et s'était attachée au pan de son écharpe. J'avais vu s'élancer la couleuvre, j'avais entendu le cri, et d'un coup de la baguette que je tenais à la main, je l'avais atteinte si heureusement, que je lui avais fait lâcher prise ; puis, comme j'avais des bottes, d'un coup de talon je lui avais écrasé la tête.
Mais, pour avoir échappé au danger, la belle Amarou n'en était pas dans un meilleur état. Au lieu de mourir du venin, elle semblait prête à mourir de la frayeur. Renversée sur un de mes bras, comme un beau lis de rivière, elle était pâle et frissonnante comme lui. Je l'enlevai, et, la pressant contre ma poitrine, je la portai jusqu'à la cabane où nous attendait le déjeuner. Au reste, la charmante enfant, qui avait douze ans à peine, ne pesait guère plus à mes bras qu'un rêve ou une vapeur ; son coeur seul en battant contre le mien, constatait la réalité.
Une fois entré dans la cabane, une fois la visite faite de tous côtés, la belle Amarou commença de se rassurer un peu et consentit à manger quelques grains de riz ; mais lorsqu'il fallut se remettre en route, la même frayeur s'empara d'elle, et elle déclara qu'elle était décidée à ne plus marcher à pied.
Rien ne pouvait m'être plus agréable qu'une pareille déclaration. Je lui offris le même moyen de transport qui l'avait conduite où elle était. Elle regarda son père, lequel lui fit signe qu'elle pouvait accepter. Je repris Amarou entre mes bras et nous nous remîmes en route. Cette fois, comme elle craignait de peser trop lourdement, elle avait passé sa main autour de mon col, ce qui rapprochait son visage du mien, ses cheveux des miens, son haleine de la mienne, toutes choses qui, à ce qu'il paraît, n'étaient pas fâchées d'être rapprochées, attendu qu'elles se mêlaient à qui mieux mieux, et que plus elles se mêlaient, plus elles se rapprochaient. A la première cabane j'espérais être aimé ; à la seconde, j'étais sûr de l'être ; à la troisième, Amarou m'avait fait l'aveu de son amour ; enfin, à la quatrième, notre mariage était convenu, et il ne restait plus à arrêter que l'époque.
Cette époque, ce fut Nachor qui la fixa.
C'était un homme prudent que Nachor. Il avait bien vu la récolte sur pied, mais il voulait la voir en magasin. Il fixa donc la cérémonie au mois de juillet.
Cette époque m'allait assez ; c'était celle où je comptais expédier mon petit bâtiment, ou plutôt le conduire moi-même à Ceylan, et je n'étais pas fâché de laisser derrière moi quelqu'un qui surveillât le labour et la plantation de mon champ. Amarou, avec la peur qu'elle avait des couleuvres vertes, était incapable de faire l'office d'inspecteur ; mais Nachor m'avait prouvé qu'il s'y connaissait, et quand il aurait à soigner les intérêts de sa fille unique, il n'y avait pas de doute que ces intérêts, qui se trouvaient tout naturellement être les miens, ne fussent parfaitement soignés.
Or, nous étions à la fin de mai, je n'étais donc pas condamné à une longue attente.
Nachor et Amarou suivaient la religion hindoue. Il fut convenu que nous nous marierions selon le rite des brahmines.
En conséquence, quoique tout fût arrêté entre nous, je cherchai un brahmine pour faire en mon nom à Nachor la demande de la main d'Amarou. C'est l'usage, et je ne voyais aucun inconvénient à me conformer à l'usage.
Je n'avais aucune connaissance parmi les brahmines ; Amarou m'indiqua ce grand coquin qui avait roulé sa nièce dans un drap, après avoir fait un faux serment par les eaux du Gange, et qui l'avait jetée dans la fournaise, malgré ses cris et ses supplications. Je n'avais rien contre lui que de le trouver assez mauvais parent. Mais comme la mission qu'il remplissait pour moi près de Nachor n'en faisait pas mon oncle, peu m'importait.
Au jour convenu, il partit donc de chez moi pour aller chez Amarou, rentra deux fois, à différents intervalles, sous prétexte qu'il avait toujours trouvé sur sa route de mauvais présages. Mais, la troisième fois, les mauvais présages ayant disparu pour faire place, au contraire, aux plus heureux auspices, il ne s'agissait plus que de choisir un jour qui fût agréable à Brahma, quand il revint me dire que la main d'Amarou m'était accordée.
Je répondis que tous les jours m'étaient bons, que par conséquent le jour de Brahma serait le mien. Le brahmine choisit le vendredi.
J'eus envie de chicaner un instant, vous savez que chez nous il y a des préjugés sur le vendredi ; mais j'avais fait le bravache, j'avais dit que tous les jours m'étaient bons, je ne voulus pas m'en dédire, et je répondis :
- Va pour le vendredi, pourvu que ce soit vendredi prochain !
Ce bienheureux vendredi arriva ; c'était chez Nachor que la cérémonie se faisait. Vers cinq heures du soir, je m'y rendis. Nous nous présentâmes réciproquement le bétel. On alluma le feu Homan avec le bois Ravistou. Le grand gueux de brahmine, toujours l'oncle de la brûlée, prit trois poignées de riz et les jeta sur la tête d'Amarou. Il en prit trois autres qu'il jeta sur la mienne, après quoi Nachor versa de l'eau dans une grande jatte de bois, me lava les pieds, puis il tendit la main à sa fille. Amarou posa sa main dans celle de son père, Nachor y jeta quelques gouttes d'eau, y déposa trois ou quatre pièces de monnaie, et me présenta Amarou en lui disant :
- Je n'ai plus rien à faire avec vous. Je vous remets au pouvoir d'un autre.
Alors le brahmine tira d'un sachet le véritable lien du mariage, c'est-à-dire le tali, espèce de ruban auquel pend une tête d'or. Il le montra à la compagnie, et me le rendit ensuite pour que je l'attachasse au cou de ma femme.
Le ruban noué, nous étions mariés.
Mais l'habitude est que les fêtes durent cinq jours, pendant lesquels le mari n'a aucun droit sur sa femme. Aussi, pendant les quatre premiers jours, fus- je si bien gardé à vue par les garçons et par les filles, qu'à peine si je pus baiser le petit doigt de la belle Amarou. Je tâchai de lui exprimer par mes regards combien le temps me paraissait long ; elle, de son côté, faisait des yeux qui semblaient dire : c'est vrai, il n'est pas court, mais patience ! patience !
Et, sur cette promesse, je patientais.
Enfin le cinquième jour se leva, s'écoula, finit : la nuit vint, on nous reconduisit jusqu'à ma maison. Dans la première chambre était une collation préparée ; j'en fis les honneurs à nos amis, tandis que l'on déshabillait et que l'on couchait ma femme. Puis au bout d'un instant, quand je crus que personne ne faisait attention à moi, je me glissai vers la porte de la chambre à coucher, abandonnant bien volontiers le reste de la maison à mes convives, pourvu qu'ils m'abandonnassent la petite chambre où m'attendait la belle Amarou.
Mais, à la porte, je fus bien étonné de trébucher dans quelque chose ; je portai la main sur l'objet qui m'avait fait trébucher et je trouvai une paire de pantoufles.
Une paire de pantoufles à la porte d'Amarou ! Que voulait dire cela ?
Cela me préoccupa un instant, mais je jetai bientôt les pantoufles de côté, et me mis en devoir d'ouvrir la porte.
La porte était fermée.
J'appelai de ma voix la plus douce : « Amarou, Amarou, Amarou, » croyant toujours qu'elle allait ouvrir, mais quoique j'entendisse très bien qu'il y avait quelqu'un dans la chambre et plutôt même deux personnes qu'une, on ne me répondit pas.
Vous comprenez ma colère : s'il n'y avait pas eu là ces diables de pantoufles, j'aurais encore pu douter ; mais comme je ne doutais pas, j'allais commencer à carillonner de toutes mes forces, lorsque je sentis qu'on me saisissait le bras.
Je me retournai, je reconnus Nachor.
- Ah ! pardieu ! lui dis-je, vous êtes bienvenu, vous allez m'aider à faire justice de votre coquine de fille.
- Que voulez-vous dire ? demanda Nachor.
- Je veux dire qu'elle est enfermée avec un homme, ni plus ni moins.
- Avec un homme ? s'écria Nachor ; en ce cas je la renie pour ma fille, et, si c'est vrai, vous pouvez la mettre en prison et même la tuer, c'est votre droit.
- Ah ! tant mieux ! je suis bien aise que ce soit mon droit, et je vais en profiter, je vous en réponds.
- Mais qui vous fait croire cela ?
- Pardieu, le bruit que j'entends dans la chambre, et puis ces pantoufles.
Et je poussai du pied les preuves de conviction dans les jambes de Nachor.
Nachor ramassa une pantoufle, puis l'autre, et, les regardant avec attention :
- Oh ! bienheureux Olifus ! s'écria-t-il, oh ! fortuné mari ! oh ! famille privilégiée que la nôtre ! Mon gendre, remerciez Vishnou et sa femme Lacksmi, remerciez Shiva et sa femme Parvati, remerciez Brahma et sa femme Sarasvati ; remerciez Indra et sa femme Aviti ; remerciez l'arbre Kalpa, la vache Kamaderu et l'oiseau Garuda. Un saint homme daigne faire pour vous ce qu'il ne fait d'ordinaire que pour le roi du pays ; il vous épargne la peine que vous alliez prendre, et dans neuf mois, si les huit grands dieux de l'Inde ne détournent pas les regards de nous et de votre femme, nous aurons un brahmine dans notre famille.
- Pardon ! pardon ! m'écriai-je, je ne tiens pas du tout à avoir un brahmine dans ma famille. Je ne suis pas paresseux, et la peine que prend notre saint homme, je l'eusse parfaitement prise moi-même. Je ne suis pas roi du pays, et par conséquent je ne regarde pas comme un honneur qu'un prêtre s'enferme avec ma femme la première nuit de mes noces, je ne remercierai ni l'oiseau Garuda, ni la vache Kamaderu, ni l'arbre Kalpa, ni Indra, ni Brahma, ni Shiva, ni Vishnou, mais je vais casser les reins à votre gueux de brahmine, qui a brûlé sa nièce après avoir juré par les eaux du Gange qu'il allait la reconduire à la maison.
Et, en disant ces mots, je sautai sur un bambou, bien décidé à mettre ma menace à exécution.
Mais aux cris de Nachor, toute la noce accourut ; ce que voyant, je jetai mon bambou, et me précipitai dans un cabinet dont je refermai la porte derrière moi.
Là, je pus donner un libre cours à ma colère. Je me précipitai sur le plancher couvert de nattes et je me roulai en jurant et blasphémant de la bonne manière. Tout en me roulant, tout en jurant, tout en blasphémant, je me trouvai entre des bras qui me serrèrent et contre une bouche qui m'embrassa.
Cela ne m'étonna pas trop. Parmi mes esclaves de la quatrième classe, c'est- à-dire de la classe des sudras, il y avait une jolie fille de quatorze ou quinze ans que parfois j'avais trouvée dans mon lit, comme mes serpents preneurs de rats, et que, je dois le dire, j'y avais rencontrée avec plus de plaisir.
Cette fidélité à mon malheur, le soir même où j'avais complètement oublié la pauvre fille me toucha.
- Ah ! ma pauvre Holaoheni, lui dis-je, je crois que décidément il y a un sort sur moi et sur mes femmes. Aussi je jure bien désormais de ne plus me marier, et quand j'aurai une belle maîtresse comme toi, de me borner à elle. Aussi, tiens. Et je lui rendis le baiser qu'elle m'avait donné.
- Ah ! fit-elle au bout de cinq minutes.
- Ouais ! m'écriai-je, ce n'est pas Holaoheni ; qui est-ce donc ? Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! serait-ce encore...
Et cette sueur bien connue, que j'ai déjà constatée dans trois circonstances pareilles, me passa sur le front.
- Eh oui ! ingrat, c'est moi encore, c'est moi toujours ; c'est moi qui ne me lasse pas d'être repoussée, insultée, trompée, et qui reviens chaque fois que j'ai une bonne nouvelle à t'apprendre.
- Bon ! dis-je en me débarrassant de l'étreinte conjugale, connue la bonne nouvelle, vous venez m'annoncer que je suis père d'un troisième enfant, n'est-ce pas ?
- Que j'ai appelé Philippe, en mémoire du jour où je suis venue vous avertir que votre troisième femme vous trompait. Hélas ! aujourd'hui, je n'ai pas eu besoin de vous avertir, vous vous en êtes aperçu vous-même, mon pauvre ami !
- Ah çà ! m'écriai-je impatienté, c'est très bien, mais me voila trois fils sur les bras, il me semble que c'est bien assez..
- Oui, et vous voudriez une fille, dit la Buchold ; eh bien ! nous sommes aujourd'hui au 20 juillet, jour de Sainte-Marguerite, espérez qu'à la recommandation de cette bonne sainte vos voeux seront exaucés.
Je poussai un soupir.
- Maintenant, cher ami, continua-t-elle, vous comprenez que lorsqu'on a une famille comme la mienne, on ne peut s'absenter longtemps de sa maison ; et si je n'avais pas eu le très honorable sire Van Tigel, sénateur d'Amsterdam, qui a promis d'aimer et de protéger notre pauvre Philippe comme s'il était son fils, et qui, en mon absence veut bien s'occuper de lui et de ses frères, je n'eusse pas même pu vous faire cette petite visite.
- Ainsi, vous partez, lui dis-je.
- Oui, mais en partant laissez-moi vous donner un conseil.
- Donnez.
- Vous en voulez à ce pauvre cher homme de brahmine qui, croyant vous rendre service, a...
- C'est bien, c'est bien.
- Vengez-vous de lui, c'est trop juste. Mais vengez-vous adroitement, comme on se venge dans ce pays-ci : vengez-vous sans vous exposer. Vous vous devez à votre femme et à vos enfants.
- Je ne dis pas... fis-je ; le conseil est bon. Mais comment me venger ?
- Oh ! mon Dieu ! vous connaissez les paroles de l'Evangile : « Cherche et tu trouveras. » Cherchez et vous trouverez. Vous avez un bâtiment tout chargé, une bonne pacotille, qui vaut deux à trois mille roupies dans le pays, le double à Ceylan, le triple à Java. Allez à Tinquemale ou à Batavia, et je vous promets une vente assurée. Adieu, cher ami, ou plutôt au revoir ; car vous me forcerez, j'en ai bien peur, de faire encore un ou deux voyages dans la mer des Indes. Heureusement que je suis comme Mahomet et que lorsque la montagne. ne vient point à moi, je vais à la montagne. A propos, n'oubliez pas de brûler, à la première occasion, un cierge à Sainte-Marguerite.
- Oui, lui dis-je, tout distrait, soyez tranquille, je tâcherai de me conserver pour vous et pour nos enfants... et si sur ma route je rencontre une chapelle à Sainte-Marguerite... Ah ! je l'ai trouvé, m'écriai-je.
Je m'attendais à ce que la Buchold me demanderait ce que je venais de trouver, mais elle était déjà partie.
Ce que j'avais trouvé, c'était ma vengeance.
J'appelai un de mes esclaves qui était fort renommé pour sa manière de charmer les serpents, et je lui promis dix farons, si, avant le lendemain matin, il m'apportait une couleuvre verte.
Une demi-heure après, il m'apportait le reptile demandé dans une boîte. C'était ce qu'il y avait de mieux dans l'espèce, un véritable collier d'émeraude.
Je lui donnai douze farons au lieu de dix, et il s'en alla en me recommandant aux huit grands dieux de l'Inde.
Quant à moi, je commençai par prendre sur moi tout ce que j'avais de monnaie, de bijoux et de perles. J'allai sur la pointe du pied à la chambre de ma femme, j'ouvris la boite où était renfermé mon aspic, juste au-dessus de la pantoufle du brahmine ; l'animal, trouvant un nid, qui semblait fait pour lui, s'y enroula tranquillement et j'allai rejoindre mon petit bâtiment qui se balançait dans le port avec sa cargaison de cardamome.
Il est vrai que j'abandonnais une maison qui valait douze écus et un mobilier qui en valait huit. Mais, ma foi ! dans les grandes occasions il faut savoir supporter une petite perte.
Mon équipage, qui était prévenu qu'il recevrait l'ordre d'appareiller d'un moment à l'autre, était tout prêt. Nous n'eûmes donc qu'à lever l'ancre et qu'à hisser les voiles, ce que nous fîmes sans tambour ni trompette.
Lorsque le jour parut nous étions déjà à plus de dix heures de la côte.
Je n'ai jamais entendu parler de mon grand gueux de brahmine, mais il est probable qu'il est, à cette heure, guéri pour toujours, et depuis une vingtaine d'années, de la manie lorsqu'il entre quelque part, de laisser ses pantoufles à la porte.
Ma foi ! dit le père Olifus, en mirant le cadavre de sa seconde bouteille, je crois que le rhum nous fait faux-bond, et qu'il est temps de passer au rack.

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