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Chapitre L
La possédée

Tout le fracas de ces chars retentissants, tout le bruit de ces cloches chantant à pleines volées, tous ces roulements de tambours joyeux, toute cette majesté, reflet des majestés du monde perdu pour elle, glissèrent sur l'âme de Madame Louise et vinrent expirer, comme le flot inutile, au pied des murs de sa cellule.
Quand le roi fut parti, après avoir inutilement essayé de rappeler en père et en souverain, c'est-à-dire par un sourire auquel succédèrent des prières qui ressemblaient à des ordres, sa fille au monde. quand la dauphine, que frappa du premier coup d'oeil cette grandeur d'âme véritable de son auguste tante, eut disparu avec son tourbillon de courtisans la supérieure des carmélites fit descendre les tentures, enlever les fleurs, détacher les dentelles.
De toute la communauté encore émue, elle seule ne sourcilla point quand les lourdes portes du couvent, un instant ouvertes sur le monde, roulèrent pesamment et se refermèrent avec bruit entre le monde et la solitude.
Puis elle fit venir la trésorière.
- Pendant ces deux jours de désordre, demanda-t-elle, les pauvres ont-ils reçu les aumônes accoutumées ?
- Oui, Madame.
- Les malades ont-ils été visités comme de coutume ?
- Oui, Madame.
- A-t-on congédié les soldats un peu rafraîchis ?
- Tous ont reçu le pain et le vin que Madame avait fait préparer.
- Ainsi rien n'est en souffrance dans la maison ?
- Rien, Madame.
Madame Louise s'approcha de la fenêtre et aspira doucement la fraîcheur embaumée qui montait du jardin sur l'aile humide des heures voisines de la nuit.
La trésorière attendait respectueusement que l'auguste abbesse donnât un ordre ou un congé.
Madame Louise, Dieu seul sait à quoi songeait la pauvre recluse royale en ce moment, Madame Louise effeuillait des roses à haute tige qui montaient jusqu'à sa fenêtre, et des jasmins qui tapissaient les murailles de la cour.
Tout à coup un violent coup de pied de cheval ébranla la porte des communs et fit tressaillir la supérieure.
- Qui donc est resté à Saint-Denis de tous les seigneurs de la cour ? demanda Madame Louise.
- Son Eminence le cardinal de Rohan, Madame.
- Les chevaux sont-ils donc ici ?
- Non, Madame, ils sont au chapitre de l'abbaye, où il passera la nuit.
- Qu'est-ce donc que ce bruit, alors ?
- Madame, c'est le bruit que fait le cheval de l'étrangère.
- Quelle étrangère ? demanda Madame Louise cherchant à rappeler ses souvenirs.
- Cette Italienne qui est venue hier au soir demander l'hospitalité à Son Altesse.
- Ah ! c'est vrai. Où est-elle ?
- Dans sa chambre ou à l'église.
- Qu'a-t-elle fait depuis hier ?
- Depuis hier, elle a refusé toute nourriture, excepté le pain, et toute la nuit elle a prié dans la chapelle.
- Quelque grande coupable, sans doute ! dit la supérieure fronçant le sourcil.
- Je l'ignore, Madame, elle n'a parlé à personne.
- Quelle femme est-ce ?
- Belle et d'une physionomie douce et fière à la fois.
- Ce matin, pendant la cérémonie, où se tenait-elle ?
- Dans sa chambre, près de sa fenêtre, où je l'ai vue, abritée derrière ses rideaux, fixer sur chaque personne un regard plein d'anxiété, comme si dans chaque personne qui entrait elle eût craint un ennemi.
- Quelque femme de ce pauvre monde où j'ai vécu, où j'ai régné. Faites entrer.
La trésorière fit un pas pour se retirer.
- Ah ! sait-on son nom ? demanda la princesse.
- Lorenza Feliciani.
- Je ne connais personne de ce nom, dit Madame Louise rêvant ; n'importe, introduisez cette femme.
La supérieure s'assit dans un fauteuil séculaire. il était de bois de chêne, avait été sculpté sous Henri II et avait servi aux neuf dernières abbesses des carmélites.
C'était un tribunal redoutable, devant lequel avaient tremblé bien des pauvres novices, prises entre le spirituel et le temporel.
La trésorière entra un moment après, amenant l'étrangère au long voile que nous connaissons déjà.
Madame Louise avait l'oeil perçant de la famille ; cet oeil fut fixé sur Lorenza Feliciani du moment où elle entra dans le cabinet : mais elle reconnut dans la jeune femme tant d'humilité, tant de grâce, tant de beauté sublime, elle vit enfin tant d'innocence dans ses grands yeux noirs noyés de larmes encore récentes, que ses dispositions envers elle, d'hostiles qu'elles étaient d'abord, devinrent bienveillantes et fraternelles.
- Approchez, madame, dit la princesse, et parlez.
La jeune femme fit un pas en tremblant et voulut mettre un genou en terre.
La princesse la releva.
- N'est-ce pas vous, madame, dit-elle, qu'on appelle Lorenza Feliciani ?
- Oui, Madame.
- Et vous désirez me confier un secret ?
- Oh ! j'en meurs de désir !
- Mais pourquoi n'avez-vous pas recours au tribunal de la pénitence ? Je n'ai pouvoir que de consoler, moi ; un prêtre console et pardonne.
Madame Louise prononça ces derniers mots en hésitant.
- Je n'ai besoin que de consolation, Madame, répondit Lorenza, et d'ailleurs c'est à une femme seulement que j'oserais dire ce que j'ai à vous raconter.
- C'est donc un récit bien étrange que celui que vous allez me faire ?
- Oui, bien étrange. Mais écoutez-moi patiemment, Madame ; c'est à vous seule que je puis parler, je vous le répète, parce que vous êtes toute puissante, et qu'il me faut presque le bras de Dieu pour me détendre.
- Vous défendre ! Mais on vous poursuit donc ? mais on vous attaque donc ?
- Oh ! oui, Madame, oui, l'on me poursuit, s'écria l'étrangère avec un indicible effroi.
- Alors, madame, réfléchissez à une chose, dit la princesse, c'est que cette maison est un couvent et non une forteresse ; c'est que rien de ce qui agite les hommes n'y pénètre que pour s'éteindre ; c'est que rien de ce qui peut les servir contre les autres hommes ne s'y trouve ; ce n'est point ici la maison de la justice, de la force et de la répression, c'est tout simplement la maison de Dieu.
- Oh ! voilà, voilà ce que je cherche justement, dit Lorenza. Oui, c'est la maison de Dieu, car dans la maison de Dieu seulement je puis vivre en repos.
- Mais Dieu n'admet pas les vengeances ; comment voulez-vous que nous vous vengions de votre ennemi ? Adressez-vous aux magistrats.
- Les magistrats ne peuvent rien, Madame, contre celui que je redoute.
- Qu'est-il donc ? fit la supérieure avec un secret et involontaire effroi.
Lorenza se rapprocha de la princesse sous l'empire d'une mystérieuse exaltation.
- Ce qu'il est, Madame ? dit-elle. C'est, j'en suis certaine, un de ces démons qui font la guerre aux hommes, et que Satan, leur prince, a doués d'une puissance surhumaine.
- Que me dites-vous là ? fit la princesse en regardant cette femme pour bien s'assurer qu'elle n'était pas folle.
- Et moi, moi ! oh ! malheureuse que je suis ! s'écria Lorenza en tordant ses beaux bras, qui semblaient moulés sur ceux d'une statue antique ; moi, je me suis trouvée sur le chemin de cet homme ! et moi, moi, je suis...
- Achevez.
Lorenza se rapprocha encore de la princesse ; puis, tout bas, et comme épouvantée elle-même de ce qu'elle allait dire :
- Moi, je suis possédée ! murmura-t-elle.
- Possédée ! s'écria la princesse ; voyons, madame, dites, êtes-vous dans votre bon sens, et ne seriez-vous point... ?
- Folle, n'est-ce pas ? c'est ce que vous voulez dire. Non, je ne suis pas folle, mais je pourrais bien le devenir si vous m'abandonnez.
- Possédée ! répéta la princesse.
- Hélas ! hélas !
- Mais, permettez-moi de vous le dire, je vous vois en toutes choses semblable aux autres créatures les plus favorisées de Dieu ; vous paraissez riche, vous êtes belle, vous vous exprimez raisonnablement, votre visage ne porte aucune trace de cette terrible et mystérieuse maladie qu'on appelle la possession.
- Madame, c'est dans ma vie, c'est dans les aventures de cette vie que réside le secret sinistre que je voudrais me cacher à moi-même.
- Expliquez-vous, voyons. Suis-je donc la première à qui vous parlez de votre malheur ? Vos parents, vos amis ?
- Mes parents ! s'écria la jeune femme en croisant les mains avec douleur ; pauvres parents ! les reverrai-je jamais ? Des amis, ajouta-t-elle avec amertume, hélas ! Madame, est-ce que j'ai des amis !
- Voyons, procédons par ordre, mon enfant, dit Madame Louise essayant de tracer un chemin aux paroles de l'étrangère. Quels sont vos parents, et comment les avez-vous quittés ?
- Madame, je suis Romaine, et j'habitais Rome avec eux. Mon père est de vieille noblesse ; mais, comme tous les patriciens de Rome, il est pauvre. J'ai de plus ma mère et un frère aîné. En France, m'a-t-on dit, lorsqu'une famille aristocratique comme l'est la mienne a un fils et une fille, on sacrifie la dot de la fille pour acheter l'épée du fils. Chez nous, on sacrifie la fille pour pousser le fils dans les ordres. Or, je n'ai, moi, reçu aucune éducation, parce qu'il fallait faire l'éducation de mon frère, qui étudie, comme disait naïvement ma mère, afin de devenir cardinal.
- Après ?
- Il en résulte, Madame, que mes parents s'imposèrent tous les sacrifices qu'il était en leur pouvoir de s'imposer pour aider mon frère, et que l'on résolut de me faire prendre le voile chez les carmélites de Subiaco.
- Et vous, que disiez-vous ?
- Rien, Madame. Dès ma jeunesse, on m'avait présenté cet avenir comme une nécessité. Je n'avais ni force ni volonté. On ne me consultait pas, d'ailleurs, on ordonnait, et je n'avais pas autre chose à faire que d'obéir.
- Cependant...
- Madame, nous n'avons, nous autres filles romaines, que désirs et impuissance. Nous aimons le monde comme les damnés aiment le paradis, sans le connaître. D'ailleurs, j'étais entourée d'exemples qui m'eussent condamnée si l'idée m'était venue de résister, mais elle ne me vint pas. Toutes les amies que j'avais connues et qui, comme moi, avaient des frères, avaient payé leur dette à l'illustration de la famille. J'aurais été mal fondée à me plaindre ; on ne me demandait rien qui sortît des habitudes générales. Ma mère me caressa un peu plus seulement, quand le jour s'approcha pour moi de la quitter.
« Enfin le jour où je devais commencer mon noviciat arriva, mon père réunit cinq cents écus romains destinés à payer ma dot au couvent, et nous partîmes pour Subiaco.
« Il y a huit à neuf lieues de Rome à Subiaco ; mais les chemins de la montagne sont si mauvais, que, cinq heures après notre départ, nous n'avions fait encore que trois lieues. Cependant le voyage, tout fatigant qu'il était en réalité, me plaisait. Je lui souriais comme à mon dernier bonheur, et tout le long du chemin je disais tout bas adieu aux arbres, aux buissons, aux pierres, aux herbes desséchées même. Qui savait si là-bas, au couvent, il y avait de l'herbe, des pierres, des buissons et des arbres !
« Tout à coup, au milieu de mes rêves, et comme nous passions entre un petit bois et une masse de rochers crevassés, la voiture s'arrêta, j'entendis ma mère pousser un cri, mon père fit un mouvement pour saisir des pistolets. Mes yeux et mon esprit retombèrent du ciel sur la terre ; nous étions arrêtés par des bandits.
- Pauvre enfant ! dit Madame Louise, qui prenait de plus en plus intérêt à ce récit.
- Eh bien ! vous le dirai-je, Madame ? je ne fus pas fort effrayée, car ces hommes nous arrêtaient pour notre argent, et l'argent qu'ils allaient nous prendre était destiné à payer ma dot au couvent. S'il n'y avait plus de dot, mon entrée au couvent était retardée pour tout le temps qu'il faudrait à mon père pour en trouver une autre, et je savais la peine et le temps que ces cinq cents écus avaient coûté à réunir.
« Mais quand, après ce premier butin partagé, au lieu de nous laisser continuer notre route, les bandits s'élancèrent sur moi, quand je vis les efforts de mon père pour me défendre, quand je vis les larmes de ma mère pour les supplier, je compris qu'un grand malheur, qu'un malheur inconnu me menaçait, et je me mis à crier miséricorde, par ce sentiment naturel qui vous porte à appeler au secours ; car je savais bien que j'appelais inutilement, et que dans ce lieu sauvage personne ne m'entendrait.
« Aussi, sans s'inquiéter de mes cris, des larmes de ma mère, des efforts de mon père, les bandits me lièrent les mains derrière le dos, et, me brûlant de leurs regards hideux que je compris alors tant la terreur me faisait clairvoyante, ils se mirent, avec des dés qu'ils tirèrent de leur poche, à jouer sur le mouchoir de l'un d'eux.
« Ce qui m'effraya le plus, c'est qu'il n'y avait point d'enjeu sur l'ignoble tapis.
« Pendant le temps que les dés passèrent de main en main, je frissonnai ; car je compris que j'étais la chose qu'ils jouaient.
« Tout à coup, l'un d'eux, poussant un rugissement de triomphe, se leva, tandis que les autres blasphémaient en grinçant des dents, courut à moi, me saisit dans ses bras et posa ses lèvres sur les miennes.
« Le contact d'un fer rouge ne m'eût point fait pousser un cri plus déchirant.
« - Oh ! la mort, la mort, mon Dieu ! m'écriai-je.
« Ma mère se roulait sur la terre, mon père s'évanouit.
« Je n'avais plus qu'un espoir : c'est que l'un ou l'autre des bandits qui avaient perdu me tuerait, dans un moment de rage, d'un coup du couteau qu'ils serraient dans leurs mains crispées.
« J'attendais le coup, je l'espérais, je l'invoquais.
« Tout à coup un homme à cheval parut dans le sentier.
« Il avait parlé bas à une des sentinelles, qui l'avait laissé passer en échangeant un signe avec lui.
« Cet homme, de taille moyenne, d'une physionomie imposante, d'un coup d'oeil résolu, continua de s'avancer calme et tranquille au pas ordinaire de son cheval.
« Arrivé en face de moi, il s'arrêta.
« Le bandit, qui déjà m'avait prise dans ses bras, et qui commençait à m'emmener, se retourna au premier coup de sifflet que cet homme donna dans le manche de son fouet.
« Le bandit me laissa glisser jusqu'à terre.
« - Viens ici, dit l'inconnu.
« Et, comme le bandit hésitait, l'inconnu forma un angle avec son bras, posa deux doigts écartés sur sa poitrine. Et, comme si ce signe eût été l'ordre d'un maître tout-puissant, le bandit s'approcha de l'inconnu.
« Celui-ci se pencha à l'oreille du bandit, et tout bas prononça ce mot :
« - Mac.
« Il ne prononça que ce seul mot, j'en suis sûre, moi qui regardais comme on regarde le couteau qui va vous tuer, moi qui écoutais comme on écoute quand la parole qu'on attend doit être la mort ou la vie.
« - Benac, répondit le brigand.
« Puis, dompté comme un lion et rugissant comme lui, il revint à moi, détacha la corde qui me liait les poignets, et alla en faire autant à mon père et à ma mère.
« Alors, comme l'argent était déjà partagé, chacun vint à son tour déposer sa part sur une pierre. Pas un écu ne manqua aux cinq cents écus.
« Pendant ce temps, je me sentais revivre aux bras de mon père et de ma mère.
« - Maintenant, allez..., dit l'inconnu aux bandits.
« Les bandits obéirent et rentrèrent dans le bois jusqu'au dernier.
« - Lorenza Feliciani, dit alors l'étranger en me couvrant de son regard surhumain, continue ta route maintenant, tu es libre.
« Mon père et ma mère remercièrent l'étranger qui me connaissait, et que nous ne connaissions pas, nous. Puis ils remontèrent dans la voiture. Je les suivis comme à regret, car je ne sais quelle puissance étrange, irrésistible m'attirait vers mon sauveur.
« Lui était resté immobile à la même place, comme pour continuer de nous protéger.
« Je l'avais regardé tant que j'avais pu le voir, et ce n'est que lorsque je l'eus perdu de vue tout à fait que l'oppression qui serrait ma poitrine disparut.
« Deux heures après, nous étions à Subiaco.
- Mais quel était donc cet homme extraordinaire ? demanda la princesse, émue de la simplicité de ce récit.
- Daignez encore m'écouter, Madame, dit Lorenza. Hélas ! tout n'est pas fini !
- J'écoute, dit Madame Louise.
La jeune femme continua :
- Nous arrivâmes à Subiaco deux heures après cet événement.
« Pendant toute la route, nous n'avions fait que nous entretenir, mon père, ma mère et moi, de ce singulier sauveur qui nous était venu tout à coup, mystérieux et puissant, comme un envoyé du ciel.
« Mon père, moins crédule que moi, le soupçonnait chef d'une de ces bandes qui, bien que divisées en fragments autour de Rome, relèvent de la même autorité, et sont inspectées de temps en temps par le chef suprême, lequel, investi d'une autorité absolue, récompense, punit et partage.
« Mais moi, moi qui cependant ne pouvais lutter d'expérience avec mon père ; moi qui obéissais à mon instinct, qui subissais le pouvoir de ma reconnaissance, je ne croyais pas, je ne pouvais pas croire que cet homme fût un bandit.
« Aussi, dans mes prières de chaque soir à la Vierge, je consacrais une phrase destinée à appeler les grâces de la madone sur mon sauveur inconnu.
« Dès le même jour, j'entrai au couvent. La dot était retrouvée, rien n'empêchait qu'on ne m'y reçût. J'étais plus triste, mais aussi plus résignée que jamais. Italienne et superstitieuse, cette idée m'était venue que Dieu tenait à me posséder pure, entière et sans tache, puisqu'il m'avait délivrée de ces bandits, suscités sans doute par le démon pour souiller la couronne d'innocence que Dieu seul devait détacher de mon front. Aussi m'élançai-je avec toute l'ardeur de mon caractère dans les empressements de mes supérieurs et de mes parents. On me fit adresser une demande au souverain pontife à l'effet de me voir dispensée du noviciat. Je l'écrivis, je la signai. Elle avait été rédigée par mon père dans les termes d'un si violent désir, que Sa Sainteté crut voir dans cette demande l'ardente aspiration d'une âme dégoûtée du monde vers la solitude. Elle accorda tout ce qu'on lui demandait, et le noviciat d'un an, de deux ans quelquefois pour les autres, fut, par faveur spéciale, fixé pour moi à un mois.
« On m'annonça cette nouvelle, qui ne me causa ni douleur ni joie. On eût dit que j'étais déjà morte au monde, et que l'on opérait sur un cadavre auquel son ombre impassible survivait seule.
« Quinze jours on me tint renfermée, de crainte que l'esprit mondain me vînt saisir. Vers le matin de ce quinzième jour, je reçus l'ordre de descendre à la chapelle avec les autres soeurs.
« En Italie, les chapelles des couvents sont des églises publiques. Le pape ne croit pas sans doute qu'il soit permis à un prêtre de confisquer Dieu en quelque endroit qu'il se manifeste à ses adorateurs.
« J'entrai dans le choeur, et je pris ma stalle. Il y avait entre les toiles vertes qui fermaient les grilles de ce choeur, ou plutôt qui affectaient de les fermer, il y avait, dis-je, un espace assez grand pour que l'on distinguât la nef.
« Je vis, par cet espace donnant pour ainsi dire sur la terre, un homme demeuré seul debout au milieu de la foule prosternée. Cet homme me regardait, ou plutôt il me dévorait des yeux. Je sentis alors cet étrange mouvement de malaise que j'avais déjà éprouvé ; cet effet surhumain qui m'attirait pour ainsi dire hors de moi-même, comme à travers une feuille de papier, une planche, un plat même, j'avais vu mon frère attirer une aiguille avec un fer aimanté.
« Hélas ! vaincue, subjuguée, sans force contre cette attraction, je me penchai vers lui, je joignis les mains comme on les joint devant Dieu, et des lèvres et du coeur à la fois je lui dis :
« - Merci, merci !
« Mes soeurs me regardèrent avec surprise ; elles n'avaient rien compris à mon mouvement, rien compris à mes paroles ; elles suivirent la direction de mes mains, de mes yeux, de ma voix. Elles se haussèrent sur leurs stalles pour regarder à leur tour dans la nef. Je regardai aussi en tremblant.
« L'étranger avait disparu.
« Elles m'interrogèrent, mais je ne sus que rougir, pâlir et balbutier.
« Depuis ce moment, Madame, s'écria Lorenza avec désespoir, depuis ce moment, je suis au pouvoir du démon !
- Je ne vois rien de surnaturel en tout cela cependant, ma soeur, répondit la princesse avec un sourire ; calmez-vous donc et continuez.
- Oh ! parce que vous ne pouvez pas sentir ce que j'éprouvais, moi.
- Qu'éprouvâtes-vous ?
- La possession tout entière : mon coeur, mon âme, ma raison, le démon possédait tout.
- Ma soeur, j'ai bien peur que ce démon ne fût l'amour ! dit Madame Louise.
- Oh ! l'amour ne m'eût point fait souffrir ainsi, l'amour n'eût point oppressé mon coeur, l'amour n'eût point secoué tout mon corps comme le vent d'orage fait d'un arbre, l'amour ne m'eût pas donné la mauvaise pensée qui me vint.
- Dites cette mauvaise pensée, mon enfant.
- J'aurais dû tout avouer à mon confesseur, n'est-ce pas, Madame ?
- Sans doute.
- Eh bien ! le démon qui me possédait me souffla tout bas, au contraire, de garder le secret. Pas une religieuse, peut-être, n'était entrée dans le cloître sans laisser dans le monde qu'elle abandonnait un souvenir d'amour, beaucoup avaient un nom dans le coeur en invoquant le nom de Dieu. Le directeur était habitué à de pareilles confidences. Eh bien ! moi, si pieuse, si timide, si candidement innocente, moi qui, avant ce fatal voyage de Subiaco, n'avais jamais échangé une seule parole avec un autre homme que mon frère, moi qui depuis lors n'avais croisé que deux fois mon regard avec l'inconnu, je me figurai, Madame, qu'on m'attribuerait avec cet homme une de ces intrigues qu'avant de prendre le voile chacune de nos soeurs avait eues avec leurs regrettés amants.
- Mauvaise pensée, en effet, dit Madame Louise ; mais c'est encore un démon bien innocent que celui qui n'inspire à la femme qu'il possède que de semblables pensées. Continuez.
- Le lendemain, on me demanda au parloir. Je descendis ; je trouvai une de mes voisines de la via Frattina, à Rome, jeune femme qui me regrettait beaucoup, parce que chaque soir nous causions et chantions ensemble.
« Derrière elle, auprès de la porte, un homme enveloppé d'un manteau l'attendait comme eût fait un valet. Cet homme ne se tourna point vers moi ; cependant, moi, je me tournai vers lui. Il ne me parla point, et cependant je le devinai ; cíétait encore mon protecteur inconnu.
« Le même trouble que j'avais déjà éprouvé se répandit dans mon coeur. Je me sentis tout entière envahie par la puissance de cet homme. Sans les barreaux qui me retenaient captive, j'eusse bien certainement été à lui. Il y avait dans l'ombre de son manteau des rayonnements étranges qui m'éblouissaient. Il y avait dans son silence obstiné des bruits entendus de moi seule, et qui me parlaient une langue harmonieuse.
« Je pris sur moi-même toute la puissance que je pouvais avoir, et demandai à ma voisine de la via Frattina quel était cet homme qui l'accompagnait.
« Elle ne le connaissait point. Son mari devait venir avec elle ; mais, au moment de partir, il était rentré accompagné de cet homme, et lui avait dit :
« - Je ne puis te conduire à Subiaco, mais voici mon ami qui t'accompagnera.
« Elle n'en avait pas demandé davantage, tant elle avait envie de me revoir, et elle était venue dans la compagnie de l'inconnu.
« Ma voisine était une sainte femme ; elle vit dans un coin du parloir une madone qui avait la réputation d'être fort miraculeuse, elle ne voulut point sortir sans y avoir fait sa prière, elle alla s'agenouiller devant elle.
« Pendant ce temps, l'homme entra sans bruit, s'approcha lentement de moi, ouvrit son manteau et plongea ses regards dans les miens comme il eût fait de deux rayons ardents.
« J'attendais qu'il parlât ; ma poitrine se soulevait pour ainsi dire, montant comme une vague au-devant de sa parole ; mais il se contenta d'étendre ses deux mains au-dessus de ma tête en les approchant de la grille qui nous séparait. Aussitôt, une extase inouïe s'empara de moi ; il me souriait. Je lui rendis son sourire tout en fermant les yeux comme écrasée sous une langueur infinie. Pendant ce temps, comme s'il n'avait pas désiré autre chose que de s'assurer de sa puissance sur moi, il disparut ; à mesure qu'il s'éloignait, je reprenais mes sens ; cependant j'étais encore sous l'empire de cette étrange hallucination, quand ma voisine de la via Frattina, ayant achevé sa prière, se releva, prit congé de moi, m'embrassa et sortit à son tour.
« En me déshabillant le soir, je trouvai sous ma guimpe un billet qui contenait seulement ces trots lignes :
« A Rome, celui qui aime une religieuse est puni « de mort. » Donnerez vous la mort à qui vous devez « la vie ? »
« De ce jour, Madame, la possession fut complète, car je mentis à Dieu, en ne lui avouant pas que je songeais à cet homme autant et plus qu'à lui. »
Lorenza, effrayée elle-même de ce qu'elle venait de dire, s'arrêta pour interroger la physionomie si douce et si intelligente de la princesse.
- Tout cela n'est point de la possession, dit Madame Louise de France avec fermeté. C'est une malheureuse passion, je vous le répète, et, je vous l'ai dit, les choses du monde ne doivent point entrer jusqu'ici, sinon à l'état de regrets.
- Des regrets, Madame ? s'écria Lorenza. Quoi ! vous me voyez en larmes, en prières, vous me voyez à genoux vous suppliant de me soustraire au pouvoir infernal de cet homme, et vous me demandez si j'ai des regrets ? Oh ! j'ai plus que des regrets, j'ai des remords !
- Cependant, jusqu'à cette heure..., dit Madame Louise.
- Attendez, attendez jusqu'au bout, fit Lorenza, et alors ne me jugez pas trop sévèrement, je vous en supplie, Madame.
- L'indulgence et la douceur me sont recommandées, et je suis aux ordres de la souffrance.
- Merci ! oh ! merci ! vous êtes véritablement l'ange consolateur que j'étais venu chercher.
« Nous descendions à la chapelle trois jours par semaine ; à chacun de ces offices, l'inconnu assista. J'avais voulu résister ; j'avais dit que j'étais malade ; j'avais résolu que je ne descendrais point. Faiblesse humaine ! quand venait l'heure, je descendais malgré moi, et, comme si une force supérieure à ma volonté m'eût poussée, alors, s'il n'était point arrivé, j'avais quelques instants de calme et de bien-être ; mais, à mesure qu'il approchait, je le sentais venir. J'aurais pu dire : il est à cent pas, il est au seuil de la porte, il est dans l'église, et cela sans regarder de son côté ; puis, dès qu'il était arrivé à sa place accoutumée, mes yeux fussent-ils fixés sur mon livre de prières pour l'invocation la plus sainte, mes yeux se détournaient pour s'arrêter sur lui.
« Alors, si longtemps que se prolongeât l'office, je ne pouvais plus lire ni prier. Toute ma pensée, toute ma volonté, toute mon âme étaient dans mes regards, et tous mes regards étaient pour cet homme, qui, je le sentais bien, me disputait à Dieu.
« D'abord, je n'avais pu le regarder sans crainte ; ensuite, je le désirai ; enfin, je courus avec la pensée au-devant de lui. Et souvent, comme on voit dans un songe, il me semblait le voir la nuit dans la rue ou le sentir passer sous ma fenêtre.
« Cet état n'avait point échappé à mes compagnes. La supérieure en fut avertie ; elle prévint ma mère. Trois jours avant celui où je devais prononcer mes voeux, je vis entrer dans ma cellule les trois seuls parents que j'eusse au monde : mon père, ma mère, mon frère.
« Ils venaient pour m'embrasser encore une fois, disaient-ils, mais je vis bien qu'ils avaient un autre but, car, restée seule avec moi, ma mère m'interrogea, Dans cette circonstance, il est facile de reconnaître l'influence du démon, car, au lieu de lui tout dire, comme j'eusse dû le faire, je niai tout obstinément.
« Le jour où je devais prendre le voile était venu au milieu d'une étrange lutte que je soutenais en moi-même, désirant et redoutant l'heure qui me donnerait tout entière à Dieu, et sentant bien que, si le démon avait quelque tentative suprême à faire sur moi, ce serait à cette heure solennelle qu'il l'essayerait.
- Et cet homme étrange ne vous avait pas écrit depuis la première lettre que vous trouvâtes dans votre guimpe ? demanda la princesse.
- Jamais, Madame.
- A cette époque, vous ne lui aviez jamais parlé ?
- Jamais, sinon mentalement.
- Ni écrit ?
- Oh ! jamais.
- Continuez. Vous en étiez au jour où vous prîtes le voile.
- Ce jour-là, comme je le disais à Votre Altesse, je devais enfin voir finir mes tortures ; car, tout mêlé qu'il était d'une douceur étrange, c'était un supplice inimaginable pour une âme restée chrétienne que l'obsession d'une pensée, d'une forme toujours présente et imprévue, toujours railleuse par l'à- propos qu'elle mettait à m'apparaître juste dans mes moments de lutte contre elle et par son obstination à me dominer alors invinciblement. Aussi il y avait des moments où j'appelais cette heure sainte de tous mes voeux. Quand je serai à Dieu, me disais-je, Dieu saura bien me défendre, comme il m'a défendue lors de l'attaque des bandits. J'oubliais que, lors de l'attaque des bandits, Dieu ne m'avait défendue que par l'entremise de cet homme.
« Cependant l'heure de la cérémonie était venue. J'étais descendue à l'église, pâle, inquiète, et cependant moins agitée que d'habitude ; mon père, ma mère, mon frère, cette voisine de la via Frattina qui m'était venue voir, tous nos autres amis étaient dans l'église, tous les habitants des villages voisins étaient accourus, car le bruit s'était répandu que j'étais belle, et une belle victime, dit-on, est plus agréable au Seigneur. L'office commença.
« Je le hâtais de tous mes voeux, de toutes mes prières, car il n'était pas dans l'église, et je me sentais, lui absent, assez maîtresse de mon libre arbitre. Déjà le prêtre se tournait vers moi, me montrant le Christ auquel j'allais me consacrer, déjà j'étendais les bras vers ce seul et unique Sauveur donné à l'homme, quand le tremblement habituel qui m'annonçait son approche commença d'agiter mes membres, quand le coup qui comprimait ma poitrine m'indiqua qu'il venait de mettre le pied sur le seuil de l'église, quand enfin l'attraction irrésistible amena mes yeux du côté opposé à l'autel, quelques efforts qu'ils fissent pour rester fidèles au Christ.
« Mon persécuteur était debout près de la chaire et plus appliqué que jamais à me regarder.
« De ce moment, je lui appartenais ; plus d'office, plus de cérémonie, plus de prières.
« Je crois que l'on me questionna selon le rite, mais je ne répondis pas. Je me souviens que l'on me tira par le bras et que je vacillai comme une chose inanimée que l'on déplace de sa base. On me montra des ciseaux sur lesquels un rayon du soleil venait refléter son éclair terrible : l'éclair ne me fit pas sourciller. Un instant après, je sentis le froid du fer sur mon cou, le grincement de l'acier dans ma chevelure.
« En ce moment, il me sembla que toutes les forces me manquaient, que mon âme s'élançait de mon corps pour aller à lui, et je tombai étendue sur la dalle, non pas, chose étrange, comme une personne évanouie, mais comme une personne prise de sommeil. J'entendis un grand murmure puis je devins sourde, muette, insensible. La cérémonie fut interrompue avec un épouvantable tumulte.
La princesse joignit les mains avec compassion.
- N'est-ce pas, dit Lorenza, que c'est là un terrible événement, et dans lequel il est facile de reconnaître l'intervention de l'ennemi de Dieu et des hommes ?
- Prenez garde, dit la princesse avec un accent de tendre compassion, prenez garde, pauvre femme, je crois que vous avez trop de pente à attribuer au merveilleux ce qui n'est que l'effet d'une faiblesse naturelle. En voyant cet homme, vous vous êtes évanouie, et voilà tout ; il n'y a rien autre chose ; continuez.
- Oh ! Madame, Madame, ne me dites pas cela s'écria Lorenza, ou, du moins, attendez, pour porter un jugement, que vous ayez tout entendu. Rien de merveilleux ! continua-t-elle ; mais alors n'est-ce pas, je fusse revenue à moi, dix minutes, un quart d'heure, une heure après mon évanouissement ? Je me serais entretenue avec mes soeurs, j'aurais repris courage et foi parmi elles ?
- Sans doute, dit Madame Louise. Eh bien ! n'est-ce pas ainsi que la chose est arrivée ?
- Madame, dit Lorenza d'une voix sourde et accélérée, lorsque je revins à moi, il faisait nuit. Un mouvement rapide et saccadé me fatiguait depuis quelques minutes. Je soulevai ma tête, croyant être sous la voûte de la chapelle ou sous les rideaux de ma cellule. Je vis des rochers, des arbres, des nuages ; puis, au milieu de tout cela, je sentais une haleine tiède qui me caressait le visage je crus que la soeur infirmière me prodiguait ses soins, et je voulus la remercier... Madame, ma tête reposait sur la poitrine d'un homme, et cet homme était mon persécuteur. Je portai les yeux et les mains sur moi-même pour m'assurer si je vivais ou du moins si je veillais. Je poussai un cri. J'étais vêtue de blanc. J'avais sur le front une couronne de roses blanches, comme une fiancée ou comme une morte.
La princesse poussa un cri ; Lorenza laissa tomber sa tête dans ses deux mains.
- Le lendemain, continua en sanglotant Lorenza, le lendemain je vérifiai le temps qui s'était écoulé : nous étions au mercredi. J'étais donc restée pendant trois jours sans connaissance ; pendant ces trois jours, j'ignore entièrement ce qui s'est passé.

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