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Chapitre XV
Magie

Balsamo s'inclina humblement. mais presque aussitôt, relevant sa tête pleine d'intelligence et d'expression, il attacha fixement, quoique avec respect, son regard clair sur la dauphine, et attendit silencieusement que celle-ci l'interrogeât.
- Si c'est vous dont vient de nous parler M. de Taverney, dit Marie- Antoinette, approchez-vous, monsieur, que nous voyions comment est fait un sorcier.
Balsamo fit encore un pas et s'inclina une seconde fois.
- Vous faites métier de prédire, monsieur, dit la dauphine regardant Balsamo avec une curiosité plus grande peut-être qu'elle n'eût voulu la lui accorder, et en buvant son lait à petites gorgées.
- Je n'en fais pas métier, madame, dit Balsamo, mais je prédis.
- Nous avons été élevée dans une foi éclairée, dit la dauphine, et les seuls mystères auxquels nous ajoutions foi sont les mystères de la religion catholique.
- Ils sont vénérables sans doute, dit Balsamo avec un recueillement profond. Mais voilà M. le cardinal de Rohan qui dira à Votre Altesse, tout prince de l'Eglise qu'il est, que ce ne sont point les seuls mystères qui méritent le respect.
Le cardinal tressaillit ; il n'avait dit son nom à personne, personne ne l'avait prononcé, et cependant l'étranger le connaissait.
Marie-Antoinette ne parut point remarquer cette circonstance, et continua :
- Vous avouerez du moins, monsieur, que ce sont les seuls que l'on ne controverse point.
- Madame, répondit Balsamo avec le même respect, mais avec la même fermeté, à côté de la foi il y a la certitude.
- Vous parlez un peu obscurément, monsieur le sorcier, je suis bonne Française de coeur, mais pas encore d'esprit, et je ne comprends pas très bien les finesses de la langue : il est vrai que l'on m'a dit que M. de Bièvre m'apprendrait tout cela. mais, en attendant, je suis forcée de vous prier d'être moins énigmatique, si vous voulez que je vous comprenne.
- Et moi, dit Balsamo en secouant la tête avec un mélancolique sourire, je demanderai à Votre Altesse la permission de rester obscur. J'aurais trop de regret de dévoiler à une si grande princesse un avenir qui, peut-être, ne serait point selon ses espérances.
- Oh ! oh ! ceci est plus grave, dit Marie-Antoinette, et monsieur veut piquer ma curiosité, espérant que j'exigerai de lui qu'il me dise ma bonne aventure.
- Dieu me préserve, au contraire, d'y être forcé, madame, dit froidement Balsamo.
- Oui, n'est-ce pas ? reprit la dauphine en riant ; car cela vous embarrasserait fort.
Mais le rire de la dauphine s'éteignit sans que le rire d'aucun courtisan lui fît écho. Tout le monde subissait l'influence de l'homme singulier qui était pour le moment le centre de l'attention générale.
- Voyons, avouez franchement, dit la dauphine.
Balsamo s'inclina sans répondre.
- C'est vous cependant qui avez prédit mon arrivée à M. de Taverney ? reprit Marie-Antoinette avec un léger mouvement d'impatience.
- Oui, madame, c'est moi.
- Comment cela, baron ? demanda la dauphine qui commençait à éprouver le besoin d'entendre une autre voix se mêler à l'étrange dialogue qu'elle regrettait peut-être d'avoir entrepris, mais qu'elle ne voulait pas cependant abandonner.
- Oh ! mon Dieu, madame, dit le baron, de la façon la plus simple, en regardant dans un verre d'eau.
- Est-ce vrai ? interrogea la dauphine revenant a Balsamo.
- Oui, madame, répondit celui-ci.
- C'est là votre grimoire ? Il est innocent du moins ; puissent vos paroles être aussi claires !
Le cardinal sourit.
Le baron s'approcha.
- Madame la dauphine n'aura rien à apprendre de M. de Bièvre, dit-il.
- Oh ! mon cher hôte, dit la dauphine avec gaieté, ne me flattez pas, ou flattez-moi mieux. J'ai dit quelque chose d'assez médiocre, ce me semble. Revenons à monsieur.
Et Marie-Antoinette se retourna du côté de Balsamo, vers lequel une puissance irrésistible semblait l'attirer malgré elle, comme on est parfois attiré vers un endroit où nous attend quelque malheur.
- Si vous avez lu l'avenir pour monsieur dans un verre d'eau, ne pourriez vous pas le lire pour moi dans une carafe ?
- Parfaitement, madame, dit Balsamo.
- Pourquoi refusiez-vous donc alors tout à l'heure ?
- Parce que l'avenir est incertain, madame, et que, si j'y voyais quelque nuage...
Balsamo s'arrêta.
- Eh bien ? demanda la dauphine.
- Eh bien ! j'aurais, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, le regret d'attrister Votre Altesse royale.
- Vous me connaissiez déjà ? Où m'avez-vous vue pour la première fois ?
- J'ai eu l'honneur de voir Votre Altesse tout enfant dans son pays natal, près de son auguste mère.
- Vous avez vu ma mère ?
- J'ai eu cet honneur ; c'est une auguste et puissante reine.
- Impératrice, monsieur.
- J'ai voulu dire reine par le coeur et par l'esprit, et cependant...
- Des réticences, monsieur, et à l'endroit de ma mère ! dit la dauphine avec dédain.
- Les plus grands coeurs ont leurs faiblesses, madame, surtout quand ils croient qu'il s'agit du bonheur de leurs enfants.
- L'histoire, je l'espère, dit Marie-Antoinette, ne constatera pas une seule faiblesse dans Marie-Thérèse.
- Parce que l'histoire ne saura pas ce qui n'est su que de l'impératrice Marie-Thérèse, de Votre Altesse royale et de moi.
- Nous avons un secret à nous trois, monsieur ? dit en souriant dédaigneusement la dauphine.
- A nous trois, madame, répondit tranquillement Balsamo, oui, à nous trois.
- Voyons ce secret, monsieur ?
- Si je le dis, ce n'en sera plus un.
- N'importe, dites toujours.
- Votre Altesse le désire ?
- Je le veux.
Balsamo s'inclina.
- Il y a au palais de Schoenbrunn dit-il, un cabinet qu'on appelle le cabinet de Saxe, à cause des magnifiques vases de porcelaine qu'il renferme.
- Oui, dit la dauphine ; après ?
- Ce cabinet fait partie de l'appartement particulier de Sa Majesté l'impératrice Marie-Thérèse.
- Oui.
- C'est dans ce cabinet qu'elle fait d'habitude sa correspondance intime.
- Oui.
- Sur un magnifique bureau de Boule, qui fut donné à l'empereur François Ier par le roi Louis XV.
- Jusqu'ici, ce que vous dites est vrai, monsieur ; mais tout le monde peut savoir ce que vous dites.
- Que Votre Altesse daigne prendre patience. Un jour, c'était un matin vers sept heures, l'impératrice n'était pas encore levée, Votre Altesse entra dans ce cabinet par une porte qui lui était particulière, car, parmi les augustes filles de Sa Majesté l'impératrice, Votre, Altesse était la bien-aimée.
- Après, monsieur ?
- Votre Altesse s'approcha du bureau. Votre Altesse doit s'en souvenir, il y a juste cinq ans de cela.
- Continuez.
- Votre Altesse s'approcha du bureau ; sur le bureau était une lettre tout ouverte que l'impératrice avait écrite la veille.
- Eh bien ?
- Eh bien ! Votre Altesse lut cette lettre.
La dauphine rougit légèrement.
- Et après l'avoir lue, sans doute Votre Altesse fut mécontente de quelques expressions, car elle prit la plume, et de sa propre main...
La dauphine semblait attendre avec anxiété. Balsamo continua :
- Elle raya trois mots.
- Et ces trois mots, quels étaient-ils ? s'écria vivement la dauphine.
- C'étaient les premiers de la lettre.
- Je vous demande non pas la place où ils se trouvaient, mais quelle était leur signification.
- Un trop grand témoignage d'affection, sans doute, pour la personne à qui la lettre était adressée ; de là cette faiblesse dont je disais qu'en une circonstance, au moins, votre auguste mère avait pu être accusée.
- Ainsi vous vous souvenez de ces trois mots ?
- Je m'en souviens.
- Vous pourriez me les redire ?
- Parfaitement.
- Redites-les.
- Tout haut ?
- Oui.
- Ma chère amie.
Marie-Antoinette se mordit les lèvres en pâlissant.
- Maintenant, dit Balsamo, Votre Altesse royale veut-elle que je lui dise à qui cette lettre était adressée ?
- Non, mais je veux que vous me l'écriviez.
Balsamo tira de sa poche une espèce d'agenda à fermoir d'or, écrivit sur une de ses feuilles quelques mots avec un crayon de même métal, déchira la feuille de papier et la présenta en s'inclinant à la princesse.
Marie-Antoinette prit la feuille de papier et lut.
« La lettre était adressée à la maîtresse du roi Louis XV, à madame la marquise de Pompadour »
La dauphine releva son regard étonné sur cet homme aux paroles si nettes, à la voix si pure et si peu émue, qui, tout en saluant très bas, paraissait la dominer.
- Tout cela est vrai, monsieur, dit-elle, et, quoique j'ignore par quel moyen vous avez surpris ces détails, comme je ne sais pas mentir, je le répète tout haut, cela est vrai.
- Alors, dit Balsamo, que Votre Altesse me permette de me retirer et se contente de cette preuve innocente de ma science.
- Non pas, monsieur, reprit la dauphine piquée, plus vous êtes savant, plus je tiens à ma prédiction. Vous ne m'avez parlé que du passé, et ce que je réclame de vous, c'est l'avenir.
La princesse prononça ces quelques mots avec une agitation fébrile qu'elle essayait vainement de cacher à ses auditeurs.
- Je suis prêt, dit Balsamo, et cependant, je supplierai encore une fois Votre Altesse royale de ne point me presser.
- Je n'ai jamais répété deux fois Je veux et vous vous rappelez, monsieur, que je l'ai déjà dit une fois.
- Laissez-moi tout au moins consulter l'oracle, madame dit Balsamo d'un ton suppliant. Je saurai ensuite si je puis révéler la prédiction à Votre Altesse royale.
- Bonne ou mauvaise, je la veux, entendez-vous bien, monsieur ? reprit Marie-Antoinette avec une irritation croissante. Bonne, je n'y croirai pas, la prenant pour une flatterie ; mauvaise, je la considérerai comme un avertissement, et, quelle qu'elle soit, je vous promets de vous en savoir gré. Commencez donc.
La princesse prononça ces derniers mots d'un ton qui n'admettait ni observation ni retard.
Balsamo prit la carafe ronde au col court et étroit dont nous avons déjà parlé, et la posa sur une coupe d'or.
Ainsi éclairée, l'eau rayonna de reflets fauves qui, mêlés à la nacre des parois et au diamant du centre, parurent offrir quelque signification aux regards attentifs du devin.
Chacun fit silence.
Balsamo éleva dans ses mains la carafe de cristal, et, après l'avoir considérée un instant avec attention, il la reposa sur la table en secouant la tête.
- Eh bien ? demanda la dauphine.
- Je ne puis parler, dit Balsamo.
Le visage de la princesse prit une expression qui signifiait visiblement : « Sois tranquille ; je sais comment on fait parler ceux qui veulent se taire. » Parce que vous n'avez rien à me dire ? reprit-elle tout haut.
- Il y a des choses qu'on ne doit jamais dire aux princes, madame, répliqua Balsamo d'un ton indiquant qu'il était décidé à résister, même aux ordres de la dauphine.
- Surtout, reprit celle-ci, quand ces choses-là je le répète, se traduisent par le mot rien.
- Ce n'est point là ce qui m'arrête, madame ; au contraire.
La dauphine sourit dédaigneusement.
Balsamo paraissait embarrassé ; le cardinal commença de lui rire au nez, et le baron s'approcha en grommelant.
- Allons, allons, dit-il, voilà mon sorcier usé : il n'a pas duré longtemps. Maintenant, il ne nous reste plus qu'à voir toutes ces tasses d'or se changer en feuilles de vigne, comme dans le conte oriental.
- J'eusse aimé mieux, reprit Marie-Antoinette ; de simples feuilles de vigne que tout cet étalage fait par monsieur pour en arriver à m'être présenté.
- Madame, répondit Balsamo fort pâle, daignez vous rappeler que je n'ai pas sollicité cet honneur.
- Eh ! monsieur, il n'était pas difficile de deviner que je demanderais à vous voir.
- Pardonnez-lui, madame, dit Andrée à voix basse, il a cru bien faire.
- Et moi, je vous dis qu'il a eu tort, répliqua la princesse de façon à n'être entendue que de Balsamo et d'Andrée. On ne se hausse pas en humiliant un vieillard ; et quand elle peut boire dans le verre d'étain d'un gentilhomme, on ne force pas une dauphine de France à boire dans le verre d'or d'un charlatan.
Balsamo se redressa, frissonnant comme si quelque vipère l'eut mordu.
- Madame, dit-il d'une voix frémissante, je suis prêt à vous faire connaître votre destinée, puisque votre aveuglement vous pousse à la savoir.
Balsamo prononça ces quelques paroles d'un ton si ferme et si menaçant à la fois, que les assistants sentirent un froid glacial courir dans leurs veines.
La jeune archiduchesse pâlit visiblement.
- @iGieb ihm kein Gehr, meine Tochter, dit en allemand la vieille dame à Marie-Antoinette.
- @iLass sie hren, sie hat wissen wollen, und so soll sie wissen, répondit Balsamo dans la même langue.
Ces mots, prononcés dans un idiome étranger, et que quelques personnes seulement comprirent, donnèrent encore plus de mystère à la situation.
- Allons, dit la dauphine en résistant aux efforts de sa vieille tutrice, allons, qu'il parle. Si je lui disais de se taire maintenant, il croirait que j'ai peur.
Balsamo entendit ces paroles et un sombre mais furtif sourire se dessina sur ses lèvres.
- C'est bien ce que j'avais dit, murmura-t-il, un courage fanfaron.
- Parlez, dit la dauphine, parlez, monsieur.
- Votre Altesse royale exige donc toujours que je parle ?
- Je ne reviens jamais sur une décision.
- Alors, à vous seule, madame, dit Balsamo.
- Soit, dit la dauphine. Je le forcerai dans ses derniers retranchements. Eloignez-vous.
Et, sur un signe qui faisait comprendre que l'ordre était général, chacun se retira.
- C'est un moyen comme un autre, dit la dauphine en se retournant vers Balsamo, d'obtenir une audience particulière, n'est-ce pas, monsieur ?
- Ne cherchez point à m'irriter, madame, reprit líétranger ; je ne suis qu'un instrument dont Dieu se sert pour vous éclairer. Insultez la fortune, elle vous le rendra, elle, car elle sait bien se venger. Moi, je traduis seulement ses caprices. Ne faites donc pas plus peser sur moi la colère qui vous vient de mon retard, que vous ne me ferez payer les malheurs dont je ne suis que le héraut sinistre.
- Alors, il paraît que ce sont des malheurs ? dit la dauphine, adoucie par l'expression respectueuse de Balsamo et désarmée par son apparente résignation.
- Oui, madame, et de très grands malheurs.
- Dites-les tous.
- J'essayerai.
- Eh bien ?
- Interrogez-moi.
- D'abord, ma famille vivra-t-elle heureuse ?
- Laquelle ? celle que vous quittez ou celle qui vous attend ?
- Oh ! ma vraie famille, ma mère Marie-Thérèse mon frère Joseph, ma soeur Caroline.
- Vos malheurs ne les atteindront pas.
- Ces malheurs me seront donc personnels ?
- A vous et à votre nouvelle famille.
- Pouvez-vous m'éclairer sur ces malheurs ?
- Je le puis.
- La famille royale se compose de trois princes ?
- Oui.
- Le duc de Berry, le comte de Provence, le comte d'Artois.
- A merveille.
- Quel sera le sort de ces trois princes ?
- Ils régneront tous trois.
- Je n'aurai donc pas d'enfants ?
- Vous en aurez.
- Alors, ce ne seront pas des fils ?
- Il y aura des fils parmi les enfants que vous aurez.
- J'aurai donc la douleur de les voir mourir ?
- Vous regretterez que l'un soit mort, vous regretterez que l'autre soit vivant.
- Mon époux m'aimera-t-il ?
- Il vous aimera.
- Beaucoup ?
- Trop.
- Mais quels malheurs peuvent m'atteindre, je vous le demande, avec l'amour de mon mari et l'appui de ma famille ?
- L'un et l'autre vous manqueront.
- Il me restera l'amour et l'appui du peuple.
- L'amour et l'appui du peuple !... C'est l'océan pendant le calme... Avez vous vu l'océan pendant une tempête, madame ?...
- En faisant le bien, j'empêcherai la tempête de se lever, ou, si elle se lève, je m'élèverai avec elle.
- Plus la vague est haute, plus l'abîme qu'elle creuse est grand.
- Dieu me restera.
- Dieu ne défend pas les têtes qu'il a condamnées lui-même.
- Que dites-vous là, monsieur ? ne serai-je point reine ?
- Au contraire, madame, et plût au ciel que vous ne le fussiez pas !
La jeune femme sourit dédaigneusement.
- Ecoutez, madame, reprit Balsamo, et souvenez-vous.
- J'écoute, reprit la dauphine.
- Avez-vous remarqué, continua le prophète la tapisserie de la première chambre où vous avez couché en entrant en France ?
- Oui, monsieur, répondit la dauphine en frissonnant.
- Que représentait cette tapisserie ?
- Un massacre... celui des Innocents.
- Avouez que les sinistres figures des massacreurs sont restées dans le souvenir de Votre Altesse royale ?
- Je l'avoue, monsieur.
- Eh bien ! pendant l'orage, n'avez-vous rien remarqué ?
- Le tonnerre a brisé, à ma gauche, un arbre qui, en tombant, a failli écraser ma voiture.
- Ce sont des présages, cela, dit d'une voix sombre Balsamo.
- Et des présages funestes ?
- Il serait difficile, ce me semble, de les interpréter autrement.
La dauphine laissa tomber sa tête sur sa poitrine, puis la relevant après un moment de recueillement et de silence :
- Comment mourra mon mari ?
- Sans tête.
- Comment mourra le comte de Provence ?
- Sans jambes.
- Comment mourra le comte d'Artois ?
- Sans cour.
- Et moi ?
Balsamo secoua la tête.
- Parlez, dit la dauphine ; parlez donc !
- Je n'ai plus rien à dire.
- Mais je veux que vous parliez ! s'écria Marie-Antoinette toute frémissante.
- Par pitié, madame.
- Oh ! parlez !dit la dauphine.
- Jamais, madame, jamais !
- Parlez, monsieur, reprit Marie-Antoinette avec le ton de la menace, parlez, ou je dirai que tout ceci n'est qu'une comédie ridicule. Et, prenez-y garde, on ne se joue pas ainsi d'une fille de Marie-Thérèse, d'une femme... qui tient dans ses mains la vie de trente millions d'hommes.
Balsamo resta muet.
- Allons, vous n'en savez pas davantage, dit la princesse en haussant les épaules avec mépris ; ou plutôt votre imagination est à bout.
- Je sais tout, vous dis-je, madame, reprit Balsamo, et puisque vous le voulez absolument...
- Oui, je le veux.
Balsamo prit la carafe, toujours dans sa coupe d'or. puis il la déposa dans un sombre enfoncement de la tonnelle où quelques rochers factices figuraient une grotte ; puis, saisissant l'archiduchesse par la main, il l'entraîna sous l'ombre noire de la voûte.
- Etes-vous prête ? dit-il à la princesse, que cette action véhémente avait presque effrayée.
- Oui.
- Alors, à genoux, madame, à genoux, et vous serez en posture de prier Dieu qu'il vous épargne le terrible dénouement que vous allez voir.
La dauphine obéit machinalement et se laissa aller sur ses deux genoux.
Balsamo toucha de sa baguette le globe de cristal, au milieu duquel se dessina sans doute quelque sombre et terrible figure.
La dauphine essaya de se relever, chancela un instant, retomba, poussa un cri terrible et s'évanouit.
Le baron accourut, la princesse était sans connaissance.
Au bout de quelques minutes, elle revint à elle.
Elle passa ses mains sur son front, comme une personne qui cherche à rappeler ses souvenirs.
Puis tout à coup :
- La carafe ! s'écria-t-elle avec un accent d'inexprimable terreur. La carafe !
Le baron la lui présenta. L'eau était limpide et sans une seule tache.
Balsamo avait disparu.

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1998-2010
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