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Chapitre XLII


Je suis restée assez longtemps sans rien écrire, ayant été plus malade que de coutume. Je viens de me faire relire les dernières pages de mon récit, et j'ai vu, avec surprise, que rien n'était en ordre. La mémoire me fait quelquefois défaut ; j'ai besoin qu'on me rappelle ce que j'ai dit, et mon petit secrétaire féminin est encore plus étourdi que je ne suis oublieuse ; je fais, je crois, ce mot-là. Elle ne m'a donc point avertie que, dans l'histoire de mademoiselle Aïssé, il se trouve des répétitions et des transpositions fort désagréables. Je n'y puis retoucher sans tout refondre, et le temps me presse, je voudrais achever ces Mémoires avant de mourir, et je n'ai guère que des jours de grâce.
L'intelligence et la bonne volonté du lecteur y suppléeront. Il comprendra, par exemple, que la scène au Palais-Royal se passe avant la lettre écrite par Aïssé à M. le régent, il comprendra que le récit de son accouchement, deux fois répété, est une erreur de mémoire, et que tout cela est la faute de cette petite sotte d'enfant que je congédie une bonne fois et dont je ne veux plus pour secrétaire. Je rends au fidèle Viard son sceptre, c'est-à-dire sa plume, il ma promis d'écrire ce que je lui dicterai, sans observations, même lorsque je froisserai son opinion sur ceux qu'il préfère ; dès lors, je n'ai plus besoin d'un autre que lui. Ne m'a-t-elle pas fait dire aussi que j'ai manqué d'épouser Lauzun ?... A moins que ce ne soit de la main gauche ! C'est à dégoûter à jamais des étourdis.
Revenons à mademoiselle Aïssé, et reprenons-la une bonne fois, pour ne plus la quitter du tout.
Mademoiselle Aïssé partit avec madame de Fériol pour la Bourgogne, c'est- à-dire pour le château de Pont-de-Veyle, ou ses amis passaient quelquefois un peu de temps, lorsque madame de Fériol pouvait prendre sur elle de quitter Paris. Elle les suivit par raison, car toute sa vie, tout son bonheur, étaient avec le chevalier. Il profita de ce moment pour aller lui-même dans sa famille, ils se trouvèrent donc séparés et réduits à la correspondance, et c'est une grande douleur pour ceux qui s'aiment ainsi.
Mademoiselle Aïssé était triste et mélancolique ; elle se promenait seule sous les beaux arbres du parc, fuyant les nombreuses visites qui se pressaient chez sa protectrice, comme cela est d'usage en province pour toutes les dames de château.
Cependant, il en arriva une qu'elle ne repoussa point, la reconnaissance lui faisait un devoir de l'accueillir : c'était une amie des Fériol ; c'était bien plus, c'était une alliée de lady Bolingbroke, et elle venait de sa part.
Cette personne était madame de Calandrini, de Genève ; son mari était Genevois, mais elle était Française et fille de M. de Pelissary, trésorier général de la marine. Une des ses soeurs avait épousé le vicomte de Saint John, père de lord Bolingbroke, qui était enfant d'un premier lit.
Elle passa quelques semaines à Pont-de-Veyle, et s'attacha tellement à la belle Grecque, qu'elle lui promit de venir l'hiver suivant à Paris, afin de la voir davantage.
Madame de Calandrini était une personne d'esprit, très vertueuse, un peu prude, comme tout ce qui sort de Genève, mais tempérée cependant par ses premières fréquentations. Elle apprit bien vite les amours de nos jeunes gens, que tout le monde savait, et là-dessus, elle bâtit un projet de réforme.
Elle commença à prêcher doucement Aïssé, à lui répéter qu'une situation comme la sienne n'était pas soutenable pour une fille d'honneur. Elle lui mit sous les yeux ce qu'elle appelait sa conduite, et lui en représenta toute l'abomination. Pauvre fille ! un pareil amour !
- Vous ne pouvez vivre ainsi, mademoiselle, lui disait-elle. Epousez le chevalier, et c'est ce que vous devriez faire pour votre fille et pour vous, ou bien...
- Epouser le chevalier, madame ! je l'aime trop, j'aime trop ma fille pour commettre une action semblable. Je l'ai dit souvent, je ne suis pas digne de lui, et ma fille sans mère est plus heureuse, mieux placée, qu'avec une mère telle que moi. Elle est seulement la fille du chevalier, et la fille du chevalier sera reçue, aimée, choyée partout comme lui-même, j'en suis certaine.
- Alors, ma reine, n'hésitez pas. Prenez courage et rompez vos liens.
- Madame !
- Soyez l'amie du chevalier, soyez sa soeur, ne soyez plus sa maîtresse. Il vous aimera tout autant, et vous reconquerrez votre estime et celle des autres.
- Madame, nous en mourrons.
- On ne meurt pas pour faire son devoir.
- Hélas ! il me faut donc réduire au désespoir cet homme que je voudrais rendre si heureux ! Cette passion a résisté à tout : aux douleurs, aux persécutions, à l'absence. Il est allé au fond de la Pologne, et, de là, il m'écrivait des lettres brûlantes, il ne pensait qu'à moi. Sa famille, mes protecteurs, mes amis, se sont mis entre nous ; nous avons désarmé leur sévérité, leur tendresse. Rien n'a pu nous séparer, et il faudrait maintenant nous désunir, lorsque tout nous rattache l'un à l'autre !
- Si vous êtes chrétienne, si vous êtes une personne d'honneur, vous ne pouvez hésiter un instant.
- Je n'aurai jamais la force de l'affliger, madame.
- Ah ! je vous croyais plus de grandeur d'âme, plus de foi, plus de confiance en Dieu.
- J'aime la vertu, madame, le ciel m'est témoin que je l'aime par-dessus toutes choses ; mais je ne puis songer à la douleur du chevalier, sans que mon âme se fonde dans mes larmes. Si vous eussiez été madame de Fériol, vous m'eussiez donné vos principes solides, et je n'y aurais point failli, tandis qu'à présent !...
- A présent, il n'est pas trop tard pour réparer, il n'est jamais trop tard. Si vous m'aimez, faites-le pour moi.
- Si je vous aime ! Je vous aime comme ma mère, comme ma fille, comme ma soeur, comme mon amie, comme tout ce qu'on peut aimer en ce monde.
- Alors, tout doit vous être facile pour me plaire.
- Oui, mais le chevalier ! je l'aime comme mon amant, lui !
- Vous êtes bien malade, ma chère Aïssé.
- Et je ne guérirai que par la mort, madame.
Ces conversations se renouvelèrent souvent ; il ne se passa pas de jour sans que la Genevoise ne recommençât son antienne.
Aïssé résistait de son mieux ; mais elle cédait pied à pied, et enfin elle en arriva à promettre qu'elle essayerait d'obéir.
Nous la voyions triste, malade, occupée sans cesse on ne savait de quoi, appelant le chevalier, le repoussant et l'accablant de caresses, lui demandant pardon en le suppliant de s'éloigner, pleurant des journées, des nuits entières, et refusant de s'expliquer avec nous ; ce pauvre d'Aydie y perdait sa science, mais la patience, jamais. Il lui offrait continuellement de l'épouser, la pressait d'y consentir, et se retirait dans la désolation, lorsqu'elle lui avait dit en se tordant les bras :
- Non, non, ce n'est pas cela, au contraire.
Et la pauvre fille dépérissait de plus en plus, la fièvre ne la quittait pas et la minait jusqu'à ce qu'elle eût rendu son mal incurable. Cette madame de Calandrini peut bien dire qu'elle l'a assassinée avec sa vertu et ses sermons.
Aïssé s'en alla revoir son amie, qui l'avait quittée, afin de reprendre des forces ; elle se jeta dans la dévotion la plus ardente et fut aidée par la voix de sa conscience, qui lui criait d'obéir aux conseils de la sagesse. En revenant de Genève elle s'arrêta à Sens, vit sa fille, qu'elle trouva la plus aimable enfant possible, et, dans les quelques jours passés avec elle, se fortifia encore, si bien qu'elle nous revint toute décidée.
Lorsque je la revis, elle m'embrassa beaucoup, et, sans me dire de quoi il était question, elle me pria de voir souvent le chevalier, de le distraire, de l'emmener avec moi, de tâcher ainsi qu'il demeurât à la cour le plus possible, elle qui se plaignait tant qu'il y allât autrefois.
- Et pourquoi tout cela ? lui demandai-je.
- Parce que je vais lui faire beaucoup de mal et que ses amis doivent le lui faire oublier.
- Si vous lui faites du mal, ma reine, vous vous en faites autant qu'à lui, ce me semble ; car vous nous revenez dans un état désastreux. Soignez-vous d'abord, guérissez-vous, et puis vous lui ferez du mal ensuite, quand vous serez capable de le supporter.
Elle ne me répondit pas et leva les yeux au ciel comme pour lui offrir en holocauste et son bonheur et celui de son amant. Elle le revit, elle passa deux jours avec lui, sans lui rien avouer, plus tendre, plus affectueuse que jamais. Lorsqu'il la quitta le dernier soir, elle lui dit en lui donnant sa main à baiser :
- Demain, mon chevalier, vous aurez une lettre de moi.
- Et pourquoi une lettre ? Est-ce que je ne vous verrai pas ?
- Je ne sais, mais je vous écrirai toujours.
- Cela m'inquiète, Aïssé.
- Ne vous inquiétez pas, ce n'est rien que de très bon pour nous.
- Mon Dieu ! est-ce que vous consentez ?...
Je consens à ce qui est le meilleur pour tous les deux.
Le lendemain, en effet, il reçut cette lettre, dont il nous a donné copie :

« Je tremble en vous écrivant, mon chevalier, pour la première fois de ma vie ; car j'ai peur que cette lettre ne soit mal interprétée par vous. Je vais vous parler avec toute ma tendresse, avec la tendresse la plus grande qui fut jamais ; je vais vous affliger peut-être, mais je vous conjure de ne pas accuser mon coeur. Je ne vous aime que trop, je vous aime autant que Dieu ! En vous aimant faiblement, je ne trouverais pas le courage nécessaire au sacrifice que je fais. Il me semble que c'est moins pour mon salut que pour vous rendre heureux. Mon chevalier, nous vivons dans des liens que ma conscience réprouve. Nous pouvons, nous devons nous aimer, mais non pas comme nous nous aimons ; cela n'est pas bien, c'est manquer à la loi divine, et, si vous ne voulez pas que je meure, vous mettrez un terme au supplice que j'endure, en faisant taire mes remords. Je ne puis, je ne veux plus être pour vous qu'une soeur, mon ami. Je ne dois plus entraver votre existence en me jetant entre vous et l'avenir ; vous êtes libre, chevalier, et vous pouvez placer dans d'autres projets les espérances que vous formez. Rien ne diminuera l'affection que je vous porte ; tant que je vivrai, je serai votre Aïssé, je ne puis aimer que vous, et votre bonheur est le mien.
« J'ai promis à Dieu de ne plus vous être que ce que je dois, vous ne me ferez point manquer à cette promesse ; surtout vous ne me direz pas que vous en souffrez, car je ne saurais plus la tenir, et je ne saurais en même temps vivre du tourment que j'endure. Le désordre de cette lettre vous montre dans quelle situation je suis.
« Je vous recommande une petite personne que vous aimez. Reportez sur elle l'amitié que vous avez pour moi. Soyez pour elle ce que vous êtes pour la pauvre Aïssé, et que je la sache entre vos mains, je mourrai contente. Je vous connais bien, mon chevalier, je sais ce que vous valez et ce que vous êtes, et personne ne vous rendra justice autant que moi. Voilà pourquoi je compte que vous entendrez ma prière. Ne venez pas aujourd'hui, ne venez pas demain, ne venez que quand vous serez bien sûr de vous. Répondez-moi après avoir réfléchi, et ayez pitié de ma douleur, qui ne saurait être plus vive que si vous la partagiez. »

En recevant cette lettre, M. d'Aydie courut d'abord chez le chevalier de Frossay, son ami de coeur, autre perfection, si ce n'est qu'il n'avait pas le charme de l'amant d'Aïssé. Voltaire, je l'ai déjà dit, avait pris de ces parfaits chevaliers le modèle de son Coucy dans Adélaïde Duguesclin. Ils arrivèrent ensemble chez moi, d'Aydie tout bouleversé ; il me montra cette lettre :
- Ah ! madame, voyez ce qu'elle m'écrit, et ce que cela signifie !
- C'est l'ouvrage de la Genevoise, répondis-je ; je m'en suis doutée depuis longtemps. Et qu'allez-vous faire ?
- Il doit obéir aux voeux de son amie, madame, répliqua M. de Frossay ; il n'est point d'un galant homme d'obliger une femme à plus qu'elle ne veut.
- Elle changera !
- Elle ne changera point, madame, vous ne connaissez pas Aïssé comme moi. Du moment qu'elle s'est décidée à écrire ceci, c'est qu'elle est résolue. Elle combat sans doute depuis longtemps, voilà pourquoi elle dépérissait. A présent, son parti est pris. - Eh bien, chevalier, prenez le vôtre.
- J'en mourrai.
- Vous en mourrez tous les deux, car elle n'y résistera pas, j'en suis certaine.
- Hélas ! madame, pourquoi nous faire tant de chagrin, et croyez-vous donc que la vertu consiste à cela ?
Il ne m'appartenait pas de répondre, et M. de Frossay n'en fit pas plus que moi.
La pauvre Aïssé refusa de le voir pendant huit jours. Au bout de ce temps, sa fidèle Sophie arriva tout en larmes et dit que sa maîtresse était fort malade, qu'il fallait envoyer le chevalier sans la prévenir, parce qu'elle refuserait de le voir et que certainement elle succomberait, si on n'y mettait pas ordre.
Le chevalier y courut ; il fut reçu malgré elle, se jeta à ses genoux, pleura, montra son visage défait, et supplia qu'on ne le renvoyât plus. Elle en fut touchée jusqu'au fond de l'âme, et madame de Calandrini eut encore tort cette fois-ci, comme je l'avais prévu.
Mais, à dater de ce moment, Aïssé fut frappée à mort ; le combat perpétuel qui se livrait entre son coeur, sa raison, ses remords, tous les sentiments de son âme, enfin, devint impossible à supporter. Elle tomba tout à fait malade ; sa poitrine et ses entrailles s'attaquèrent : elle en arriva à ne plus rien supporter que du lait, encore ne lui faisait-il aucun effet. Sa vie devenait intolérable ; elle voulait, elle ne voulait pas ; elle repoussait ce pauvre homme, qu'elle rappelait ensuite ; elle priait, elle pleurait, elle souffrait à crier, par moment, comme une femme en couches. Nous en avions tous pitié. Son mal nous faisait mal à nous-mêmes.
Il advint ce que l'on n'aurait pu prévoir, et le ciel se servit pour la rappeler à lui de la personne du monde la moins propre à cela.
Madame de Parabère se mit en tête de la faire confesser. Elle lui en parla plusieurs fois, et lui dit qu'elle serait bien plus tranquille si elle s'y décidait. Comme je lui témoignais mon étonnement de la voir se transformer en apôtre :
- Ecoutez, dit-elle, voilà ce qui m'a décidée. J'ai une tante qui s'est retirée à la Madeleine du Traisnel, non pas pour y recevoir M. d'Argenson avec les religieuses, mais pour y vivre réellement tout en Dieu. Elle m'a fait demander, j'y suis allée ; c'était dans l'intention de me prêcher. Je n'avais point envie d'écouter ses patenôtres ; mais je vis une femme qui souffre toute l'année de cinq ou six maladies qu'elle a, une femme abîmée de toutes les façons, ruinée, tourmentée par ses enfants, persécutée par son mari qui l'avait voulu assassiner deux ou trois fois dans sa jeunesse ; je vis cette femme calme, reposée, heureuse, louant Dieu de tout, reportant tout à lui, et si résignée, portant ses croix d'une telle manière, qu'elle me donna à penser et que je songeai tout de suite à cette pauvre Aïssé que j'aime beaucoup. Qu'elle se jette dans la religion, elle se guérira.
- Ah ! je ne demande pas mieux ! répondit la malade ; mais, auparavant, il faut en terminer tout à fait avec le chevalier et qu'il l'accepte. Cela ne doit pas lui coûter maintenant, je ne suis plus qu'un objet à faire horreur.
- D'abord vous n'êtes pas à faire horreur, ma reine, mais vous guérirez, vous redeviendrez belle, et cela lui coûtera beaucoup.
- Madame de Parabère a raison, repris-je ; mais que cela ne vous arrête pas, faites comme il vous conviendra le mieux, et ne pensez pas au reste. Le bon Dieu n'est pas si difficile que les hommes, j'en suis sûre ; il voit ce qu'ils ne savent point. Si vous voulez un confesseur, je vous en amènerai un excellent : j'ai le père Boursault, que je connais ; c'est un homme d'esprit et qui comprend les femmes.
- Je l'accepte. Seulement, comment nous débarrasserons-nous de madame de Fériol ? Si elle ou madame de Tencin savaient nos projets, il se ferait plus d'intrigues autour de moi que nous n'aurions de temps à leur donner. Madame de Fériol me conduirait à un directeur moliniste ; madame de Tencin, qui me hait, trouverait moyen d'envenimer cette action, bien naturelle chez une mourante. Ne disons rien. J'écrirai au chevalier ce soir, je lui ferai part de nos intentions, et j'obtiendrai son consentement, je ne veux rien lui cacher.
Elle lui écrivit en effet quelques lignes pour lui rappeler sa première lettre, et l'y renvoyer pour tout de bon, cette fois. Ces lignes ne se sont pas retrouvées ; mais voici la réponse du chevalier, vous jugerez ainsi ces parfaits amants l'un après l'autre :

« Votre lettre, ma chère Aïssé, me touche bien plus qu'elle ne me fâche : elle a un air de vérité et une odeur de vertu à laquelle je ne puis résister. Je ne me plains de rien, puisque vous me promettez de m'aimer toujours. J'avoue que je ne suis pas dans les principes où vous êtes ; mais, Dieu merci, je suis encore plus éloigné de l'esprit de prosélytisme et je trouve très juste que chacun se conduise suivant les lumières de sa conscience. Soyez tranquille. soyez heureuse, ma chère Aïssé, il ne m'importe des moyens ; ils me paraîtront tous supportables, pourvu qu'ils ne me chassent pas de votre coeur. Vous verrez par ma conduite que je mérite vos bontés. Eh ! pourquoi ne m'aimeriez-vous, puisque c'est votre sincérité, puisque c'est la pureté de votre âme qui m'attache à vous. Je vous l'ai dit mille fois, et vous verrez que je ne vous trompais pas ; est-il juste que vous attendiez que les effets vous aient prouvé ce que je vous ai dit pour le croire ? Ne me connaissez-vous pas assez pour avoir en moi cette confiance qu'inspire toujours la vérité aux gens qui sont capables de la sentir ? Soyez, dès ce moment, assurée que je vous aime, ma chère Aïssé, aussi tendrement qu'il est possible, aussi purement que vous pouvez le désirer. Croyez surtout que je suis plus éloigné que vous-même de prendre jamais d'autre engagement. Je trouve qu'il ne doit rien manquer à mon bonheur tant que vous me permettrez de vous voir et de me flatter que vous me regarderez comme l'homme du monde qui vous est le plus attaché. Je vous verrai demain, et c'est moi-même qui vous remettrai cette lettre. J'ai mieux aimé vous écrire que de vous parler, parce que je sens que je ne pourrai traiter avec vous la matière sans perdre contenance. Je suis encore trop sensible ; mais je ne veux être que ce que vous voulez que je sois ; et, dans le parti que vous aurez pris, il suffira de vous assurer de ma soumission et de la constance de mon attachement, dans tous les termes où il vous plaira de le réduire, sans vous laisser voir des larmes que je ne pourrais empêcher de couler, mais que je désavoue, puisque vous m'assurez que vous aurez toujours pour moi de l'amitié. J'ose le croire, ma chère Aïssé, non seulement parce que je sais que vous êtes sincère, mais encore parce que je suis persuadé qu'un attachement aussi tendre aussi fidèle, aussi délicat que le mien fera l'impression qu'il doit faire sur un coeur comme le vôtre. »

Le sacrifice était donc consommé d'un côté comme de l'autre, il coûtait plus peut-être à Aïssé qu'à son amant. Celui-ci cependant était dans une douleur, dans une anxiété à faire pitié. Tout ce qui entourait la malade, jusqu'à son petit chien Patie, qui le sentait du bout de la rue et annonçait son arrivée en aboyant gaiement, jusqu'à la vache qui fournissait le lait, à laquelle il achetait du foin, tout était l'objet de ses soins. Rien n'approchait de son état, nous n'étions occupées qu'à le rassurer ; il croyait, à force de libéralités, racheter sa vie. Il donnait à l'un de quoi faire apprendre un métier à son enfant, à l'autre de quoi avoir des rubans et des palatines, car il touchait quasi à la folie.
Nous lui demandions à quoi mèneraient ces prodigalités :
- A obliger tout ce qui l'environne à avoir soin d'elle.
On ne se figure pas cette douleur, cette passion, ces recherches. Il s'éloigna le jour de cette confession. Madame de Parabère emmena madame de Fériol je ne sais où ; pendant ce temps, je courus avec le carrosse de cette pécheresse royale chercher le père Boursault, qui accourut de bien bon coeur et qui resta trois heures avec elle.
Il revint le lendemain encore, puis le jour suivant, madame de Fériol toujours hors du logis ; enfin, il lui donna l'absolution et la communion le samedi d'après. Nous devions tous y assister ; le chevalier voulait y être, on ne le permit pas : il resta dans la pièce à côté, à cause des gens et pour le bon exemple.
Jamais il ne se répandit tant de larmes ! Aïssé était céleste, Elle reçut le viatique avec une onction et une ferveur d'ange. Dès que tout le monde fut parti, quand nous restâmes seuls, le père Boursault étant demeuré, on fit entrer l'inconsolable d'Aydie.
Il se jeta à genoux près du lit ; son coeur semblait près de se fendre. La mourante lui tendit la main.
- Mon ami, dit-elle, je suis bien heureuse, je suis régénérée. Il m'est permis de vous aimer purement, saintement, et je vous aime, je vous aime avec autant de tendresse que jamais ; seulement, dans ma tendresse, il ne reste plus rien de ce monde. Je vais vous attendre.
- Aïssé ! ma chère Aïssé !
- Nous avons commis de grandes fautes ; je me suis repentie, repentez- vous aussi. Lorsque je n'y serai plus, cherchez vos consolations dans le sein du Dieu qui ne trompe jamais. Il vous donnera les forces qu'il m'a données. N'abandonnez pas celle que je vous lègue, et qui vous aimera pour nous deux.
Il suffoquait et ne put répondre ; il tenait sa main, qu'il couvrait de larmes et de baisers, et resta comme anéanti à la même place.
- Vous, mes amies, qui voyez comment on meurt, lorsque le Seigneur vous reçoit dans sa grâce, que mon exemple vous profite, ajouta-t-elle en se tournant vers nous. Je vous remercie de vos soins, de votre amitié ; je prierai pour vous tous.
Nous étions devenues fontaines, nous ne la quittâmes qu'après sa mort ; d'Argental et Pont-de-Veyle également ; ils reçurent aussi de bien touchants témoignages de son amitié. Les derniers mots qu'elle prononça furent ceux ci, en voyant son chevalier, abîmé dans sa douleur :
- Consolez-vous, mon ami ; mieux vaut me voir morte que souffrant ce que je souffrais depuis qu'il me fallait ne vous aimer qu'à demi.
Elle mourut dans nos bras, le 13 mars 1733.
Le chevalier faillit la suivre. Ce fut un de ces désespoirs tels qu'on n'en voit que chez les chiens ; les hommes, d'ordinaire, n'ont pas ce coeur-là. Il resta plusieurs mois comme un fou et plusieurs années dans une mélancolie sans pareille. Sa seule consolation fut sa fille, qu'il retira de Sens et qu'il conduisit dans sa famille. Elle avait les charmes et les vertus de sa mère. Il la maria bien, au vicomte de Nanthie, gentilhomme du Périgord.
Puis ensuite, il se retira à Mayac, le château de sa famille, et ne fit plus que de rares apparitions parmi nous.
Je le regrettai sincèrement. Il venait quelquefois et nous écrivait. On trouvera beaucoup de ses lettres dans mes cassettes après ma mort. Elles sont pleines de beauté et d'agrément.
J'eus le chagrin de le perdre en 1761.

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