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Chapitre XIII
La Pécheresse

Quelques jours après, dans une ville située à l'extrémité septentrionale du lac de Génésareth, et nommée Capharnaźm, ce qui veut dire village de consolation, Jésus entrait, suivi de ses quatre premiers disciples. Ces quatre disciples étaient André, Pierre, Philippe et Nathaniel.
André avait été disciple de Jean, et le Baptiseur lui avait dit, en voyant passer Jésus à son retour du désert de la tentation :
- Regardez celui-là qui passe : c'est l'agneau de Dieu venu sur la terre pour effacer les péchés du monde !
- Et comment le savez-vous ? avait demandé André.
- Celui qui m'a envoyé pour donner le baptême d'eau m'a dit : « Lorsque tu verras l'Esprit saint descendre sur une tête, et s'y arrêter, c'est le fils de Dieu que tu baptiseras ! ». J'ai vu l'Esprit saint descendre et j'atteste que celui-là est le fils de Dieu !
Alors, André avait suivi Jésus.
Sur le chemin, il avait rencontré son frère Simon, et lui avait dit :
- Viens, frère, car nous avons trouvé le Messie.
Et il l'avait mené à Jésus.
Puis, comme Simon regardait Jésus avec un étonnement qui n'était pas exempt de doute :
- Tu ne me reconnais pas ? dit Jésus.
- Non, maître, répondit Simon.
- Eh bien, c'est moi qui, étant enfant, te sauvai la vie, un jour que tu avais été mordu par une vipère. Je te dis alors : « Tu es fils de Jonas ; tu t'appelles Simon, tu t'appelleras Pierre : tu seras mon disciple et tu me renieras. »
A ces paroles, Simon se jeta aux pieds de Jésus, et baisant sa robe :
- Je te dois la vie, maître, dit-il ; par conséquent ma vie t'appartient. Je ne m'appelle plus Simon, je m'appelle Pierre, et je suis ton disciple ; seulement, j'espère que le Seigneur Dieu m'accordera la grâce de ne jamais te renier ?
Jésus sourit et lui dit :
- Viens !
Et Pierre avait suivi Jésus.
Le lendemain, Jésus avait rencontré sur sa route Philippe, qui comme André et Pierre, était de la ville de Bethsaïde, et il lui avait dit :
- Suivez-moi, Philippe.
Philippe l'avait suivi, et, s'étant informé près d'André et de Pierre, il avait, à son tour, rencontré Nathaniel et lui avait dit :
- Suis-nous, Nathaniel, car nous avons trouvé celui dont parlent Moïse et les prophètes.
Alors, Nathaniel, étonné, avait demandé quel était celui-là. Et Philippe avait répondu :
- C'est Jésus de Nazareth.
Mais Nathaniel, haussant les épaules :
- De Nazareth ! avait-il répété ; quelque chose de bon peut-il sortir de Nazareth ?...
Alors Jésus, intervenant :
- Voici un véritable Israélite, dit-il, en qui n'existe aucun artifice.
- D'où donc me connaissez-vous ? demanda Nathaniel tout surpris.
Jésus sourit.
- Je vous ai vu sous le figuier, dit-il, avant que Philippe vous appelât.
Et Nathaniel, qui avait, en effet, déjeuné sous un figuier, s'inclina, disant :
- Maître, vous êtes véritablement le roi d'Isral !
- Vous croyez, parce que je vous ai vu sous le figuier, lui dit alors Jésus ; mais, vous, Nathaniel, vous verrez bien autre chose : vous verrez au-dessus de ma tête le ciel s'ouvrir, et les anges monter et descendre !
Puis, accompagné de ses quatre disciples, il s'était rendu à Cana, où était la vierge Marie : là, invité à une noce, il avait fait, à la sollicitation de sa mère et au grand étonnement des convives, son miracle de l'eau changée en vin ; après quoi, il s'était remis en route, et était venu à Capharnaźm.
C'était la première fois que le jeune maître visitait la ville, et cependant, son entrée y fit une grande sensation. La beauté avait persévéré en lui ; seulement, il y avait dans les traits de l'homme quelque chose de grave, de mélancolique, d'éprouvé, surtout depuis sa lutte avec l'ennemi du genre humain.
Capharnaźm était bien la ville qui convenait au Christ pour y faire les premiers essais de sa divinité : son éloignement de la Judée proprement dite dont elle est séparée par la Samarie tout entière, la faisait regarder comme un centre de ténèbres, et Jésus pensait qu'au milieu de ces ténèbres, la lumière divine qu'il allait répandre éclaterait plus vive que partout ailleurs.
Du reste, la ville de Jésus est l'accomplissement de la parole des prophètes, et Isaïe a dit :

« La terre de ­abulon et la terre de Nephtali, proches de la mer, au delà du Jourdain, – la Galilée des gentils, – ce peuple qui demeurait dans les ténèbres a vu une grande lumière, et cette lumière a paru à ceux qui demeuraient dans la région à l'ombre de la mort. »

Aussi est-ce Capharnaźm et ses environs que Jésus choisit comme le théâtre de ses premières prédications et de ses premiers miracles. C'est à Capharnaźm qu'il dit : « Le temps est accompli, le royaume des cieux approche : faites pénitence, et croyez à l'Evangile. »
De Capharnaźm au lac de Génésareth, il n'y avait qu'un pas ; de sorte que parfois ses disciples, qui étaient des pêcheurs, le quittaient et allaient jeter leurs filets dans le lac. Il va les y chercher, et c'est là qu'il leur dit, n'hésitant plus à les entraîner à sa suite :
« Venez avec moi, et, de pêcheurs de poissons que vous êtes, je vous ferai pêcheurs d'hommes ! »
Et, voyant un peu plus loin Jacques, fils de ­ébédée, et Jean, son frère, qui étaient dans une barque, occupés à raccommoder leurs filets, il les appela à leur tour ; et, comme avaient fait Pierre et André, ils quittèrent leur barque, leurs filets et leur vieux père ­ébédée pour suivre Jésus, tant il était difficile de lui résister, quand, avec sa voix douce et entraînante, qui faisait d'un ordre une prière, il disait : « Venez ! »
C'est qu'un grand projet préoccupait dès ce moment Jésus : il voulait faire la pâque à Jérusalem, et y essayer sa puissance naissante, qui était déjà réelle, quoiqu'elle n'eût encore pour base que les paroles d'abnégation de Jean- Baptiste, qui confessait tout haut la mission du Sauveur, disant à qui voulait l'entendre : « Je ne suis que le Précurseur, Jésus est le Messie. »
Jésus, accompagné de ses six premiers disciples, partit donc pour Jérusalem.
Nous avons déjà dit ce qu'était Jérusalem dans ces jours de fête solennelle ; nous avons montré ses auberges regorgeant de voyageurs, ses places publiques envahies par les tentes, ses hôtes encombrant les vestibules des théâtres, et jusqu'aux portiques du temple.
Dans le parvis de ce temple, et dans le temple même, se tenait une espèce de foire ; des marchands y vendaient, à grand bruit, s'arrachant les acheteurs, des pigeons, des moutons et jusqu'à des boeufs pour les sacrifices. C'était un commerce que toléraient les prêtres, parce qu'ils y trouvaient un profit ; et, comme ce commerce était grand en tout temps, et immense pendant les trois jours de la Pâque, des changeurs se tenaient là avec leurs tables chargées de sacs d'argent et de piles d'or.
Au milieu de ces cris d'acheteurs, de vendeurs, de changeurs, de ce froissement d'or et d'argent, de ce bêlement des moutons, de ces mugissements des boeufs, un homme un fouet à la main, gravit les degrés du temple, et, arrivé dans le parvis :
- Otez moi tout cela d'ici, s'écria cet homme, et ne faites pas de la maison de mon père un lieu de trafic !
Et, comme ceux à qui il s'adressait hésitaient à obéir, il leva son fouet ; et, quoique ce fouet ne fût composé que de petites cordes, il y avait une telle majesté sur le front de cet homme qui appelait le temple du Seigneur la maison de son père, un tel commandement dans sa voix, que marchands, acheteurs, changeurs, trafiquants, se renversèrent les uns sur les autres,. et descendirent, éperdus et les bras au ciel, les degrés de ce temple où Jésus leur apparaissait semblable à l'ange qui avait battu de verges Héliodore : car, cet homme, c'était Jésus, Jésus disant de sa voix si puissante, lorsqu'il en voulait changer la douceur en commandement :
- Il est écrit : « Ma maison sera appelée une maison de prières », et vous en avez fait une caverne de voleurs !
La terrible apparition resta vivante aux yeux des habitants de Jérusalem, et, quoique Jésus, en accomplissant cet acte de vigueur, eût transgressé les droits d'un citoyen, nul n'osa lui en demander compte. Cependant, ayant appris qu'Hérode venait de faire arrêter Jean-Baptiste qui avait reproché au tétrarque d'avoir épousé la femme de son frère, Jésus reprit la route de Capharnaźm.
Il lui fallait traverser la Samarie. - La Samarie, conquise par Salmanasar, qui en avait transporté les habitants au delà de l'Euphrate, repeuplée par Assar Haddon, reprise par Antiochus le Grand, puis par Jean Hyrcan ; la Samarie était, depuis l'invasion des Assyriens, un mélange d'étrangers et d'idolâtres toujours en guerre avec le royaume de Juda, qu'ils détestaient et dont ils étaient détestés. Il en résultait que, pour ne point venir à Jérusalem, les Samaritains s'étaient construit un sanctuaire sur le mont Garizim.
Jésus traversait cette province à pied, lorsque, vers midi se trouvant fatigué et par la course qu'il avait faite et par la chaleur du jour, il s'assit sous un sycomore près de la fontaine de Jacob, pendant que ses disciples étaient allés à la ville pour acheter de la nourriture. Il était là depuis quelques instants, lorsqu'une femme vint puiser de l'eau à la fontaine.
Jésus lui demanda à boire.
La Samaritaine le regarda d'un air étonné.
- Comment, lui dit elle, vous êtes Juif, et vous me demandez à boire, à moi qui suis Samaritaine ?
- Si vous connaissiez celui qui vous dit : « Donnez moi à boire », reprit Jésus, peut-être que c'est vous qui lui en demanderiez, et il vous donnerait une eau vive.
La Samaritaine regarda Jésus avec attention, ce qu'elle n'avait point encore fait auparavant, et, voyant cette douce majesté empreinte sur son visage :
- Seigneur, lui dit-elle, vous n'avez aucun vase pour puiser, et le puits est profond ; où prendriez-vous donc cette eau vive dont vous me parlez ?... Est-ce que vous êtes plus grand que notre père Jacob, qui nous a légué ce puits, dont il a bu, lui, ses enfants et ses troupeaux ?
- Quiconque boit de cette eau répondit Jésus, aura encore soif : tandis que l'eau que je verse, moi, désaltère l'âme et le corps à la fois, puisée qu'elle est à la source éternelle.
La Samaritaine regarda le Christ avec une surprise croissante.
- Seigneur, dit-elle, s'il en est ainsi, donnez-moi de cette eau, je vous prie, afin que je sois désaltérée à tout jamais, et n'aie plus la peine d'en venir puiser ici.
- Soit, dit Jésus, allez quérir votre mari, et revenez avec lui.
Mais, elle, secouant la tête :
- Je n'ai point de mari, Seigneur, dit-elle.
Jésus sourit.
- Femme, reprit-il, vous avez fort bien répondu en disant : « je n'ai point de mari » car vous en avez déjà eu cinq, et celui avec qui vous vivez n'est pas le vôtre.
Alors, avec un respect mêlé de honte :
- Seigneur, Seigneur, dit cette femme, je vois bien que vous êtes un prophète : éclairez-moi !... Nos pères ont sacrifié sur cette montagne, qui est celle de Garizim, et vous dites vous autres prophètes, que le seul lieu où il soit permis de sacrifier est Jérusalem.
- Femme, répondit Jésus, croyez-moi, le jour vient, et il est déjà venu, où les hommes n'adoreront plus Dieu ni à Jérusalem ni sur cette montagne, mais où ils adoreront mon père en esprit et en vérité !
- Oui, répondit la Samaritaine, je sais que le Messie vient : lors donc qu'il sera venu, il nous instruira de toute chose.
Alors, Jésus souriant de son ineffable sourire :
- Ce Messie que vous attendez, femme, dit-il, c'est moi.
Et, comme, stupéfaite de cette réponse, la Samaritaine ne savait encore si celui qui l'avait faite raillait ou disait la vérité, les disciples revinrent de la ville, et, parlant à Jésus ainsi que les serviteurs parlent au maître, ne laissèrent aucun doute dans l'esprit de cette femme, qui, abandonnant sa cruche, courut vers la ville criant :
- Venez tous ! venez, car voici, à quelques pas d'ici, un homme qui m'a dit tout ce que j'avais fait, et qui ne peut être que le Messie !
Et, à la voix de cette femme, tous les habitants sortirent de la ville, et vinrent au-devant de Jésus.
Mais les disciples, qui savaient le besoin que Jésus devait avoir de nourriture, lui disaient, malgré l'affluence du peuple qui l'entourait :
- Maître, mangez.
Jésus secoua la tête.
- J'ai, dit-il, à manger une viande que vous ne connaissez pas.
Les disciples se regardèrent entre eux, se demandant tout bas :
- Qui donc, en notre absence, a apporté de la nourriture au maître ?
Mais lui :
- Ma nourriture, dit-il, apprenez cela, est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et de consommer son ouvrage.
Puis, continuant de parler dans son langage figuré :
- Ne prétendez-vous pas, vous autres, dit-il, qu'il y a encore quatre mois d'ici à la moisson ? Eh bien, je vous dis, continua le Christ, montrant cette foule qui l'entourait, je vous dis :
« Levez les yeux, regardez autour de vous, et vous verrez que le fruit est mûr, et la campagne prête à être moissonnée. »
Dès lors, la pensée de Jésus devint intelligible, même pour les Samaritains, et, comprenant que lui était le moissonneur et qu'eux étaient la moisson, ils l'emmenèrent dans leur ville, c'est-à-dire à Sichem, et le Christ y resta deux jours ; et, lorsqu'il en sortit, la plupart des habitants croyaient en lui.
Alors, Jésus reprit le chemin de sa fidèle Galilée. Le souvenir de son séjour à Capharnaźm était resté dans tous les esprits ; aussi, dès Cana, rencontra-t il un officier qui venait au devant de lui.
- O Seigneur Jésus ! lui dit cet homme aussitôt qu'il l'aperçut, hâtez-vous, je vous en supplie, car mon fils se meurt, et il n'y a que vous qui puissiez le guérir !
Mais Jésus se contenta de tendre la main vers Capharnaźm, et, avec cet accent de voix qui ne permet pas que l'on doute :
- Allez, dit-il, votre fils est guéri !
Et l'homme avait une telle foi que, sans qu'il lui restât une crainte dans le coeur, il remercia Jésus, et reprit la route de la ville ; et, comme il était encore en chemin, il vit venir à lui ses serviteurs qui lui dirent :
- Oh ! Seigneur, réjouissez-vous ; votre fils est non seulement hors de danger, mais encore tout à fait guéri.
- Et depuis quand ? demanda le pauvre père tout joyeux.
- Depuis hier.
- Depuis hier !... Et à quelle heure, hier, la fièvre l'a-t-elle quitté ?
- Vers une heure après midi.
Et c'était justement l'heure où Jésus avait dit : « Allez, votre fils est guéri ! »
Précédée par ce miracle, la rentrée du Messie à Capharnaźm fut une joie pour tout le monde.
Aussi est-ce à Capharnaźm qu'il va établir sa résidence de prédilection ; aussi est-ce dans les environs de Capharnaźm qu'il se plaira à répandre la parole du Seigneur ; le lac de Génésareth, surtout, sera le lieu où il fera plus particulièrement éclater sa divinité : c'est à la surface de ce lac qu'il glisse sans que ses pieds touchent à l'eau ; c'est au bord de ce lac qu'il nourrit plusieurs milliers d'hommes avec quelques pains et quelques poissons ; c'est au milieu d'une tempête qui soulève les flots de ce lac qu'aux cris, de ses disciples, il s'éveille, et que, se levant du fond de la barque près d'être engloutie, il dit au vent qui mugit : « Tais-toi ! », à la mer qui gronde : « Sois calme ! », et le vent et la mer lui obéissent.
Puis, chacun de ses retours à Capharnaźm est marqué par un nouveau miracle : c'est un possédé qu'il exorcise, c'est la belle-mère de Pierre qu'il guérit, c'est la fille de Jaïre qu'il ressuscite. La grande page de la divinité se déroule, marquée à chaque ligne d'un bienfait rendu à l'humanité.

« Et Jésus se mit à parcourir toute la Galilée, enseignant dans les synagogues, prêchant l'Evangile du royaume de Dieu, guérissant tout ce qu'il y avait de malades et de lunatiques parmi le peuple ; alors sa réputation se répandit par toute la Syrie, et on lui présenta tous les gens atteints de diverses sortes de maux et de douleurs, des possédés, des paralytiques et il les guérit, et beaucoup de peuple le suivit de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de Judée, et d'au delà du Jourdain. »

Aussi lorsque, du fond de sa prison, Jean, qui s'inquiète, non pas de lui- même, mais du Sauveur, lui fait demander des nouvelles de la mission sainte, Jésus répond-il à ses envoyés :
- Allez, et reportez à Jean ce que vous avez vu et ce que vous avez ouï, c'est-à-dire que les aveugles voient, que les boiteux marchent, que les lépreux deviennent nets, que les sourds entendent, que les morts ressuscitent, et que l'Evangile est prêché aux pauvres.
La nouvelle Pâque arrivait. Jésus reprit le chemin de Jérusalem et, partout sur sa trace, le bienfait semé faisait lever la reconnaissance ; mais, en même temps que Jésus devenait grand, il devenait dangereux. Jésus n'était pas le premier qui se fût présenté comme le Messie ; seulement, les autres avaient été des messies politiques, de nouveaux Judas Macchabée, essayant de soulever le peuple juif ; et le peuple juif, las de la domination romaine, contre laquelle il lutta près de deux cents ans, était toujours disposé à se soulever. Aussi, dès que le bruit des miracles du Christ se répandit, des bandes d'hommes armés s'apprêtèrent-elles à l'enlever et à le prendre pour roi ; mais Jésus lui même répudiait ces hommes, disant d'eux : « Tous ceux qui sont venus avant moi étaient des brigands et des voleurs ; c'est pourquoi les brebis se sont refusées à les entendre. »
Comme il approchait de Jérusalem, une nouvelle crainte, plus réelle et plus sérieuse que les autres, se dressa sur sa route : Jean-Baptiste venait d'être décapité.
Le Précurseur avait été arrêté, ainsi qu'on l'a vu : d'abord, à cause de ses prédications annonçant un nouveau roi du monde ; or, le monde était au soupçonneux Tibère, alors réfugié sur son rocher de Caprée, et dont les agents ne savaient ou ne voulaient point faire de différence entre la royauté spirituelle qu'était en train de conquérir Jésus, et l'empire matériel que tenait leur maître. Ensuite, nous l'avons dit, Jean-Baptiste n'avait pas craint de réprimander le tétrarque de Galilée sur son mariage avec sa belle-soeur Hérodiade, et le tétrarque, cachant sous un prétexte de salut public sa vengeance particulière, avait fait arrêter Jean le Baptiseur, et l'avait fait conduire en prison.
C'était peut-être assez pour Hérode ; ce ne fut point assez pour Hérodiade.
Elle avait une fille jeune, belle, adorée du tétrarque, qui ne savait rien lui refuser ; cette fille avait naturellement pris parti pour sa mère. Au milieu d'une fête, Hérode la pria de danser ; mais elle ne consentit qu'à la condition que le tétrarque lui jurerait d'accomplir son premier voeu. – Hérode jura, s'engageant à faire ce qui lui serait demandé, pourvu que ce qui lui serait demandé fût dans la mesure de sa puissance. – La fille d'Hérodiade dansa, et, après avoir dansé, elle demanda la tête de Jean le Baptiseur.
Hérode était esclave de sa parole ; la tête de Jean-Baptiste fut apportée sur un plat d'or, et la belle homicide déposa le plat aux pieds de sa mère.
C'était un exemple du sort qui était réservé à Jésus.
Jésus résolut donc de s'arrêter à quelque distance de la ville. Béthanie, située seulement à quinze stades de Jérusalem, était invisible à celle-ci, se trouvant bâtie sur le versant oriental de la montagne des Oliviers. Elle convenait bien à Jésus pour cette halte, et ce fut là qu'il s'arrêta.
Au reste, à peine le bruit de son arrivée s'était-il répandu, qu'un pharisien, nommé Simon le Lépreux, invita Jésus à dîner.
Jésus accepta pour prouver que, s'il prêchait contre la secte des pharisiens, c'était à cause de son orgueil et de ses principes absolus, mais qu'il n'avait aucune haine contre les individus.
Le repas fut splendide : tout le luxe de Simon avait été déployé pour recevoir celui qui s'annonçait comme le fils de Dieu. mais un épisode sur lequel le maître de la maison lui-même n'avait point compté vint donner à ce repas un nouveau caractère de grandeur.
Vers le dessert, une jeune fille de Béthanie dont le frère et la soeur, nommés Lazare et Marthe, habitaient une maison voisine, entra dans la salle du festin, magnifiquement vêtue et portant un vase d'albâtre tout rempli de parfums.
Chacun la reconnut et s'étonna de sa venue. C'était la plus vantée et la plus riche des courtisanes de Jérusalem, cette ville des courtisanes : on appelait cette belle pécheresse Marie-Madeleine.
Alors, sans paraître remarquer la surprise des convives, humble et les yeux baissés, elle s'approcha de Jésus, qu'elle n'avait jamais vu, mais qu'elle reconnut sans doute à son sourire.
Et, comme Jésus était sur cette espèce de lit où se couchaient les convives ; comme sa tête était placée du côté de la table, et ses pieds du côté de la porte, Madeleine se mit à genoux, et commença de pleurer si abondamment, qu'elle lava de ses larmes les pieds du Christ, et, les ayant frottés du nard précieux renfermé dans l'urne, elle les essuya avec ses cheveux.
Le Christ la laissa faire, jetant un regard d'une suprême douceur sur cette pauvre fille qui s'humiliait ainsi à ses pieds. Tous, jusque-là, étaient accourus lui demander la guérison des infirmités du corps ; nul, ni homme ni femme, n'était venu chercher près de lui la guérison des impuretés de l'âme.
Et les convives regardaient avec étonnement cette belle créature vêtue d'habits de brocart, avec son cou étincelant de chaînes d'or, ses mains couvertes de bagues et d'anneaux, qui, de ses magnifiques cheveux blonds, essuyait les pieds de Jésus.
Et le maître de la maison, ce riche lépreux, se disait en lui-même. « J'ai eu tort de recevoir chez moi cet homme qui n'est point prophète ; car, s'il était prophète, il saurait quelle est la femme qui le touche, et il s'écarterait d'une si grande pécheresse ».
Mais, alors, Jésus, qui lisait dans le coeur du pharisien.
- Simon, dit-il avec sa douce voix et son doux sourire, j'ai une question à vous soumettre.
- Laquelle ? demanda le pharisien. Je vous écoute ; parlez.
- Un certain créancier avait deux débiteurs : l'un lui devait cinq cents deniers, l'autre cinquante. Comme ni l'un ni l'autre n'avaient de quoi payer, il leur remit la dette à tous deux. Dites-moi, Simon, à votre avis, lequel lui en sera le plus reconnaissant ?
- Maître, répondit Simon, il n'y aucun doute à faire là-dessus : ce sera celui à qui la plus grosse somme a été remise.
- Vous avez bien jugé, dit Jésus.
Et, se tournant vers Madeleine :
- Voyez-vous cette femme ? dit-il. Elle vient de faire pour moi ce que vous n'avez pas fait, vous. Je suis entré dans votre maison, vous ne m'avez pas donné d'eau pour me laver les pieds, et elle, au contraire, les a arrosés de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux ; vous ne m'avez point embrassé tandis qu'elle, au contraire, depuis qu'elle est là, n'a cessé de me baiser les pieds ; vous n'avez répandu ni huile, ni baume, ni nard sur ma tête, et elle, elle a répandu sur mes pieds tout ce qu'elle avait de parfums. C'est pourquoi je vous le dis, beaucoup de péchés lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aimé ! Mais celui à qui l'on remet aime moins.
Puis, posant la main sur la tête de la pécheresse :
- Va, pauvre fille d'Eve, lui dit-il, tes fautes ne sont plus, et je te fais pure devant Dieu comme le jour où tu sortis du sein de ta mère !
Et Madeleine se releva joyeuse et consolée, vouant désormais à Jésus le seul amour de son âme et de son coeur.

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1998-2010
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