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Chapitre LVIII
Le portrait

Personne n'avait vu passer le jeune homme, tant chacun était occupé de soi, tant chacun était acharné à piller ou à détruire pour son propre compte.
En effet, les uns se battaient, les autres brisaient, les autres volaient.
L'émulation du vol, de la destruction ou du combat régnait sans rivale dans toute cette malheureuse maison, devenue la proie d'une incroyable orgie de cupidité, de vengeance et de rage.
Tandis que les gardes françaises, bataillant au dehors, prenaient peu à peu possession de la rue et des maisons, des fenêtres desquelles on pouvait avantageusement faire feu sur la maison de Réveillon, les brigands, refoulés, encombraient les caves, défonçaient les tonneaux, et se gorgeaient indifféremment d'eau-de-vie, de vin, d'esprit-de-vin, de liqueur et de térébenthine.
Aussi la plupart de ces misérables mouraient-ils empoisonnés, en cherchant à mourir ivres.
Pendant ce temps, Christian déchirait son mouchoir en lambeaux, le trempait dans le bassin du jardin, et, l'appuyant glacé sur la poitrine d'Ingénue, reprenait sa course, ne pensant pas qu'elle pût jamais être emportée trop loin de la fatale maison.
Et, tout en courant, il pressait mille fois sur son coeur ce coeur palpitant, il dévorait de baisers ces lèvres déjà marquées du sceau de la mort, et, dans un furieux accès de désespoir, il allait sans savoir où ne demandant à Dieu autre chose, sinon, puisqu'il reprenait Ingénue à la terre, de mourir avec Ingénue.
Christian, insensé, hagard, courait donc chargé de son précieux fardeau, une main sur le coeur de la jeune fille, et en interrogeant les derniers battements, parfois égaré, gémissant, s'arrêtant pour reprendre haleine et étancher le sang avec son mouchoir rougi.
Les idées l'avaient abandonné : en voyant Ingénue devenir de plus en plus pâle, de plus en plus froide, s'acheminer enfin de plus en plus vers la mort, il ne demandait que la mort.
Soudain son bon ange l'arrêta.
« Pourquoi ne sauverait-on pas Ingénue ? » murmura-t-il à son oreille.
Christian poussa un cri de joie, il rouvrit les yeux à un ordre tout nouveau d'idées.
« Oui, la sauver ! murmura-t-il. Je la sauverai ! je la sauverai, et elle me devra la vie ! »
Un fiacre passait, Christian l'appela.
Par bonheur, la voiture était vide : elle vint droit au jeune homme.
« Bon Dieu ! demanda le cocher, qu'y a-t-il donc, mon jeune seigneur ?
- Il y a, mon ami, que je me suis trouvé avec ma soeur au milieu de l'émeute du faubourg Saint-Antoine, dit Christian, et qu'elle y a été blessée.
- Hélas ! oui ! dit le cocher sautant à bas de son fiacre, et, bien dangereusement même, car vos habits sont tout rouges de sang. »
Et le brave homme ouvrit son fiacre, dans lequel Christian se plaça, tenant Ingénue en travers sur ses genoux.
« Vous voulez un chirurgien, n'est-ce pas, mon jeune seigneur ? demanda le cocher.
- Oui, certainement ! En connais-tu un, toi ?
- Oui ! oui, monsieur, oui ; et un fameux, allez !
- Comment l'appelles-tu ?
- Je ne sais pas son nom.
- Tu ne sais pas son nom ?
- Il s'appelle le chirurgien des pauvres gens, voilà tout.
- Va ! va ! »
Le cocher fouetta ses chevaux d'une si vigoureuse façon, qu'il leur fit comprendre qu'il y avait urgence ; aussi coururent-ils comme ils n'avaient jamais couru.
Un quart d'heure après, le fiacre s'arrêtait devant une petite porte, dans une rue étroite et sombre, et complètement inconnue à Christian.
Le cocher descendit, sonna, ou plutôt arracha une sonnette placée à la petite porte, qui s'ouvrit ; puis il aida Christian à sortir Ingénue de la voiture.
« Là ! dit le cocher ; maintenant, elle est en bonnes mains, allez !
- Et où veux-tu que j'aille ?
- Au second étage... Eh ! tenez, j'entends déjà que l'on ouvre la porte. »
En effet, à peine l'allée fut-elle ouverte, qu'une chandelle apparut à travers les barreaux de la rampe de fer.
Et une voix retentit d'en haut, voix perçante et grêle.
« Qu'y a-t-il donc, demanda la voix, et qui sonne si fort ?
- Une pratique », fit le cocher.
Puis, à Christian :
« Montez ! montez, mon jeune seigneur ! dit-il ; c'est la gouvernante du chirurgien en question. Voyons, voulez-vous que je vous aide ?
- Merci, dit Christian en mettant le pied sur la première marche.
- Oh ! ma foi, oui, vous me paraissez assez fort, et puis la jeune demoiselle est légère comme une plume... Mais que de sang, que de sang, mon Dieu ! Moi, je vais vous attendre en bas, pour le cas où vous auriez encore besoin de moi. »
Christian monta lentement les degrés, non pas que la jeune fille pesât à ses bras, mais, à chaque pas qu'il faisait, le sang revenait frais et vermeil aux lèvres de la blessure.
Au moment où il passait sur le palier du premier étage, une porte s'ouvrit, et des têtes de femmes vieilles et curieuses se montrèrent un instant ; puis, voyant ce jeune homme plein de sang et cette jeune fille mourante, jetèrent un cri en rentrant précipitamment.
Derrière elles, la porte se referma.
La fameuse chandelle éclairait toujours du second étage. Phare tremblotant, elle indiquait à Christian où il devait poser ses pieds sur ces marches crottés, étroites, humides et raboteuses tout à la fois.
L'odeur de cette maison était nauséabonde et malsaine.
L'air en était froid ; on voyait ruisseler sur les murailles des rigoles d'eau suintant à travers les parois mal recrépies.
Enfin, Christian arriva devant la femme qui éclairait ainsi, et dont la tête était enfoncée sous une coiffe crasseuse.
C'était un de ces types de femmes de ménage comme on en trouve seulement à Paris, ville de luxe misérable.
Se faire servir par de pareilles créatures, c'est évidemment avoir moins soin de soi que d'elles-mêmes. Mais Christian n'était point là pour faire de la physiologie. A peine s'il jeta un coup d'oeil sur la hideuse duègne ; il entra rapidement et chercha des yeux une place où déposer son fardeau.
Pas de tapis, pas de canapé ; dans la pièce du fond, un lit, voilà tout.
Christian courut vers ce lit ; mais la femme s'écria :
« Eh bien, que faites-vous donc ?... Sur le lit de monsieur ! Bon ! il ne manquerait plus que cela. »
Christian s'arrêta, blessé au coeur.
« Mais où donc voulez-vous que je dépose cette pauvre blessée ? demanda t-il.
- Où vous voudrez ! mais pas sur le lit, dit la vieille femme.
- Et pourquoi ? demanda Christian.
- Mais parce que tout ce sang gâterait le lit de monsieur. »
Le dégoût prit à Christian.
En effet, le lit de monsieur ne lui paraissait pas digne, à lui, de recevoir ce sang virginal et précieux dont la hideuse chambrière craignait la souillure.
Il tira avec le pied un fauteuil de paille, en approcha un autre de celui-là, et sur cette espèce de canapé déposa la jeune femme.
La vieille le laissa faire en maugréant. Ingénue couchée sur le lit improvisé, Christian releva la tête.
« Le chirurgien n'est donc pas ici ? » demanda-t-il.
La lumière de la chandelle que tenait la femme de ménage porta alors sur sa figure.
« Tiens, monsieur Christian ! s'écria-t-elle.
- Vous me connaissez ? demanda le jeune homme.
- Je crois bien, dit la vieille femme, et j'ajouterai même que ce n'est pas bien à vous de ne pas me reconnaître, monsieur Christian, après vous avoir soigné comme je l'ai fait. »
Christian la regarda à son tour.
« Albertine ! síécria-t-il.
- Eh ! oui ! Albertine.
- Mais je suis donc chez M. Marat ?
- Sans doute.
- Comment ! a-t-il donc quitté les écuries d'Artois ?
- Monsieur a donné sa démission ; il ne veut plus servir les tyrans.
Une expression de dégoût envahit le visage de Christian. Il eut un instant l'idée d'emporter Ingénue ailleurs. Mais où l'emporter ?
D'ailleurs, il se rappelait les soins que Marat avait eus de lui, et l'habileté qu'il avait déployée à son égard, quand on l'avait apporté blessé chez Marat, comme aujourd'hui il y apportait Ingénue.
« Ah ! dit-il, je suis chez M. Marat Mais où est-il donc ?
- Est-ce que je sais, moi ! répondit Albertine ; il a ses affaires à lui, et il ne me dit pas où il va.
- Ah ! ma chère madame Albertine ! s'écria Christian, courez vite, je vous en supplie ! Ne voyez-vous pas que la pauvre enfant se meurt !
- Vite, vite, c'est bien aisé à dire, répondit la femme en regardant de côté cet adorable visage, avec une haine profonde pour la beauté, pour la jeunesse et pour la grâce. Vite ! puisque je vous dis que je ne sais pas où est monsieur.
- Oh ! cherchez-le où il a l'habitude d'aller. »
Puis, se rappelant la cupidité d'Albertine :
« Tenez, ma chère madame Albertine, tenez ! » dit-il en tirant quelques louis de sa poche.
Albertine les prit avidement, et elle se préparait en effet à sortir, ne fût-ce que pour faire semblant de chercher Marat, lorsqu'un soupir retentit dans la chambre.
Christian répondit à ce soupir par un cri de joie : Ingénue venait de se reprendre à la vie.
Il se précipita à genoux près de son fauteuil ; Albertine se pencha vers elle, non point par compassion, mais par curiosité.
Ingénue ouvrit les yeux avec effort, et son premier regard fut pour Christian.
Lorsqu'elle eut reconnu le jeune homme, la pâleur de ses joues sembla devenir moins intense.
Une sorte de flamme joyeuse illuminait le visage de la pauvre blessée.
Christian, à genoux près d'elle, attendait sa première parole on eût dit que sa vie, à lui, en dépendait.
Mais elle dit seulement, d'une voix à peine intelligible :
« Où suis-je ?
- Chez un chirurgien très habile, mon amie, dit Christian ; chez celui qui m'a déjà sauvé, et qui va vous sauver à votre tour. »
Quelque chose comme un sourire éclaira le front pur de la jeune fille.
« Oui, murmura-t-elle, oui, me sauver ! »
Et, comme pour reconnaître le lieu où elle se trouvait, ses yeux s'étendirent circulairement autour d'elle.
Tout à coup ils s'ouvrirent, se dilatèrent et se fixèrent sur un angle de l'appartement, avec autant de terreur que si elle y eût vu la Mort elle-même accroupie dans l'obscurité.
Christian suivit la direction de ce regard effaré, et il aperçut un cadre de bois mal doré dans lequel vivait, c'est le mot, un portrait d'une expression à la fois sinistre et railleuse.
Ce portrait d'une vigoureuse touche et d'une couleur plus sourde que brillante, meublait le pan coupé de cette chambre.
Nous l'avons dit, il vivait là, et, en l'absence du maître, il semblait veiller sur chaque détail de la maison.
Ingénue poussa un cri. Puis elle étendit le doigt vers cette peinture, et demanda d'une voix étouffée :
« Quel est cet homme ?
- Eh bien, mais c'est mon maître, M. Marat, dit la vieille, et le portrait est bien beau : il est de M. David, un peintre de ses amis.
- Cet homme !... » s'écria Ingénue en se dressant sur la couche improvisée que son ami lui avait faite.
Elle ne pouvait en dire davantage ; Christian attendit avec anxiété.
« Le chirurgien ? C'est le chirurgien ? acheva-t-elle en balbutiant.
- Eh bien, demanda Christian, en proie comme elle à un sentiment inexprimable d'angoisse, quand ce serait le chirurgien ?
- Cet homme me panserait ? cet homme me toucherait ? s'écria Ingénue. Oh ! jamais ! jamais !
- Calmez-vous, Ingénue, dit Christian ; je réponds de son habileté.
- Ce monstre porterait une seconde fois la main sur moi ? »
Puis, avec une expression de dégoût plus prononcée encore que la première fois :
« Oh ! jamais ! jamais ! répéta-t-elle.
- Que veut-elle dire ? se demanda tout bas Christian.
- Monsieur n'est pas beau, dit Albertine en grimaçant un sourire ; mais monsieur n'est pas un monstre, et ce jeune homme peut attester qu'il a la main légère. »
Et elle désignait Christian.
« Oh ! s'écria Ingénue se roidissant de terreur et de dégoût, emmenez-moi sans perdre un instant ! Christian, emmenez-moi !
- Bon ! dit la vieille, elle est en délire. Nous connaissons cela ; il ne faut pas prendre garde à ce qu'elle dit.
- Chère, bien chère Ingénue, glissa le jeune homme à l'oreille de la blessée, contenez-vous ! c'est la fièvre qui vous agite.
- Oh ! non, non ! dit Ingénue.
- Mais vous ne connaissez pas, vous ne pouvez pas connaître M. Marat !
- Si fait, si fait ! je le connais ! et ma bonne amie Charlotte Corday le connaît aussi.
- Charlotte Corday ? répétèrent Christian et Albertine.
- Et je ne veux pas qu'il me touche ; non, non, non, je ne le veux pas !
- Ingénue...
- Emmenez-moi, Christian ! je vous dis de m'emmener.
- Mais vous mourrez, Ingénue !
- Plutôt la mort que les soins de cet homme !
- Ingénue, mon amie, insista Christian, reprenez votre raison...
- Je l'ai si peu perdue, je l'ai si bien tout entière, s'écria la jeune femme en se dressant avec un mouvement terrible, que, si cet homme m'approche...
- Mon amie...
- Ah l'on monte... C'est monsieur », dit Albertine.
Ingénue, avec une force dont on l'eût crue incapable après tant de sang perdu, s'élança vers la fenêtre.
« Christian, dit-elle, si cet homme me touche je vous jure sur l'honneur que je me jette par cette fenêtre.
- Oh ! mon Dieu !
- Emmenez-moi donc, vous dis-je ! ne voyez-vous pas que vous me tuez ? »
Elle n'avait pas achevé ces mots, que la porte s'ouvrit, et que Marat apparut sur le seuil.
Il tenait un bougeoir d'une main, une liasse de papiers de l'autre ; il avait sa coiffure sale, son visage sale, son regard lumineux et oblique ; il remuait sa taille déjetée et torse à la façon d'une araignée blessée. Ingénue, le voyant arrêté là, fascinateur et souriant, reconnaissant, non plus dans la copie, mais dans l'original, l'homme de la rue Serpente, poussa un soupir, et s'évanouit de nouveau.
Christian, croyant qu'elle allait mourir, la saisit dans ses bras, et s'élança vers l'escalier.
En vain, Marat lui demanda-t-il la raison de cette fuite, en vain, l'ayant reconnu, épuisa-t-il, du haut de l'escalier, toutes les tendresses et toutes les effrayantes prédictions, Christian descendait toujours plus vite, aiguillonné par cette voix qui cherchait à l'arrêter.
Il ne fit halte que devant le fiacre, dans lequel il se rejeta.
« Où allons-nous, mon jeune seigneur ? demanda le cocher.
- Où tu voudras, répondit Christian.
- Comment, où je voudrai ?
- Oui, va ! cours, cours.
- Mais, cependant...
- Va au bout du monde, si tu veux ; mais va ! »
Le cocher, stupéfait, fouetta ses chevaux, et partit ; Marat, de sa fenêtre, appelait toujours :
« Christian ! Christian ! »
Et le jeune homme l'entendait, et il se demandait d'où venait cette familiarité, et pourquoi Marat l'appelait Christian tout court.
Mais, sans qu'il sût pourquoi, cette voix lui inspirait un sentiment de vague terreur.
« Va donc ! cria-t-il au cocher, hésitant sur le chemin qu'il devait suivre ; mais va donc ! »
Tout à coup, illuminé par une idée :
« Au Louvre ! criait-il au cocher ; au Louvre ! »
Pendant ce temps, Marat refermait sa fenêtre avec colère.
« Qu'est-ce donc que cette péronnelle que m'avait apportée Christian ? demanda-t-il.
- Je ne la connais pas, répondit la chambrière ; seulement, je sais que, lorsqu'elle a vu votre portrait, elle s'est écriée que vous étiez un monstre.
- Ah ! ah ! dit Marat avec un rire amer, si mon ami David était là, il serait bien heureux ; cela prouve que son portrait est ressemblant. »
Puis, en fronçant le sourcil :
« Ainsi, demanda le chirurgien des pauvres, tu ne sais pas le nom de cette jeune fille ?
- Mon Dieu, non ; mais elle a nommé une de ses amies.
- Ah ! une de ses amies. Et cette amie, comment s'appelle-t-elle ?
- Charlotte Corday.
- Charlotte Corday, répéta Marat, je ne connais point cela. »
Et il rentra dans son cabinet en répétant :
« Ah ! je suis un monstre ! »

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