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Chapitre IV
Chez Danton

Tandis que Rivarol demandait à Champcenetz, sans que celui-ci pût lui répondre, quels étaient les deux inconnus qui s'éloignaient ; tandis que Bertin, Parny et Florian se quittaient, insoucieux – oiseaux chanteurs imprévoyants de la tempête – Bertin pour faire ses préparatifs de départ, Parny pour rimer ses derniers vers des Galanteries de la Bible, et Florian pour commencer son discours de réception à l'Académie ; tandis que.
Métra, perdu de réputation parmi ces nouvellistes dont il était le roi, s'enfonçait dans les profondeurs du cirque et allait demander le Journal de Paris au cabinet de lecture de Girardin ; tandis que, sous les allées de tilleuls aboutissant au quinconce, et rayant le Palais-Royal dans toute sa longueur, les élégantes et les muscadins se promenaient sans s'inquiéter qui était encore ministre ou qui ne l'était plus, celles-ci, avec des chapeaux de gaze noire à la caisse d'escompte, lesquels chapeaux étaient sans fonds : ceux-là avec des gilets aux grands hommes du jour, c'est-à-dire ornés de portraits des deux héros à la mode : La Fayette et d'Estaing, – nos deux patriotes traversaient la place du Palais-Royal, enfilaient la rue Saint- Thomas-du-Louvre, gagnaient le Pont-Neuf, et débouchaient, par la rue des Fossés Saint-Germain, dans la rue du Paon, où demeurait Danton.
Pendant la route, chacun d'eux avait appris à qui il avait affaire. Hébert, comme nous l'avons vu, avait bien successivement prononcé les noms de Danton et de Marat ; mais ces noms prononcés n'étaient pas un renseignement bien clair, attendu que l'un, celui de Marat, était à peine connu, et l'autre, celui de Danton, tout à fait ignoré ; mais, à son nom, chacun avait joint ses titres et qualités ; de sorte que Danton savait qu'il marchait à côté de l'auteur des Chaînes de l'esclavage, de l'Homme, ou Principes et lois de l'influence de l'âme sur le corps et du corps sur l'âme, des Mélanges littéraires, des Recherches sur le feu, líélectricité et la lumière, de l'Optique de Newton, et enfin, des Mémoires académiques, ou Nouvelles découvertes sur la lumière ; et, de son côté, Marat savait qu'il donnait le bras à Georges-Jacques Danton, avocat aux conseils, dernier héritier d'une bonne famille bourgeoise d'Arcis-sur-Aube, époux, depuis trois ans, d'une charmante femme nommée Gabrielle Charpentier, et père, depuis deux ans, d'un garnement d'enfant sur lequel, comme tous les pères, il fondait les plus belles espérances.
La maison qu'habitait Danton était habitée en même temps par son beau- père, M. Ricordin ; le père de Danton était mort jeune, et sa mère s'était remariée ; mais son beau-père avait été si parfait pour lui, qu'à peine s'était- il aperçu de la perte qu'il avait faite. M. Ricordin tenait donc, au second étage, le grand appartement donnant sur la rue, tandis que Danton occupait, de son côté, un petit appartement dont les fenêtres s'ouvraient sur le passage du Commerce. Les deux appartements, celui du beau-père et celui du beau- fils, communiquaient par une porte, et, depuis quelque temps, dans l'espérance de la clientèle future du Jeune avocat aux conseils, M. Ricordin avait détaché de son appartement, à lui, un grand salon dont Danton avait fait son cabinet. Moyennant cette adjonction, le petit ménage se trouvait plus à l'aise : Danton et toute sa puissante vitalité se renfermait dans ce grand cabinet, et laissait à sa femme, à son enfant et à la cuisinière, qui formait le seul domestique de la maison, tout le reste de l'appartement, se composant d'une grande cuisine commune desservant à la fois le beau-père et le beau-fils, d'une antichambre, d'une chambre à coucher et d'un salon.
Ce fut dans cette dernière pièce, ornée des portraits de madame Ricordin et de M. Charpentier père, que fut introduit Marat. Ces deux portraits étaient des types complets de la bourgeoisie d'alors, et faisaient d'autant mieux ressortir une peinture représentant Danton en pied, debout, la main étendue, et sortant, pour ainsi dire, de la toile : cette peinture n'était, lorsqu'on la regardait de trop près, qu'une esquisse à laquelle on ne pouvait rien distinguer ; mais, en reculant de quelques pas, en l'étudiant à distance, tout cet empâtement de couleurs se débrouillait, et l'on voyait apparaître une ébauche, c'est vrai, mais une ébauche vivante, pleine de flamme et de génie. Cette ébauche avait pris naissance, en quelques heures, sous le pinceau et un Jeune homme ami de Danton, et que l'on appelait Jacques-Louis David.
Le reste de l'appartement était extrêmement simple ; seulement, dans quelques détails tels que vases, chandeliers, pendules, on y devinait une sourde aspiration vers le luxe, un besoin sensuel de voir de l'or.
Au moment où Danton sonna, l'on reconnut sa manière de sonner, et tout courut vers la porte, la jeune femme, l'enfant, le chien ; mais, lorsque la porte s'ouvrit, lorsque, derrière le maître de la maison, on aperçut l'hôte étrange qu'il ramenait, la femme recula d'un pas l'enfant se mit à pleurer, le chien aboya.
La figure de Marat se contracta légèrement.
« Pardonnez, mon cher hôte, dit Danton, vous êtes encore étranger ici, et...
- Et je produis mon effet, dit Marat. Ne vous excusez pas, c'est inutile : je connais cela !
- Ma bonne Gabrielle, dit Danton en embrassant sa femme comme un homme qui a quelque chose à se faire pardonner, j'ai rencontré monsieur au Palais-Royal : c'est un médecin distingué ; c'est plus que cela, c'est un philosophe, et il a bien voulu accepter l'offre que je lui ai faite de venir dîner avec nous.
- Amené par toi, mon cher Georges, monsieur est sûr de l'accueil qu'on lui fera ; seulement, l'enfant n'était pas prévenu, et le chien...
- Est de bonne garde, je vois cela, dit Marat ; d'ailleurs, j'ai remarqué une chose, ajouta-t-il avec un admirable cynisme, les chiens sont fort aristocrates de leur nature.
- Quelqu'un de nos convives est-il arrivé ? demanda Danton.
- Non... le cuisinier seulement. »
Madame Danton prononça ces derniers mots en souriant.
« Lui as-tu offert ton aide ? car, toi aussi, ma bonne Gabrielle, tu es une cuisinière distinguée !
- Oui ; mais j'ai eu la honte de me voir refusée.
- Bah ?... Alors, tu t'es bornée à dresser la table ?
- Pas même cela.
- Comment, pas même cela ?
- Non ; deux domestiques ont tout apporté : linge, argenterie, candélabres.
- Croit-il donc que nous n'en avons pas ? fit Danton en se redressant et en fronçant le sourcil.
- Il a dit que c'était chose arrêtée entre vous, et qu'il n'était venu faire la cuisine qu'à cette condition.
- Bon ! laissons-le tranquille : c'est un original... Tiens, on sonne, mon enfant : va voir qui nous arrive. »
Puis, se tournant vers Marat :
« Voici la liste de nos convives, mon cher hôte ; un confrère à vous d'abord, M. le docteur Guillotin ; Talma et Marie-Joseph de Chénier, deux inséparables ; Camille Desmoulins, un enfant, un gamin, mais un gamin de génie ; et puis qui donc encore ?... Vous, ma femme et moi, voilà tout... Ah ! David, que j'oubliais. J'avais invité mon beau-père, mais il nous trouve de trop haute compagnie pour lui : c'est un bon et excellent provincial qui est tout dépaysé à Paris, et qui redemande à grands cris son Arcis-sur-Aube... Eh bien, entre donc, Camille ! entre donc ! »
Ces derniers mots s'adressaient à un homme de taille moyenne, âgé de vingt-six à vingt-huit ans, et qui en paraissait vingt à peine. C'était visiblement un familier de la maison ; car aussi bien reçu par tout le monde que Marat l'avait été mal, il s'était arrêté dans l'antichambre à serrer la main de madame Danton, à embrasser l'enfant, à caresser le chien.
Sur l'invitation de Danton, il entra.
« D'où viens-tu donc ? demanda Danton. Tu as l'air tout ébouriffé.
- Moi ? Pas le moins du monde ! dit Camille en jetant son chapeau sur une chaise ; mais imagine-toi... Ah ! pardon, monsieur... »
Il venait seulement d'apercevoir Marat, et le saluait ; Marat lui rendit son salut.
« Imagine-toi, continua Camille, que je viens du Palais Royal.
- Et nous aussi, dit Danton, nous en venons.
- Je le sais bien ; je me suis inquiété de toi, et me suis fort étonné de ne pas te trouver sous le quinconce, t'y ayant donné rendez-vous.
- Tu y as su la nouvelle ?
- Oui, la démission de cette canaille de Brienne, la rentrée de M. Necker ! C'est excellent, tout cela... Mais j'y venais pour autre chose, moi, au Palais Royal.
- Et pourquoi y venais-tu donc ?
- Je croyais trouver là quelqu'un disposé à me chercher une querelle, et, comme j'étais, moi, disposé à l'accepter...
- Bah ! ! qui donc cherchais-tu ?
- Cette vipère de Rivarol ou cet aspic de Champcenetz.
- A quel propos ?
- En ce que ces faquins-là m'ont mis dans leur Petit Almanach de nos grands hommes.
- Et qu'est-ce que cela te fait ? dit Danton en haussant les épaules.
- Cela me fait, cela me fait... Cela me fait que je ne veux pas qu'on me classe entre M. Dèsessarts et M. Derome, dit Eugène, entre un homme qui a fait l'Amour libérateur, une méchante pièce de théâtre, et un homme qui n'a encore rien fait.
- Et qu'as-tu donc fait, toi, demanda en riant Danton, pour être si difficile ?
- Moi ?
- Oui, toi.
- Je n'ai rien fait, mais je ferai, je t'en réponds. D'ailleurs, je me trompe : si, pardieu ! j'ai fait un quatrain que je leur ai envoyé... Ah ! Je les arrange bien ! Ecoute-moi cela ; c'est du Martial tout pur, vieux Romain :

Au grand hôtel de la Vermine,
On est logé très proprement :
Rivarol y fait la cuisine
Et Champcenetz l'appartement.

- Et tu as signé ? demanda Danton.
- Parbleu ! c'est pour cela que je venais au Palais-Royal, d'où ils ne bougent ni l'un ni l'autre... Je croyais trouver réponse à mon quatrain : eh bien, je n'ai pas fait mes frais, comme dit Talma.
- Ils ne t'ont point parlé ?
- Ils ont fait semblant de ne pas me voir, mon cher.
- Comment ! monsieur, dit Marat, vous en êtes encore à vous inquiéter de ce que l'on dit ou de ce que l'on écrit de vous ?
- Oui, monsieur, oui, dit Camille ; j'ai la peau fort sensible, j'en conviens ; aussi, si jamais je fais quelque chose, soit en littérature, soit en politique, j'aurai un journal, et, alors...
- Alors, que direz-vous dans votre journal ? fit une voix venant de l'antichambre.
- Je dirai, mon cher Talma, répondit Camille reconnaissant la voix du grand artiste, qui commençait alors sa carrière dramatique, je dirai que, le jour où vous aurez un beau rôle, vous serez le premier tragédien du monde.
- Eh bien, je l'ai, le rôle, dit Talma, et voici l'homme qui me l'a donné.
- Ah ! bonjour, Chénier !... Tu as donc commis une nouvelle tragédie ? ajouta Camille en s'adressant à ce dernier.
- Oui, mon ami, répondit Talma, une oeuvre superbe qu'il a lue aujourd'hui, et qui a été reçue à l'unanimité : un Charles IX. C'est moi qui jouerai Charles IX, si toutefois le gouvernement permet que la pièce soit jouée... Imagine-toi que cet imbécile de Saint-Phal a refusé le rôle : il a trouvé que Charles IX n'était pas un personnage sympathique !... Sympathique, Charles IX ! qu'en dis-tu, Danton ? J'espère bien le rendre exécrable, moi !
- Vous avez raison au point de vue de la politique, monsieur, dit Marat, il est bon de rendre les rois exécrables ; mais peut-être aurez-vous tort au point de vue de l'histoire. »
Talma avait la vue extrêmement basse ; il s'approcha de celui qui lui parlait, et dont il ne reconnaissait pas la voix, lui à qui étaient familières toutes les voix qu'on entendait chez Danton, et au milieu du voile de sa myopie qui s'éclaircissait, il finit par apercevoir.
Sans doute, la découverte ne fut point favorable, car il s'arrêta court.
« Eh bien ? fit Marat, qui, comme pour Madame Danton, comme pour l'enfant, comme pour le chien, remarquait l'impression produite.
- Eh bien, monsieur, reprit Talma un peu déconcerté, je vous demande l'explication de votre théorie.
- Ma théorie, monsieur, la voici : c'est que, si Charles IX eût laissé les huguenots faire leur oeuvre – et, en ceci, je ne suis pas accusable de partialité –, le protestantisme devenait la religion de l'Etat, et les Condés passaient rois de France ; alors, il arrivait de notre pays ce qui est arrivé de l'Angleterre : c'est que nous nous arrêtions dans notre marche, et que l'esprit méthodique de Calvin se substituait à cette activité inquiète qui est le propre des peuples catholiques, et qui les pousse à la conquête des promesses du Christ. Le Christ nous a promis la liberté, l'égalité, la fraternité ; les Anglais ont eu la liberté avant nous ; mais, rappelez-vous bien ceci, monsieur, nous aurons l'égalité et la fraternité avant eux, et, ce bienfait, nous le devrons...
- Aux prêtres ? dit Chénier avec un air railleur.
- Non pas aux prêtres, monsieur de Chénier, répondit Marat appuyant sur la particule, qu'à cette époque, l'auteur d'Azémire et de Charles IX n'avait point encore répudiée ; pas aux prêtres, mais à la religion ; c'est la religion qui a fait le bien, ce sont les prêtres qui ont fait le mal. Auriez-vous introduit une autre idée que celle-là dans votre Charles IX ? Alors, vous vous seriez trompé.
- Eh bien, si je me suis trompé, le public fera justice de l'erreur.
- C'est encore une assez mauvaise raison que vous me donnez là, mon cher monsieur de Chénier, et je doute que vous l'ayez adoptée pour votre tragédie d'Azémire, comme vous me paraissez prêt à l'adopter pour votre tragédie de Charles IX.
- Ma tragédie d'Azémire, monsieur, n'a pas été jouée devant le public ; elle a été jouée à la cour, et vous connaissez, sur ce tribunal-là, l'opinion de Voltaire :

La cour a sifflé tes talents ;
Paris applaudit tes merveilles.
Grétry, les oreilles des grands
Sont souvent de grandes oreilles !

- Oh ! oui, monsieur, et ce n'est certes pas moi qui vous contredirai sur ce point ! Mais écoutez bien ceci, car je ne veux pas être taxé d'inconséquence : il se peut qu'un jour, vous entendiez dire que Marat poursuit la religion, que Marat ne croit pas en Dieu, que Marat demande la tête des prêtres. Je demanderai la tête des prêtres, monsieur ; mais ce sera justement parce que je vénérerai la religion, ce sera surtout parce que je croirai en Dieu.
- Et, si l'on vous donne les têtes que vous demandez, monsieur Marat, dit un petit homme de quarante à quarante cinq ans qui venait d'entrer, je vous conseille d'adopter l'instrument que je suis en train de confectionner.
- Ah ! c'est vous, docteur ? dit Danton en se retournant vers le nouveau venu, dont il n'avait pas salué l'entrée, préoccupé qu'il était de la conversation de Chénier et de Marat.
- Ah ! Monsieur Guillotin ? dit Marat saluant avec une certaine déférence.
- Oui, M. Guillotin, dit Danton, excellent docteur, monsieur Marat, mais plus excellent homme... Et quel est donc l'instrument que vous confectionnez, mon cher docteur, et comment s'appelle-t-il ?
- Comment il s'appelle, cher ami ? Je ne saurais vous le dire, car je ne lui ai pas encore donné de nom ; mais le nom ne fait rien à la chose. »
Puis, revenant à Marat :
« Vous ne me connaissez probablement pas, monsieur, continua-t-il ; mais, quand vous me connaîtrez, vous saurez que je suis un véritable philanthrope.
- Je sais sur vous tout ce qu'on peut savoir, monsieur, dit Marat avec une certaine courtoisie qu'il n'avait encore fait paraître qu'à cette occasion, c'est- à-dire que non seulement vous êtes un des hommes les plus savants qui soient, mais encore un des meilleurs patriotes qui existent. Votre thèse à l'université de Bordeaux, le prix que vous avez remporté à la faculté de médecine, votre jugement sur Mesmer, les cures merveilleuses, enfin, que vous opérez tous les jours, voilà pour la science ; votre pétition des citoyens domiciliés de Paris, voilà pour le patriotisme. Je dirai plus, maintenant : c'est que je sais même quelque chose de l'instrument dont vous parlez. N'est ce point une machine à trancher la tête ?
- Comment, docteur, s'écria Camille, vous vous intitulez philanthrope, et vous inventez des machines à tuer l'humanité ?
- Oui, monsieur Desmoulins, répondit gravement le docteur, et c'est justement parce que je suis philanthrope que je les invente. Jusqu'aujourd'hui, en appliquant la peine capitale, la société n'a pas seulement puni, elle s'est vengée. Qu'est-ce que tous ces supplices du feu, de la roue, de l'écartèlement ? qu'est-ce que cette huile bouillante ? qu'est-ce que ce plomb fondu ? n'est-ce pas la continuation de la torture que votre excellent roi a modifiée, sinon abolie ? Messieurs, que veut la loi quand elle frappe ? Elle veut supprimer le coupable ; voilà ; eh bien, toute la punition doit consister dans la perte de la vie, et non dans autre chose encore ; l'adjonction d'une douleur quelconque au supplice est un crime égal à celui, quel qu'il soit, que le criminel peut avoir commis !
- Ah ! par exemple ! s'écria Danton ; et vous croyez, vous, docteur, que vous détruirez l'homme, cette machine si admirablement organisée, qui se cramponne à la vie par tous ses désirs, par tous ses sens, par toutes ses facultés, vous croyez que vous détruirez l'homme comme un charlatan arrache une dent, sans douleur ?
- Oui, monsieur Danton ! Oui, oui, oui ! dit le docteur s'exaltant, sans douleur !... Je détruis l'homme par l'anéantissement ; je détruis comme détruit l'électricité, comme détruit la foudre ; je frappe comme frappe Dieu, cette suprême justice !
- Et comment frappez-vous ? demanda Marat. Dites-moi cela, je vous prie, si ce n'est pas un secret. Vous ne pouvez vous faire idée combien votre conversation m'intéresse.
- Ah ! fit Guillotin respirant, comme s'il eût été au comble de la joie d'avoir, enfin, trouvé un auditeur digne de lui. Eh bien, monsieur, voici : ma machine est une machine toute nouvelle, et d'une simplicité... Quand vous verrez cela, vous serez étourdi de cette simplicité ; et vous vous étonnerez qu'une chose si peu compliquée ait été six mille ans à se produire ! Imaginez-vous, monsieur, une plate-forme, une espèce de petit théâtre... M. Talma, vous écoutez aussi, n'est-ce pas ?
- Parbleu ! dit Talma, je crois bien que j'écoute ! et cela m'intéresse, je vous jure, presque autant que M. Marat.
- Eh bien, je disais donc : imaginez-vous une plate-forme, une espèce de petit théâtre auquel on monte par cinq ou six marches ; le nombre n'y fait rien... Sur ce théâtre, je dresse deux poteaux ; au bas de ces poteaux, je pratique une sorte de petite chatière dont la partie supérieure est mobile et s'abaisse sur le cou du condamné, qu'elle contient ; au haut de ces deux poteaux, je place un couperet alourdi par un saumon de trente ou quarante livres, retenu par un fil : je détache ce fil sans même y toucher, avec un ressort ; le couperet glisse entre deux rainures bien graissées ; le condamné éprouve une légère fraîcheur sur le cou, et crac ! la tête est à bas.
- Peste ! fit Camille, comme c'est ingénieux !
- Oui, monsieur, reprit Guillotin s'animant de plus en plus, et cette opération qui sépare la vie de la matière, qui tue, qui détruit, qui foudroie ! cette opération dure... devinez combien de temps : pas une seconde !
- Oui, pas une seconde, c'est vrai, dit Marat : mais êtes-vous bien sûr, monsieur, que la douleur ne dure pas plus longtemps que l'exécution ?
- Comment voulez-vous que la douleur survive à la vie ?
- Pardieu ! comme l'âme survit au corps.
- Ah ! oui, je sais bien, fit Guillotin avec une légère amertume provenant de la prescience de la lutte, vous croyez à l'âme ! vous lui assignez même, contrairement à l'opinion des spiritualistes, qui la répandent par tout le corps, vous lui assignez même un siège particulier : vous la logez dans les méninges ; ce qui fait que vous méprisez Descartes, et suivez Locke, que vous eussiez dû citer au moins, puisque vous avez pris une portion de sa doctrine. Oh ! si vous avez lu ma brochure sur le tiers état, j'ai lu votre livre sur l'homme ; j'ai lu tout ce que vous avez fait, vos travaux sur le feu, sur la lumière, sur l'électricité... Oui, oui, n'ayant pas réussi contre Voltaire et les philosophes, votre génie belliqueux s'est attaqué à Newton : vous avez cru détruire son optique, et vous vous êtes jeté dans une foule d'expériences hâtées, passionnées, légères, que vous avez essayé de faire ratifier par Franklin et par Volta ; mais ni l'un ni l'autre n'ont été de votre avis sur la lumière, monsieur Marat ; permettez-moi donc de penser autrement que vous sur l'âme. »
Marat avait écouté toute cette sortie du docteur Guillotin avec une tranquillité dont se fût grandement étonné celui qui eût connu le caractère irritable du médecin des écuries d'Artois ; mais, aux yeux d'un profond observateur, cette tranquillité même eût offert la mesure du degré d'intérêt que Marat portait à la fameuse découverte du docteur Guillotin.
« Eh bien, monsieur, dit-il, pour un moment, et puisqu'elle vous effraie si fort, j'abandonne l'âme et je rentre dans la matière, car c'est la matière, et non l'âme, qui souffre.
- Alors, comme je tue la matière, la matière ne souffre pas.
- Mais êtes-vous bien sûr de la tuer ?
- Si je tue la matière en tranchant la tête ?
- Etes-vous bien sûr de la tuer sur le coup ?
- Parbleu ! puisque c'est là justement qu'il frappe ! dit Camille ne pouvant pas résister au plaisir de faire un jeu de mots, si mauvais qu'il fût.
- Veux-tu te taire, malheureux ! dit Danton.
- Expliquez-vous, dit Guillotin.
- Oh ! mon explication est bien simple ; vous mettez le siège du jugement dans le cerveau, n'est-ce pas ?... C'est avec le cerveau que nous pensons, et, la preuve, c'est que, lorsque nous avons beaucoup pensé, nous avons mal à la tête.
- Oui, mais c'est au coeur que vous mettez le siège de la vie, s'écria vivement Guillotin, qui prévoyait d'avance les arguments de son adversaire.
- Soit ; mettons le siège de la vie au coeur ; mais, le sentiment de la vie, où le mettrons-nous ? Au cerveau... Eh bien, séparez la tête du corps ; le corps sera mort, c'est possible ; le corps ne souffrira plus, c'est possible encore ; mais la tête, monsieur ! la tête !
- Eh bien, la tête ?...
- La tête, monsieur, elle continuera de vivre, et, par conséquent, de penser tant qu'une goutte de sang animera son cerveau, et, pour qu'elle perde son sang, il lui faut au moins huit ou dix secondes.
- Oh ! huit ou dix secondes, fit Camille, c'est bientôt passé !
- C'est bientôt passé ! s'écria Marat en se levant ; êtes-vous si peu philosophe, jeune homme, que vous mesuriez la douleur par le temps qu'elle dure, et non par le coup qu'elle frappe, par le fait, et non par les suites ? Mais, songez donc à cela si une douleur insupportable dure une seconde, elle dure une éternité ; et, lorsque cette douleur, insupportable déjà, laisse assez de sentiment pour que celui qui l'éprouve comprenne, tout en l'éprouvant, que la fin de la douleur est la fin de la vie, et quand, malgré cette douleur insupportable, pour prolonger sa vie, il voudrait prolonger sa douleur, vous ne croyez pas qu'il y ait là un intolérable supplice ?
- Ah ! voilà justement où nous ne sommes pas d'accord, dit Guillotin ; je nie qu'on souffre.
- Et, moi, je l'affirme, reprit Marat. D'ailleurs, le supplice de la décollation n'est pas nouveau ; je l'ai vu pratiquer en Pologne et en Russie : on y assied le patient sur une chaise ; à quatre ou cinq pas devant lui, il y a un tas de sable destiné, comme dans les arènes d'Espagne, à cacher le sang ; le bourreau détache la tête d'un coup de sabre. Eh bien, moi, j'ai vu, je vous dis que j'ai vu, de mes yeux vu, un de ces corps sans tête se lever, faire deux ou trois pas en trébuchant, et ne tomber qu'en heurtant le tas de sable qui était devant lui... Ah ! dites, monsieur, que votre machine est plus rapide, plus expéditive ; qu'en temps de révolution, elle offre l'avantage de détruire plus activement qu'une autre, et je serai de votre avis – et ce sera déjà un grand service rendu à la société –, mais qu'elle soit plus douce ? Non, non, non, monsieur, je nie cela !
- Eh bien, messieurs, dit Guillotin, c'est ce que l'expérience vous apprendra.
- Eh ! docteur, fit Danton, voulez-vous dire que nous ferons l'essai de votre machine ?
- Mais, mon cher ami, puisque ma machine n'est destinée qu'aux criminels... Je veux dire que l'on pourra expérimenter sur les têtes des criminels, voilà tout.
- Eh bien, monsieur Guillotin, mettez-vous près du premier condamné dont la tête tombera par l'emploi de votre moyen, ramassez cette tête à l'instant même ; criez-lui à l'oreille le nom qu'elle portait pendant sa vie, et vous verrez cette tête rouvrir les yeux et les tourner de votre côté ; voilà ce que vous verrez, monsieur.
- Impossible !
- Voilà ce que vous verrez, monsieur, je vous le dis ; et vous le verrez parce que, ayant fait ce que je vous dis de faire, moi, moi, je l'ai vu ! »
Marat avait prononcé ces paroles avec une telle conviction, que personne n'essaya plus, pas même le docteur Guillotin, de nier la persistance, sinon de la vie, au moins du sentiment dans les têtes coupées.
« Mais, avec tout cela, docteur, et malgré votre description, dit Danton, je ne me fais pas une idée bien exacte de votre machine.
- Tiens, dit en se levant, et en présentant un croquis à Danton, un jeune homme qui était entré, et qui, sans être vu, tant la conversation était animée, s'était assis et avait crayonné sur un papier une esquisse de la terrible machine décrite par M. Guillotin ; tiens, Danton, voici la chose... Comprends-tu, maintenant ?
- Merci, David ! dit Danton. Ah ! très bien... Mais il me semble qu'elle fonctionne, ta machine.
- Oui, répondit David, elle est en train de faire justice de trois assassins : il y en a un, comme tu vois, que l'on exécute, et deux qui attendent.
- Et ces trois assassins sont Cartouche, Mandrin et Poulailler ? demanda Danton.
- Non, ces trois assassins sont Vanloo, Boucher et Watteau.
- Et qui ont-ils donc assassiné ?
- Pardieu ! la Peinture.
- Monsieur est servi, dit un valet en grande livrée ouvrant les deux portes du cabinet de travail de Danton, devenu, pour un jour, seulement, une salle à manger.
- Allons ! à table, à table ! dit Danton.
- Monsieur Danton, dit Marat en mémoire du bonheur que j'ai eu de vous rencontrer aujourd'hui, faites-moi donc cadeau du dessin de M. David.
- Oh ! bien volontiers, dit Danton. Tu vois, David, on me dépouille ! »
Et il tendit le dessin à Marat.
« Je t'en ferai un autre, dit David, sois tranquille, et peut-être que tu ne perdras rien au change. »
Et, sur ces mots, on passa dans le cabinet ou plutôt, comme nous avons dit, dans la salle à manger.

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1998-2010
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