Amaury Vous êtes ici : Accueil > Accueil > Bibliothèque
Page précédente | Imprimer

Chapitre VIII


Madeleine était au jardin, et Antoinette seule était restée au salon.
En apercevant le jeune homme, elle fit un pas comme pour se retirer ; puis, comprenant sans doute qu'en se retirant sans rien dire elle semblerait prendre une part bien froide à son bonheur, elle s'arrêta, et se retournant avec un charmant sourire :
- Eh bien ! cher Amaury, lui dit-elle, vous voilà bien heureux, n'est-ce pas ?
- Oh ! oui, ma chère Antoinette, et quelque chose que vous m'ayez laissé deviner ce matin, j'étais loin encore de soupçonner la réalité. Et vous, voyons, continua Amaury en ramenant la jeune fille au fauteuil qu'elle venait de quitter et sur lequel elle se laissa tomber en soupirant, voyons, quand vous ferai-je aussi mon compliment ?
- A moi, Amaury ! Et sur quoi pensez-vous que vous aurez jamais un compliment à me faire ?
- Mais, sur votre mariage aussi, ce me semble : vous n'êtes ni de famille, ni d'âge, ni de figure, je l'espère, à craindre de rester fille ?
- Moi, Amaury ? dit Antoinette. Ecoutez bien ce que je vous dis aujourd'hui, jour solennel pour vous, et par conséquent, jour dont vous garderez la mémoire : moi, je ne me marierai jamais !
Il y avait, dans cette réponse de la jeune fille, un accent profond et décidé qui étonna Amaury.
- Oh ! par exemple, dit-il, en cherchant à tourner ce projet en plaisanterie, vous pourriez dire cela à un autre, et cet autre pourrait vous croire ; mais à moi, qui connais l'heureux mortel qui vous fera changer d'avis...
- Je sais ce que vous voulez dire, reprit Antoinette avec un sourire mélancolique, mais vous vous trompez, Amaury ; celui que vous voulez dire ne pense pas le moins du monde à moi. Personne ne voudrait d'une orpheline sans fortune, et moi je ne voudrais de personne...
- Sans fortune, dit Amaury ; vous vous trompez, Antoinette : on n'est pas sans fortune quand on est la nièce de M. d'Avrigny et la soeur de Madeleine. Vous avez deux cent mille francs de dot, Antoinette ; et par le temps qui court, c'est parfois le triple de ce que possède la fille d'un pair de France.
- Mon oncle est un noble coeur, je le sais, Amaury, et je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve pour en être convaincue ; mais, ajouta-t-elle, raison de plus pour que je ne sois pas ingrate envers lui. Mon oncle va demeurer seul, je resterai près de lui, s'il veut bien me garder. Après lui, mon avenir c'est Dieu.
Antoinette prononçait ces paroles avec un sentiment de si profonde conviction, qu'Amaury comprit que, pour le moment du moins, il n'y avait aucune objection à lui faire.
Il lui prit la main et la serra tendrement, car il aimait Antoinette comme sa soeur.
En ce moment, Antoinette retira vivement sa main.
Amaury se retourna, comprenant que ce mouvement subit avait une cause.
Madeleine était debout sur le perron, et les regardait tous deux, pâle comme la rose blanche qu'elle était allée cueillir au jardin, et qu'elle avait, avec ce goût qui n'appartient qu'aux jeunes filles, placée dans ses cheveux.
Amaury courut à elle.
- Souffrez-vous, ma belle Madeleine ? lui dit-il ; au nom du ciel, souffrez vous, que vous êtes si pale ?
- Non, Amaury, répondit-elle, non ; c'est plutôt Antoinette qui souffre, regardez-la.
- Antoinette est triste, et je lui demandais la cause de sa tristesse, dit Amaury. La connaissez-vous ? ajouta-t-il tout bas ; elle dit qu'elle ne se mariera jamais.
Puis, plus bas encore :
- Aimerait-elle quelqu'un ?
- Oui, répondit Madeleine avec une expression singulière ; oui, effectivement, Amaury, je crois que vous avez deviné juste, et qu'Antoinette aime quelqu'un.
- Mais parlons haut et rapprochons-nous d'elle, car vous le voyez, ajouta-t elle en souriant, nos conférences à voix basse la mettent au supplice.
En effet, Antoinette paraissait mal à l'aise.
Les deux jeunes gens se rapprochèrent d'elle ; mais ils ne purent la faire rasseoir.
Elle prétexta une lettre à écrire et se retira dans sa chambre.
Antoinette partie, Madeleine respira plus librement, et les projets d'avenir recommencèrent.
Cíétaient des voyages sans fin en Italie, des tête-à-tête éternels, des paroles d'amour, toujours les mêmes, et cependant toujours nouvelles, et tout cela, non pas dans de longues années, mais dans deux mois bien courts et bien vite écoulés ; car, au bout du compte, on se verrait tous les jours comme on se voyait en ce moment.
Et les moments étaient véritablement bien rapides, car voilà que la nuit venait déjà, et il semblait à Madeleine et à Amaury qu'ils n'étaient ensemble que depuis un instant.
On sonna la cloche du dîner.
En ce moment M. d'Avrigny et Antoinette apparurent, chacun par une porte, ayant tous deux le sourire sur les lèvres.
Cette fois encore, Amaury était couché aux pieds de Madeleine ; mais, cette fois, au lieu de s'emporter comme la veille, M. d'Avrigny lui fit signe de rester, regarda un instant le groupe qu'ils formaient.
Puis, allant à eux, il leur tendit à chacun une main, en disant :
- Mes enfants ! mes chers enfants !
Quant à Antoinette, soit puissance sur elle-même, soit versatilité d'humeur, elle fut charmante de gaieté, d'esprit et de gentillesse. Toute cette verve de la jeune fille, pour un spectateur indifférent, eût peut-être bien paru un peu fiévreuse.
Mais Madeleine et Amaury étaient si occupés de leurs propres sentiments, qu'ils n'avaient pas le temps d'analyser ceux des autres, et qu'ils s'oubliaient dans leur facile égoïsme. Seulement, de temps en temps, Madeleine poussait du coude Amaury pour lui rappeler que son père était là.
Alors seulement un mot de la jeune fille généralisait la conversation ; mais bientôt le sentiment dominateur reprenait le dessus, et leur absorption en eux-mêmes faisait encore mieux sentir au pauvre vieillard le sacrifice que les deux enfants lui avaient fait en lui accordant l'aumône d'un regard, d'une parole ou d'une caresse.
Aussi M. d'Avrigny n'eut-il pas longtemps le courage de voir Madeleine lui mesurer ainsi, avec le consentement d'Amaury, sa part d'affection filiale ; à neuf heures, il prétexta la fatigue de la nuit précédente et se retira, laissant les deux enfants sous l'inspection de mistress Brown.
Mais avant de se retirer il alla à sa fille, lui prit la main, et, en lui prenant la main, lui tâta le pouls ; alors son visage contracté s'éclaircit d'une joie soudaine et ineffable.
Le sang de Madeleine coulait calme et régulier. L'artère ne dénonçait aucune apparence d'agitation, et ses beaux yeux limpides, qui étincelaient si souvent du feu de la fièvre, ne brillaient en ce moment que de bonheur.
Alors il se retourna du côté d'Amaury, qu'il serra contre son coeur en murmurant :
- Oh ! si tu pouvais la sauver, toi !
Puis, joyeux d'un bonheur presque égal à celui des deux jeunes gens, il se retira dans son cabinet pour inscrire sur son journal les impressions différentes de cette journée si importante dans sa vie.
Un instant après, Antoinette se retira à son tour, sans que Madeleine ni Amaury s'aperçussent de sa disparition, et sans doute ils la croyaient encore là, lorsqu'à onze heures mistress Brown s'approcha d'eux et rappela à Madeleine que M. d'Avrigny ne lui permettait jamais de dépasser cette heure.
Les jeunes gens se séparèrent en se promettant pour le lendemain une journée pareille.
Amaury rentra chez lui le plus heureux des hommes.
Il venait de passer une de ces journées de bonheur complet, comme l'homme n'en compte pas deux dans la vie, une de ces journées uniques que rien n'a dérangées et dans laquelle rien n'a fait ombre ; où tous les accidents qu'emporte avec elle la fuite des heures se sont fondus harmonieusement l'un avec l'autre, comme les détails d'un beau paysage qui se confond lui même avec le ciel.
Pas un pli n'avait ridé le lac paisible de cette journée, pas une tache n'avait gâté les éternels souvenirs qu'elle devait lui laisser.
Aussi Amaury rentra-t-il chez lui presque épouvanté de son bonheur et cherchant, mais inutilement, de quel côté allait venir le premier nuage qui assombrirait ce ciel radieux.

Chapitre précédent | Chapitre suivant

© Société des Amis d'Alexandre Dumas
1998-2010
Haut de page
Page précédente