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Chapitre XXXIX


Antoinette à Amaury.

« 3 octobre.

« Je n'ai pas à vous entretenir de moi, Amaury, et ne m'occuperai dans ma lettre que de mon bon oncle, de Madeleine et de vous.
« J'ai vu M. d'Avrigny avant-hier, 1er du mois d'octobre, car, vous vous le rappelez, il est convenu que nous nous verrons les premiers de chaque mois.
« Cependant j'ai souvent de ses nouvelles par le vieux Jacques qu'il envoie à Paris prendre des miennes.
« Mon oncle ne m'a guère parlé, et la journée a été fort silencieuse entre nous ; il me semblait toujours distrait et j'avais peur de le contrarier. Je me contentais donc de le regarder à la dérobée.
« Il est changé encore et beaucoup même, quoique cela ne paraisse point d'abord à des yeux indifférents. Mais son front est certainement plus ridé, son regard moins net, toute son attitude plus soucieuse.
« Hélas ! ces deux mois de maladie de Madeleine l'avaient déjà cependant bien assez accablé.
« Quand je suis arrivée il m'a embrassée avec sa bonté ordinaire, et m'a demandé si je n'avais rien de particulier à lui apprendre sur moi et ma nouvelle vie.
« Je lui ai répondu que non, que j'avais seulement reçu deux lettres de vous, Amaury, et j'ai voulu lui donner la seconde en lui disant qu'elle était pleine des souvenirs de Madeleine.
« Mais il l'a repoussée de la main en refusant de la lire, quelques instances que j'aie pu faire.
« - Oui, oui, a-t-il murmuré, je sais ce qu'il peut dire : tout au passé comme moi. Cependant, comme j'ai trente-cinq ans plus que lui, j'arriverai le premier. »
« Cela dit, il ne m'a plus adressé la parole que pour des choses générales. Mon Dieu ! je m'effraye de le voir si absorbé, si étranger désormais à sa vie.
« Après le dîner où, a l'exception des phrases banales, nos bouches, sinon nos pensées, sont restées muettes, je l'ai embrassé les larmes aux yeux ; il m'a accompagnée jusqu'à la voiture, et Jacques nous a reconduites, mistress Brown et moi, comme il nous avait amenées le matin.
« Voila toute mon entrevue avec mon oncle, cher Amaury, mais quand Jacques vient à Paris, je l'interroge sur son maître. Mon oncle ne lui a pas défendu de me répondre ; tout lui est égal maintenant. Je sais donc ce qu'il fait et comment il vit.
« Tous les matins il sort, quelque temps qu'il fasse, et descend au cimetière dire, selon son expression, bonjour a Madeleine. Il reste là une heure.
« Au retour, et après avoir déjeuné en cinq minutes, car il mange tout juste pour ne pas mourir, il se retire dans son cabinet, prend les cahiers où, depuis qu'il a atteint l'âge d'homme, il écrit chaque soir le journal de sa vie.
« Or, comme pendant les dix-huit ans qu'a vécu Madeleine, la vie de l'enfant a été celle du père, il n'a jamais manqué de consigner, en même temps que ses propres actions, celles de sa fille bien-aimée. Si elle s'est promenée, où elle est allée ; si elle a travaillé, ce qu'elle a fait ; si elle a parlé, ce qu'elle a dit. Il peut donc se répéter chaque jour : il y a aujourd'hui cinq ans, dix ans, quinze ans, elle était ici ou elle était là ; nous avons fait cette course ensemble ; nous avons eu cette conversation.
Les scènes gaies, tendres ou sérieuses du passé reviennent ainsi tour à tour à sa vue, et il écoute, sourit ou pleure ; mais il finit toujours par pleurer, car la conclusion de tous ces souvenirs est la même ; car, lorsqu'il s'est dit : A cinq ans, elle était si espiègle, à dix ans, si spirituelle, à quinze ans, si gracieuse, il faut toujours qu'il en revienne à dire : Aujourd'hui, toute cette espièglerie, tout cet esprit, toute cette grâce, sont évanouis ; aujourd'hui elle est morte ; et s'il arrive à douter que tant de charmes puissent mourir, il n'a qu'à ouvrir ses fenêtres, et il se trouve en face de son tombeau.
« C'est à cette triste revue, source de mille émotions, que mon pauvre oncle passe toutes ses heures ; il ne se couche pourtant jamais sans être allé dire bonsoir à Madeleine, comme il a été lui dire bonjour ; puis, à dix ou onze heures du soir, il rentre, rapportant des rosiers de sa tombe une rose blanche qu'il conserve près de lui jusqu'au lendemain dans une carafe de Bohême qui était dans la chambre de Madeleine.
« On l'entend aussi parler très souvent au portrait de sa fille, vous savez, ce charmant portrait de Champmartin, que vous avez si souvent ambitionné.
« D'ailleurs, il n'ouvre pas un livre, pas un journal, pas un paquet, pas une lettre ; il ne reçoit personne, il ne va chez personne.
« Il est mort enfin pour tous les vivants, et n'est vivant que pour la morte.
« Vous savez maintenant aussi bien que moi, Amaury, ce qui se passe dans la maison de Ville-d'Avray : on pleure Madeleine. C'est la même chose rue d'Angoulême, où je suis ; c'est la même chose où vous êtes.
« Qui pourrait l'avoir vue une heure et ne pas la pleurer ?
« Je vous remercie donc de me parler d'elle, Amaury, vous qui l'avez encore mieux connue que moi. Parlez-m'en toujours.
« Quand je songe à elle maintenant, c'est déjà comme une apparition céleste descendue dans un rêve. N'était-elle pas en effet vraiment une sainte que Dieu offrait à notre imitation ? Vous savez une de ses bonnes actions, Amaury ; mais moi, sa confidente, moi, qu'elle admettait à les partager, j'en sais mille autres, et bien des pauvres la connaissent par son nom, allez.
« Aussi, autrefois je ne priais que Dieu, aujourd'hui je prie Dieu et elle.
« Parlez-moi de Madeleine souvent, bien souvent, Amaury.
« Parlez-moi de vous aussi. Ah ! en vous faisant cette recommandation, mon coeur bat et ma main tremble, je crains tant de vous offenser ou de vous déplaire ! Si vous alliez m'accuser de curiosité ou d'indiscrétion !
« Pour toucher à des plaies comme les vôtres, il faudrait des mains délicates et douces ; ceût été Madeleine qui se serait entendue à vous écrire une lettre comme celle que je vous écris en ce moment ; mais où trouver une seconde Madeleine ?
« Moi, je n'ai pour vous parler que l'instinct de mon coeur et ma profonde et vieille amitié.
« Ah ! mon Dieu ! pourquoi ne suis-je donc pas réellement votre soeur ? Je vous dirais, et il faudrait bien que vous m'écoutassiez :
« - Amaury, mon frère bien-aimé, je ne veux pas assurément vous conseiller d'oublier et de trahir un souvenir sacré. Il est bien certain que votre âme est désormais morte à l'amour, et que le nom, le pas ou la voix d'une femme ne peuvent plus la faire tressaillir. Soyez donc fidèle à votre morte adorée ; c'est bien, c'est juste, c'est loyal.
« Mais si l'amour est ce qu'il y a de meilleur au monde, n'y a-t-il que cela de beau ? lart, la science, le gouvernement des hommes, ne sont-ce point là des missions sublimes ?
« Vous êtes jeune, vous êtes puissant, n'avez-vous pas des devoirs à remplir envers vos semblables, Quand vous vous en tiendriez à l'aumône, dites-moi, la charité n'est-elle pas un peu de l'amour ?
« Vous avez de quoi faire bien des heureux, vous êtes riche ; et puisque maintenant votre soeur Antoinette, hélas ! est riche aussi, ne l'êtes-vous pas deux fois ? Car je n'ai point voulu affliger mon oncle par un refus, mais ma vie est trop triste pour que je consente jamais à l'associer à une autre vie. Quel meilleur usage puis-je faire de cette fortune que de vous la confier, Amaury ? Qu'elle serve donc à de nobles bienfaits ou à de généreuses ambitions. Elle ne peut être placée en de meilleures mains qu'entre vos mains, mon frère, et quant à moi...
« Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous. Il ne faut s'occuper que de vous ; je voudrais trouver des paroles qui vous touchent.
« Vous ne songez pas à mourir, n'est-ce pas ? ce serait affreux, ce serait un crime ! Mon oncle, lui, touche au terme de sa vie ; mais vous, vous êtes au commencement de la vôtre.
« Je ne sais pas, mon Dieu, je n'ai pas de grandes connaissances sans doute sur ce genre de matière, mais il me semble qu'entre votre sort et le sien, ses devoirs et les vôtres, il y a une grande différence. Vous ne pouvez plus aimer, je le sais, mais enfin on peut vous aimer encore, et, en vérité, ce doit être bien bon d'être aimé.
« Ne mourez pas, Amaury, ne mourez pas, pensez à Madeleine toujours ; mais quand vous serez en face de l'Océan, regardez l'Océan en même temps que votre tristesse. Oh ! pourquoi n'ai-je pas assez d'éloquence pour vous persuader ? Laissez-vous convaincre au moins par les belles choses que vous voyez, par cette éternelle nature dont les hivers ne sont que les préparations du printemps, dont les morts cachent autant de résurrections.
« Comme sous ces neiges et sous ces glaces, Amaury, la vie chaude, ardente et forte gît sous vos douleurs et bat sous vos angoisses. Ne méconnaissez pas les dons de Dieu ; laissez-vous consoler si cela lui plaît, laissez-vous vivre s'il vous l'ordonne.
« Pardon, Amaury, de vous parler comme je le fais dans l'abandon et la plénitude de mon coeur ; mais quand je vous sens là-bas, loin, bien loin, si seul, si abandonné, si désespéré, je trouve en moi pour vous une compassion et une tendresse de soeur, j'allais dire de mère, et c'est ce qui me donne la force et le courage de jeter cet appel à l'ami de mon enfance, ce cri au fiancé de Madeleine :
- Ne mourez pas, Amaury !...

                    « Antoinette de Valgenceuse. »

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