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Chapitre LXVII
Femme et reine

Le lendemain amena mêmes péripéties. La porte s'ouvrit au dernier coup de minuit. Les deux femmes parurent.

C'était, comme dans le conte arabe, cette assiduité des génies obéissant aux talismans à heures fixes.

Charny avait pris toutes ses résolutions ; il voulait reconnaître ce soir-là le personnage heureux que favorisait la reine.

Fidèle à ses habitudes, bien qu'elles ne fussent pas invétérées, il marcha se cachant derrière les taillis ; mais, lorsqu'il fut arrivé à l'endroit où, depuis deux jours, la rencontre des amants avait lieu, il n'y trouva personne.

La compagne de la reine entraînait Sa Majesté vers les bains d'Apollon.

Une horrible anxiété, une toute nouvelle souffrance terrassa Charny. Dans son innocente probité, il ne s'était pas imaginé que le crime pût aller jusque-là.

La reine, souriant et chuchotant, marcha vers le sombre asile au seuil duquel l'attendait, les bras ouverts, le gentilhomme inconnu.

Elle entra, tendant aussi les bras. La grille de fer se referma sur elle.

La complice demeura en dehors, appuyée sur un cippe brisé tout moelleux de feuillages.

Charny avait mal calculé ses forces. Elles ne pouvaient résister à un semblable choc. Au moment où, dans sa rage, il allait se précipiter sur la confidente de la reine pour la démasquer, la reconnaître, l'injurier, l'étouffer peut-être, le sang afflua comme un torrent vainqueur à ses tempes, à sa gorge, et l'étouffa.

Il tomba sur les mousses en râlant un faible soupir, qui alla troubler une seconde la tranquillité de cette sentinelle placée aux portes des bains d'Apollon.

Une hémorragie intérieure, causée par sa blessure qui s'était rouverte, l'étouffait.

Charny fut rappelé à la vie par le froid de la rosée, par l'humidité de la terre, par l'impression vivace de sa propre douleur.

Il se releva en trébuchant, reconnut les lieux, sa situation, se souvint et chercha.

La sentinelle avait disparu, nul bruit ne se faisait entendre. Une horloge qui sonna deux heures dans Versailles lui apprit que son évanouissement avait été bien long.

Sans aucun doute, l'affreuse vision avait dû disparaître : reine, amant, suivante avaient eu le temps de fuir. Charny put s'en convaincre en regardant par-dessus le mur les traces récentes du départ d'un cavalier.

Ces vestiges, et les brisures de quelques branches aux environs de la grille des bains d'Apollon, composaient toute la conviction du pauvre Charny.

La nuit fut un long délire. Au matin, il ne s'était pas calmé.

Pâle comme un mort, vieilli de dix années, il appela son valet de chambre et se fit habiller de velours noir, comme un riche du tiers état.

Sombre, muet, absorbant toutes ses douleurs, il s'achemina vers le château de Trianon au moment où la garde venait d'être relevée, c'est-à-dire vers dix heures.

La reine sortait de la chapelle où elle venait d'entendre la messe.

Sur son passage se baissaient respectueusement les têtes et les épées.

Charny vit quelques femmes rouges de dépit en trouvant que la reine était belle.

Belle, en effet, avec ses beaux cheveux relevés sur ses tempes. Sa figure aux traits fins, sa bouche souriante, ses yeux fatigués, mais brillants d'une douce clarté.

Tout à coup, elle aperçut Charny à l'extrémité de la haie. Elle rougit et poussa un cri de surprise.

Charny ne baissa pas la tête. Il continua de regarder cette reine, qui lut dans son regard un nouveau malheur. Elle vint à lui.

– Je vous croyais dans vos terres, dit-elle sévèrement, monsieur de Charny.

– J'en suis revenu, madame, dit-il dans un accent bref et presque impoli.

Elle s'arrêta stupéfaite ; elle à qui jamais une nuance n'échappait.

Après cet échange de regards et de paroles presque hostiles, elle se tourna du côté des femmes.

– Bonjour, comtesse, dit-elle avec amitié à madame de La Motte.

Et elle lui fit un clignement d'yeux tout familier.

Charny tressaillit. Il regarda plus attentivement.

Jeanne, inquiète de cette affectation, détourna la tête.

Charny la suivit comme eût fait un fou, jusqu'à ce qu'elle lui eût montré encore une fois son visage.

Puis il tourna autour d'elle en étudiant sa démarche.

La reine, saluant à droite et à gauche, suivait pourtant ce manège des deux observateurs.

« Aurait-il perdu la tête ? pensa-t-elle. Pauvre garçon ! »

Et elle revint à lui.

– Comment vous trouvez-vous, monsieur de Charny ? dit-elle d'une voix suave.

– Très bien, madame, mais, Dieu merci ! moins bien que Votre Majesté.

Et il salua de façon à épouvanter la reine plus qu'il ne l'avait surprise.

– Il y a quelque chose, dit Jeanne attentive.

– Où logez-vous donc à présent ? reprit la reine.

– à Versailles, madame, dit Olivier.

– Depuis combien de temps ?

– Depuis trois nuits, répondit le jeune homme en appuyant du regard, du geste et de la voix sur les mots.

La reine ne manifesta aucune émotion ; Jeanne tressaillit.

– Est-ce que vous n'avez pas quelque chose à me dire ? demanda la reine à Charny avec une douceur angélique.

– Oh ! madame, répliqua celui-ci, j'aurais trop de choses à dire à Votre Majesté.

– Venez ! fit-elle brusquement.

« Veillons », pensa Jeanne.

La reine, à grands pas, marcha vers ses appartements. Chacun la suivit non moins agité qu'elle. Ce qui parut providentiel à madame de La Motte, ce fut que Marie-Antoinette, pour éviter de paraître chercher un tête-à-tête, engagea quelques personnes à la suivre.

Au milieu de ces personnes se glissa Jeanne.

La reine arriva dans son appartement et congédia madame de Misery et tout son service.

Il faisait un temps doux et voilé, le soleil ne perçait pas les nuages, mais il faisait filtrer sa chaleur et sa lumière au travers de leurs épaisses fourrures blanches et bleues.

La reine ouvrit la fenêtre qui donnait sur une petite terrasse ; elle s'établit devant son chiffonnier chargé de lettres. Elle attendit.

Peu à peu, les personnes qui l'avaient suivie comprirent son désir d'être seule, et s'éloignèrent.

Charny, impatient, dévoré par la colère, froissait son chapeau dans ses mains.

– Parlez ! parlez ! dit la reine ; vous paraissez bien troublé, monsieur.

– Comment commencerai-je ? dit Charny, qui pensait tout haut ; comment oserai-je accuser l'honneur, accuser la foi, accuser la majesté ?

– Plaît-il ? s'écria Marie-Antoinette en se retournant vivement avec un flamboyant regard.

– Et cependant, je ne dirai pas ce que j'ai vu ! continua Charny.

La reine se leva.

– Monsieur, dit-elle froidement, il est bien matin pour que je vous croie ivre ; et pourtant vous avez une attitude qui convient mal aux gentilshommes à jeun.

Elle s'attendait à le voir écrasé par cette méprisante apostrophe ; mais lui, immobile :

– Au fait, dit-il, qu'est-ce qu'une reine ? Une femme. Et moi, que suis-je ? Un homme aussi bien qu'un sujet.

– Monsieur !

– Madame, n'embrouillons point ce que j'ai à vous dire par une colère qui aboutirait à la folie. Je crois vous avoir prouvé que j'avais du respect pour la majesté royale ; je crains d'avoir prouvé que j'avais un amour insensé pour la personne de la reine. Ainsi, faites votre choix : à laquelle des deux, de la reine ou de la femme, voulez-vous que cet adorateur jette une accusation d'opprobre et de déloyauté ?

– Monsieur de Charny, s'écria la reine en pâlissant et en marchant vers le jeune homme, si vous ne sortez pas d'ici, je vous ferai chasser par mes gardes.

– Je vais donc vous dire, avant d'être chassé, pourquoi vous êtes une reine indigne et une femme sans honneur ! s'écria Charny ivre de fureur. Depuis trois nuits, je vous suis dans votre parc !

Au lieu de la voir bondir, comme il l'espérait, sous ce coup terrible, Charny vit la reine lever la tête et s'approcher :

– Monsieur de Charny, dit-elle en lui prenant la main, vous êtes dans un état qui me fait pitié ; prenez garde, vos yeux étincellent, votre main tremble, la pâleur est sur vos joues, tout votre sang afflue au cœur Vous souffrez, voulez-vous que j'appelle ?

– Je vous ai vue ! répéta-t-il froidement, vue avec cet homme quand vous lui avez donné la rose ; vue quand il vous a baisé les mains ; vue quand, avec lui, vous êtes entrée dans les bains d'Apollon.

La reine passa une main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne dormait pas.

– Voyons, dit-elle, asseyez-vous, car vous allez tomber si je ne vous retiens ; asseyez-vous, vous dis-je.

Charny se laissa tomber en effet sur un fauteuil, la reine s'assit auprès de lui sur un tabouret ; puis, lui tenant les deux mains et le regardant jusqu'au fond de l'âme :

– Soyez calme, dit-elle, apaisez le cœur et la tête, et répétez-moi ce que vous venez de me dire.

– Oh ! voulez-vous me tuer ! murmura le malheureux.

– Laissez, que je vous questionne. Depuis quand êtes-vous revenu de vos terres ?

– Depuis quinze jours.

– Où logez-vous ?

– Dans la maison du louvetier, que j'ai louée exprès.

– Ah ! oui, la maison du suicide, aux limites du parc ?

Charny affirma du geste.

– Vous parlez d'une personne que vous auriez vue avec moi ?

– Je parle d'abord de vous, que j'ai vue.

– Où cela ?

– Dans le parc.

– à quelle heure ? Quel jour ?

– à minuit, mardi, pour la première fois.

– Vous m'avez vue ?

– Comme je vous vois, et j'ai vu aussi celle qui vous accompagnait.

– Quelqu'un m'accompagnait ? Reconnaîtriez-vous cette personne ?

– Tout à l'heure, il m'avait semblé la voir ici ; mais je n'oserais affirmer. La tournure seulement ressemble ; quant au visage, on le cache quand on a de ces crimes à commettre.

– Bien ! dit la reine avec calme ; vous n'avez pas reconnu ma compagne, mais moi...

– Oh ! vous, madame, je vous ai vue... Tenez... est-ce que je ne vous vois pas ?

Elle frappa du pied avec anxiété.

– Et... ce compagnon, dit-elle, celui à qui j'ai donné une rose... car vous m'avez vue donner une rose.

– Oui : ce cavalier, jamais je ne l'ai pu joindre.

– Vous le connaissez, pourtant ?

– On l'appelle monseigneur ; c'est tout ce que je sais.

La reine frappa son front avec une fureur concentrée.

– Poursuivez, dit-elle ; mardi, j'ai donné une rose... et mercredi ?...

– Mercredi, vous avez donné vos deux mains à baiser.

– Oh ! murmura-t-elle en se mordant les mains... Enfin, jeudi, hier ?...

– Hier, vous avez passé une heure et demie dans la grotte d'Apollon avec cet homme, où votre compagne vous avait laissés seuls.

La reine se leva impétueusement.

– Et... vous... m'avez vue ? dit-elle en saccadant chaque syllabe.

Charny leva une main au ciel pour jurer.

– Oh !... gronda la reine, emportée à son tour par la fureur... il le jure !

Charny répéta solennellement son geste accusateur.

– Moi ? moi ? dit la reine en se frappant le sein, moi, vous m'avez vue ?

– Oui, vous, mardi, vous portiez votre robe verte à raies moirées d'or ; mercredi, votre robe à grands ramages bleus et rouille. Hier, hier, la robe de soie feuille-morte dont vous étiez vêtue lorsque je vous ai baisé la main pour la première fois ! C'est vous, c'est bien vous ! Je meurs de douleur et de honte en vous disant : Sur ma vie ! sur mon honneur ! sur mon Dieu ! c'était vous, madame ; c'était vous !

La reine se mit à marcher à grands pas sur la terrasse, peu soucieuse de laisser voir son agitation étrange aux spectateurs qui, d'en bas, la dévoraient des yeux.

– Si je faisais un serment, dit-elle... si je jurais aussi par mon fils, par mon Dieu !... J'ai un Dieu comme vous, moi !... Non, il ne me croit pas !... Il ne me croirait pas !

Charny baissa la tête.

– Insensé ! ajouta la reine en lui secouant la main avec énergie ; et elle l'entraîna de la terrasse dans sa chambre.

« C'est donc une bien rare volupté que celle d'accuser une femme innocente, irréprochable ; c'est donc un honneur bien éclatant que celui de déshonorer une reine... Me crois-tu, quand je te dis que ce n'est pas moi que tu as vue ? Me crois-tu quand je te jure sur le Christ que, depuis trois jours, je ne suis pas sortie après quatre heures du soir ? Veux-tu que je te fasse prouver par mes femmes, par le roi, qui m'a vue ici, que je ne pouvais être ailleurs ? Non... non... il ne me croit pas ! il ne me croit pas !

– J'ai vu ! répliqua froidement Charny.

– Oh ! s'écria tout à coup la reine, je sais, je sais ! Est-ce que déjà cette atroce calomnie ne m'a pas été jetée à la face ? Est-ce qu'on ne m'a pas vue au bal de l'Opéra, scandalisant la cour ? Est-ce qu'on ne m'a pas vue chez Mesmer, en extase, scandalisant les curieux et les filles de joie ?... Vous le savez bien, vous qui vous êtes battu pour moi !

– Madame, en ce temps-là, je me suis battu parce que je n'y croyais pas. Aujourd'hui, je me battrais parce que j'y crois.

La reine leva au ciel ses bras raidis par le désespoir, deux larmes brûlantes roulèrent de ses joues sur son sein !

– Mon Dieu ! dit-elle, envoyez-moi une pensée qui me sauve. Je ne veux pas que celui-là me méprise, ô mon Dieu !

Charny se sentit remué jusqu'au fond du cœur par cette simple et vigoureuse prière. Il cacha ses yeux dans ses deux mains.

La reine garda un instant le silence ; puis après avoir réfléchi :

– Monsieur, dit-elle, vous me devez une réparation. Voici celle que j'exige de vous : trois nuits de suite vous m'avez vue dans mon parc la nuit, en compagnie d'un homme. Vous saviez pourtant qu'on a déjà abusé de la ressemblance ; qu'une femme, je ne sais laquelle, a dans le visage et la démarche quelque chose de commun avec moi, moi, malheureuse reine ; mais puisque vous aimez mieux croire que c'est moi qui courais ainsi la nuit ; puisque vous direz que c'est moi, retournez dans le parc à la même heure ; retournez-y avec moi. Si c'est moi que vous avez vue hier, forcément vous ne me verrez plus aujourd'hui, puisque je serai près de vous. Si c'est une autre, pourquoi ne la reverrions-nous pas ensemble ? Et si nous la voyons... Ah ! monsieur, regretterez-vous tout ce que vous venez de me faire souffrir ?

Charny serrant son cœur de ses deux mains :

– Vous faites trop pour moi, madame, murmura-t-il ; je mérite la mort : ne m'écrasez pas de votre bonté.

– Oh ! je vous écraserai avec des preuves, dit la reine. Pas un mot à qui que ce soit. Ce soir, à dix heures, attendez seul à la porte de la louveterie ce que j'aurai décidé pour vous convaincre. Allez, monsieur, et ne laissez rien paraître au-dehors.

Charny s'agenouilla sans dire un mot, et sortit.

Au bout du deuxième salon, il passa involontairement sous le regard de Jeanne, qui le couvait des yeux, et qui, au premier appel de la reine, se tint prête à entrer chez Sa Majesté avec tout le monde.

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