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Chapitre LXVI


Le billet de spectacle. – Le café du Roi. – Auguste Lafarge. – Théaulon. – Rochefort. – Ferdinand Langlé. – Les gens qui ne dînent pas et les gens qui dînent. – La première entrée de Talma. – Comment Talma n'a-t-il pas fait d'élève ? – Sylla et la censure. – La loge de Talma. – Une course de fiacre, après minuit. – Retour à Crépy. – M. Lefèvre m'explique comme quoi une mécanique, pour bien marcher, a besoin de tous ses rouages. – Je lui donne ma démission de troisième clerc.

Je revins chez de Leuven serrant mon billet dans ma poche. Avec la possibilité de m'en procurer un autre, je ne l'eusse pas donné pour cinq cents francs !
D'ailleurs, j'étais tout fier d'aller au Théâtre-Français avec un billet signé Talma.
Nous déjeunâmes.
De Leuven faisait de grandes difficultés pour venir au spectacle : il avait un rendez-vous avec Scribe, un rendez-vous avec Théaulon, un rendez-vous avec je ne sais plus quelle autre célébrité encore, dans la soirée.
Son père haussa les épaules, et de Leuven n'objecta plus rien. Il fut convenu que nous irions ensemble au Français ; seulement, comme je voulais voir le Musée, le Jardin des Plantes et le Luxembourg, il me donna rendez-vous à sept heures au café du Roi.
Le café du Roi faisait le coin de la rue de Richelieu et de la rue Saint Honoré.
Nous aurons à en parler longuement plus tard.
Après le déjeuner, je pris ma course en commençant par le Musée. A six heures, j'avais accompli à pied la tournée du provincial – c'est-à-dire qu'entré dans les Tuileries par la grille de la rue de la Paix, j'avais passé sous la voûte, visité le Musée, suivi les quais, fait le tour extérieur et intérieur de Notre-Dame, fait grimper Martin à son arbre, et, avec mon titre d'étranger, qu'un aveugle ou un malintentionné pouvait seul me contester, j'avais forcé la porte du Luxembourg.
A six heures, je rentrai à l'hôtel, où je retrouvai Paillet. Nous dînâmes fort bien, ma foi ! Notre hôte était un homme de conscience, et il nous donna en potage, en filet aux olives, en rosbif et en pommes de terre à la maître d'hôtel, la valeur de deux lièvres et de quatre perdrix que nous absorbions sous d'autres formes.
J'insistai inutilement pour faire venir Paillet au Français avec nous ; Paillet était un ancien second clerc parisien, il avait des amis, ou même encore peut-être des amies d'autrefois à revoir ; il refusa l'offre, si pressante qu'elle fût, et je partis pour le café du Roi, ne comprenant pas qu'on eût quelque chose de plus pressé à faire que de voir Talma, et, si on l'avait vu, que de le revoir.
J'arrivai au rendez-vous quelques instants avant Adolphe. Paillet avait prévu que j'aurais peut-être à faire quelque dépense indispensable : il avait généreusement tiré trois francs de la bourse commune, et me les avait donnés.
C'étaient vingt francs cinquante centimes qui restaient à la masse.
J'entrai au café du Roi, je m'assis à une table ; je calculai ce qui pourrait me coûter de moins cher à prendre ; je pensai que ce serait un petit verre, et, comme, pour avoir le droit d'attendre, il fallait à moins d'être un habitué de l'établissement, demander quelque chose, je demandai un verre d'eau-de-vie. Or, jamais je n'ai pu boire une goutte de cette abominable liqueur ; seulement, forcé de demander, je n'étais pas forcé de boire.
A peine étais-je assis, que je vis un des habitués – et je jugeai que c'était un habitué, attendu que je ne vis absolument rien sur la table devant laquelle il était assis lui-même – se lever et venir à moi. Je jetai un cri d'étonnement et de joie : c'était Lafarge.
Mais Lafarge ayant fait un pas de plus encore vers la misère ; Lafarge avec une redingote luisante aux coudes, un pantalon luisant aux genoux.
- Ah çà ! mais je ne me trompe pas, c'est bien vous ? me dit-il.
- C'est parfaitement moi. Asseyez-vous donc là.
- Volontiers. Demandez un second petit verre.
- Pour vous ?
- Oui.
- Prenez le mien, mon cher. Je ne bois jamais d'eau-de-vie.
- Pourquoi donc en avoir demandé, alors ?
- Mais parce que je ne voulais pas attendre Adolphe ici sans demander quelque chose.
- Adolphe va venir ?
- Oui. Nous allons ensemble voir Sylla.
- Comment ! vous allez voir cette ordure-là ?
- Une ordure, Sylla ? Mais c'est un énorme succès !
- Oui, succès de perruque.
- Succès de perruque ? répétai-je sans comprendre.
- Sans doute ! Otez à Sylla la mèche de Napoléon, et la pièce n'allait pas jusqu'à la fin.
- Mais il me semble cependant que M. de Jouy est un grand poète.
- Pour la province, c'est possible, mon cher ; mais, ici, nous sommes à Paris, et nous voyons la chose autrement.
- Si ce n'est pas un grand poète, c'est au moins un homme d'infiniment d'esprit.
- Oui peut-être avait-il de l'esprit sous l'Empire ; mais, vous comprenez, mon cher, l'esprit de 1809 n'est pas l'esprit de 1822.
- Je croyais cependant que L'Ermite de la Chaussée-d'Antin avait été fait sous la Restauration.
- Oui certainement ; mais vous vous figurez donc que L'Ermite de la Chaussée-d'Antin était de M. de Jouy ?
- Sans doute, puisque c'est signé de lui.
- Oh ! la belle raison !
- De qui est-ce donc, alors ?
- Pardieu ! c'est de Merle.
- Qu'est-ce que Merle ?
- Tenez, c'est ce monsieur que vous voyez là-bas, avec une grande redingote et un chapeau à larges bords. Il a dix fois l'esprit de M. de Jouy.
- Mais, alors, s'il a dix fois l'esprit de M. de Jouy, pourquoi n'a-t-il pas le quart de sa réputation ?
- Ah ! parce que, voyez-vous, mon cher, les réputations, vous saurez cela plus tard, ce n'est ni l'esprit ni le talent qui les font, ce sont les coteries... Demandez donc du sucre ; l'eau-de-vie me fait mal, quand je la bois pure. – Garçon ! du sucre.
- Mais, si l'eau-de-vie vous fait mal, pourquoi en buvez-vous ?
- Que voulez-vous ! dit Lafarge, quand on passe sa vie au café, il faut bien boire quelque chose.
- Vous passez donc votre vie au café ?
- Mais à peu près : c'est là que je travaille le mieux.
- Au milieu du bruit et des conversations ?
- J'y suis habitué. Théaulon travaille comme cela, Francis travaille comme cela, Rochefort travaille comme cela, nous travaillons tous comme cela. – N'est-ce pas, Théaulon ?
Un homme de trente à trente-cinq ans qui écrivait avec rapidité sur papier grand format, quelque chose qui semblait être du dialogue, leva, à cette interpellation, sa tête pâle, rougie aux pommettes, et jeta sur nous un regard bienveillant.
- Oui... Quoi ? demanda-t-il. Ah ! c'est vous, Lafarge ? Bonsoir.
Et il se remit à travailler.
- C'est Théaulon ? demandai-je.
- Oui ; voilà un homme d'esprit et de facilité ! seulement, il gaspille son esprit, il abuse de sa facilité. Savez-vous ce qu'il fait là ?
- Non.
- Il fait une comédie en cinq actes, en vers.
- Comment, il fait des vers ici, au café ?
- D'abord, ici, mon cher, ce n'est pas un café ; c'est une espèce de club littéraire ; tous ceux que vous voyez là sont des auteurs ou des journalistes.
- En effet, dis-je à Lafarge, je n'ai jamais vu un café où l'on consomme si peu, et où l'on écrive tant.
- Diable ! vous vous formez ; c'est presque un mot que vous venez de faire là, savez-vous ?
- Eh bien, en faveur du presque-mot que je viens de faire, nommez-moi quelques-uns de ces messieurs.
- Ah ! mon cher, ce serait inutile ; il faut être Parisien pour connaître certaines réputations toutes parisiennes.
- Mais je vous assure, mon cher Auguste, qu'à cet endroit-là, je ne suis pas aussi provincial que vous le croyez.
- Connaissez-vous Rochefort ?
- Oui. N'a-t-il pas fait de très jolies chansons, et deux ou trois vaudevilles qui ont eu du succès ?
- Justement !... Eh bien, c'est ce grand maigre qui joue aux dominos...
- Les deux joueurs sont aussi maigres l'un que l'autre.
- Ah ! c'est vrai !... c'est celui dont la figure joue toujours, et ne gagne jamais.
Un tic habituel à Rochefort motivait cette plaisanterie de la part de son ami Lafarge.
J'ai dit motivait, et non pas excusait.
- Et celui qui fait la partie ?
- C'est Ferdinand Langlé.
- Ah ! l'amant de la petite Fleuriet ?
- L'amant de la petite Fleuriet !... En vérité vous dites cela comme un Parisien !... Qui vous a donc si bien renseigné ?
- Parbleu ! Adolphe... Mais il me semble qu'il ne vient pas vite.
- Vous êtes donc bien pressé ?
- Dame ! il me semble que c'est tout naturel : je n'ai jamais vu Talma.
- Eh bien, mon cher, hâtez-vous de le voir.
- Pourquoi cela ?
- Parce qu'il s'avachit horriblement.
- Comment, il s'avachit ! Qu'entendez-vous par là ?
- Je veux dire qu'il vieillit, qu'il s'encroûte.
- Ah çà ! mais les journaux disent qu'il n'a jamais été plus jeune de talent, qu'il n'a jamais été plus beau de physionomie.
- Vous croyez donc à ce que disent les journaux ?
- Dame !
- Vous en ferez un jour, mon cher, du journalisme.
- Eh bien, après ?...
- Eh bien, quand vous en ferez, vous verrez comment cela se fait.
- Et ?...
- Et vous ne croirez plus à ce que disent les journaux, voilà tout ! En ce moment, la porte s'ouvrit, et Adolphe passa la tête.
- Vite, vite ! dit-il ; si nous ne nous pressons pas, nous trouverons la toile levée.
- Ah ! c'est vous, enfin !
Je m'élançai vers Adolphe.
- Vous oubliez de payer, me dit Lafarge.
- Ah ! c'est vrai. – Garçon, combien ?
- Un petit verre, quatre sous ; six sous de sucre, dix.
Je tirai dix sous de ma poche, et les jetai sur la table, et puis, allégé de cinquante centimes, je me précipitai hors du café.
- Vous étiez avec Lafarge ? me dit Adolphe.
- Oui... Mais qu'a-t-il donc ?
- Comment, qu'a-t-il ?
- Il m'a dit que M. de Jouy était un crétin, et Talma un Cassandre.
- Pauvre Lafarge ! me dit Adolphe ; il n'avait peut-être pas dîné.
- Pas dîné ! En est-il donc réduit là ?
- A peu près.
- Ah ! dis-je, voilà qui explique bien des choses !... MM. de Jouy et Talma dînent tous les jours, et ce malheureux Lafarge ne peut pas leur pardonner cela.
Hélas ! que j'ai vu de critiques depuis, qui, comme Lafarge, ne pouvaient pardonner à ceux qui dînaient.
Moi, j'avais dîné, et même très bien ; de sorte que j'avais au moins autant d'indulgence dans l'estomac que de curiosité dans l'esprit.
Nous entrâmes. La salle était comble, quoique la pièce en fût à quelque chose comme sa huitième représentation.
Nous eûmes une peine horrible à nous placer : nos places n'étaient pas numérotées.
Adolphe donna royalement quarante sous à l'ouvreuse, qui se démena si bien, qu'elle nous trouva, au milieu de l'orchestre, un vide où nous nous glissâmes comme deux coins, dont nous avions à peu près la forme et le moelleux.
Il était temps, comme me l'avait dit Adolphe. A peine étions-nous placés, qu'on leva la toile.
Il est étrange, n'est-ce pas, que je vienne parler de Sylla au public de 1851.
Qu'est-ce que Sylla ? va me dire toute une génération.
O Hugo ! comme tes vers sur Canaris sont vrais ! comme ils me reviennent à la mémoire ! comme, malgré moi, ils coulent sous ma plume !

          Canaris ! Canaris ! nous t'avons oublié !
          Lorsque sur un héros le temps s'est replié,
          Quand ce sublime acteur a fait pleurer ou rire,
          Et qu'il a dit le mot que Dieu lui donne à dire,
          Quand, venus au hasard des révolutions,
          Les grands hommes ont fait leurs grandes actions,
          Qu'ils ont jeté leur lustre étincelant ou sombre,
          Et qu'ils sont, pas à pas, redescendus dans l'ombre,
          Leur nom s'éteint aussi ! Tout est vain, tout est vain !
          Et jusqu'à ce qu'un jour le poète divin,
          Qui peut créer un monde avec une parole,
          Les prenne et leur rallume au front une auréole,
          Nul ne se souvient d'eux, et la foule aux cent voix,
          Qui, rien qu'en les voyant, hurlait d'aise autrefois,
          Hélas ! si par hasard devant elle on les nomme
          Interroge et s'étonne, et dit : « Quel est cet homme ? »

Non ! c'est vrai, M. de Jouy n'était ni un héros, quoiqu'il se fût bravement battu dans l'Inde, ni un grand homme, quoiqu'il eût fait l'Ermite de la Chaussée-d'Antin et Sylla ; mais de Jouy était un homme d'esprit, mieux encore, un homme de talent.
C'était ma conviction alors. Trente ans se sont écoulés depuis cette soirée où j'ai vu Talma apparaître à mes yeux sur la scène. Je viens de relire Sylla, et c'est mon opinion aujourd'hui.
Sans doute, M. de Jouy avait habilement tiré parti, et de la ressemblance historique, et de la ressemblance physique. L'abdication de Sylla rappelait l'abdication de l'empereur ; la tête de Talma, le masque de Napoléon. Sans doute, le succès d'enthousiasme qu'obtint l'ouvrage fut là ; ses cent représentations eurent leur source là. Mais il y avait quelque chose derrière le masque de l'acteur et l'allusion de la tragédie ; il y avait de beaux vers, de grandes situations, un dénouement audacieux de simplicité.
Je sais bien que souvent les beaux vers d'une époque ne sont pas les beaux vers d'une autre – on le dit du moins – mais ce sont de beaux vers de tous les temps, les quatre vers que le poète met dans la bouche de Roscius, ce Talma des derniers jours de Rome, et qui eût pu voir tomber la République romaine, comme Talma avait vu tomber la République française :

          Ah ! puisse la nature épargner aux Romains
          Ces sublimes esprits au-dessus des humains !
          Trop de maux, trop de pleurs attestent le passage
          De ces astres brûlants nés du sein de l'orage !

Ce sont de beaux vers encore, les vers que le proscripteur, arrêtant de sa main puissante la proscription qui va toucher César, répond à Ophéla, quand Ophéla lui dit :

          Oserai-je, à mon tour, demander à Sylla
          Quel pouvoir inconnu, quelle ombre protectrice,
          Peut dérober César à sa lente justice ?

Sylla.
          J'ai pesé comme vous ses vices, ses vertus,
          Et mon oeil dans César voit plus d'un Marius !
          Je sais de quel espoir son jeune orgueil s'enivre,
          Mais Pompée est vivant, César aussi doit vivre.
          Parmi tous ces Romains à mon pouvoir soumis,
          Je n'ai plus de rivaux, j'ai besoin d'ennemis,
          D'ennemis libres, fiers, dont la seule présence
          Atteste mon génie ainsi que ma puissance;
          L'histoire à Marius pourrait m'associer,
          César aura vécu pour me justifier !

Quand je vis Talma entrer en scène, je jetai un cri de surprise. Oh ! oui, c'était bien le masque sombre de l'homme que j'avais vu passer dans sa voiture, la tête inclinée sur sa poitrine, huit jours avant Ligny, et que j'avais vu revenir le lendemain de Waterloo.
Beaucoup ont essayé depuis, avec le prestige de l'uniforme vert, de la redingote grise et du petit chapeaux de reproduire cette médaille antique, ce bronze moitié grec, moitié romain ; mais nul, ô Talma ! n'a eu ton oeil plein d'éclairs, avec cette calme et sereine physionomie sur laquelle la perte d'un trône et la mort de trente mille hommes n'avaient pu imprimer un regret ni la trace d'un remords.
Qui n'a pas vu Talma ne saurait se figurer ce que c'était que Talma ; c'était la réunion de trois suprêmes qualités, que je n'ai jamais retrouvées depuis dans un même homme : la simplicité, la force et la poésie ; il était impossible d'être plus beau de la vraie beauté d'un acteur, c'est-à-dire de cette beauté qui n'a rien de personnel à l'homme, mais qui change selon le héros qu'il est appelé à représenter ; il est impossible, dis-je, d'être plus beau de cette beauté-là que ne l'était Talma. Mélancolique dans Oreste, terrible dans Néron, hideux dans Glocester, il avait une voix, un regard, des gestes pour chaque personnage.
Les acteurs se plaignent que rien d'eux ne survit à eux-mêmes. O Talma ! j'étais un enfant lorsque, dans cette solennelle soirée où je vous voyais pour la première fois, vous entrâtes en scène, ouvrant du geste cette haie de sénateurs, vos clients ; eh bien, de cette première scène, pas un de vos gestes ne s'est effacé, par une de vos intonations ne s'est perdue... O Talma ! je vous vois encore à ces quatre vers de Catilina :

          Sur d'obscurs criminels qu'épargne ta clémence,
          Je me tais ; mais mon zèle éclaire ma prudence ;
          Le nom de Clodius sur la liste est omis,
          C'est le plus dangereux de tous tes ennemis !

Je vous vois encore, Talma ! – et puisse votre grande ombre m'entendre et tressaillir de joie de ne pas être oubliée – je vous vois encore franchir lentement, le sourire de l'ironie aux lèvres, la distance qui vous séparait de l'accusateur ; je vous vois encore lui poser la main sur l'épaule, et, drapé comme la plus belle statue d'Herculanum et de Pompéi, je vous entends lui dire de cette voix vibrante qui va chercher les fibres les plus secrètes du coeur :

          Je n'examine pas si ta haine enhardie
          Poursuit dans Clodius l'époux de Valérie ;
          Et si Catilina, par cet avis fatal,
          Prétend servir ma cause ou punir un rival...

O Talma ! comment cette parole incisive et sonore à la fois n'a-t-elle pas germé dans le coeur de quelques-uns de ceux qui vous entouraient ? C'étaient donc des terres bien ingrates et bien desséchées que celles que cette époque antipoétique, qu'on appelle l'Empire, vous avait laissées à défricher, pour que, vous abattu, il n'ait rien poussé de grand, de large, de touffu, sur cet espace que vous avez, pendant trente ans, foulé avec la sandale romaine ou le cothurne grec ? ou bien, est-ce que l'ombre du génie, dans son absorbante puissance, est mortelle comme celle de l'upas ou du mancenillier ?
Je voudrais pouvoir suivre jusqu'au bout – et ce serait un hommage rendu à ce prodigieux talent – je voudrais pouvoir suivre Talma dans le double développement de la création et des détails du rôle de Sylla.
Mais à quoi bon ? Qui s'occupe de pareille chose aujourd'hui ? Qui s'amuse à chercher dans son souvenir, trente ans après qu'elle est éteinte, l'intonation avec laquelle un grand acteur disait tel vers, tel hémistiche, tel mot ? Qu'importe à M. Guizard, à M. Léon Faucher, au président de la République, de quelle façon Talma répondait à Laenas, envoyé par le peuple romain pour savoir de Sylla le chiffre des condamnés, et lui demandant :

          Combien en proscris-tu, Sylla ?

qu'importe à ces messieurs de savoir de quelle façon Talma répondait :

          Je ne sais pas !

C'est tout au plus s'ils se souviennent de l'intonation avec laquelle M. le général Cavaignac a prononcé ces quatre mêmes mots, quand on lui a demandé combien il envoyait sans jugement de transportés hors de France.
Et cependant, à l'heure où j'écris, il n'y a que deux ans que le dictateur de 1848 a prononcé ces quatre mots qui méritent bien de tenir dans l'histoire leur place près de ceux de Sylla.
Mais, après avoir été tour à tour simple, grand, magnifique, où Talma était réellement sublime, c'était dans la scène d'abdication.
Cette abdication de Sylla rappelait, il est vrai, celle de Fontainebleau, et, nous le répétons, nous ne doutons pas que, sur la partie vulgaire du public, cette ressemblance entre le dictateur moderne et le dictateur antique n'ait produit un immense effet. C'était l'avis aussi de la censure de 1821, qui coupait ces vers, dans lesquels elle croyait reconnaître tour à tour Bonaparte, premier consul, et Napoléon, empereur.
Voici pour Bonaparte :

          ... C'était trop peu pour moi des lauriers de la guerre ;
          Je voulais une gloire et plus rare et plus chère.
          Rome, en proie aux fureurs des partis triomphants,
          Mourante sous les coups de ses propres enfants,
          Invoquait à la fois mon bras et mon génie :
          Je me fis dictateur, je sauvai la patrie !

Voici pour Napoléon :

          J'ai gouverné le monde à mes ordres soumis,
          Et j'impose silence à tous mes ennemis !
          Leur haine ne saurait atteindre ma mémoire,
          J'ai mis entre eux et moi l'abîme de ma gloire.

Quand on relit, au bout de dix ans, au bout de vingt ans, au bout de trente ans, les vers qu'a défendus la censure, ou même les pièces qu'elle a supprimées, on est toujours émerveillé de la stupidité des gouvernements, qui, aussitôt qu'une révolution a tranché les sept têtes de cette hydre littéraire, s'empresse de les ramasser et de les recoudre au tronc qui faisait semblant d'être mort, mais qui se gardait bien de mourir. Comme si la censure avait jamais empêché un des ouvrages qu'elle a proscrits d'être joué ! comme si la censure avait pu étouffer Tartufe, Mahomet, Le Mariage de Figaro, Charles IX, Pinto, Marion Delorme et Antony ! Non, quand une de ces oeuvres vivaces est repoussée du théâtre où sa place est marquée, elle attend, debout et calme, que ceux qui l'ont proscrite tombent ou meurent, et, quand ils sont tombés ou morts, quand elle voit ses persécuteurs rouler du trône ou descendre dans la tombe, elle, la fille immortelle et sereine du génie, elle entre, souveraine et géante, dans l'enceinte d'où l'avaient proscrite les nains qui ont disparu, et repousse du pied leur couronne oubliée, qu'elle trouve trop étroite pour sa tête.
La toile tomba au milieu d'immenses bravos.
J'étais étourdi, ébloui, fasciné.
Adolphe me proposa d'aller remercier Talma dans sa loge. Je le suivis à travers cet inextricable dédale de corridors qui se tordent dans l'intérieur du Théâtre-Français, et qui aujourd'hui n'ont malheureusement plus de terres australes pour moi.
Jamais client à la porte du véritable Sylla n'a senti battre son coeur de battements plus vifs et plus multipliés que moi à la porte de celui qui venait de le représenter.
De Leuven poussa cette porte. La loge du grand artiste s'ouvrit ; elle était pleine d'hommes que je ne connaissais pas, et qui tous avaient un nom ou devaient en avoir un.
C'était Casimir Delavigne, qui achevait les dernières scènes de L'Ecole des Vieillards ; c'était Lucien Arnault, qui venait de faire jouer son Régulus ; c'était Soumet, encore tout fier de son double succès de Sačl et de Clytemnestre ; c'était Népomucène Lemercier, ce boudeur paralysé dont le talent était estropié comme le corps, qui, de son côté sain, faisait Agamemnon, Pinto, Frédégonde, de son côté malade, Christophe Colomb, la Panhypocrisiade, Cahin-Caha ; c'était Delrieu, poursuivant, depuis 1809, la reprise d'Artaxercès ; c'était Viennet, dont les tragédies faisaient quinze ou vingt ans du bruit dans les cartons, pour aller vivre, agoniser et mourir en une semaine, pareilles à ce Gordien dont le règne dura deux heures, et le supplice trois jours ; c'était, enfin, le héros de la soirée, M. de Jouy, avec sa grande taille, sa belle tête blanchie, ses yeux à la fois spirituels et bienveillants, et, au milieu d'eux tous, Talma avec sa simple robe blanche, dont il venait de dépouiller la pourpre, sa tête, dont il venait d'enlever la couronne, et ses deux mains gracieuses et blanches, avec lesquelles il venait de briser la palme du dictateur.
Je restai à la porte, bien humble, bien rougissant.
- Talma, dit Adolphe, c'est nous qui venons vous remercier.
Talma me chercha des yeux en clignant les paupières.
Il m'aperçut contre la porte.
- Ah ! ah ! dit-il, avancez donc !
Je fis deux pas vers lui.
- Eh bien, dit-il, monsieur le poète, êtes-vous content ?
- Je suis mieux que cela, monsieur... je suis émerveillé !
- Eh bien, il faut revenir me voir, et me redemander d'autres places.
- Hélas ! monsieur Talma, je quitte Paris, demain ou après-demain, au plus tard.
- C'est fâcheux ! vous m'auriez vu dans Régulus... Vous savez que j'ai fait mettre au répertoire Régulus pour après-demain, Lucien ?
- Oui, je vous remercie, dit Lucien.
- Comment ! vous ne pouvez pas rester jusqu'à après-demain au soir ?
- Impossible ! il faut que je retourne en province.
- Que faites-vous en province ?
- Je n'ose pas vous le dire. Je suis clerc de notaire...
Et je poussai un profond soupir.
- Bah ! dit Talma, il ne faut pas désespérer pour cela ! Corneille était clerc de procureur ! Messieurs, je vous présente un futur Corneille.
Je rougis jusqu'aux yeux.
- Touchez-moi le front, dis-je à Talma, cela me portera bonheur ! Talma me posa la main sur la tête.
- Allons, soit ! dit-il. Alexandre Dumas, je te baptise poète au nom de Shakespeare, de Corneille et de Schiller !... Retourne en province, rentre dans ton étude, et, si tu as véritablement la vocation, l'ange de la Poésie saura bien aller te chercher où tu seras, t'enlever par les cheveux, comme le prophète Habacuc, et t'apporter là où tu auras affaire.
Je pris la main de Talma, que je cherchai à baiser.
- Allons, allons ! dit-il, ce garçon-là a de l'enthousiasme, on en fera quelque chose.
Et il me secoua cordialement la main.
Je n'avais plus rien à faire là. Une plus longue station dans cette loge pleine de célébrités eût été embarrassante et ridicule ; je fis un signe à Adolphe, et nous sortîmes.
J'aurais volontiers sauté au cou d'Adolphe dans le corridor.
- Oh ! oui, lui dis-je, soyez tranquille, je viendrai à Paris, je vous en réponds !
Nous descendîmes par le petit escalier tournant, condamné aujourd'hui ; nous sortîmes par le corridor noir, nous longeâmes la galerie de Nemours, et nous nous trouvâmes sur la place du Palais-Royal.
- Là, maintenant, dit Adolphe, vous savez votre chemin : la rue Croix-des- Petits-Champs, la rue Coquillère, la rue des Vieux-Augustins. Bonsoir, je vous quitte ; il est tard, et il y a loin d'ici à la rue Pigalle... A propos, vous savez, nous déjeunons à dix heures et nous dînons à cinq.
Et Adolphe tourna le coin de la rue de Richelieu, et disparut.
Il était tard, en effet ; tout était éteint, et quelques rares passants attardés traversaient la place du Palais-Royal.
Quoi qu'en eût dit Adolphe, je ne savais pas du tout mon chemin ; aussi fus je très embarrassé, quand je me trouvai seul.
Puis, il faut bien que je l'avoue, j'étais assez inquiet de me trouver dans les rues de Paris à une heure si avancée. J'avais entendu raconter une foule d'attaques nocturnes, de vols et d'assassinats, et, avec mes cinquante sous dans ma poche, je tremblais d'être dévalisé.
Il y eut alors dans mon âme un combat entre le courage et la crainte. La crainte l'emporta.
J'appelai un fiacre.
Le fiacre vint à moi, j'ouvris la portière.
- Monsieur sait qu'il est minuit passé ? me dit le cocher.
- Parbleu ! si je le sais, répondis-je.
Et tout bas.
- C'est bien pour cela que je prends un fiacre, ajoutai-je.
- Où va notre bourgeois ?
- Rue des Vieux-Augustins, hôtel des Vieux-Augustins.
- Hein ?... fit le cocher.
Je répétai.
- Monsieur est bien sûr que c'est là qu'il veut aller ?
- Parbleu !
- En ce cas, en route !
Et, fouettant ses chevaux, en même temps qu'il faisait entendre ce roulement de la langue familier aux cochers, il mit ses chevaux au galop.
Vingt secondes après, il s'arrêta, descendit de son siège, et vint m'ouvrir la portière.
- Eh bien ?... lui demandai-je.
- Eh bien, nous sommes arrivés, notre bourgeois : rue des Vieux Augustins, hôtel des Vieux-Augustins.
Je levai le nez, et reconnus en effet la maison.
Je compris alors l'étonnement du cocher en voyant un grand gaillard de vingt ans, qui ne paraissait nullement paralysé, prendre un fiacre à la place du Palais-Royal pour aller rue des Vieux-Augustins.
Mais, comme il eût été trop ridicule d'avouer que j'ignorais la distance qui séparait les deux localités :
- C'est bien, dis-je d'une voix ferme. Combien vous dois-je ?
- Oh ! que vous le savez bien, notre bourgeois !
- Si je le savais, je ne vous le demanderais pas.
- C'est cinquante sous, quoi !
- Cinquante sous ! m'écriai-je désespéré d'avoir fait si inutilement pareille dépense.
- Dame ! notre bourgeois, c'est le tarif.
- Cinquante sous pour venir du Palais-Royal ici ?
- J'ai prévenu monsieur qu'il était minuit passé.
- Tenez, dis-je, voici vos cinquante sous.
- Est-ce qu'il n'y a rien pour boire, notre bourgeois ?
Je fis un mouvement pour étrangler le misérable ; mais il était fort et vigoureux ; je réfléchis que ce serait peut-être lui qui m'étranglerait, et je m'arrêtai. Je sonnai, la porte s'ouvrit, et je rentrai.
J'avais un profond remords d'avoir dilapidé mon argent, surtout en songeant que, Paillet n'eût-il rien dépensé de son côté, il ne nous restait plus que vingt francs cinquante centimes.
Paillet avait été à l'opéra, et avait dépensé huit francs dix sous.
Il nous restait douze francs.
Nous nous regardâmes avec une certaine inquiétude.
- Ecoute, me dit-il, tu as vu Talma ; moi, j'ai entendu La Lampe merveilleuse ; c'est tout ce que tu désirais voir, c'est tout ce que je désirais entendre ; si tu m'en crois, au lieu de partir après-demain, nous partirons demain.
- C'est justement ce que j'allais te proposer.
- Eh bien, ne perdons pas de temps. Il est une heure du matin ; dormons le plus vite possible jusqu'à six heures ; mettons-nous en route à sept, et allons coucher, si nous pouvons, à Nanteuil.
- Bonsoir.
- Bonsoir...
Un quart d'heure après, nous dormions à qui mieux mieux.
Le lendemain, ou plutôt le même jour, à huit heures, nous avions dépassé La Villette. A trois heures, nous dînions à Dammartin, dans les mêmes conditions que nous y avions déjeuné ; à sept heures, nous soupions à Nanteuil, et, le mercredi, à une heure, chargés de deux lièvres et de six perdrix – résultat des économies que nous avions faites sur notre chasse de la veille et du jour –, nous entrions à Crépy, en donnant nos derniers vingt sous à un pauvre.
Nous nous séparâmes, Paillet et moi, à l'entrée de la grande place. Je rentrai chez maître Lefèvre par l'allée, et je montai à ma chambre pour faire un changement de toilette.
Par la fenêtre, j'appelai Pierre, et je lui demandai des nouvelles de M. Lefèvre.
M. Lefèvre était revenu dans la nuit.
Je donnai mon gibier à la cuisinière, je rentrai dans l'étude, et je me glissai à ma place.
Mes trois compagnons d'étude étaient chacun à la sienne.
Personne ne me demanda rien. On crut que je venais de faire une de mes excursions habituelles, mais que seulement cette excursion s'était prolongée un peu au-delà des limites ordinaires.
Je m'informai si M. Lefèvre avait fait quelque question à mon endroit.
M. Lefèvre avait demandé où j'étais ; ces messieurs lui avaient répondu qu'ils l'ignoraient, et tout s'était borné là.
Je tirai ma besogne de mon pupitre, et je me mis à travailler.
Quelques instants après, M. Lefèvre parut.
Il alla au maître clerc, lui donna quelques instructions, et rentra dans son cabinet, sans même avoir paru remarquer ma présence, ce qui me fit croire qu'il avait fort remarqué mon absence.
L'heure du dîner arriva. Nous nous mîmes à table ; tout se passa comme d'habitude ; seulement, après le dîner, comme je me levais pour me retirer :
- Monsieur Dumas, me dit M. Lefèvre, je voudrais causer un instant avec vous.
Je compris que l'orage approchait, et je résolus de tenir ferme.
- Volontiers, monsieur, répondis-je.
Le maître clerc et le saute-ruisseau, qui partageaient avec moi la table du patron, se retirèrent discrètement.
M. Lefèvre m'indiqua une chaise en face de son fauteuil, de l'autre côté de la cheminée.
Je m'assis.
Alors M. Lefèvre releva la tête comme un cheval fait sous la martingale, mouvement qui lui était habituel, croisa sa jambe droite sur sa jambe gauche, secoua cette jambe jusqu'à ce que la pantoufle tombât, prit sa tabatière d'or, y huma une pincée de poudre, la respira majestueusement, puis, avec une voix d'autant plus menaçante qu'elle avait une certaine douceur :
- Monsieur Dumas, dit-il en grattant son pied droit avec sa main gauche, ce qui était son habitude la plus chérie, monsieur Dumas, avez-vous quelques idées de mécanique ?
- Non, en théorie, monsieur ; oui, en pratique.
- Eh bien, cela suffira pour que vous compreniez ma démonstration.
- J'écoute, monsieur.
- Monsieur Dumas, pour qu'une machine, quelle qu'elle soit, fonctionne régulièrement, il faut qu'aucun de ses rouages ne s'arrête.
- C'est évident, monsieur.
- Eh bien, monsieur Dumas, je ne vous en dis pas davantage ; je suis le mécanicien, vous êtes une des roues de la machine ; voilà deux jours que vous vous êtes arrêté, et voilà par conséquent deux jours que votre coopération individuelle manque au mouvement général.
Je me levai.
- Très bien, monsieur, lui dis-je.
- Au reste, ajouta M. Lefèvre d'un ton un peu moins dogmatique, l'avertissement n'est que provisoire.
- Vous êtes trop bon, monsieur, je le prends, moi, pour définitif.
- Oh ! alors, fit M. Lefèvre, c'est encore mieux. Il est sept heures du soir, il fait nuit et le temps est mauvais ; mais vous partirez quand vous voudrez, mon cher Dumas. Du moment où vous n'êtes plus ici comme troisième clerc, vous y êtes comme ami, et, en cette qualité, plus de temps vous y resterez, plus vous me ferez plaisir.
Je saluai gracieusement M. Lefèvre, et je me retirai dans ma chambre.
C'était une grande résolution prise, c'était un grand dessein arrêté ; désormais, mon avenir était à Paris, et j'étais décidé à tout faire au monde pour quitter la province.
Je passai une partie de la nuit à rêver, et, avant de m'endormir, tout mon plan fut fait.

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