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Chapitre LXII


Anecdote non officielle sur l'assassinat du duc de Berry. – Avis secret donné à Louis XVIII. – Mariani – M. Decazes présenté comme le complice de Louvel.

L'assassinat de M. le duc de Berry précipita M. Decazes du pouvoir.
On raconta, à cette époque, une étrange anecdote. Je la copiai manuscrite chez mon notaire, qui faisait collection de pièces historiques. Autant que je puis me la rappeler, la voici telle qu'elle était :
Trois jours avant l'assassinat du duc de Berry, le roi Louis XVIII aurait reçu une lettre conçue en ces termes :

« Sire,
Votre Majesté daignerait-elle, demain, à huit heures du soir, recevoir une personne qui a d'importantes révélations à faire, lesquelles intéressent particulièrement la famille de Votre Majesté ?
Si Votre Majesté daigne recevoir cette personne, qu'elle envoie d'abord chercher un éclat d'albâtre oriental qui est déposé sur le tombeau du cardinal Caprara, à Sainte-Geneviève.
En outre, et par une autre personne, Votre Majesté devra faire prendre, dans un volume des Oeuvres de saint Augustin ci-joint la désignation, une feuille de papier découpé dont l'auteur de cette lettre indiquera plus tard l'usage.
Sous peine de n'obtenir aucun résultat dans les éclaircissements promis, on ne devra ni commencer par l'envoi à la Bibliothèque, ni envoyer en même temps à la Bibliothèque et à Sainte-Geneviève. La sécurité de la personne qui veut donner un bon avis à Sa Majesté dépend de l'exécution, dans l'ordre indiqué, des deux démarches prescrites. »

La lettre n'était pas signée.
Le côté mystérieux de cette lettre préoccupa Louis XVIII. Il fit appeler M. Decazes, le lendemain, à sept heures du matin.
Qu'on remarque bien que je ne cite pas un fait historique ; je raconte, de souvenir, une anecdote que j'ai copiée manuscrite, il y a quelque chose comme trente ans. Seulement, plus tard, et dans d'autres circonstances de ma vie, elle se représenta à mon esprit, comme font à la vue ces caractères effacés qui reparaissent, grâce à une préparation chimique.
Louis XVIII, toujours selon le récit anecdotique, envoya donc, le lendemain matin, chercher M. Decazes.
- Monsieur, lui dit-il en l'apercevant, vous allez vous rendre vous-même à l'église Sainte-Geneviève ; vous descendrez dans la crypte, vous vous ferez indiquer le tombeau du cardinal Caprara, et vous rapporterez l'objet, quel qu'il soit, que vous trouverez sur ce tombeau.
M. Decazes partit, arriva à Sainte-Geneviève, descendit dans la crypte, et, à son grand étonnement, ne trouva, sur le tombeau du cardinal Caprara, qu'un morceau d'albâtre oriental.
Cependant la recommandation était précise, disons mieux, l'ordre était positif. Après avoir hésité un instant, il prit le fragment d'albâtre, et le rapporta aux Tuileries.
Il s'attendait à voir le roi se récrier sur cette obéissance servile qui mettait sous ses yeux un objet sans valeur aucune, quand, au contraire, à l'aspect de ce fragment d'albâtre, le roi tressaillit.
Puis, le prenant, l'examinant avec soin et le posant sur son bureau :
- Maintenant, dit Louis XVIII, envoyez à la Bibliothèque royale quelqu'un de qui vous soyez sûr ; cette personne demandera les Oeuvres de saint Augustin, édition de 1669, et, au tome VII, entre les pages 404 et 405, elle trouvera une feuille de papier.
- Mais, sire, demanda M. Decazes, au lieu de confier cette mission à une autre personne, pourquoi n'irais-je pas moi-même ?
- Impossible, mon enfant !
Mon enfant était le terme d'amitié sous lequel Louis XVIII désignait son ministre favori. On envoya un homme de confiance à la Bibliothèque royale : il ouvrit le Saint Augustin à la page dite, et trouva le papier désigné.
Rien ne lui fut plus facile que de le prendre. Ce papier était tout blanc, il avait la forme de l'in-folio ; il était d'une grande finesse, et portait de bizarres découpures.
Louis XVIII cherchait les mystérieuses révélations cachées dans les découpures de ce papier, lorsque le secrétaire du roi vint lui remettre une feuille de la même grandeur que celle du Saint Augustin, mais chargée de lettres sans ordre.
A l'angle de l'enveloppe qui renfermait cette feuille, étaient écrits ces deux mots : « Très pressée. »
Le roi comprit qu'il y avait coïncidence entre les deux événements, analogie entre les deux feuillets. Il posa la lettre découpée sur la lettre écrite, et il vit que les lettres comprises dans les intervalles de la feuille supérieure avaient un sens.
Il congédia le secrétaire, pria M. Decazes de le laisser seul ; et, quand tous deux furent partis, il lut les lignes suivantes :

« Roi, tu es trahi ! trahi par ton ministre et par le P. P. de ton S...
Roi, je puis seul te sauver. »
                    Mariani.

Le lecteur comprend que je ne prends pas plus la responsabilité du billet que je mets sous ses yeux, que je ne prends celle du reste de l'anecdote.
Le roi ne parla à personne de ce billet ; seulement, le soir même, le ministre de la police, congédié le matin, donnait l'ordre de se mettre à la recherche du nommé Mariani.
Le lendemain, qui était le dimanche 13 février, le roi, en ouvrant son Paroissien pour lire la messe, y trouva le billet suivant :

« On a surpris ce que je t'écrivais ; on est à ma recherche. Presse-toi de me voir, si tu tiens à éviter de grands malheurs dans ta maison. Je saurai si tu veux me recevoir, au moyen de trois pains à cacheter que tu colleras intérieurement sur les carreaux des fenêtres de ta chambre à coucher. »

Le roi, quoique préoccupé de ce dernier avis, ne crut pas qu'il fût aussi urgent de s'y rendre que le disait la lettre.
Il attendit, il hésita, il remit la chose au lendemain.
Le soir, par extraordinaire, il y avait spectacle à l'opéra. On y jouait Le Rossignol, Les Noces de Gamache et Le Carnaval de Venise.
Le duc et la duchesse de Berry assistaient à la représentation.
Vers onze heures du soir, à la fin du second acte du ballet, la duchesse de Berry, fatiguée, témoigne à son mari le désir de se retirer. – Le prince ne veut pas la laisser sortir seule, et la reconduit.
Arrivé à sa voiture, qui stationne rue Rameau, au moment où, après avoir donné la main à la princesse pour monter sur le marchepied, il lui dit : « Attendez-moi, je ne tarderai pas à vous rejoindre », un homme s'élance rapidement, passe comme un éclair entre le factionnaire de garde à la porte de sortie et M. de Clermont-Lodève, gentilhomme de service, saisit le prince par l'épaule gauche, l'appuie fortement contre sa poitrine, et lui enfonce, au- dessous du sein droit, un carrelet mince et aigu, emmanché dans une poignée de buis.
L'homme laisse l'arme dans la plaie, culbute trois ou quatre curieux et disparaît d'abord à l'angle de la rue de Richelieu, ensuite sous l'arcade Colbert.
Au premier instant, personne ne s'aperçut que le prince fût blessé ; lui-même n'avait ressenti aucune douleur : la secousse seulement que produit un coup de poing.
- Prenez donc garde, maladroit ! avait dit M. de Choiseul, aide de camp du prince, en repoussant l'assassin, auquel il croyait n'avoir à reprocher qu'une trop indiscrète curiosité.
Tout à coup le prince sent que la respiration lui manque ; il pâlit, chancelle, et s'écrie en portant la main à sa poitrine :
- Je suis assassiné !
- Impossible ! dit-on autour de lui.
- Tenez, répond le prince, voici le poignard.
Et, effectivement, il venait d'arracher de sa poitrine, et tenait à la main le carrelet ensanglanté.
La portière de la voiture n'était pas encore refermée. La duchesse s'élança, essayant de soutenir son mari ; mais déjà le prince, même avec cet appui, ne pouvait plus se tenir debout. Il se laissa aller doucement dans les bras de ceux qui l'entouraient, et fut porté dans le salon dépendant de la loge du roi.
Ce fut là qu'il reçut les premiers soins.
Au simple aspect de la plaie, à la forme du poignard, à la longueur du fer, les médecins reconnurent la gravité de la blessure, et déclarèrent que le prince ne pouvait être ramené aux Tuileries. On le transporta donc dans l'appartement qu'occupait M. de Grandsire, alors secrétaire de l'administration de l'opéra, et qui avait son logement au théâtre.
Par un rapprochement bizarre, le lit sur lequel on étendit le prince moribond, était le même que celui sur lequel, tout joyeux, le prince s'était couché la première nuit de sa rentrée en France. M. de Grandsire était alors à Cherbourg, et avait prêté ce lit pour mettre dans la chambre du duc de Berry.
C'est là que le prince apprit l'arrestation de son meurtrier. Il demanda son nom.
- Louis-Pierre Louvel, lui répondit-on.
Il parut chercher dans sa mémoire ; puis, comme interrogeant sa propre conscience :
- Je ne me rappelle pas, dit-il, avoir jamais rien fait à cet homme.
Non, prince, non, vous ne lui aviez rien fait ; mais vous portiez au front le sceau fatal qui pousse les Bourbons, les uns dans la tombe, les autres dans l'exil. Non, prince, vous ne lui aviez rien fait. Mais vous deviez régner, et c'est assez, chez nous, pour que le doigt de Dieu vous ait désigné à la douleur.
Voyez, prince, ce que sont devenus tous ceux qui, depuis soixante ans, ont touché cette couronne fatale, ou y ont aspiré :
Louis XVI, mort sur l'échafaud ;
Napoléon, mort à Sainte-Hélène.
Le duc de Reichstadt, mort à Schoenbrčnn.
Charles X, mort à Frohsdorf.
Louis-Philippe, mort à Claremont.
Et qui sait, prince, où mourra votre fils, le comte de Chambord ? où mourra son cousin, le comte de Paris ? C'est à vous que je le demande, à vous qui connaissez maintenant le secret de cette éternité dont les entrailles renferment tous les mystères de la vie, tous les secrets de la mort.
Mais ce que nous pouvons dire d'avance, prince, c'est que nul de votre race ne mourra aux Tuileries, et ne reposera comme roi dans les caveaux paternels.
C'était un bon et noble coeur, au milieu de ses emportements, que celui qui allait cesser de battre. Aussi, quand, à six heures du matin, Louis XVIII, prévenu de ce qui s'était passé, arriva pour recevoir le dernier soupir de son neveu, le premier mot du blessé fut-il :
- Sire, la grâce de l'homme !
Louis XVIII ne voulait pas promettre la grâce, et ne voulait pas la refuser.
- Vous survivrez, je l'espère, à ce cruel événement, mon cher neveu, répondit-il, et nous en reparlerons. La chose est importante, d'ailleurs, continua-t-il, et vaut la peine d'être examinée à plusieurs fois.
A peine le roi avait-il prononcé ces paroles, que le prince se sentit étouffer ; il ouvrit les bras, et demanda qu'on le tournât sur le côté gauche.
- C'est ma fin ! dit-il tandis qu'on s'empressait de se rendre à son dernier désir.
Et, en effet, à peine le mouvement achevé, au moment où la pendule sonnait six heures et demie du matin, il expira. On sait la douleur de la duchesse de Berry.
Elle prit des ciseaux qui étaient sur la cheminée, déroula ses beaux cheveux blonds, les coupa près de la racine, et les jeta sur le corps de son mari.
Quant à Louis XVIII, sa douleur fut double : ignorant la grossesse de madame le duchesse de Berry, il pleurait, dans le prince mort, plus qu'un neveu assassiné, il pleurait une race éteinte.
Retiré aux Tuileries, le roi songea à ce qui s'était passé depuis deux jours : à cette lettre reçue le matin même de l'assassinat ; à cet avis d'un grand malheur menaçant la famille royale.
Alors, quoiqu'il n'eût plus rien à attendre du mystérieux inconnu, la légende que nous transcrivons dit que Louis XVIII se traîna jusqu'à la fenêtre sur ses jambes endolories, et plaça sur une des vitres les trois pains à cacheter qui devaient servir de signal et d'encouragement à la visite de l'inconnu.
Deux heures après, le roi recevait sous triple enveloppe, une lettre conçue en ces termes :

« Il est trop tard ! Qu'un homme de confiance vienne me prendre sur le pont des Arts, où je serai ce soir à onze heures.
« Je me fie à l'honneur du roi. »

A onze heures et un quart, le mystérieux inconnu fut introduit aux Tuileries, et conduit dans le cabinet du roi.
Il resta avec Louis XVIII jusqu'à une heure du matin. On ignore complètement ce qui se passa dans cette entrevue.
Le lendemain, M. Clausel de Coussergues proposa, à la chambre des pairs, de porter un acte d'accusation contre M. Decazes, comme complice de l'assassinat du duc de Berry.
Ainsi, en même temps que le parti napoléonien et libéral semait contre les Bourbons les vers que nous avons cités, multipliait les copies du procès Maubreuil, le parti ultra attaquait, par les mêmes moyens, le duc d'Orléans et M. Decazes, chacun sapant et détruisant au profit d'un quatrième parti qui devait bientôt faire son apparition sous le manteau du carbonarisme ; nous voulons parler du parti républicain dont Napoléon, mourant à Sainte-Hélène, avait annoncé le prochain avènement.
Mais, avant d'aborder cette question, un dernier mot sur Louvel. Dieu nous garde, à quelque parti qu'il appartienne, de glorifier l'assassin ! Nous voulons seulement, au point de vue historique, consigner la différence qui existe entre un meurtrier et un autre meurtrier.
Nous avons dit que Louvel avait disparu d'abord au coin de la rue de Richelieu, puis sous l'arcade Colbert.
Là, il était sur le point d'échapper, lorsqu'un fiacre, en lui barrant le chemin, le força de ralentir sa course. Pendant ce moment d'hésitation, le factionnaire qui avait jeté son fusil pour le poursuivre, et qui l'avait perdu de vue, l'aperçut de nouveau, et, redoublant de rapidité, le rejoignit et le saisit à bras le corps, tandis qu'un garçon de café l'arrêtait de son côté en le prenant au collet.
Une fois pris, l'assassin ne se défendit par aucun nouvel effort. On eût dit que, pour la conscience de ce qu'il devait à sa propre conservation, il avait fui, mais que cette première tentative de fuite lui suffisait et que, le laissât on libre, c'était fini, il n'abuserait pas de sa liberté.
Louvel fut conduit au corps de garde établi sous le vestibule de l'opéra.
- Misérable ! s'écria M. de Clermont-Lodève, qui a pu te porter à commettre un pareil crime ?
- Le désir de délivrer la France d'un de ses plus cruels ennemis.
- Qui t'a payé pour accomplir ce crime ?
- Payé ! s'écria Louvel en relevant la tête, payé !
Puis, avec un sourire de dédain :
- Croyez-vous donc, ajouta-t-il, qu'on fasse ces choses-là pour de l'argent ?
Le jugement de Louvel fut déféré à la chambre des pairs.
Le 5 juin, Louvel comparut devant la haute cour. Le lendemain 6, il fut condamné à mort.
Quatre mois avaient été employés à lui chercher des complices, mais on n'avait pu lui en découvrir aucun.
Ramené à la Conciergerie, une heure après le prononcé de l'arrêt, un des gardiens de Louvel s'approcha de lui.
- Vous devriez, dit cet homme au condamné, qui, pendant tout son procès, avait conservé le plus grand calme et même la plus grande mesure, vous devriez, lui dit cet homme, faire demander un prêtre.
- A quoi bon ? demanda Louvel.
- Mais pour tranquilliser un peu votre conscience.
- Oh ! ma conscience est tranquille, et me dit que j'ai fait ce que je devais faire.
- Votre conscience peut se tromper. Croyez-moi donc, réconciliez-vous avec Dieu : c'est un conseil que je vous donne.
- Et, si je me confesse, croyez-vous que cela me mènera en paradis ?
- Peut-être ! la miséricorde du Seigneur étant infinie.
- Le prince de Condé, qui vient de mourir, croyez-vous qu'il y soit, en paradis ?
- On doit le croire, c'était un prince si parfaitement bon !
- En ce cas, j'ai envie d'aller l'y rejoindre ; cela m'amuserait bien de faire enrager ce vieil émigré.
La conversation fut interrompue par M. de Sémonville ; celui-ci venait visiter le prisonnier pour tirer de lui quelques aveux.
Voyant que c'était impossible :
- Avez-vous désir de quelque chose ? demanda-t-il à Louvel.
- Monsieur le comte, répondit le condamné, depuis que je suis en prison, je couche sur de très gros draps ; pour ma dernière nuit, je voudrais bien en avoir de fins.
Ce désir fut accompli. Louvel eut des draps fins, et, dans ces draps fins, dormit d'un sommeil parfaitement tranquille, de neuf heures à six heures du matin.
Le 7, à six heures du soir, il sortit de la Conciergerie ; c'était au moment de ces fameux troubles de juin dont nous dirons un mot tout à l'heure.
Les rues étaient encombrées ; il y avait des spectateurs jusque sur les toits.
Il était coiffé d'un chapeau rond ; il avait un pantalon gris ; une redingote bleue était attachée sur ses épaules.
Les journaux annoncèrent, le lendemain, que ses traits étaient altérés et sa démarche affaiblie.
Il n'en est rien : Louvel était un assassin de la famille des Ravaillac et des Alibaud, c'est-à-dire un homme au coeur robuste. Louvel monta à l'échafaud sans forfanterie, aussi bien que sans faiblesse, et mourut comme meurent les hommes qui ont fait d'avance à une idée le sacrifice de leur vie.
Son cachot était le dernier de la Conciergerie, à droite, au fond du corridor ; c'est le même où ont été enfermés Alibaud, Fieschi et Meunier.

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