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Chapitre XXXVII


Napoléon et les alliés. – Passage de l'armée française et de l'empereur par Villers-Cotterêts. – Les messagers de malheur.

Comme l'avait dit le courrier, Sa Majesté l'empereur et roi était rentré aux Tuileries le 20 mars à huit heures du soir, jour de la naissance du roi de Rome.
Superstitieux comme un Ancien, Napoléon voulait avoir pour lui les présages.
Celui-là était bien incomplet sans doute : il rentrait aux Tuileries le jour de la naissance du roi de Rome. Mais où était-il, cet enfant couronné qui devait lui coûter à Sainte-Hélène tant de cris paternels ?
Hélas ! le soir même du jour où je l'avais vu à travers les grilles du Carrousel, il était parti pour ne plus revenir ; on avait relégué, dans un coin du garde-meuble, son berceau vide. Cet homme qui venait, en vingt jours, de reconquérir, et d'une façon si miraculeuse, trente-deux millions d'hommes, cet homme cherchait inutilement, parmi toutes ces têtes qui lui étaient indifférentes, la tête chérie de son enfant.
Cette tête devait pâlir et s'incliner loin de lui ; Schnbrunn lui gardait deux choses qui tuent vite : un soleil trop froid et un amour trop brûlant.
Etait-ce pour endormir sa propre douleur que cet homme tout-puissant essaya de mentir, en annonçant à la France que son enfant allait lui être rendu ? S'abaissait-il à feindre l'alliance de l'Autriche pour rassurer les coeurs tremblants ?
C'est qu'il n'était pas au bout de son oeuvre ; c'est qu'après avoir repris la France, il lui restait l'Europe à combattre.
Ce qui faisait dire instinctivement à cette femme qui avait insulté le général Lallemand, au moment où il traversait Villers-Cotterêts, libre et triomphant : « Sois tranquille, brigand ! notre tour reviendra ! »
En attendant, il se passait une chose singulière : c'est que, menacés chaque jour par les royalistes, nous avions fini, ma mère et moi, par désirer ce triomphe de l'empereur, et qu'en somme, pour nous qui n'avions aucune raison d'aimer cet homme, sa rentrée aux Tuileries était devenue un événement heureux.
Cependant il faut rendre justice aux bonapartistes du département de l'Aisne, et à ceux qu'on avait forcés de le devenir : leur triomphe fut calme, et, au lieu d'en faire grand bruit, comme eussent certainement fait les royalistes, ils avaient presque l'air d'en demander pardon.
D'ailleurs, on ignorait ce qui allait advenir de tous ces événements. A la première invasion, l'ennemi était bien venu de Moscou à Paris, c'est-à-dire de six cents lieues ; à la seconde, il viendrait bien de Bruxelles, c'est-à-dire de soixante.
Nous étions sur cette route, à deux journées de Paris, mais à trois journées seulement des Hollandais et des Prussiens.
Il est vrai que les nouvelles étaient bonnes. L'empereur ne paraissait nullement inquiet.
Le 4 avril, il avait écrit aux souverains alliés une lettre autographe, dans laquelle il leur annonçait son retour à Paris, et son rétablissement à la tête du peuple français, avec un naturel charmant, et comme si ce n'était pas la révolution européenne qu'il proclamait.
Le 6, il avait visité le Muséum, pour voir sans doute quelles espèces d'animaux on avait trouvées à empailler en son absence. Après quoi, il avait été faire une visite à David dans son atelier.
Le 7, il avait rétabli la maison d'Ecouen.
Le 8, le duc d'Angoulême avait été fait prisonnier à Pont-Saint-Esprit.
Le 10, il avait publié le décret sur l'armement de la garde nationale.
Le 11, il avait ordonné de conduire M. le duc d'Angoulême à Cette, et de lui rendre la liberté.
Le 12, chose plus sérieuse ! il avait écouté le rapport du duc de Vicence sur l'armement des puissances étrangères.
Le 14, il avait reçu Benjamin Constant.
Le 17, il avait nommé Grouchy maréchal de l'Empire.
Enfin, le 20, cent coups de canon avaient annoncé que le drapeau tricolore flottait sur toutes les villes de France.
Il est vrai que, le 24, Louis XVIII adressait son manifeste à la nation française ;
que, le 25, les alliés prenaient l'engagement de ne déposer les armes qu'après avoir abattu Napoléon ;
que, le 30, l'Angleterre s'engageait à fournir aux alliés, pendant trois ans, cent millions de francs ;
que, le 3 mai, Murat était défait près de Tolentino ;
que, le 12, les Autrichiens entraient à Naples ;
que, le 14, paraissait l'ordonnance du roi de Prusse sur la landwehr ;
que, le 19, les Russes jetaient Berthier, cet ancien ennemi de mon père, par les fenêtres de son hôtel à Bamberg ;
enfin, que, le 26, les empereurs de Russie, d'Autriche et le roi de Prusse quittaient Vienne pour marcher sur la France.
Il n'y avait donc plus aucune espérance de conserver la paix : tout allait de nouveau être remis au hasard des batailles.
Les troupes commençaient à passer par Villers-Cotterêts, filant sur Soissons, Laon et Mézières.
C'était, il faut l'avouer, une grande joie que de revoir ces anciens uniformes, ces vieilles cocardes retrouvées, sur la route de l'île d'Elbe à Paris, dans des caisses de tambour, ces glorieux drapeaux troués par les balles d'Austerlitz, de Wagram et de la Moskova.
Ce fut un merveilleux spectacle que nous donna toute cette vieille garde, type militaire complètement disparu de nos jours, et qui était la vivante personnification de ces dix années impériales que nous venions de traverser, la légende vivante et glorieuse de la France.
En trois jours, trente mille hommes, trente mille géants passèrent ainsi, fermes, calmes, presque sombres ; pas un qui ne comprît qu'une part de ce grand édifice napoléonien, cimenté de son sang, ne pesât sur lui, et tous, comme ces belles cariatides de Puget qui effrayèrent le chevalier de Bernin, lorsqu'il débarqua à Toulon, nous semblaient fiers de ce poids, quoiqu'on sentît qu'ils pliassent sous lui. Oh ! ne l'oublions jamais, ces hommes qui marchaient d'un pas ferme vers Waterloo, c'est-à-dire vers la tombe, c'était le dévouement, c'était le courage, c'était l'honneur ! c'était le plus pur sang de la France ! c'était vingt ans de lutte contre l'Europe entière ; c'était la Révolution, notre mère ; c'était, non pas la noblesse française, mais la noblesse du peuple français !
Je les vis tous passer ainsi, tous jusqu'à un dernier débris de l'Egypte, deux cents mamelouks avec leurs larges pantalons rouges, leurs turbans et leurs sabres recourbés.
Il y avait quelque chose non seulement de sublime, mais encore de religieux, de saint, de sacré dans ces hommes, qui, condamnés aussi fatalement et aussi irrévocablement que les gladiateurs antiques, comme eux pouvaient dire : Caesar, morituri te salutant !
Seulement, ceux-là allaient mourir, non pas pour les plaisirs, mais pour la liberté d'un peuple ; ceux-là allaient mourir, non point forcés, mais de leur libre arbitre, mais de leur seule volonté.
Le gladiateur antique, ce n'était que la victime.
Eux, c'était l'holocauste.
Ils passaient un matin ; le bruit de leurs pas s'éteignit, les derniers accords de leur musique moururent ; cette musique jouait, je me le rappelle, l'air de Veillons au salut de l'Empire...
Puis on annonça, dans les journaux, que Napoléon quitterait Paris le 12 juin, pour se rendre à l'armée.
Napoléon suivait toujours le chemin qu'avait suivi sa garde ; Napoléon passerait donc par Villers-Cotterêts.
J'avoue que j'avais un immense désir de voir cet homme, qui, en pesant sur la France, avait particulièrement, et d'une façon si lourde, pesé sur moi, pauvre atome, perdu parmi trente-deux millions d'hommes, et qu'il continuait d'écraser tout en oubliant que j'existasse.
Le 11, on reçut la nouvelle officielle de son passage ; les chevaux étaient commandés à la poste.
Il devait partir de Paris à trois heures du matin : c'était donc vers sept ou huit heures qu'il traverserait Villers-Cotterêts.
A six heures, j'attendais au bout de la rue de Larguy avec la partie de la population la plus valide, c'est-à-dire celle qui avait la faculté de courir aussi vite que les voitures impériales.
En effet, ce n'était pas à son passage qu'on pouvait bien voir Napoléon, c'était au relais.
Je compris cela, et à peine eus-je aperçu, à un quart de lieue à peu près, la poussière des premiers chevaux, que je pris ma course vers le relais.
A mesure que j'approchais, j'entendais gronder derrière moi, se rapprochant aussi, le tonnerre des roues.
J'arrivai au relais. Je me retournai, et je vis accourir comme une trombe ces trois voitures qui brûlaient le pavé, conduites par des chevaux en sueur, et par des postillons en grande tenue, poudrés et enrubannés.
Tout le monde se précipita sur la voiture de l'empereur.
Je me trouvai naturellement un des premiers.
Il était assis au fond, à droite, vêtu de l'uniforme vert à revers blancs, et portant la plaque de la Légion d'honneur.
Sa tête pâle et maladive, qui semblait grassement taillée dans un bloc d'ivoire, retombait légèrement inclinée sur sa poitrine ; à sa gauche, était assis son frère Jérôme ; en face de Jérôme, et sur le devant, l'aide de camp Letort.
Il leva la tête, regarda autour de lui et demanda :
- Où sommes-nous ?
- A Villers-Cotterêts, sire, dit une voix.
- A six lieues de Soissons, alors ? répondit-il.
- A six lieues de Soissons, oui, sire.
- Faites vite.
Et il retomba dans cette espèce d'assoupissement dont l'avait tiré le temps d'arrêt qu'avait fait la voiture.
Pendant ce temps, on avait relayé ; les nouveaux postillons étaient en selle ; ceux qui venaient de dételer agitaient leurs chapeaux en criant : « Vive l'empereur ! »
Les fouets claquèrent ; l'empereur fit un léger mouvement de tête qui équivalait à un salut. Les voitures partirent au grand galop et disparurent au tournant de la rue de Soissons.
La vision gigantesque était évanouie.
Dix jours s'écoulèrent, et l'on apprit le passage de la Sambre, la prise de Charleroi, la bataille de Ligny, le combat des Quatre-Bras.
Ainsi le premier écho était un écho de victoire.
C'était le 18, jour de la bataille de Waterloo, que nous avions appris le résultat des journées du 15 et du 16. On attendait avidement d'autres nouvelles. La journée du 19 se passa sans en apporter : l'empereur, disaient les journaux, avait visité le champ de bataille de Ligny et fait donner des secours aux blessés.
Le général Letort, qui était en face de l'empereur dans sa voiture, avait été tué à la prise de Charleroi.
Jérôme, qui était à ses côtés, avait eu la poignée de son épée brisée par une balle.
La journée du 20 s'écoula lente et triste : le ciel était sombre et orageux ; il était tombé des torrents de pluie, et l'on disait que, par un semblable temps, qui durait depuis trois jours, sans doute on n'avait pu combattre.
Tout à coup le bruit se répand que des hommes portant de sinistres nouvelles ont été arrêtés et conduits dans la cour de la mairie ; ils disent, assure-t-on, que nous avons perdu une bataille décisive, que l'armée française est anéantie, et que les Anglais, les Prussiens et les Hollandais marchent sur Paris.
Tout le monde se précipite vers la mairie, moi des premiers, bien entendu.
En effet, dix ou douze hommes, les uns encore en selle, les autres à terre et près de leurs chevaux, sont entourés par la population, qui les garde à vue ; ils sont tout sanglants, tout couverts de boue, en lambeaux.
Ils se disent Polonais.
A peine si l'on peut comprendre ce qu'ils disent ; ils prononcent avec difficulté quelques mots de français.
Les uns prétendent que ce sont des espions ; les autres que ce sont des prisonniers allemands qui se seront échappés, et qui essayent de rejoindre l'armée de Boucher en se faisant passer pour Polonais.
Arrive un ancien officier qui parle allemand et les interroge en allemand.
Plus à leur aise dans cette langue, ils répondent plus catégoriquement : selon eux, Napoléon en serait venu aux mains, le 18 avec les Anglais. A midi, la bataille aurait commencé ; à cinq heures, les Anglais étaient battus ; mais, à six heures, Blčcher, qui avait marché au canon, serait arrivé avec quarante mille hommes et aurait décidé la bataille en faveur de l'ennemi ; bataille décisive, comme ils disent : l'armée française est non pas en retraite, mais en déroute ; ils sont l'avant-garde des fugitifs. On ne peut pas croire à de si désastreuses nouvelles ; ils se contentent de répondre :
- Vous verrez bien. On les menace de les arrêter, de les mettre en prison, de les fusiller s'ils ont menti. Ils tendent leurs armes et déclarent qu'ils sont à la disposition des autorités de la ville.
Deux d'entre eux, gravement blessés, sont conduits à l'hôpital ; les autres sont déposés à la prison, qui touche à la mairie.
Il est à peu près trois ou quatre heures de l'après-midi : en quarante-huit heures, ces hommes sont venus de Planchenoit.
C'est plus d'une lieue et demie à l'heure qu'ils ont faite. Ainsi les courriers de malheur ont des ailes.
Une fois qu'on a vu les uns entrer à l'hôpital, les autres en prison, chacun s'éparpille et va répandre le bruit sinistre de son côté.
Comme c'est toujours à la poste qu'on aura les nouvelles les plus sûres, nous courons, ma mère et moi, à la poste, et nous nous y installons.
A sept heures, un courrier arrive ; il est couvert de boue, son cheval frissonne de tous ses membres et est prêt à tomber de fatigue.
Il commande quatre chevaux pour une voiture qui le suit, puis il saute à cheval et se remet en route. On l'a interrogé vainement : il ne sait rien ou ne veut rien dire. On tire les quatre chevaux de l'écurie, on les harnache, on attend la voiture.
Un grondement sourd et qui se rapproche rapidement annonce qu'elle arrive. On la voit apparaître au tournant de la rue, elle s'arrête à la poste.
Le maître de poste s'avance et demeure stupéfait. En même temps, je le prends par le pan de son habit :
- C'est lui ? c'est l'empereur ?
- Oui.
C'était l'empereur, à la même place où je l'avais vu, dans une voiture pareille, avec un aide de camp auprès de lui et un autre en face.
Mais ceux-là ne sont plus ni Jérôme ni Letort.
Letort est tué ; Jérôme a mission de rallier l'armée sous Laon.
C'est bien le même homme, c'est bien le même visage, pâle, maladif, impassible.
Seulement, la tête est un peu plus inclinée sur la poitrine.
Est-ce simple fatigue ? Est-ce douleur d'avoir joué le monde et de l'avoir perdu ?
Comme la première fois, en sentant la voiture s'arrêter, il lève la tête, jette autour de lui ce même regard vague qui devient si perçant lorsqu'il le fixe sur un visage ou sur un horizon, ces deux choses mystérieuses derrière lesquelles peut toujours se cacher un danger.
- Où sommes-nous ? demande-t-il.
- A Villers-Cotterêts, sire.
- Bon ! A dix-huit lieues de Paris ?
- Oui, sire.
- Allez.
Et, comme la première fois, après avoir fait une question pareille, dans les mêmes termes à peu près, il donna le même ordre et partit aussi rapidement.
Le même soir, Napoléon couchait à l'Elysée.
Il y avait jour pour jour trois mois qu'à son retour de l'île d'Elbe il était rentré aux Tuileries.
Seulement, du 20 mars au 20 juin, il y avait un abîme où s'était engloutie sa fortune.
Cet abîme, c'était Waterloo !

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