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Chapitre XXVIII


Chronologie politique. – Malheurs sur malheurs. – Incendie de la ferme de Noue. – Mort de Stanislas Picot. – La cachette aux louis d'or. – Les Cosaques. – Le haricot de mouton.

Au milieu des deux années qui vont s'écouler, au milieu des grands événements qui se succèdent, ce serait en vérité une fatuité par trop grande que d'occuper le public des faits et gestes d'un gamin de douze ans.
La pente sur laquelle a roulé l'homme de la destinée a été rapide ; un instant, il s'est retenu aux victoires de Lčtzen, de Bautzen et de Wurschen. Mais il a laissé sur sa route deux de ses plus fidèles lieutenants, le duc d'Istrie et Duroc. – Il n'y a pas de danger que les boulets frappent ceux qui doivent le trahir.
Il est condamné. L'Angleterre a acheté sa ruine.
Voulez-vous savoir combien ? – Le 14 juin 1813, elle a payé six cent soixante mille six cent soixante livres sterling à la Prusse ; le 15, un million trois cent trente-trois mille trois cent trente-quatre livres sterling à la Russie ; enfin, le 12 août, cinq cent mille livres sterling à l'Autriche. On voit que notre beau-père François y a mis de la conscience ; il n'a vendu son gendre que deux mois après les autres, et pour cent soixante mille livres sterling de moins que la Prusse.
Mais qu'importe ! Bonaparte pourra mettre sur son livre d'or qu'il est devenu le beau-fils d'un César et le neveu du roi Louis XVI. C'était l'objet de son ambition. – Qu'a-t-il à regretter, du moment que son ambition est satisfaite ?
Le 16 et le 18 octobre, on tire cent dix-sept mille coups de canon à Leipzig, cent onze mille de plus qu'à Malplaquet. Chaque coup de canon coûtait deux louis. On sait faire grandement les funérailles de l'Empire !
C'est là qu'il laisse encore un de ses fidèles : Poniatowski, fait maréchal le 16, se noie, le 19, dans l'Elster.
Le 1er novembre, l'empereur envoie vingt drapeaux à Paris.
Le 8, a lieu le combat de Mochest, le dernier de la campagne.
Le 9, l'empereur est de retour à Saint-Cloud.
Le 12, les alliés entrent à Dčsseldorf.
Le 13, les rois de Prusse et de Bavière arrivent à Francfort.
Le 15, trois cent mille conscrits sont mis en activité.
Le 16, l'empereur chasse à pied dans la plaine de Satory.
Le 22, l'empereur assiste à une représentation de l'opéra, et les Russes entrent à Amsterdam.
Le 2 décembre, l'empereur assiste à une représentation de l'Odéon, et les alliés passent le Rhin à Dčsseldorf.
Le 6, le prince d'Orange, débarqué en Hollande depuis le 30 novembre, fait une proclamation aux Hollandais.
Le 17, les alliés passent le Rhin sur différents points de l'Alsace.
Le 23, ils occupent Neuchâtel.
Le 31, ils entrent à Genève.
C'est sur cette nouvelle que se clôt l'année 1813.
L'année 1814 voit continuer les revers et commencer les défections.
Le 3 janvier, les alliés prennent Colmar.
Le 6, ils investissent Besançon, et Murat, qui a regagné Naples, signe un armistice avec l'Angleterre.
Le 7, les alliés entrent à Dôle.
Le 8, Murat fait un traité d'alliance avec l'Autriche.
Le 10, les alliés investissent Landau, et prennent Forbach.
Le 12, Murat signe un traité d'alliance avec l'Angleterre.
Le 16, les alliés prennent Langres.
Le 17, Murat déclare la guerre à la France.
Le 21, les alliés prennent Chalon-sur-Saône.
Le 22, Murat entre à Rome.
Enfin, le 24, l'empereur quitte Paris pour se rendre à l'armée, et, le 27, en reprenant l'offensive, il commence la merveilleuse campagne de 1814, qui durera soixante-sept jours et dans laquelle, pour venir abdiquer à Fontainebleau, il dépensera plus de génie qu'il ne lui en a fallu pour prendre Milan, Le Caire, Berlin, Vienne et Moscou.
Seulement, l'heure est venue. Le titan a beau entasser Pélion sur Ossa, Champaubert sur Montmirail, son heure est venue, il tombera foudroyé... Où le bruit du canon se fit-il entendre à mon oreille pour la première fois ? Dans la cour d'une ferme située à un quart de lieue de Villers-Cotterêts, chez M. Picot de Noue.
Les malheurs vont par troupe, dit un proverbe russe ; une troupe de malheurs avait passé et s'était abattue sur la tête de cet excellent homme.
D'abord, la ferme de Noue était une des plus belles fermes de Villers Cotterêts, et M. Picot un des plus riches fermiers des environs.
En 1812, je crois, on rentra dans ses granges la récolte mouillée. Une nuit, la paille s'enflamma, et nous fûmes réveillés à la fois par le tocsin et par le cri : « Au feu ! » On sait tout ce qu'a de funèbre ce cri, poussé au milieu de la nuit et dans une petite ville : tout Villers-Cotterêts fut debout en un instant, et se précipita vers la ferme enflammée.
Je ne crois pas qu'il y ait de plus splendide spectacle qu'un incendie immense comme était celui-là. La ferme brûlait sur toute la longueur de ses granges et de ses étables, présentant un rideau de trois ou quatre cents pas d'étendue, du milieu duquel sortaient les mugissements des boeufs, les hennissements des chevaux, les bêlements des moutons.
Tout fut brûlé, bâtiments et bétail ; les animaux, on le sait, lorsqu'ils sentent le feu, ne veulent pas sortir.
Cet incendie est le premier grand désastre auquel j'aie assisté. Il a laissé une profonde impression dans ma mémoire.
Le lendemain seulement, on se rendit maître du feu : la perte fut immense. Heureusement, nous l'avons dit, M. Picot était fort riche.
L'année suivante, ce fut un autre malheur. M. Picot avait deux fils et une fille. L'aîné de ses fils avait huit ou dix ans de plus que moi ; le cadet, deux ou trois seulement. Il en résultait que je n'avais aucune relation avec l'aîné, qui me traitait en gamin, mais que j'étais fort ami avec le cadet, qui s'appelait Stanislas.
Un jour, ma mère entre le visage tout bouleversé dans ma chambre.
- Eh bien, dit-elle, viens encore me demander à jouer avec des armes à feu.
- Et pourquoi cela, ma mère ?
- Stanislas vient de se blesser, de se tuer peut-être.
- Ah ! mon Dieu, où est-il ?
- Chez son père. Va le voir.
Je partis tout courant. Je fis le quart de lieue en six ou sept minutes. En arrivant à la ferme, je vis une longue trainée de sang.
Tout le monde était dans la consternation : personne ne me demanda où j'allais. Je traversai les cours, je franchis la cuisine, je me glissai dans la chambre de Stanislas. On venait de poser le premier appareil sur la blessure : le chirurgien était là avec sa trousse ouverte, ses mains pleines de sang. Le pauvre blessé tenait entre ses deux bras le cou de sa mère, renversée sur lui. On me vit, on me fit approcher du lit. Stanislas m'embrassa, et me remercia d'être venu le voir. Il était horriblement pâle.
Le repos était recommandé avant toute chose. On renvoya donc tout le monde ; je fus congédié comme les autres, et, comme les autres, je partis.
Voici de quelle manière l'accident était arrivé :
Stanislas chassait avec son père, et, la chasse à peu près finie, s'était rapproché de la ferme, dans laquelle il était près de rentrer, lorsqu'il entendit un coup de fusil.
Afin de mieux voir qui l'avait tiré, et si celui qui l'avait tiré avait tué, Stanislas monta sur une borne située à l'angle du mur.
En montant sur cette borne, il oublia de désarmer son fusil, dont il appuya machinalement le canon contre sa cuisse. Son chien, le voyant sur la borne, se dressa, pour l'atteindre, sur les deux pattes de derrière, et, en laissant retomber ses pattes de devant, appuya sur la gâchette. Le coup partit, et Stanislas reçut toute une charge de plomb à perdrix dans le col du fémur.
C'était cette horrible blessure que venait de panser le chirurgien, lorsque j'arrivai.
Pendant deux jours, on conserva quelque espérance ; mais, le troisième jour, Stanislas fut pris et emporté par le tétanos.
Cette mort devint une source d'exhortations dans la bouche de ma mère ; elle déclara qu'elle ne serait tranquille qu'après mon entière renonciation à la chasse. Mais, malgré l'impression faite par cette mort sur moi-même, je ne voulus renoncer à rien.
Toutes les fois que madame Picot m'avait reçu depuis la mort de Stanislas, sans doute en souvenir de ma liaison d'enfant avec son fils elle m'avait témoigné une grande amitié.
En outre, sa fille – très bien avec ma soeur – était excellente pour moi, et, seule parmi les grandes, ne se moquait jamais de mes ridicules. On appelait cette bonne et belle personne Eléonore Picot, et plus souvent encore Picote.
Maintenant, comment me trouvais-je dans la cour de la ferme de Noue, lorsque j'entendis pour la première fois le canon ? C'est l'explication dont m'a éloigné tout ce que je viens de raconter, et à laquelle je reviens.
Depuis la bataille de Leipzig, cette idée s'était présentée à tous les esprits, que ce que l'on n'avait vu ni en 1792 ni en 1793, c'est-à-dire l'invasion de la France, on allait le voir.
Ceux qui n'ont pas vécu à cette époque ne peuvent se figurer à quel degré d'exécration était monté, dans le coeur des mères, le nom de Napoléon.
C'est qu'en 1813 et 1814, l'ancien enthousiasme était éteint ; ce n'était pas à la France, cette mère commune ; ce n'était pas à la liberté, cette déesse de tous, que les mères faisaient le sacrifice de leurs enfants : c'était à l'ambition, à l'égoïsme, à l'orgueil d'un homme.
Grâce aux levées successives qui s'étaient faites de 1811 à 1814, grâce au million d'hommes éparpillés dans les vallées et sur les montagnes de l'Espagne, dans les neiges et dans les rivières de la Russie, dans les boues de la Saxe, dans les sables de la Pologne, la génération des hommes de vingt à vingt-deux ans avait disparu.
Les plus riches avaient acheté inutilement un, deux, trois remplaçants qu'ils avaient payés jusqu'à dix mille, douze mille, quinze mille francs. Napoléon avait inventé la garde d'honneur, racoleur fatal et inflexible, qui n'admettait pas le remplacement, et ainsi les plus riches, et par conséquent les plus privilégiés, étaient partis comme les autres. On était conscrit à seize ans, et l'on demeurait en disponibilité jusqu'à quarante.
Les mères comptaient avec effroi les années de leurs enfants, et elles eussent voulu disputer au temps les jours qui s'écoulaient pour elles avec une effroyable vitesse.
Plus d'une fois ma mère me pressa sur sa poitrine tout à coup, avec un soupir étouffé, et les larmes aux yeux.
- Qu'as-tu donc, ma mère ? lui demandais-je.
- Oh ! quand je pense, s'écriait-elle, que, dans quatre ans, tu seras soldat, que cet homme te prendra à moi, à qui il a toujours pris et jamais donné, et qu'il t'enverra tuer sur quelque champ de bataille comme la Moskova ou Leipzig !... Oh ! mon enfant, mon pauvre enfant !...
Et c'était l'impression générale que reproduisait ainsi ma mère.
Seulement, cette haine des femmes se manifestait selon les tempéraments et les caractères ; chez ma mère, on l'a vu, c'était par des soupirs et des larmes. Chez d'autres mères, c'était par des imprécations ; chez d'autres, par l'insulte.
Il y avait, je me le rappelle, demeurant sur la place de la Fontaine, la femme d'un armurier dont le fils était au collège de l'abbé Grégoire avec moi, et qu'on appelait madame Montagnon. Pendant les après-midi d'été, quand la grande chaleur du jour était passée, elle se mettait sur le seuil de sa porte avec son rouet, et, tout en filant, elle chantait une chanson contre Bonaparte.
Cette chanson, dont je ne me rappelle que les quatre premiers vers, commençait ainsi :

          Le Corse de madame Ango
          N'est pas le Corse de la Corse ;
          Car le Corse de Marengo
          Est d'une bien plus dure écorce.

Et – comme mademoiselle Pivert faisait de ce fameux volume des Mille et Une Nuits qui renfermait l'histoire de La Lampe merveilleuse, et qu'elle relisait tous les huit jours – madame Montagnon avait à peine fini le dernier couplet contre le Corse de Marengo, qu'elle recommençait le premier. Or, on le comprend bien, cette haine qui avait commencé de se manifester aux désastres de Russie, se compliquait de terreur au fur et à mesure que l'ennemi se rapprochait, et que, pas à pas, ville à ville, il resserrait le cercle dans lequel il enfermait la France.
Enfin, au commencement de 1814, on apprit tout à coup que l'ennemi avait le pied sur le sol de la patrie.
Déjà, à cette époque, toute confiance dans le génie de Napoléon avait disparu. Chez lui, aventurier sublime, le génie, c'était la fortune. Or, Dieu, dans ses desseins, avait besoin de sa chute, et Dieu l'abandonnait.
Non seulement on cessait de croire, mais on cessait d'espérer.
Ceux qui avaient quelque chose à craindre ou à attendre d'un mouvement politique, tous ces serpents changeurs de peau qui vivent du gouvernement ou plutôt des gouvernements, commençaient déjà à disposer leurs batteries, ceux-ci pour diminuer leurs craintes, ceux-là pour doubler leurs espérances. On sentait, d'ailleurs, que Napoléon, ce n'était pas la France : on avait pris en quelque sorte à bail ce fermier héroïque. Le bail était fini. On comptait supporter les pertes, mais on ne voulait pas renouveler. On entendait bien encore dire : « Napoléon a battu l'ennemi à Brienne ; les Prussiens sont en retraite sur Bar » ; mais, en même temps, on disait : « Les Russes marchent sur Troyes. » On lisait bien dans Le Moniteur qu'on avait été vainqueur à Rosnay et sur la chaussée de Vitry ; mais, en même temps que ce bulletin, paraissait le premier manifeste royaliste. On culbutait les alliés à Champaubert et à Montmirail ; mais le duc d'Angoulême lançait une proclamation datée de Saint-Jean-de-Luz.
A chaque victoire, Napoléon s'épuisait d'hommes, et perdait dix lieues de terrain.
Partout où il était, l'ennemi était battu ; mais il ne pouvait être partout.
A chaque instant, le canon, que nous n'entendions pas encore, se rapprochait de nous. On s'était battu à Château-Thierry ; on s'était battu à Nogent ; Laon était occupé.
Tout le monde faisait sa cachette, c'est-à-dire que chacun enterrait ce qu'il avait de plus précieux.
Nous avions une cave dans laquelle on descendait par une trappe. Ma mère l'avait emplie de linge, de meubles, de matelas, et, supprimant la trappe, avait fait carreler à neuf tout l'appartement ; de sorte qu'il était impossible de voir l'endroit précis où les chercheurs de trésors devaient fouiller.
Puis elle avait mis dans un étui une trentaine de vieux louis ; elle avait fourré cet étui dans un petit sac de peau. elle avait enfoncé un piquet dans le jardin, et, dans le trou du piquet, elle avait glissé l'étui.
Qui diable pouvait trouver un étui planté verticalement au milieu d'un jardin ? Il eût fallu être sorcier.
Nous eussions été incapables de le trouver nous-mêmes, sans un point de repère que j'avais fait au mur.
Un beau jour, nous vîmes arriver des gendarmes fuyant à toute bride : Soissons venait d'être pris ; ils avaient sauté du haut en bas des remparts avec leurs chevaux ; six ou huit s'étaient tués ou estropiés, trois ou quatre s'étaient sauvés.
Cette fois, ma pauvre mère commença de prendre véritablement peur.
Cette peur se manifesta par la mise en train d'un immense haricot de mouton.
En quoi un haricot de mouton pouvait-il être l'expression d'une peur quelconque ? On se faisait des images atroces de ces Cosaques du Don, du Volga, du Borysthène ; on avait eu grand soin de répandre dans les campagnes des gravures qui les représentaient plus hideux encore qu'ils n'étaient : on le voyait montés sur d'affreuses haridelles, coiffés de bonnets de peau de bête, armés de lances, d'arcs, de flèches. On eût dit un pari d'impossibilités !
Cependant, malgré ces prospectus terribles, il y avait des optimistes qui disaient que les Cosaques étaient de braves gens au fond ; bien moins méchants qu'ils n'en avaient l'air, et que, pourvu qu'on leur donnât bien à manger et bien à boire, ils étaient incapables de faire aucun mal.
De là le gigantesque haricot de mouton entrepris par ma mère. Voilà pour le manger.
Quant au boire, on les mettrait, non pas à même de la cave on a vu ce que ma mère en avait fait, mais à même du caveau ; ce serait alors à eux à se tirer du vin de Soissons comme ils pourraient.
Puis enfin, si, malgré le haricot de mouton et le vin du Soissonnais, ils étaient par trop méchants, on se sauverait à la carrière.
Disons ce que c'était que la carrière.

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