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Chapitre CCXL


Itinéraire de Madame. – Panique. – M. de Puylaroque. – « Domine salvum fac Ludovicum Philippum. – Le château de Dampierre. – Madame de la Myre. – La fausse cousine et le curé. – M. Guibourg. – M. de Bourmont. – Lettre de Madame à M. de Coislin. – Les noms de guerre. – Proclamation de Madame. – Nouvelle espèce de « Henné ». – M. Charette. – Madame manque de se noyer dans la Maine. – Le sacristain à la provende. – Une nuit dans l'étable. – Les légitimistes de Paris. – Ils dépêchent M. Berryer en Vendée.

On devait gagner l'endroit où se tenait la voiture par des sentiers étroits, difficiles, pleins de ronces. Madame y perdit son châle.
C'était pendant la nuit du jeudi au vendredi 4 mai.
La voiture, amenée par MM. de B...l et de Villeneuve, attendait au rendez vous.
La nuit était calme, silencieuse et limpide ; quoique la lune fût seulement dans son premier quartier, on pouvait voir à quelque distance.
Or, on crut apercevoir un homme à cheval qui stationnait sur la route.
Un de ces messieurs se glissa sur les côtés, et revint en annonçant que l'homme à cheval était un gendarme.
En même temps, on commençait à entendre le pas d'une troupe de chevaux, et, sous les pas encore lointains de cette cavalerie, on voyait jaillir des étincelles.
Fallait-il partir comme des fugitifs, ou payer d'audace en restant ?
Madame fut pour l'audace ! En fuyant, si vite que ce fût, on serait toujours rejoint ; en attendant, si les soupçons n'existaient pas, on avait la chance de n'en pas donner.
La troupe avançait au grand trot, et on ne tarderait pas à être remarqué.
Cette troupe était composée de douze chevaux de poste conduits par trois postillons, et ramenés au relais d'où ils étaient partis.
Voyant la voiture de Madame sur la route, ils offrirent leurs services.
M. de B...l leur répondit en patois provençal pour les remercier, et ils continuèrent leur chemin.
Derrière eux, la voiture se mit en mouvement, et, derrière la voiture, le gendarme.
M. de B...l, inquiet, suivit, en courant à pied, la voiture.
Le gendarme gagnait sur la calèche, et allait la joindre. Alors, s'élançant à la portière : - Madame, dit M. de B...l, voici le gendarme... Que Dieu vous protège !
Madame regarda par la glace placée au fond de la voiture, et vit effectivement le gendarme à quelques pas d'elle seulement, et réglant le pas de son cheval sur celui des chevaux de la princesse.
Que pouvait-on penser, sinon que cet homme, ayant vu une voiture arrêtée et entourée de plusieurs individus – et cela, à onze heures de la nuit – avait conçu des soupçons, et, n'osant pas attaquer seul une si nombreuse compagnie, voulait donner l'éveil à la première brigade qu'il rencontrerait sur sa route ?
M. de B...l ne pouvait ainsi courir à pied pendant tout un relais ; il s'arrêta donc, s'assit au bord du chemin, et, pour avoir des nouvelles, attendit le retour du cocher.
Arrivée à la poste où elle devait prendre les chevaux, la duchesse regarda avec anxiété autour d'elle. Le gendarme avait disparu.
Sans doute, il était allé prévenir la brigade.
On pressa tant que l'on put le maître de poste ; on se remit en route avec deux chevaux seulement, pour ne pas inspirer de soupçons ; mais, à peine hors du village, on retrouva le gendarme. Comme un cavalier fantastique, il avait eu l'air de sortir de terre.
L'avis commun fut qu'il n'y avait point de poste de gendarmerie au village qu'on venait de traverser, et que l'arrestation aurait lieu au village suivant.
A quelques pas de la poste, le gendarme prit un chemin de traverse, et jamais on ne le revit.
Quand on fut de l'autre côté du village où l'on s'attendait à être arrêté, et que l'on vit la route libre, on respira.
- Eh bien, que pense Votre Altesse de notre gendarme ? demanda M. de Villeneuve.
- Ou c'est un fier nigaud qui ne sait pas son affaire, dit la duchesse, ou c'est un rusé compère qui m'a reconnue, et qui, si je réussis, a d'avance dans sa poche son brevet d'officier et quelques centaines de louis pour s'équiper. En tout cas, il peut se vanter de m'avoir fait une fameuse venette !
M. de B...l apprit ces détails au retour du cocher, et rentra chez lui un peu rassuré.
Le 4 mai, on continua la route vers Toulouse par Nîmes, Montpellier, Narbonne, allant nuit et jour, ne s'arrêtant que le matin de bonne heure pour déjeuner, faire sa toilette, et donner le temps aux garçons d'écurie de graisser la voiture.
On changea de chevaux à Lunel.
- Où sommes-nous ? demanda la princesse.
- A Lunel, Madame, répondit M. de Villeneuve.
- Oh ! dit-elle, si ce bon D..., qui m'a envoyé en Italie une caisse de vin de son cru, savait que je relaye en ce moment, comme il accourrait ! Mais pas d'imprudence.
Et l'on se remit en route sans avertir M. D...
Le 5 mai, à sept heures et demie du soir, la duchesse de Berry entrait à Toulouse en calèche découverte, sans aucun déguisement qui empêchât ceux qui l'avaient vue de la reconnaître.
La voiture, comme de coutume, s'arrêta devant la poste aux chevaux ; aussitôt accoururent les désoeuvrés et les curieux.
Au nombre des spectateurs était un jeune homme d'une mise élégante, et qui regardait d'un air moins désoeuvré, mais plus curieux que les autres ; Madame fit semblant de dormir, sans perdre de vue celui qui, de son côté, attachait si obstinément son regard sur elle.
- Mon cher monsieur de Lorge, dit Madame, tandis qu'on change les chevaux, allons donc m'acheter un chapeau qui me couvre davantage la figure.
M. de Lorge sauta à bas du siège, et s'achemina vers un magasin de modes.
Le spectateur curieux le suivit, entra avec lui dans le magasin, en sortit avec lui, et, lui touchant l'épaule de la main :
- Mon cher de Lorge, dit-il, madame la duchesse de Berry est là ?
- Eh bien, oui, mon cher Jules, répondit celui qu'on interrogeait.
- Où veut-elle aller ?
- Dans la Vendée.
- La Vendée regorge de troupes !
- Nous le savons.
- Alors, pourquoi aller en Vendée ? Les provinces qu'elle traverse dans ce moment-ci offrent des chances plus favorables ; Madame peut rester à Toulouse en toute sûreté. Dans un moment, j'aurai pourvu à tout... Il faut absolument que je lui parle.
- Eh bien, soit ! parlez-lui.
- Non pas dans ce moment ; ce serait une imprudence. Je vais monter avec vous sur le siège, et, une fois hors de la ville, nous aviserons !
M. de Lorge revint à la voiture, remit le chapeau neuf à la duchesse, monta lestement sur son siège ; celui qu'il avait désigné sous le nom de Jules prit place auprès de lui, au grand étonnement de Madame, et la voiture repartit au galop.
Une fois hors de la ville, le nouveau venu se pencha vers Madame.
- Eh ! monsieur de Puylaroque, s'écria-t-elle, c'est donc vous ! - Ah ! du moment que c'est vous, je suis tranquille, je suis heureuse ! Comment se fait-il que nous vous ayons rencontré ? C'est la Providence qui vous envoie, car j'avais bien besoin de vous parler. J'ai perdu une partie de mes adresses ; vous allez me les redonner.
- Tout ce que Votre Altesse voudra ; elle sait que je suis entièrement à sa dévotion ; mais, avant tout, par grâce, Madame, n'allez pas en Vendée !...
- Et où voulez-vous que j'aille ?
- Restez à Toulouse ; vous y trouverez le repos et la sûreté.
- Je ne cherche ni l'un ni l'autre : je cherche la lutte. Quant à ce que vous dites de la Vendée, il ne peut rien m'y arriver de fâcheux. La Vendée est sillonnée de soldats, dites-vous ? - Tant mieux ! Je connais bon nombre de ceux qui étaient dans la garde ; ils me connaissent aussi, et ne tireront point sur moi, je vous en réponds ! - J'ai promis à mes fidèles Vendéens d'aller les visiter : j'acquitterai ma parole ; si des circonstances que je ne veux pas prévoir me forcent à m'éloigner, venez me chercher, et je reviens dans le Midi avec vous. Mais, puisque me voici en France, ne parlons pas d'en sortir.
Quand Madame avait pris une résolution, on sait déjà qu'elle y tenait.
M. de Puylaroque fut donc obligé de renoncer à son projet ; il descendit de la voiture, et rentra à Toulouse.
Huit jours après, il partait pour aller rejoindre Madame dans la Vendée.
En quittant Toulouse, Madame prit par Moissac et Agen, puis elle laissa la route de Bordeaux pour suivre celle de Villeneuve d'Agen, de Bergerac, de Sainte-Foy, de Libourne et de Blaye – Blaye, qui, en la voyant passer, resta muet sur l'avenir !
On se dirigea vers le château du marquis de Dampierre ; celui-ci n'était aucunement préparé à la visite qu'il allait recevoir, mais il était intime ami de M. de Lorge, qui répondait de son dévouement. C'était de ce château, situé à mi-chemin de Blaye à Saintes, que la duchesse voulait avertir de son arrivée ses amis de Paris, conférer avec les chefs de la future insurrection, et jeter ses proclamations dans la Vendée.
Mais, avant d'arriver au château du marquis de Dampierre, on devait passer devant celui d'un de ses parents, lequel n'était séparé de la route que par la rivière.
Un bac était là, comme pour tenter les voyageurs. L'esprit aventureux de Madame ne put résister au désir de faire une visite à l'ami inconnu. D'ailleurs, M. de Villeneuve l'y poussait : il s'agissait de savoir là si l'on trouverait M. le marquis de Dampierre chez lui.
On mit pied à terre, et l'on passa le bac.
M. de Villeneuve se fit annoncer, et présenta au maître du château la princesse comme sa femme.
On allait se mettre à table. On proposa à M. et à madame de Villeneuve de partager le déjeuner ; ils acceptèrent.
C'était un dimanche ; le maître du château, en attendant le déjeuner, proposa à ses hôtes d'aller à la messe.
Si dangereuse qu'elle fût pour l'incognito de Madame, c'était une proposition impossible à refuser.
Madame se rendit à l'église à pied, au bras de son hôte, traversant la foule, et levant hardiment la tête. Il est vrai qu'une fois à l'église, la chaleur et la fatigue l'emportèrent : la princesse profita d'un sermon du curé qui dura une heure pour dormir une heure.
Le bruit de chaises qui suit la péroraison d'un sermon réveilla Madame, et elle entendit pour la première fois le Domine salvum fac regem Ludovicum Philippum.
Après le déjeuner, on se remit en route. Le 7 mai au soir, la duchesse de Berry arrivait à la grille du château de Dampierre.
M. de Lorge descendit et sonna.
En Angleterre, on sait qui demande à entrer par la manière dont frappe le visiteur. M. de Lorge sonna en aristocrate qui n'a pas le temps d'attendre ; aussi fut-ce M. de Dampierre lui-même qui se présenta.
- Qui est là ? demanda-t-il.
- Moi, de Lorge !... Ouvre vite ! Je t'amène madame la duchesse de Berry.
Le maître de la maison fit un bond en arrière.
- La duchesse de Berry ! s'écria-t-il ; comment ! Madame ?
- Oui, elle-même... Ouvre !
- Mais, reprit M. de Dampierre, tu ne sais donc pas que j'ai vingt personnes chez moi, que ces vingt personnes sont au salon, et...
- Monsieur, dit la duchesse de Berry mettant la tête à la portière, je crois avoir entendu dire que vous avez de par le monde une cousine qui demeure à cinquante lieues d'ici ?
- Madame de la Myre, oui Madame.
- Alors, ouvrez, monsieur, et présentez-moi aux personnes de votre société sous le nom de madame de la Myre.
- Croyez, Madame, s'écria M. de Dampierre, que je n'ai fait toutes ces observations que dans votre intérêt ; mais, du moment que vous me faites l'honneur d'insister...
- J'insiste.
M. de Dampierre se hâta d'ouvrir la grille.
Madame sauta hors de la voiture, passa son bras sous celui du maître de la maison, et s'achemina vers le salon.
Le salon était vide.
En l'absence de M. de Dampierre, chacun avait regagné sa chambre.
Lorsque la duchesse de Berry entra dans le salon, suivie de M. de Ménars, de M. de Villeneuve et de M. de Lorge, qui avait dépouillé sa redingote de livrée, et qui était redevenu un gentilhomme, elle n'y trouva donc plus que la maîtresse de la maison, et deux ou trois personnes auxquelles la duchesse et M. de Lorge furent présentés sous le nom de M. et madame de la Myre.
Le même soir, M. de Villeneuve, sachant Madame en sûreté, repartit pour la Provence.
Le lendemain, Madame, en descendant pour le déjeuner, subit la seconde présentation.
Aucun doute ne s'éleva sur l'identité de la fausse madame de la Myre.
Le dimanche suivant, le curé dans la paroisse duquel se trouvait le château vint, comme d'habitude, dîner chez M. le marquis de Dampierre, lequel, ainsi qu'il l'avait fait pour ses autres hôtes, lui présenta Madame sous le nom de sa cousine.
Le curé s'avança vers la duchesse dans l'intention de la saluer ; mais, à moitié chemin de l'intervalle qu'il avait à franchir, fixant les yeux sur elle, il s'arrêta, et sa figure prit un air de stupéfaction si comique, que la duchesse ne put s'empêcher d'éclater de rire.
Lors de l'arrivée de Madame à Rochefort, en 1828, le bonhomme lui avait été présenté. Il la reconnaissait.
- Mon cher curé, lui demanda M. de Dampierre, excusez-moi, mais, en vérité, je ne puis m'empêcher de vous demander ce qu'il y a dans la figure de ma cousine qui vous tire l'oeil à ce point.
- Il y a, monsieur le marquis, dit le curé, que madame votre cousine... Oh ! mais c'est étonnant ! Cependant, c'est impossible !... car enfin...
Et le reste de la phrase du bon curé se perdit dans un murmure confus et inintelligible.
- Monsieur, dit à son tour Madame en s'adressant au bon curé, permettez que je m'associe à mon cousin pour vous demander ce qu'il y a.
- Il y a, répondit le curé, comme dans un vaudeville de Scribe ou une comédie d'Alexandre Duval, il y a que Votre Altesse royale ressemble à la cousine de M. le marquis... Non, je me trompe : que la cousine de M. le marquis ressemble à Votre Altesse royale... Ce n'est pas cela que je veux... Oh ! mais c'est-à-dire que je jurerais...
La duchesse était passée du rire ordinaire au fou rire.
En ce moment, on sonna le dîner.
M. de Dampierre, qui voyait le plaisir que prenait la duchesse à la surprise du bon curé le plaça à table vis-à-vis d'elle. Il en résulta qu'au lieu de dîner, le curé ne cessa de regarder Madame en répétant :
- Oh ! mais c'est incroyable !... En vérité, je jurerais... et, cependant, c'est impossible !
Folle et insouciante comme un enfant, Madame passa neuf jours dans le château ; personne, excepté le curé, n'eut l'idée de lui contester son identité de nom et de cousinage.
Dès le second jour, un messager partait pour la Vendée avec trois billets.
Par le premier, la duchesse invitait un homme sûr à lui trouver une retraite introuvable.
Le second était adressé à l'un des principaux chefs vendéens et était conçu en ces termes :
Malgré l'échec que nous venons d'éprouver, je suis loin de regarder ma cause comme perdue : j'ai toujours confiance dans notre bon droit. Mon intention est donc qu'on plaide incessamment ; et j'engage mes avocats à se tenir prêts a plaider... au premier jour.
Le troisième billet était adressé à M. Guibourg, et était surtout remarquable par son laconisme.
Le voici :
« On vous dira où je suis ; venez sans perdre un moment. Pas un mot à qui que ce soit ! » Trente heures après, M. Guibourg était près de la princesse.
Les premiers mots de Madame furent :
- Où est M. le maréchal de Bourmont ?
Personne n'en savait rien, M. Guibourg pas plus que les autres. Le maréchal n'était pas à Nantes, et on ne connaissait ni la route qu'il avait pu suivre, ni la retraite où il était caché.
Il n'y avait rien à faire sans M. de Bourmont. M. de Bourmont, c'était l'âme de l'entreprise ; M. de Bourmont était le seul qui, par l'influence de son nom, pût soulever la Vendée, et, par son titre de maréchal de France, exiger l'obéissance de ces officiers tous égaux entre eux.
Madame n'avait pas entendu parler de M. de Bourmont depuis le jour où elle s'était séparée de lui.
- Voyons, dit-elle vivement à M. Guibourg, ne nous laissons pas abattre par de simples contrariétés, nous qui ne nous laisserions pas abattre par des revers, seulement, qu'y a-t-il à faire ?
- Puisque Madame à déclaré qu'elle brûlait ses vaisseaux, répondit M. Guibourg, puisqu'elle est décidée à venir dans la Vendée, où on l'attend, je lui conseillerai de quitter ce château le plus promptement et le plus secrètement possible. En quarante-huit heures, on peut réunir autour de Madame les principaux chefs des deux rives de la Loire ; Madame leur fera connaître ses intentions, et, éclairée par leurs conseils, prendra une détermination.
- Soit ! dit la duchesse, demain, vous partirez ; après-demain, je partirai à mon tour, et, dès mon arrivée là-bas, je tiendrai conseil avec les chefs que vous aurez prévenus.
Mais, le lendemain, Madame rappela M. Guibourg auprès d'elle.
- J'ai changé d'avis, dit-elle, et ne veux consulter personne ; la majorité pourrait être pour un ajournement, et tout soulèvement en Vendée doit avoir lieu, m'a-t-on dit, dans la première quinzaine de mai, époque où les travaux de la campagne donnent en quelque sorte vacances aux métayers ; nous sommes donc en retard. D'ailleurs, dans leurs rapports, sur la foi desquels je suis venue, les chefs me disaient tous qu'ils étaient prêts à agir ; leur demander s'ils le sont, ce serait douter de leur parole. Je vais donc faire connaître mes intentions à toute la France.
Cette lettre, adressée au marquis de Coislin, à la date du 15 mai, résume la circulaire dont nous venons de parler, et que nous ne citons pas textuellement, n'en ayant pas la teneur exacte,
Voici la lettre adressée à M. de Coislin :

Que mes amis se rassurent : je suis en France, et bientôt je serai dans la Vendée, c'est de là que vous parviendront mes ordres définitifs : vous les recevrez avant le 25 de ce mois. Préparez-vous donc. Il n'y a eu qu'une méprise et une erreur dans le Midi. Je suis satisfaite de ses dispositions, il tiendra ses promesses. Mes fidèles provinces de l'ouest ne manquent jamais aux leurs. – Dans peu, toute la France sera appelée à reprendre son ancienne dignité et son ancien bonheur.
                    M. – C. R.
15 mai 1832.

A cette lettre était jointe la note renfermant les noms de guerre sous lesquels devaient se cacher et correspondre les conspirateurs.
Les voici :

Guibourg – Pascal, le maréchal – Laurent, Madame – Mathurine, Maquillé – Bertrand, Terrien – Coeur-de-lion, Clout – Saint-Amand, Charles – Antoine, Cadoudal – Bras-de-Fer, Cathelineau – Le Jeune ou Achille, Charette – Gaspard, Hébert – Doineville, d'Autichamp Marchand, de Coislin – Louis Renaud.
Le même jour, madame la duchesse de Berry faisait répandre à plusieurs centaines d'exemplaires la proclamation suivante, imprimée à l'aide d'une presse portative.

Proclamation de madame la duchesse de Berry, régente de France.

Vendéens ! Bretons ! vous tous, habitants des fidèles provinces de l'ouest !
Ayant abordé dans le Midi, je n'ai pas craint de traverser la France au milieu des dangers pour accomplir une promesse sacrée, celle de venir parmi mes braves amis, et de partager leurs périls et leurs travaux.
Je suis enfin parmi ce peuple de héros ! Ouvrez à la fortune de la France ! Je me place à votre tête, sûre de vaincre avec de pareils hommes. Henri V vous appelle ; sa mère, régente de France, se voue à votre bonheur. Un jour, Henri V sera votre frère d'armes, si l'ennemi menaçait nos fidèles pays.
Répétons notre ancien et notre nouveau cri : « Vive le roi ! Vive Henri V ! »

                    Marie-Caroline.
Imprimerie royale de Henri V.

Précédée de cette proclamation, Madame se remit en route le 16 mai 1832.
Elle était accompagnée de M. et de madame de Dampierre, de M. de Ménars et de M. de Lorge, qui avait repris le rôle et le costume de domestique.
Les chevaux de M. de Dampierre conduisirent Madame jusqu'à la première poste, où elle prit des chevaux, et continua sa route par Saintes, Saint-Jean d'Angély, Niort, Fontenay, Luçon, Bourbon et Montaigu.
La duchesse de Berry traversait en plein jour et en voiture découverte le pays que, quatre ans auparavant, elle avait traversé à cheval, allant de château en château, et entourée des populations accourues sur son passage. Quant à M. de Ménars, propriétaire dans le pays, habitué de toutes les élections comme électeur et éligible, ayant présidé le grand collège de Bourbon, c'était un miracle qu'il ne fût point reconnu à chaque pas.
Sans doute que l'un et l'autre furent protégés par leur imprudence même. Il est vrai que Madame avait une perruque brune. Mais, avec sa perruque brune, la duchesse avait conservé ses sourcils blonds ; tout à coup, ses compagnons de voyage lui en firent l'observation. Il fallait remédier au plus tôt à cette disparate : madame mouilla de salive un coin de son mouchoir, le frotta sur la botte de M. de Ménars, et, grâce au cirage de la botte, obtint un noir convenable pour harmoniser la couleur de ses sourcils avec celle de sa perruque.
Au relais de Montaigu, M. de Lorge, habillé en domestique, fut obligé, pour ne pas mentir à son costume, de manger avec les domestiques et d'aider à atteler les chevaux.
M. de Forgeuse tira de son rôle comme s'il eût joué la comédie en société.
Le 17 mai, à midi, Madame et M. de Ménars descendaient au château de M. de N... ; les deux voyageurs changèrent aussitôt de costumes avec le maître et la maîtresse de maison, qui, montant immédiatement en voiture à leur place, continuèrent la route avec M. et madame de dí***.
Le postillon, que les domestiques avaient grisé dans la cuisine, tandis que les maîtres changeaient de costumes au premier, ne s'aperçut de rien, enfourcha son porteur à moitié ivre, et prit la route de Nantes, ne se doutant pas qu'on lui avait changé ses voyageurs, ou plutôt qu'ils s'étaient changés eux-mêmes.
La duchesse avait donné rendez-vous à ses amis dans une maison située à une lieue à peu près du château, et appartenant à M. G... Vers cinq heures de l'après-midi, elle prit le bras de M. O... et, à pied, gagna avec lui cette maison, où la rejoignirent bientôt MM. de Ménars et Charette. Ils étaient vêtus de blouses, et avaient des souliers ferrés.
Le soir, Madame partit pour gagner une cache qu'on lui avait ménagée dans la commune de Montbert ; elle était accompagnée de MM. de Ménars, Charette et de la R...e.
Quatre ou cinq paysans escortaient les voyageurs ; on demanda à Madame si elle voulait faire un détour, ou passer la Maine à gué. Madame, comme si elle eût voulu du même coup s'habituer à tous les périls, préféra les dangers à la lenteur. On se consulta un instant pour savoir où l'on passerait la rivière, et l'on arrêta de la passer près de Romainville, sur des espèces de piles de pont qui, tant bonnes que mauvaises, offraient une sorte de gué.
Un paysan qui connaissait les localités prit la tête de la colonne, sondant le chemin avec un bâton qu'il tenait de la main droite, tandis que de la gauche, il tirait à lui la duchesse. Arrivés aux deux tiers de la rivière, le paysan et Madame sentirent s'écrouler sous leurs pieds la pile sur laquelle ils avaient cru pouvoir s'aventurer.
Tous deux trébuchèrent et tombèrent à l'eau.
Madame était tombée à la renverse, et avait disparu, entièrement submergée. M. de Charette s'élança aussitôt, rattrapa Madame par le talon, et la tira de la rivière. Mais elle était restée cinq ou six secondes sous l'eau, et avait failli perdre connaissance.
Les compagnons de Madame ne voulurent pas lui permettre d'aller plus avant ; on la ramena à la maison d'où l'on était parti. Elle changea d'habits des pieds à la tête, et, décidée à prendre le plus long chemin, monta en croupe derrière un paysan.
En raison du détour, ce ne fut que le 18 mai qu'elle arriva au village de Montbert.
Elle soupa et coucha dans la maison qui lui avait été préparée.
Mais la maison était mal pourvue. Les compagnons de la princesse ne voulaient pas qu'elle eût à subir les privations que lui imposait une pareille pénurie ; on lui parla d'un célèbre marchand de comestibles de Nantes, nommé Colin, qui vendait, pour les voyages au long cours, d'excellentes conserves enfermées dans des boîtes de fer-blanc.
Madame se décida à donner dans ce sybaritisme.
Il fallait trouver, pour aller faire les emplettes à Nantes, un homme intelligent et discret. On proposa à Madame le sacristain de la paroisse. Madame causa un instant avec l'homme, qui lui plut, et fut chargé de la commission.
On avait compté sur sa prudence : il fut trop prudent. L'achat terminé, pour écarter les soupçons, le sacristain avait recommandé au marchand de comestibles de lui faire porter les boites à Pont-Rousseau, où il devait les attendre. Or, pendant qu'il chargeait les boîtes sur son cheval, un patriote passa.
Les patriotes ont, en général, de bons yeux en tout temps ; mais, à cette époque, ceux de Nantes les avaient particulièrement écarquillés. Le nôtre vit les boîtes de fer-blanc, les prit pour des boîtes de poudre, se figura que cette poudre était destinée aux chouans. Pendant que le sacristain chargeait son reste de boîtes, il prit les devants, et avertit la gendarmerie des Souniers.
La gendarmerie arrêta l'homme d'Eglise à son passage, et le ramena à Nantes.
Les boîtes furent ouvertes, et, au lieu de munitions, on reconnut des légumes ; mais ces légumes, tout inoffensifs qu'ils étaient en apparence, avaient pour les esprits soupconneux une certaine signification.
Le sacristain, interrogé sur la condition de ceux qui l'avaient chargé de cette commission gastronomique, répondit que c'étaient des personnes à lui inconnues, et qui l'attendaient dans la lande de Génusson.
Il avait indiqué un point opposé à celui où se trouvait la duchesse de Berry.
Des gendarmes se rendirent à la lande de Génusson, qui, comme on le pense bien, se trouva déserte.
Le sacristain fut conduit dans la prison de Nantes.
Un paysan l'avait vu au milieu des gendarmes : il prit ses jambes à son cou, et vint avertir la duchesse.
Pour plus de sûreté, Madame quitta sa cachette, connaissant trop peu le sacristain pour mesurer la portée de son dévouement, et se réfugia dans une étable. Elle y passa la nuit et la journée du 19, avec les boeufs du fermier. Un de ces animaux l'avait prise en amitié, et vint plusieurs fois lui souffler au visage.
- Je veux, disait-elle le lendemain, en riant de sa situation, aussitôt que je pourrai, me faire peindre en tête à tête avec le gros boeuf qui venait si agréablement me faire pouf à la figure.
Un autre boeuf avait dirigé ses affections sur M. de Ménars, et avait passé la nuit à lui lécher le visage ; seulement, M. de Ménars était si fatigué, qu'il avait reçu toutes les caresses de l'animal sans s'éveiller.
Ce fut au milieu d'un ouragan terrible, et par une pluie battante, que, le 20 mai, à une heure du matin, Madame quitta la ferme pour se rendre à la L...e, maison de campagne inhabitée appartenant à la famille de la R...e, et située dans la commune de Saint-Philibert.
Les chemins étaient affreux, et un marais profond coupait la route ; on ne pouvait avancer dans ce marais bourbeux qu'en sondant pas à pas le chemin.
M. de Charette avait commis son jeune camarade de la R...e, chez lequel on se rendait, à la garde de Madame ; aussi, pour traverser le passage dangereux, le jeune homme ne voulut-il se fier qu'à lui-même ; il prit Madame sur ses épaules, et, en hasardant ses premiers pas dans le marais :
- Madame, lui dit-il, il est possible que j'enfonce en disparaissant dans quelque tourbière. Mais, dès que vous me verrez près de disparaître, jetez- vous de côté par le mouvement le plus brusque et le plus vigoureux que vous pourrez ; les passages dangereux ne sont pas larges d'habitude : je serai perdu, mais vous serez sauvée !
Deux fois la chose faillit arriver, deux fois Madame sentit M. de la R...e s'enfoncer, jusqu'à la ceinture ; mais, chaque fois, il parvint heureusement à se tirer d'affaire.
Madame arriva au point du jour, et, toute fatiguée qu'elle était, se remit en route le soir, après avoir déjeuné, dormi, reçu quelques personnes du pays, et avoir beaucoup plaisanté des deux genres de morts peu princiers auxquels elle avait failli succomber.
Cette nouvelle étape la conduisit chez une soeur de M. de la R...e. Son hôtesse ne s'attendait point à la visite, et se trouva mal de joie en la recevant.
Le 21 au soir, la duchesse se remit en route ; il s'agissait de gagner le M..., commune de Leyé.
Elle y resta jusqu'au lundi 31, c'est-à-dire pendant dix jours. La maison était incommode, et la retraite peu sûre ; les colonnes mobiles passaient incessamment devant la porte ; il était évident que l'on avait des soupçons.
Et, cependant, le rendez-vous était donné là à M. de Bourmont, à M. Berryer et à M. R...
Il fallait attendre.
La lettre écrite par la duchesse aux royalistes était arrivée à destination ; seulement, Madame avait oublié de donner la clef de la note en chiffres qui l'accompagnait.
M. Berryer s'appliqua à la chercher, et la trouva.
C'était la phrase suivante substituée aux vingt-quatre lettres de l'alphabet : Le gouvernement provisoire.
La lettre de Madame avait jeté un grand trouble parmi les royalistes paresseux placés dans les rayons du centre lumineux qu'on appelle Paris ; ils voyaient plus clair dans l'opinion publique que les royalistes du Maine, de la Vendée et de la Loire-Inférieure ; le gouvernement du roi Louis-Philippe se dépopularisait de plus en plus, c'était vrai ; mais c'était là une raison pour attendre, et non point pour se presser ; quant à espérer quelque chose de la tentative de Madame, aucun n'était si aveugle que de s'en flatter.
Les royalistes parisiens se réunirent donc le 19 au soir afin d'aviser au moyen de faire connaître à Madame la véritable situation de la France.
La réunion fut grave, presque sombre ; on regardait le danger comme imminent. Il fut, en conséquence, décidé qu'un des chefs principaux se rendrait en Vendée auprès de la princesse.
Les chefs principaux étaient au nombre de trois : MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et Berryer.
MM. de Chateaubriand et Hyde de Neuville étaient l'objet d'une surveillance qu'il était difficile de mettre en défaut, avant qu'ils fussent arrivés à Orléans, on eût deviné où ils allaient, et, ils eussent été arrêtés ou suivis.
M. Berryer s'offrit pour remplir le message. Un procès l'appelait aux assises de Vannes dans les premiers jours de juin.
Une note rédigée par M. de Chateaubriand, et offrant le résumé de l'opinion, nous ne dirons pas de la majorité, mais de la masse de l'assemblée, lui fut remise.
Le reste fut abandonné à son dévouement et à son éloquence.
Il s'agissait d'obtenir de Madame qu'elle quittât la Vendée.
M. Berryer partit de Paris le 20 mai au matin, et arriva le 22 à Nantes.
Qu'on nous permette de suivre l'illustre orateur dans son voyage pittoresque par les chemins de traverse, au milieu des buissons et des haies ; nous répondons de l'exactitude des détails : ils nous ont été donnés, en 1833, par M. Berryer lui-même.

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