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Chapitre CCXXV


Alfred Johannot.

Le premier qui vient à moi, parce que c'est le premier qui nous a quittés, est pâle et triste comme il l'était de son vivant. Il a les cheveux courts, le front bombé, le regard sombre et doux à la fois sous un sourcil épais, la moustache et la barbe d'un brun roussâtre, le visage long et mélancolique.
Il s'appelait Alfred Johannot, et il y a aujourd'hui seize ans qu'il est mort.
Viens, frère ! Approche-toi ; c'est moi, c'est un ami qui t'évoque. Parle, raconte avec la parole des morts ta jeune et glorieuse vie, et, moi, je la redirai avec la parole des vivants.
Esprits de la nuit, éteignez jusqu'au frémissement de vos ailes de phalène, et que tout se taise, jusqu'à toi, silence nocturne, fils muet de l'obscurité ! La mort parle tout bas, et, moi, je vais parler tout haut.
Nous l'avons tous vu, jeunes gens de vingt-cinq ans, hommes de quarante, vieillards de soixante et dix.
Il était bien tel que j'ai dit, n'est-ce pas ?
Maintenant, voici son histoire.
Il était né avec le siècle, en 1800, avec le printemps, le 21 mars ; il était né dans le grand-duché de Hesse, dans la petite ville d'Offenbach, sur les bords de cette charmante rivière aimée des pêcheurs et des ondines, qu'on appelle le Main, qui prend sa source en Bavière, et qui va se jeter dans le Rhin en face de Mayence.
Son père était un riche négociant de Francfort, et ses aïeux étaient des protestants que la révocation de l'édit de Nantes avait contraints d'aller demander un asile à l'étranger.
Après un séjour de plusieurs années à Lyon, M. Johannot père avait fondé, à Francfort, la première grande manufacture de soieries.
Le commerce, arrivé au point où il l'avait porté, s'élève à la hauteur de la poésie ; d'ailleurs, il était excellent peintre de fleurs, passant sa vie avec des artistes.
En 1806 M. Johannot, ruiné, vint se fixer à Paris. Ce déplacement, triste pour ses parents, fut joyeux pour Alfred. Tout changement, tout mouvement amuse l'enfance.
Sa mère, qui l'adorait, voulut seule se charger de son éducation ; de là peut- être ce que, pendant toute sa vie, on a pris chez lui pour de la tristesse, et ce qui n'était que cette tendresse pudique d'un coeur pétri tout entier par la main d'une femme.
Alfred Johannot avait huit ans lorsque, pour la première fois, on le conduisit au Louvre. – Vous rappelez-vous, vous qui lisez ces lignes, le Louvre de l'Empire ? C'était le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus beau au monde ; tout chef-d'oeuvre avait droit d'être là et semblait n'être bien que là. – Il fut étourdi, émerveillé, ébloui ! Il était entré là enfant, sans vocation : il en sortit adolescent et peintre. De retour chez son père, il prit le crayon, et ne le quitta plus.
Il avait un frère, graveur habile, Charles Johannot, mort avant lui, jeune comme lui, hélas ! L'âge des trois frères, au moment de la mort de chacun d'eux, faisait à peine l'âge d'un homme.
Ce frère lui prêta sa carte d'artiste. Grâce à cette carte, et sous la protection du nom fraternel, il put entrer au Louvre pour y travailler. Quand on voulait le punir cruellement, on lui disait : « Alfred, tu n'iras pas demain au Louvre. » Une fois au Louvre, il ne vivait plus, il n'existait plus, il s'absorbait dans son travail ; c'était en lui qu'il existait.
Un jour, isolé comme d'habitude avec sa pensée, génie encourageant qui lui disait tout bas ces paroles douces qui font les yeux et les lèvres de la jeunesse presque toujours souriants, un jour, il copiait un Raphal, lorsqu'il sentit une main se poser légèrement sur son épaule.
Il se retourna et demeura anéanti.
Au milieu d'un cercle d'officiers en habit militaire, de courtisans en habit de cour, il était seul avec un homme en habit d'uniforme très simple.
La main que cet homme avait posée légèrement sur son épaule, quand cet homme l'appuyait sur une des extrémités de la terre, cet homme faisait pencher le monde du côté où il l'appuyait : cette main, c'était celle de Napoléon.
- Courage, mon ami ! lui dit une voix qui avait presque la douceur d'une voix de femme.
C'était la voix de l'empereur.
Puis l'homme merveilleux s'éloigna, laissant l'enfant pâle, muet tremblant, presque sans haleine ; mais, en s'éloignant, il s'informa quel était cet enfant. Un secrétaire se détacha de la suite de l'empereur, vint à Alfred, et lui demanda son nom, le nom et la demeure de ses parents, puis rejoignit le groupe doré, qui disparaissait dans une salle voisine.
Quelques jours après, le père d'Alfred Johannot fut nommé inspecteur de la librairie à Hambourg, alors ville française. Toute la famille partit pour se rendre à sa destination. Alfred ne devait revoir Paris qu'en 1818.
Il ne devait jamais revoir l'empereur ; mais le souvenir de la scène que nous avons racontée était resté profondément gravé dans la mémoire de l'enfant. Je me rappelle qu'un soir, le soir où lui-même nous la dit – c'était chez moi – il prit une plume, du papier, et fit à l'encre un dessin de cette scène. Je n'ai jamais vu un plus beau Napoléon, plus digne, plus grand, plus doux, je dirai même plus paternel. Dans la pensée d'Alfred, l'empereur était resté, comme en 1810 beau, rayonnant, victorieux !
A défaut de bons maîtres, l'enfant trouva à Hambourg d'excellents graveurs ; c'est pour cela que, jeune homme, il préféra d'abord le burin au pinceau.
Il avait treize ans lors du désastre de l'Empire. L'ennemi vint mettre le siège devant Hambourg ; Hambourg résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, et, en effet, sa défense est célèbre.
Alfred faillit y mourir d'une triple mort : d'un boulet, de la faim, du typhus ! Le boulet, un jour qu'il était sur le rempart, passa à deux pas de lui, et ce fut fini ; le boulet passé, il n'y avait plus de danger. Mais il n'en fut pas de même de la faim, et surtout du typhus ! La faim brisa son estomac, le typhus dessécha son sang : de là la pâleur de ses joues et la fièvre de ses yeux : il est mort en 1837 de la famine et de la contagion de 1813.
Toute la famille revint, comme nous l'avons dit, à Paris en 1818, et se fixa près de Charles. Celui-ci achevait alors une de ses meilleures gravures, Le Trompette blessé, d'Horace Vernet.
Les pauvres gens étaient complètement ruinés. Il fallait que les enfants nourrissent à leur tour ceux qui les avaient nourris. Alfred se mit d'abord à faire des gravures de confiseurs, à enluminer des images de saints.
Cela dura sept ans.
Celui qui apportait la plus forte part à la masse commune, c'était Charles.
Il mourut en 1825, juste à l'âge où est mort Alfred, c'est-à-dire à trente-sept ans.
Dieu permit qu'à partir de ce moment, Alfred vit sa force s'accroître en raison du fardeau que le malheur lui donnait à porter.
Un frère jeune, des parents vieux, voilà la responsabilité que lui laissait la mort de son frère ! – Voilà une chose que le monde ne connaît pas assez, et que j'ai dite et que je répéterai sans cesse au monde, moi : c'est l'histoire de ces saintes luttes de l'amour filial contre la misère ! Etrange existence que celle d'Alfred ! Il n'eut pas de jeunesse, et ne devait pas avoir de vieillesse. Ce pli de l'âge sérieux qui sillonne le front soucieux du penseur, la faim le creusa chez lui à treize ans, l'exil et la fatigue le continuèrent à dix-huit, la misère le reprit à vingt-cinq.
Vous qui le connaissiez, l'avez-vous vu sourire jamais ? Non.
Et, cependant, sa gravité n'était point la tristesse du dégoût ou du désespoir ; c'était le calme de la résignation.
La première planche qu'il fit paraître – car il avait commencé par s'adonner à la gravure : se sentant faible, il cherchait une force où s'appuyer, la première planche qu'il fit paraître était celle des orphelins, de Scheffer.
Cette publication lui valut la protection de Gérard. D'abord, ce maître lui confia une scène d'Ourika, puis la reproduction de son grand tableau de Louis XIV présentant Philippe V aux ambassadeurs d'Espagne.
A partir de ce moment, Alfred Johannot fut connu.
C'était l'époque où les publications anglaises introduisaient en France le goût des illustrations. Depuis Moreau le Jeune, qui avait si admirablement reproduit les tableaux du siècle de Louis XIV, et surtout ceux du siècle de Louis XV, il n'y avait plus en France de graveur remarquable qu'Alexandre Desenne.
Alfred alla chez lui, et lui demanda d'étudier sous sa direction.
Le génie est simple, bon et familier : Desenne lui donna d'excellents conseils.
Desenne mourut.
Le seul graveur en nom qui restât alors était Achille Devéria. – Vous avez connu aussi cette belle intelligence, n'est-ce pas ? ce fécond producteur, qui, ayant à choisir entre le génie qui laisse mourir de faim, et le talent qui nourrit une famille, s'arracha en pleurant aux embrassements désolés du génie, lui jetant comme une consolation son frère Eugène entre les bras. Un jour, je dirai l'histoire de celui-là comme je vous dis celle d'Alfred, et je forcerai le monde rieur et ingrat d'incliner sa tête devant le fils pieux, devant le père laborieux, qui, d'un travail de seize heures par jour, fait la tranquillité de toute une famille.
O Devéria, que tu t'es fait grand devant Dieu, le jour où tu renonças à être devant les hommes aussi grand que tu pouvais le devenir !
Mais, bientôt, Devéria quitta la peinture et la gravure pour la 1ithographie. Alfred alors prit, dans l'illustration bibliographique, la première place, que devait bientôt partager son frère, auquel il l'abandonna tout entière en mourant.
C'est que, pendant ce temps, Tony avait grandi à l'ombre de cette amitié, qui avait à la fois la familiarité fraternelle et la tendresse protectrice de la paternité.
Et, du moment que cette jeune existence s'enlaça à celle d'Alfred, elle ne la quitta plus : c'est pour ces deux artistes que la comparaison du lierre et de l'ormeau, de la liane et du chêne, semble avoir été faite.
Un jour, la mort brisa l'aîné ; mais celui qui survécut resta les pieds pris dans la tombe de celui qui était mort.
Tous deux, en effet, à partir de l'instant où ils se furent rejoints, marchèrent du même pas et de la même allure, sans qu'on pût savoir qui marchait le premier.
Tony se fondit dans Alfred, se fit graveur avec le graveur, dessinateur et peintre avec le dessinateur et le peintre, et nous vîmes alors ce spectacle unique d'une triple fraternité de sang, d'esprit et de talent.
Ce n'était pas comme sur les affiches de théâtre où le nom de l'aîné en art prime celui du cadet : tantôt on disait Alfred et Tony, tantôt Tony et Alfred. Jumeaux à la manière de ces siamois qui ne pouvaient se séparer, un moment vint où eux-mêmes eussent voulu se séparer, qu'ils ne l'eussent pas pu. Aussi, pendant dix ans, l'histoire de l'un est-elle l'histoire de l'autre.
On ne peut pas plus séparer cette histoire qu'une lieue après Lyon, on ne peut séparer la Saône du Rhône ; qu'une lieue après Mayence, on ne peut séparer la Moselle du Rhin.
Une fois appuyés l'un à l'autre, ils se sentirent forts. Ce ne furent plus les dessins des autres qu'ils gravèrent : ce furent leurs propres dessins. L'eau- forte devint leur procédé favori ; et c'est alors que parurent les vignettes de Walter Scott, de Cooper et de Byron. A tous les grands noms littéraires, ils attachent leur nom. Il y a peu de grande poésie éparse dans le monde dont leur burin n'ait donné la traduction.
Puis, chose merveilleuse ! chacun d'eux rêvait une gloire plus grande : de copistes, ils s'étaient faits graveurs ; de graveurs, ils résolurent de se faire peintres.
Ce ne fut plus d'après des dessins qu'ils essayèrent leurs eaux-fortes : ce fut d'après de charmants petits tableaux qu'à ce salon de 1831 – si remarquable, que voilà deux ou trois fois que nous y revenons – ils exposèrent dans des passe-partout, lesquels furent placés, je me le rappelle, dans l'encadrement d'une fenêtre de la grande galerie à gauche. Il y avait vingt-quatre compositions.
A partir de ce moment, chacun d'eux fut à la fois peintre et graveur.
Suivons Alfred ; nous reviendrons plus tard à Tony.
En 1831, Alfred fait son premier grand tableau de chevalet : l'Arrestation de Jean Crespière. Ce fut un succès.
La même année, il achève Don Juan naufragé, et une scène de Cinq-Mars.
En 1832 et 1833, il donne l'Annonce de la victoire de Hastenheck pour la galerie du roi Louis-Philippe, et l'Entrée de mademoiselle de Montpensier, pendant la Fronde, à Orléans ;
En 1834,François Ier et Charles Quint ;
En 1835, Le Courrier Vernet saigné et pansé par le roi Louis-Philippe, – Henri II, Catherine de Médicis et leurs enfants.
En 1836, Marie Stuart quittant l'Ecosse, – Anne et d'Este, duchesse de Guise se présentant à la cour de Charles IX, – Saint Martin, – et la Bataille de Saint-Jacques.
Mais déjà, depuis deux ans, la nature était épuisée chez Alfred ; elle succomba sous un dernier effort. Il connaissait son état, il savait que, lorsque l'aiguille du temps s'arrêterait sur les premiers mois de l'hiver de 1837, l'heure de l'éternité sonnerait pour lui.
Aussi les dix-huit derniers mois de sa vie sont prodigieux d'activité : tableaux, vignettes, aquarelles, eaux-fortes, gravures au burin, dessins au crayon, à la plume, à l'encre de Chine, il entreprend tout, presse tout, active tout. Une vie suffirait à peine pour achever ce qu'il a commencé, et lui n'a plus que quelques mois !
Au milieu de cette fièvre féconde, de cette agonie productive, il reçoit une lettre de Mannheim. La lettre est de sa soeur : son père est malade, et désire le voir. Il annonce son départ ; c'est en vain qu'on lui dit que si gravement malade que soit son père, son père l'est moins que lui, que le vieillard a plus de jours à vivre que le jeune homme : il n'écoute rien, son père l'a appelé, il ira !
Il part, reste trois mois absent de Paris, et revient dans les derniers jours de novembre. Son père est hors de danger : lui se meurt.
Le 7 décembre 1837, il expira avec ses dessins, ses gravures, ses vignettes commencées sur son lit, et les yeux fixés sur ses tableaux inachevés !

Le spectre venait de se taire. Alors, me retournant de son côté :
- Est-ce cela, frère ? lui demandai-je, et ai-je bien traduit tes propres paroles ?
Mais je ne vis plus qu'une blanche vapeur qui s'évanouissait, et je n'entendis plus qu'un faible soupir qui s'éteignait dans l'air en modulant le mot « Oui ! ».

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