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Chapitre CCXXII


Les collaborations. – Une fantaisie de Bocage. – Anicet Bourgeois. – « Teresa ». – Le drame à l'Opéra-Comique. – Laferrière et l'éruption du Vésuve. – Mélingue. – Bal costumé aux Tuileries. – La place de Grève et la barrière Saint-Jacques. – La peine de mort.

Pendant l'intervalle qui s'était écoulé de la confection de Richard Darlington à sa première représentation, j'avais ébauché une autre pièce ayant pour titre Teresa.
J'ai bien dit ce que je pensais de Charles VII ; j'espère qu'Anicet, mon collaborateur, me permettra de le dire de Teresa.
Je ne veux pas tarder à exprimer mon opinion sur ce drame : c'est un de mes plus mauvais, comme Angèle, faite en collaboration toujours avec Anicet, est un de mes meilleurs.
Le malheur d'une première collaboration est d'en amener une seconde ; l'homme qui a collaboré est semblable à l'homme qui s'est laissé pincer par le bout du doigt dans un laminoir : après le doigt, la main ; après la main, le bras, après le bras, le corps ! Il faut que tout y passe : en entrant, on était homme ; en sortant, on est fil de fer.
Un beau matin, Bocage arriva chez moi préoccupé d'une idée singulière : comme il venait de jouer un homme de trente ans, dans la personne d'Antony, il s'était fourré dans la tête qu'il ferait bien de jouer un vieillard de soixante, peu lui importait lequel. Les vieillards d'Hernani et de Marion Delorme se dressaient devant lui pendant son sommeil, le poursuivaient pendant sa veille : il voulait jouer un vieillard, fût-ce le don Diègue du Cid, le Joad d'Athalie ou le Lusignan de aïre.
Il avait trouvé son vieillard en nourrice chez Anicet Bourgeois ; il m'amenait le père nourricier.
Je ne connaissais pas Anicet ; nous fîmes connaissance à ce propos et à cette époque.
Anicet avait écrit le plan de Teresa. Je commençai par mettre de côté le plan écrit, et par prier Anicet de me raconter la pièce. Il y a dans le récit quelque chose de vivant qui appelle la vie. Pour moi, un plan écrit, au contraire, est un cadavre, une chose qui a vécu ; on peut la galvaniser : on ne peut pas la faire revivre.
Il y avait dans le plan d'Anicet la plus grande partie de la pièce telle qu'elle est aujourd'hui. Je sentis du premier coup deux choses dont la seconde me fit passer sur la première : c'est que je ne ferais jamais de Teresa qu'une pièce médiocre, mais que je rendrais un service à Bocage.
Et voici comment je rendrais ce service à Bocage :
Harel, ainsi que nous l'avons dit, était passé de la direction de l'Odéon à la direction du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Il avait Frédérick, Lockroy, Ligier : Bocage lui était inutile. Il avait donc rompu avec Bocage. Par suite de cette rupture, Bocage se trouvait libre.
Pour un artiste, la liberté n'est pas toujours un présent des dieux. Bocage tenait à garder cette liberté le moins longtemps possible, et, grâce à un drame de moi, il espérait la perdre bientôt.
Voilà pourquoi il traitait si héroïquement Teresa de chef-d'oeuvre.
J'ai toujours été plus faible devant les arguments que l'on ne me dit pas que devant ceux qu'on me dit. – Je compris la position. – J'avais eu besoin de Bocage ; il avait admirablement joué Antony, et, en le jouant, m'avait rendu un éminent service : je pouvais lui rendre service à mon tour ; je m'engageai à faire Teresa.
Ce n'est point que Teresa fût une oeuvre tout à fait sans mérite. A côté de trois rôles faux, Teresa, Arthur, Paolo, il y avait deux rôles excellents, Amélie et Delaunay.
Amélie est une fleur du même jardin que la Miranda de la Tempête, que la Thécla de Wallenstein, que la Claire du Comte d'Egmont : elle est jeune, chaste et belle, naturelle et poétique à la fois ; elle passe avec son bouquet d'oranger au côté, son voile de fiancée sur la tête, au milieu de l'amour ignoblement incestueux d'Arthur et de Teresa, sans rien deviner, sans rien soupçonner, sans rien comprendre. C'est une statue de cristal ; elle ne voit pas dans les autres, et laisse voir en elle.
Delaunay est un beau type, un peu trop imité du Danville de l'Ecole des vieillards, et du Duresnel de la Mère et la Fille. Cependant – il faut être juste envers tout le monde, même envers soi – il a dans son rôle deux scènes à la hauteur de ce qu'il y a de plus beau au théâtre : la première est celle où il insulte Arthur, quand le secret de l'adultère lui est révélé ; la seconde, celle où, apprenant que sa fille est enceinte, et ne voulant pas rendre la mère veuve et l'enfant orphelin, il fait des excuses à son gendre.
Le drame fut commencé et achevé en trois semaines ou un mois, à peu près ; seulement, je fis à Anicet, comme je l'ai toujours fait quand j'ai travaillé en collaboration, la condition que j'écrirais la pièce tout seul.
Une fois le drame achevé, Bocage le prit, et nous ne nous en inquiétâmes plus. Pendant trois semaines ou un mois, je ne revis plus Bocage.
Au bout de ce temps, il revint chez moi.
- Notre affaire est arrangée, me dit-il.
- Bon ! Et comment cela ?
- Votre pièce est reçue d'avance ; vous avez mille francs de prime en lisant, et l'on vous joue tout de suite.
- Où cela ?
- A l'Opéra-Comique.
Je crus avoir mal entendu.
- Hein ? fis-je.
- A l'Opéra-Comique, répéta Bocage.
- Oh ! la bonne histoire ! Et qui nous chantera cela ?
- On engagera des artistes.
- Lesquels ?
- Moi, d'abord.
- Vous ne jouerez pas la pièce tout seul ?
- Et puis Laferrière.
- Vous ne jouerez pas la pièce à vous deux ?
- Et puis une jeune fille qui est à Montmartre, et qui a beaucoup de talent.
- Elle s'appelle ?
- Oh ! vous ne la connaissez pas même de nom : elle s'appelle Ida ; elle commence.
- Et puis ?...
- Et puis un jeune homme qui m'est recommandé par votre fils.
- Comment, par mon fils ? A six ans et demi, mon fils fait des recommandations ?
- C'est son pion.
- Je comprends ; il tient à s'en débarrasser. Mais, celui-là parti, il en aura un autre. Naïve enfance ! - Et comment s'appelle le pion de mon fils ?
- Guyon. C'est un grand garçon de cinq pieds six pouces, avec des cheveux et des yeux noirs ! Une tête magnifique ! Il nous fera un superbe Paolo.
- Va pour Paolo ! Après ?
- Après, nous aurons la troupe de l'Opéra-Comique, où nous pourrons puiser à pleines mains. – Ils chantent.
- Ils chantent, cela vous plaît à dire ; mais parleront-ils ?
- C'est votre affaire.
- Ainsi, c'est arrangé comme cela ?
- Sauf votre approbation. Cela vous convient-il ?
- Parfaitement.
- Alors, nous lirons demain aux acteurs.
- Lisons.
Le lendemain, je lus aux acteurs ; le surlendemain, la pièce était en répétition.
Je connaissais peu Laferrière ; mais déjà, à cette époque, avec moins d'habitude de la scène, il avait les éléments de talent auxquels il a dû, depuis, sa réputation comme le premier amoureux qui soit de la Porte-Saint Denis à la colonne de juillet.
Mademoiselle Ida avait un talent fin, gracieux, très simple, en dehors de toutes les conventions théâtrales.
Bocage avait celui que vous lui connaissez, plus la jeunesse, excellent et précieux défaut, qui ne nuit jamais, même pour jouer les vieillards.
Nous étions donc en pleine répétition, lorsque commença l'année 1832, et que les journaux du ler janvier annoncèrent une effroyable éruption du Vésuve.
Je ne fus pas étonné de voir, le 7 ou le 8, Laferrière arriver chez moi, un journal à la main. Il était aussi essoufflé que je l'étais le jour où j'arrivai chez Delacroix pour lui acheter son Marino Faliero.
- Bon ! lui dis-je, le théâtre de l'Opéra-Comique est-il brûlé ?
- Non, mais Torre-del-Greco brûle.
- Il doit y être habitué : voilà, si je ne me trompe, onze fois qu'on le rebâtit !
- Il paraît que c'est magnifique à voir.
- Avez-vous envie de partir pour Naples, par hasard ?
- Non ; mais vous devriez tirer parti de cela.
- Comment ?
- Lisez.
Il me présenta son journal, dans lequel était une description de la dernière éruption du Vésuve.
- Eh bien ? lui dis-je après avoir lu.
- Eh bien, ne trouvez-vous pas cela superbe ?
- Magnifique !
- Mettez-moi cela dans mon rôle, alors. Faites votre exposition avec le Vésuve : l'exposition y gagnera.
- Et votre rôle aussi.
- Tiens !
- Satané banquiste, va !
Laferrière se mit à rire.
Il y a deux hommes qui possèdent pour les auteurs un grand avantage dans deux emplois bien différents, avec deux talents bien divers : l'un est Laferrière ; l'autre, Mélingue.
En effet, depuis l'heure où ils ont entendu la lecture d'un ouvrage jusqu'au moment où la toile se lève, ils n'ont qu'une préoccupation : c'est de réunir, d'agglomérer, de collectionner tout ce qui peut être utile à l'ouvrage. Pas une minute leur oeil quêteur n'est distrait ; pas une seconde leur esprit ne s'égare. En marchant, en mangeant, en buvant ils pensent à leur rôle ; en dormant, ils en rêvent.
Je reviendrai plus d'une fois, à propos de Mélingue surtout, sur cette qualité, une des plus précieuses du grand artiste.
Laferrière a en plus la ténacité.
- Eh bien, lui dis-je, c'est bon, je le ferai.
- Vous le ferez, n'est-ce pas ?
- Oui.
- Vous me le promettez ?
- Je vous le promets.
- Eh bien, alors...
- Quoi ?
- Si cela vous était égal...
- Dites.
- Vous le feriez...
- Tout de suite, n'est-ce pas ?
- Oui.
- Séance tenante ?
- Je vous en prie.
- Je n'ai pas le temps.
- Oh ! mon petit Dumas ! Faites-moi mon Vésuve. Je vous promets, si vous me le faites aujourd'hui, de le savoir demain.
- Encore une fois, je n'ai pas le temps.
- Que vous faut-il donc pour cela ?
- Ce qu'il me faut ?...
- Dix minutes !... Tenez, c'est tout fait... Je vous en prie !
- Allez-vous-en au diable !
- Mon petit Dumas !...
- Allons, voyons.
- Est-il gentil !
- Donnez-moi une plume, de l'encre, du papier.
- Voilà !... Non, ne vous dérangez pas : je vais approcher la table... Tenez, êtes-vous bien comme cela, hein ?
- A merveille ! Maintenant, allez-vous-en, et revenez dans un quart d'heure.
- Oh ! qu'est-ce que cela vous fait que je sois là ?
- Je ne peux pas travailler quand il y a quelqu'un là. Mon chien lui-même me gêne.
- Je ne bougerai pas, mon petit Dumas ! Je ne dirai pas un mot ; je me tiendrai bien tranquille.
- Alors, mettez-vous devant la glace, boutonnez votre habit, prenez des airs sombres, et passez votre main dans vos cheveux.
- J'y suis.
- Et moi aussi.
Un quart d'heure après, le Vésuve faisait éruption dans le rôle de Laferrière, lequel s'en allait tout joyeux et tout fier.
Bonne race, au bout du compte, que cette race d'artistes ! Un peu ingrate quelquefois ; mais notre ami Roqueplan n'a-t-il pas proclamé ce principe que « l'ingratitude est l'indépendance du coeur ?... ».
Il y avait, dans ce temps-là, une chose dont on s'occupait énormément, comme on s'occupait alors de toute chose artistique.
Le roi Louis-Philippe donnait un bal costumé.
Duponchel avait été mandé pour faire dessiner les costumes historiques ; c'était à qui solliciterait, demanderait, implorerait des invitations.
Le bal fut splendide. Toutes les illustrations politiques y assistaient ; mais, comme il arrivait toujours, toutes les illustrations artistiques et littéraires y manquaient.
- Voulez-vous faire une chose qui enfonce le bal des Tuileries ? me dit Bocage.
- Comment ?
- Donnez-en un, vous !
- Moi ! et qui aurai-je ?
- Vous aurez d'abord les gens qui ne vont pas chez le roi Louis-Philippe, puis ceux qui ne sont pas de l'Académie. Il me semble que c'est déjà assez distingué, ce que je vous offre là.
- Merci, Bocage, j'y penserai.
J'y pensai effectivement.
On verra dans un de nos prochains chapitres quel fut le résultat de ces réflexions.
Le 23 du mois de janvier – le surlendemain de l'anniversaire de la mort du roi Louis XVI – le lieu habituel des exécutions fut changé, et, de la place de Grève, transporté à la barrière Saint-Jacques.
C'était un pas que faisait la civilisation : constatons-le, en enregistrant ici l'arrêté de M. de Bondy.

« Nous, pair de France, préfet de la Seine, etc. ;
Vu la lettre qui nous a été adressée par M. le procureur général près la cour royale de Paris ;
Considérant que la place de Grève ne peut plus servir de lieu d'exécution, depuis que de généreux citoyens y ont si glorieusement versé leur sang pour la cause nationale ;
Considérant qu'il importe de désigner de préférence les lieux éloignés du centre de Paris, et qui aient des abords faciles ;
Considérant que, sous différents rapports, la place située à l'extrémité de la rue Saint-Jacques paraît réunir les conditions nécessaires ;
Avons arrêté :
Les condamnations emportant peine capitale seront à l'avenir exécutées sur l'emplacement qui se trouve à l'extrémité du Faubourg-Saint-Jacques.

                    Comte de Bondy ».

Voici ce que nous écrivions à ce propos, le 26 novembre 1849, comme épilogue du Comte Hermann - un de nos meilleurs drames – épilogue fait, non pas pour être joué, mais pour être lu, et à la manière des études théâtrales allemandes :
« La peine de mort, telle qu'elle est appliquée aujourd'hui, a déjà subi une grande modification, non pas dans son résultat, mais dans les détails qui précèdent les derniers moments du condamné.
Il y a vingt ans, la peine de mort s'appliquait encore au centre de Paris, à l'heure la plus vivante de la journée, devant le plus grand nombre de spectateurs possible.
Ainsi on donnait au condamné des forces contre sa propre faiblesse. On ne faisait pas du patient un coupable repentant : on en faisait une espèce de triomphateur cynique qui au lieu de confesser Dieu sur l'échafaud, attestait l'insuffisance de la justice humaine, laquelle pouvait bien tuer le criminel, mais était impuissante à tuer le crime.
Aujourd'hui, il n'en est déjà plus ainsi : on a fait un pas vers l'abolition de la peine de mort en transportant l'instrument du supplice presque hors de l'enceinte de la ville, en choisissant l'heure qui, pour la majorité des habitants de Paris, est encore l'heure du sommeil, et en donnant aux derniers moments du coupable les rares témoins que le hasard ou une excessive curiosité attirent autour de l'échafaud.
Maintenant, ce serait aux prêtres qui se vouent au salut des condamnés de nous dire s'ils trouvent autant de coeurs endurcis, dans le trajet qui conduit de Bicêtre à la barrière Saint-Jacques, qu'ils en ont trouvé dans celui qui menait de la Conciergerie à la place de Grève, et s'il y a plus de larmes répandues aujourd'hui, à quatre heures du matin, sur les pieds du crucifix, qu'il n'y en avait autrefois, à quatre heures du soir.
Nous le croyons fermement.
Oui, il y aura plus de repentirs, dans le silence et le recueillement, qu'il n'y en a jamais eu dans le tumulte et dans la foule.
Et, maintenant, supposons que l'exécution, soustraite aux regards avides du peuple, qu'elle ne corrige pas, qu'elle n'instruit pas, qu'elle endurcit à la mort, voilà tout ; supposons que l'exécution ait lieu dans la prison, ayant pour seuls témoins le prêtre et le bourreau ; qu'elle ait pour tout agent – au lieu de la guillotine, qui, suivant le docteur Guillotin, n'occasionne qu'une légère fraîcheur sur le cou, mais qui, au dire du docteur Sue, cause une douleur terrible – supposons que l'exécution ait pour tout agent l'électricité, qui tue comme la foudre, ou bien un de ces poisons stupéfiants qui agissent comme le sommeil ; croit-on que le coeur des condamnés ne s'amollira pas encore plus, dans cette nuit, dans ce silence, dans cette solitude, qu'en plein air, fût-ce même à quatre heures du matin, fût-ce en présence des rares témoins qui assisteront au supplice, mais qui, si rares qu'ils soient, n'en iront pas moins dire aux compagnons du criminel, à ses amis des bagnes : Un tel est bien mort ! c'est-à-dire, un tel est mort sans se repentir, et en repoussant le crucifix ?... »
Depuis ce temps, la guillotine s'est encore rapprochée du condamné : on exécute, maintenant, devant la porte de la prison de la Roquette.
De là à exécuter dans la prison, il n'y a que quelques pas.
Et, pour descendre de la cour de la prison dans le cachot lui-même, il n'y en a qu'un !

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