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Chapitre CXCII


Celui qui fut Gannot. – Le Mapah. – Son premier miracle. – Les noces de Cana. – Gannot phrénologue. – D'où lui venaient ses premières notions phrénologiques. – L'inconnue. – Changement opéré dans la vie de Gannot. – Comment il passe Mapah.

Encadrons M. de Lamennais, c'est-à-dire le grand philosophe, le grand poète, le grand humaniste, entre un faux prêtre et un faux dieu. Après sa sanglante passion, le Christ fut crucifié entre deux larrons.
Nous allons raconter les aventures et exposer les doctrines du Mapah ou de celui qui fut Gannot.
C'est un des dieux les plus excentriques qui se produisirent de 1831 à 1845.
Les anciens divisaient leurs dieux en dii majores et en dii minores ; le Mapah était un dieu minor. Il n'en était pas moins amusant pour cela.
Ce nom de Mapah était le nom favori du dieu, celui sous lequel il désirait être adoré ; mais, n'oubliant pas qu'il avait été homme avant de devenir dieu, il se laissait humblement et modestement appeler, quelquefois même il s'appelait, parlant de sa propre personne, celui qui fut Gannot.
Il avait, en effet, ou plutôt il avait eu deux existences bien distinctes : celle de l'homme et celle du dieu.
L'homme était né vers 1800, ou du moins paraissait à peu près de mon âge quand je l'ai connu. Il se donnait alors de vingt-huit à trente ans. On m'a dit qu'une fois dieu, – il soutenait avoir été le contemporain de tous les siècles, et avoir même préexisté sous une double forme symbolique à Eve et Adam, dans lesquels il s'incarna quand le père et la mère du genre humain ne faisaient encore qu'une seule et même personne !
L'homme avait été un beau, un élégant, un dandy, un habitué du boulevard de Gand, aimant les chevaux, adorant les femmes, idolâtrant le jeu ; à tous les jeux il était habile, au billard surtout. Si bon joueur de billard que fût le pape Grégoire XVI, en supposant qu'il eût joué au billard sa papauté avec Gannot, j'eusse bien certainement parié pour Gannot.
Dire que Gannot jouait mieux au billard qu'aux autres jeux, cela ne veut pas dire qu'il aimât moins les jeux de hasard que les jeux d'adresse ; point : Gannot avait une passion pour la roulette, pour la rouge et la blanche, pour le trente-et-un, pour le biribi, pour tous les autres jeux, enfin.
Aussi avait-il toutes les bienheureuses illusions des joueurs. Nul mieux que lui ne faisait ronfler un cigare et crier des bottes vernies sur l'asphalte des trottoirs en rêvant des fortunes merveilleuses, des calèches, des tilburys, des tandems attelés de chevaux ferrés d'argent, des maisons, des hôtels, des palais, avec des tapis mous et épais comme le gazon des prairies ; des rideaux ; des brocatelles, des tapisseries, des lampas, des lustres de cristal, des meubles de Boule. Malheureusement, entre ses doigts prodigues, l'or gagné s'écoulait comme l'onde. Sans cesse ballotté de la misère à l'abondance, il passait de la maigre déesse à la grasse divinité avec des airs superbes qui faisaient plaisir à voir. L'orgie ne lui déplaisait pas non plus, mais il lui fallait l'orgie avec des proportions gigantesques : le festin de Trimalcion ou les noces de Gamache. Au reste, bon ami, toujours prêt à rendre service, jetant sa bourse au vent, son coeur aux femmes, sa vie à tout, ne se doutant pas encore de sa future divinité, mais faisant déjà toute sorte de miracles.
Tel était Gannot, le futur Mapah, lorsque j'eus l'honneur de faire sa connaissance, vers 1830 ou 1831, au café de Paris.
Encore moins que lui, je pressentais sa divinité à venir, et celui qui m'eût dit, lorsque, à deux heures du matin, je le quittai pour regagner mon troisième étage de la rue de l'Université, que je venais de serrer la main à un dieu, celui-là m'eût certes bien étonné.
J'ai dit que, même avant d'être dieu, Gannot faisait des miracles ; je vais raconter un de ceux que je lui ai à peu près vu faire.
C'était vers 1831 – préciser l'époque de l'année me serait chose impossible – un ami de Gannot, un innocent débiteur qui en était encore à sa première lettre de change, vint le trouver et lui exposer sa détresse en termes déchirants. Gannot était un de ces hommes que l'on consulte volontiers dans les moments difficiles – esprit prompt aux expédients, oeil sûr, main ferme.
Malheureusement, Gannot était dans un de ses jours de pauvreté, et, dans ses jours de pauvreté, il eût rendu des points à Job. Il commença donc par avouer son impuissance personnelle, et, comme son ami se désespérait :
- Bah ! dit-il, nous en avons vu bien d'autres !
Nous en avons vu bien d'autres était le mot de Gannot, qui, en effet, en avait vu de toutes les couleurs.
- Eh bien, mais, demanda l'ami, en attendant, comment me tirer de là ?
- As-tu un objet d'une valeur quelconque dont on puisse faire la monnaie, ne rut-ce que vingt francs, ne fût-ce que dix francs, ne fût-ce que cinq francs ?
- Hélas ! dit le jeune homme, j'ai ma montre...
- Argent ou or ?
- Or.
- Or ! et elle vaut ?
- Elle vaut deux cents francs ; mais c'est à peine si j'en trouverai soixante, et la lettre de change est de cinq cents.
- Va porter ta montre au mont-de-piété.
- Et après ?
- Tu rapporteras ici l'argent qu'on t'en aura donné.
- Et après ?
- Tu m'en donneras la moitié.
- Et après ?
- Après, je te dirai ce qu'il en faudra faire. Va, et surtout ne distrais pas un denier de la somme !
- Peste ! je n'ai garde ! dit l'ami.
Et il partit courant.
Le jeune homme revint avec soixante et dix francs.
C'était de bon augure.
Gannot les prit et les mit majestueusement dans sa poche.
- Que fais-tu ? lui dit l'ami.
- Tu le vois bien.
- Il me semble que tu avais dit que nous partagerions...
- Plus tard... Pour le moment, il est six heures, allons dîner.
- Comment, allons dîner ?
- Mon cher, les gens comme il faut ont besoin de diner, et de bien dîner, pour se donner des idées.
Et Gannot s'achemina vers le Palais-Royal, accompagné du jeune homme, et, une fois au Palais-Royal, Gannot entra aux Frères-Provençaux.
Le jeune homme essaya bien un peu de tirer Gannot par le bras ; mais, sous son bras, comme dans un piège, Gannot pinça la main du jeune homme ; il fallut suivre.
Gannot fit la carte et dîna bravement, à la grande inquiétude de son ami, qui laissait d'autant plus les morceaux entiers sur son assiette que les morceaux étaient plus délicats. Le futur Mapah mangea pour deux.
Le quart d'heure de Rabelais arriva : l'addition se montait à trente-cinq francs.
Gannot jeta deux louis sur la table. On voulut lui rendre sa monnaie.
- Inutile ! Les cinq francs sont pour le garçon, dit-il.
Le jeune homme secoua mélancoliquement la tête.
- Ce n'est point là, murmurait-il tout bas, le moyen de payer ma lettre de change !
Gannot ne paraissait remarquer ni ses monologues ni ses hochements de tête.
Ils sortirent.
Gannot marchait devant, le cure-dent à la bouche ; l'ami le suivait silencieux et morne, comme une victime résignée. Arrivé à la Rotonde, Gannot s'assit, attira une chaise à la portée de son ami, frappa sur la table de marbre avec la plaque de bois d'un journal, demanda deux tasses de café, un cabaret de liqueurs assorties, et les meilleurs cigares que l'on pourrait trouver.
La consommation se monta à cinq francs. Restait vingt-cinq francs sur les soixante et dix.
Gannot en déposa dix dans la main de son ami, et réintégra les quinze autres dans sa poche.
- Eh bien ? demanda l'ami.
- Prends ces dix francs, répondit Gannot ; monte dans cette maison que tu vois en face, au 113 ; ne te trompe pas d'étage, surtout !
- Qu'est-ce que cette maison ?
- C'est une maison de jeu.
- Je jouerai donc ?
- Sans doute, tu joueras ! et, à minuit, que tu aies gagné ou perdu, reviens ici... ; j'y serai.
Le jeune homme en était à ce point d'anéantissement que, si Gannot lui eût dit : « Va te jeter dans la rivière », il y serait allé.
Il exécuta ponctuellement l'ordre de Gannot.
Il n'avait jamais mis le pied dans une maison de jeu. La fortune dit-on, favorise les innocents : il joua et gagna.
A onze heures trois quarts – il n'avait pas oublié l'injonction du maître, pour lequel il commençait à se sentir une espèce de respect superstitieux – à onze heures trois quarts, il sort les poches pleines d'or, et le coeur gonflé de joie.
Gannot se promenait devant le passage qui conduit au Perron, fumant tranquillement son cigare.
Du plus loin qu'il l'aperçut :
- Oh ! mon ami, s'écria le jeune homme, quel bonheur ! J'ai gagné quinze cents francs ; ma lettre de change payée, il me restera mille francs !.. Laisse moi t'embrasser, je te dois la vie.
Gannot le repoussa doucement de la main, et l'invita à modérer les transports de sa-reconnaissance.
- Ah ! maintenant, dit-il, nous pouvons bien aller prendre un verre de punch, n'est-ce pas ?
- Un verre de punch ?... Un bol ; mon ami ! Deux bols ! Tant que tu en voudras, et des havanes à discrétion ! Je suis riche : ma lettre de change payée et ma montre retirée, il me reste encore...
- Tu me l'as déjà dit.
- Ma foi ! je suis si content, que je ne saurais trop le redire, mon ami !
Et le jeune homme s'abandonna aux éclats d'une joie immodérée, tandis que, beau, calme et fier, Gannot montait royalement l'escalier conduisant à l'estaminet Hollandais, le seul qui fût ouvert à minuit passé.
L'estaminet était plein. Gannot appela les garçons.
Un garçon se présenta.
- J'ai demandé les garçons ; dit Gannot.
On en alla chercher trois qui étaient à la glacerie : on en fit lever deux qui étaient déjà couchés. Il en vint quinze en tout.
Gannot les compta.
- Bon ! dit-il. Maintenant, garçons, promenez-vous de table en table, et demandez à ces messieurs et à ces dames ce qu'ils désirent.
- Alors, monsieur...
- C'est moi qui paye ! dit majestueusement Gannot.
La plaisanterie fut acceptée, on la trouva même de bon goût ; seul, l'ami riait du bout des lèvres en voyant l'absorption de liqueurs, de café, de gloria qui se faisait.
Chaque table était un volcan versant, au milieu des flammes, une lave de punch. Les tables se renouvelaient ; les nouveaux venus étaient invités par l'amphitryon à consulter la carte, et à s'en donner à discrétion : glaces, liqueurs, limonades gazeuses, tout y passa, jusqu'à l'eau de Seltz.
Enfin, à trois heures, quand il n'y eut plus un seul petit verre dans l'établissement, Gannot demanda la note de la consommation. Elle s'élevait à dix-huit cents francs.
Et la lettre de change !...
Le jeune homme, plus mort que vif, porta machinalement la main à sa poche, quoiqu'il sût bien qu'elle ne contenait que quinze cents francs ; mais Gannot ouvrit son portefeuille, en tira deux billets de mille francs, et, soufflant dessus pour les décoller :
- Tenez, garçons, dit-il, le reste est pour le service.
Et, se tournant vers son élève, près de se trouver mal, et qui, toute la soirée, n'avait cessé de le tirer par la manche, et de lui marcher sur les pieds :
- Jeune homme, lui dit-il, j'ai voulu te donner une petite leçon... C'est pour t'apprendre qu'un bon joueur ne doit pas s'émerveiller des gains qu'il fait, et surtout qu'il doit en user largement.
Avec les quinze francs qu'il avait gardés sur l'argent de son ami, Gannot avait été jouer de son côté, et avait gagné deux mille francs. On a vu où ils étaient passés.
Ce fut son miracle des noces de Cana.
Mais, comme on le comprend bien, cette fortune aléatoire avait de cruels revers ; l'existence de Gannot était pleine de crises, il vivait de tous les excès ! Plus d'une fois, au milieu de cette vie orageuse, les pensées les plus sinistres traversèrent son cerveau. Nouveau Karl Moor, nouveau Jean Sbogar, nouveau Jaromir, quels plans effroyables ne formait-il pas alors ? Attaquer les passants sur les grands chemins, et jeter au tapis vert un or taché de sang, ce fut, dans plus d'une déroute, le rêve de ses nuits fiévreuses, et la terrible espérance de ses lendemains !
- J'allais, disait-il lui-même lorsque sa divinité l'eut dégagé de toutes ces vapeurs sombres de líhumanité, j'allais trébuchant sur la voie du crime, et me heurtant la tête çà et là aux angles du couperet ; je devais passer par toutes ces épreuves : c'est du dernier des vauriens que devait sortir le premier des protestants !
A l'industrie du jeu, il en joignait une autre moins éventuelle. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, où il demeurait alors, les passants ont pu observer une tête servant d'enseigne, et sur le crâne chauve de laquelle un artiste quelconque avait peint en bleu et en rouge la topographie cérébrale des facultés, des sentiments et des instincts ; cette tête cabalistique indiquait qu'ici on donnait des consultations de phrénologie.
Maintenant, il est bon de dire comment Gannot était arrivé à l'apogée de la science des Gall et des Spurzheim.
Fils d'un chapelier, il avait remarqué, tout enfant, dans la boutique de son père, les formes si diverses de chapeau en rapport avec les formes si variées de la tête. Il s'était ainsi créé un système phrénologique à lui, qu'il développa plus tard par l'étude superficielle de l'anatomie.
Gannot était médecin, ou, pour mieux dire, officier de santé ; ce qu'il avait appris tenait peu de place dans sa mémoire ; mais, doué d'un tact fin et pénétrant, il analysait avec une espèce de seconde vue les caractères et les têtes qui tombaient sous sa main.
Un jour qu'accablé par une perte d'argent qu'il venait de faire au jeu, ne trouvant plus devant lui que misère et désespoir, il s'abandonnait aux plus sombres résolutions, une femme du monde, belle, jeune, riche, descend de voiture, monte son escalier, et frappe à sa porte.
Elle venait demander au devin la bonne aventure de sa tête.
Si magnifique créature qu'elle fût, Gannot ne vit ni elle, ni sa beauté, ni son trouble, ni son hésitante rougeur ; elle s'assit, ôta son chapeau, découvrit d'admirables cheveux blonds, et livra sa tête au phrénologue.
Le docteur mystérieux passa négligemment sa main sur ces ondes d'or.
Son esprit était ailleurs.
Rien pourtant de plus riche que les plans et les contours qui se développaient sous le toucher du maître. Au moment où sa main arrivait à un endroit situé à la base du crâne que le vulgaire appelle la nuque, et que les savants nomment l'organe de l'amativité, soit qu'elle eût vu Gannot dès longtemps, soit sympathie magnétique et instantanée, cette femme fondit en larmes, et, jetant ses bras autour du cou du futur Mapah :
- Ah ! s'écria-t-elle, je vous aime !
Ce fut un rayon nouveau dans la vie de cet homme.
Jusque-là, Gannot avait connu les femmes ; il n'avait pas connu la femme. A une vie de folles débauches, de jeu, d'émotions violentes, à une vie répandue sur l'asphalte du boulevard, sur le parquet des tripots, dans les allées du Bois, succéda une vie d'amour solitaire ; car, cette belle inconnue, il l'aima jusqu'à la folie, jusqu'à la rage.
Elle était mariée.
Souvent, dans leurs heures de délire, quand venait le moment de se quitter, des pleurs plein les yeux, des sanglots plein la poitrine, ils conspirèrent la mort de l'homme qui était un obstacle à leur enivrante passion ; mais ils en restèrent à la pensée du crime. Du moins, elle voulut fuir avec lui : la fuite fut convenue, le jour arrêté. Mais, ce jour-là, elle arriva chez Gannot avec un portefeuille garni de billets de banque pris dans le portefeuille de son mari : Gannot eut horreur du vol, et refusa l'argent.
Le lendemain, elle vint sans autre fortune que la robe qu'elle portait sur elle ; pas une chaîne d'or à son cou, pas une bague à son doigt.
Ce jour-là, il l'enleva.
La vie de cet homme, compliquée de cet élément nouveau, prit plus que jamais son vol à travers les régions impossibles ; c'était une de ces natures qui vont à tous les emportements. Si ce principe de M. Guizot est vrai : « On tombe toujours du côté où l'on penche », le Mapah ne pouvait manquer de tomber un jour ou l'autre : il penchait de tous les côtés !
Le jeu et l'amour satisfaisaient admirablement les instincts merveilleux de cette vie excentrique ; les maisons de jeu fermèrent ! La femme qu'il aimait mourut !
C'est alors que le dieu naquit chez lui de l'amant inconsolable et du joueur rentré.
Il fit une maladie pendant laquelle le spectre de cette femme morte le visita toutes les nuits, et lui révéla les dogmes de sa religion nouvelle. En proie à ces hallucinations de l'amour et de la fièvre, Gannot s'écoutait lui-même dans la voix qui lui parlait. Mais il n'était déjà plus Gannot ; il se transfigurait.

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