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Chapitre CLXXXV


Chéron. – Ses derniers compliments à Harel. – Nécrologie de 1830. – Ma visite officielle du premier jour de l'an. – Un costume à effet. – Lisez le Moniteur. – Dissolution de l'artillerie de la garde nationale. – Première représentation de Napoléon Bonaparte. – Delaistre. – Frédérick Lemaître.

Au reste, pendant le cours de cette glorieuse année 1830, la mort avait fait récolte de célébrités.
Elle avait commencé par Chéron, l'auteur du Tartufe de moeurs.
Nous apprîmes sa mort d'une singulière façon. Harel avait eu l'idée de reprendre la seule comédie que le brave homme eût faite, et l'avait mise en répétition en même temps que Christine.
On répétait la comédie de Chéron à dix heures du matin, et Christine à midi.
Un matin, Chéron, qui était l'exactitude même, se trouva être en retard. Harel attendit un instant, puis donna l'ordre de passer à la mise en scène de Christine.
Steinberg n'en était pas à son dixième vers, lorsqu'un petit bonhomme d'une douzaine d'années sortit d'une coulisse, et demanda M. Harel.
- Me voici, dit Harel ; qu'y a-t-il ?
- Il y a, répondit le bonhomme, que M. Chéron vous fait bien ses compliments, et vous prévient qu'il ne pourra pas venir à sa répétition ce matin.
- Pourquoi cela, mon ami ? demanda Harel.
- Parce qu'il est mort cette nuit, répondit le bonhomme.
- Ah ! diable ! fit Harel ; en ce cas, tu lui feras tous mes compliments, et tu lui diras que j'irai à son enterrement demain.
Ce fut l'oraison funèbre de l'ancien commissaire du gouvernement près le Théâtre-Français.
Je crois avoir dit quelque part que c'était à Chéron que Taylor avait succédé.
Au commencement de l'année, le 15 février, était mort aussi le comte Marie Chamans de Lavalette, sauvé, en 1815, par le dévouement de sa femme et celui de deux Anglais, dont je devais retrouver l'un, sir Robert Wilson, en 1846, gouverneur de Gibraltar. Le comte de Lavalette avait survécu quinze ans à sa condamnation à mort, soignant à son tour sa femme, devenue folle des suites de l'effroyable émotion que lui avait causée la fuite de son mari.
Le 11 mars avait inscrit sur la liste nécrologique le marquis de Lally- Tollendal, que j'avais beaucoup connu : c'était le fils du Lally-Tollendal qui avait été exécuté en place de Grève comme concussionnaire, et sur lequel Gilbert, on se le rappelle, a fait des vers qui sont assurément de ses meilleurs. Le pauvre marquis de Lally-Tollendal avait toujours la larme à l'oeil, ce qui ne l'avait pas empêché de devenir énorme. Il pesait près de trois cents livres ; madame de Stal l'appelait « le plus gras des hommes sensibles ».
Dans le même mois était mort Radet, le doyen des vaudevillistes. Dans les dernières années de sa vie, il était possédé de la manie du vol ; ses amis ne s'en inquiétaient plus : quand, après le départ de Radet, il leur manquait quelque chose, ils savaient où retrouver ce qui leur manquait.
Puis, le 23 avril, le chevalier Sue, père d'Eugène Sue ; il était médecin en chef honoraire de la maison du roi Charles X. C'était un homme d'une grande originalité d'esprit, et quelquefois d'une singulière naïveté d'expression ; ceux qui l'ont entendu faire ses cours de conchyliologie ne me démentiront pas, j'en suis bien sûr.
Puis, le 29 mai, cet excellent Jérôme Gohier, dont j'ai parlé comme d'un vieil ami à moi, et qui ne pouvait pardonner à Bonaparte d'avoir fait le 18 Brumaire, tandis que lui, Gohier, déjeunait chez Joséphine..
Puis, le 29 juin, le bon vieux M. Pieyre, l'ancien instituteur, l'ancien secrétaire du duc d'Orléans, l'auteur de L'Ecole des pères ; le même qui, avec le papa Bichet et M. de Parseval de Grandmaison, m'avait pris en grande amitié, et soutenu de tout son pouvoir au commencement de ma carrière dramatique.
Puis, le 28 août, Martainville, l'homme du pont du Pecq, que nous avons vu aux prises avec M. Arnault à propos de Germanicus.
Puis, le 18 octobre, Adam Weishaupt, ce fameux chef des illuminés dont je devais, dix-huit ans plus tard, remuer les cendres dans le roman de Joseph Balsamo.
Puis, le 30 novembre, Pie VIII, qui faisait place à Grégoire XVI, dont j'aurai tant à parler.
Puis, le 17 décembre, Marmontel fils, qui mourut à New-York, en Amérique – à l'hôpital – comme eût pu faire un vrai poète.
Puis, le 31 du même mois, la comtesse de Genlis, ce croquemitaine de ma jeunesse, dont j'ai raconté les apparitions au château de Villers-Hellon.
Enfin, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, mourut l'artillerie, tuée par décret royal, décret qui, pour ne m'avoir pas été connu assez tôt, me fit faire la balourdise que l'on va lire, et qui est probablement, de tous les griefs qu'il avait ou croyait avoir contre moi, celui dont le roi Louis-Philippe me garda la plus amère rancune.
On se rappelle la démission de l'un de nos capitaines et mon élection au grade qui se trouvait vacant ; on se rappelle encore que, grâce à l'enthousiasme dont j'étais animé à cette époque, le surlendemain de ma nomination, je commandais la manoeuvre.
C'était, depuis cinq mois, la troisième transformation que subissait mon uniforme : d'abord, garde national à cheval ; puis, de garde national à cheval, se métamorphosant en artilleur ; puis, de simple artilleur, en capitaine d'artillerie.
Sur ces entrefaites, le jour de l'an approchait ; une réunion avait eu lieu pour demander si lon irait oui ou non faire au roi la visite d'étiquette. Comme ne pas y aller était fort inutilement se mettre à l'index, il fut décidé que l'on irait.
En conséquence, rendez-vous fut pris pour le lendemain 1er janvier 1831, à neuf heures du matin, dans la cour du Palais-Royal. Sur quoi nous nous quittâmes.
Je ne sais quelle cause, le 1er janvier 1831, me retint au lit un peu plus tard que de coutume ; bref, en regardant à ma montre, je m'aperçus que je n'avais que le temps, et bien juste, de m'habiller et de gagner le Palais-Royal.
J'appelai Joseph, et, grâce à lui, à neuf heures sonnantes, je descendais quatre à quatre les escaliers de mon troisième étage.
Il va sans dire que, comme j'étais énormément pressé, je ne trouvai ni fiacre ni voiture d'aucune espèce.
J'arrivai donc dans la cour du Palais-Royal à neuf heures un quart.
Cette cour était encombrée d'officiers qui attendaient que leur tour fût venu de présenter leurs félicitations collectives au roi des Français ; mais, au milieu de tous ces uniformes, celui de l'artillerie brillait par son absence.
Je jetai les yeux sur l'horloge, et, voyant que j'étais d'un quart d'heure en retard, je pensai que l'artillerie avait déjà pris la file, et que je la rejoindrais, soit dans les escaliers, soit dans les appartements.
Je montai donc rapidement l'escalier d'honneur, et j'arrivai dans la grande salle. Pas plus d'artilleurs que sur la main ! Je pensai que, comme les timbaliers de Victor Hugo, les artilleurs étaient passés, et je résolus d'avoir mon passage à moi tout seul.
Au reste, si j'avais été moins préoccupé de mon retard, j'aurais pu remarquer de quel oeil étrange me regardait tout le monde ; mais, grâce à ma préoccupation, je ne vis rien, sinon que le groupe d'officiers auquel je me mêlai, pour entrer dans la chambre où était le roi, fit à l'instant même un mouvement du centre à la circonférence, lequel mouvement me laissa aussi complètement isolé que si j'eusse été soupçonné d'apporter le choléra, dont on commençait à s'occuper à Paris.
J'attribuai cette sorte de répulsion au rôle que l'artillerie avait joué dans les dernières émeutes, et, comme, pour mon compte, je me tenais tout prêt à prendre la responsabilité de mes actes, j'entrai la tête haute.
Je dois dire que, des vingt officiers qui formaient le groupe dont j'avais l'honneur de faire partie, je parus être le seul digne d'attirer l'attention du roi ; il me regarda même avec un tel étonnement, que je jetai les yeux autour de moi pour chercher la cause de cet incompréhensible regard. Parmi ceux qui étaient là, les uns affectaient de sourire dédaigneusement ; les autres paraissaient consternés ; quelques-uns semblaient dire dans leur pantomime : « Seigneur ! Excusez-nous d'être venus avec cet homme ! »
Tout cela, je l'avoue, était inexplicable pour moi.
Je passai devant le roi, qui eut la bonté de m'adresser la parole.
- Ah ! bonjour, Dumas ! me dit-il. Je vous reconnais bien là !
Je regardai le roi, me donnant au diable pour savoir à quel signe il me reconnaissait.
Puis, comme il se mit à rire, et qu'en bons courtisans ceux qui l'entouraient l'imitèrent, je souris pour ne pas faire autrement que tout le monde, et je continuai mon chemin.
Dans la chambre où aboutissait ma course, je trouvai Vatout, Oudard, Appert, Tallencourt, Casimir Delavigne, tous mes anciens camarades enfin.
On m'avait vu à travers la porte entrouverte, et, là aussi, on riait.
Cette hilarité générale commençait à m'ahurir.
- Ah ! me dit Vatout, vous avez de l'aplomb, cher ami !
- Et en quoi ?
- Vous venez faire au roi votre visite du jour de l'an avec un habit de dissous.
Lisez dissous, mais entendez dix sous.
Vatout était un enragé faiseur de calembours.
- Je ne comprends pas, lui dis-je très sérieusement.
- Allons bon ! dit-il, voilà que vous allez essayer de nous faire accroire que vous ne connaissez pas l'ordonnance du roi !
- Quelle ordonnance du roi ?
- Celle qui dissout l'artillerie, pardieu !
- Comment, l'artillerie est dissoute ?
- Mais c'est en toutes lettres au Moniteur !
- Vous êtes charmant, vous ! Est-ce que je lis Le Moniteur ?
- Vous avez raison de dire cela.
- Mais, sacrebleu ! je le dis parce que c'est vrai !
On se mit à rire.
J'avoue que j'étais horriblement vexé ; j'avais fait une chose qui, du moment où on la considérait comme une bravade, devenait tout bonnement une impertinence de premier ordre, impertinence que, moins que personne, j'avais le droit de me permettre à l'égard du roi.
Je chargeai Vatout, Oudard, Tallencourt, tout le monde de faire mes excuses au roi, et de protester en mon nom que j'ignorais l'ordonnance. Mais, comme ils n'étaient pas bien convaincus, il est évident qu'ils ne voulurent pas répondre pour moi.
Je descendis les escaliers, aussi rapidement que je les avais montés et je courus au café du Roi, demandant le Moniteur avec un acharnement qui surprit les habitués.
On fut obligé de l'aller emprunter au café Minerve.
L'ordonnance figurait en tête ; elle était courte mais explicite. Elle portait ces simples mots :

« Louis-Philippe, roi des Français,
« A tous présents et à venir, salut.
« Sur le rapport de notre ministre secrétaire d'Etat au département de l'intérieur,
« Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit.
« ART. 1er. Le corps d'artillerie de la garde nationale de Paris est dissous.
« ART. 2. Il sera procédé immédiatement à la réorganisation de ce corps.
« ART. 3. Une commission sera nommée pour procéder à cette réorganisation... »

A la vue de ce document officiel, il ne me fut plus permis de conserver aucun doute.
Je rentrai chez moi, je dépouillai mon enveloppe séditieuse, et, vêtu du costume de tout le monde, j'allai faire, à l'Odéon, ma répétition de Napoléon Bonaparte, dont la première représentation était affichée pour le lendemain.
Au sortir de cette répétition, je rencontrai trois ou quatre de mes camarades de l'artillerie qui me félicitèrent chaudement. Mon aventure avait déjà fait le tour de Paris ; les uns trouvaient la plaisanterie du plus mauvais goût, les autres trouvaient l'action héroïque. Ni les uns ni les autres ne voulaient la prendre pour ce qu'elle était, c'est-à-dire pour un acte d'ignorance.
Je dus plus tard à cette action d'être nommé membre du comité des récompenses nationales, du comité polonais, du comité des décorés de juillet, et d'être réélu comme lieutenant dans la nouvelle artillerie – honneurs qui me conduisirent tout naturellement à prendre ma part du 5 juin 1832, et à être obligé d'aller faire un tour de trois mois en Suisse et de deux mois en Italie.
En attendant, on jouait, comme je l'ai dit, Napoléon le lendemain, événement littéraire peu propre à me remettre bien dans les papiers politiques du roi.
Aussi le pauvre duc d'Orléans ne vint point me demander, cette fois, d'intercéder auprès de son père afin qu'il le laissât aller à l'Odéon.
Napoléon eut un succès, mais de pure circonstance : la valeur littéraire de l'ouvrage était nulle ou à peu près. Le rôle de l'espion seul était une création ; tout le reste avait été fait à coups de ciseaux.
Quelques sifflets protestèrent contre les applaudissements, et – chose rare chez un auteur – je fus presque de l'avis des sifflets.
Mais le moyen, avec Frédérick jouant le principal rôle, avec Lockroy et Stockleit jouant des rôles secondaires ; le moyen, avec cent mille francs de costumes et de décorations, avec l'incendie du Kremlin, la retraite de la Bérésina, et surtout cette Passion de cinq ans à Sainte-Hélène, le moyen de ne pas avoir un succès !
C'était Delaistre qui jouait Hudson Lowe ; on était obligé, je me le rappelle, de le faire reconduire, chaque soir, chez lui par la garde du théâtre pour qu'il ne fût pas lapidé.
Les honneurs de la soirée furent à Frédérick bien plus qu'à moi.
Frédérick commençait cette belle et grande réputation si consciencieusement acquise, si bien méritée.
Il avait débuté d'abord au Cirque ; puis il était venu, comme nous l'avons dit jouer, à l'Odéon, le rôle de Nephtali dans Les Macchabées, de M. Guiraud ; puis il était retourné à l'Ambigu, où il avait créé les rôles de Cartouche et de Cardillac, et était ensuite entré à la Porte-Saint-Martin, où son nom avait retenti dans Méphistophélès, dans Marat et dans le Joueur.
C'était un de ces acteurs privilégiés dans le genre de Kean, plein de défauts, mais aussi plein de qualités ; le génie de la violence, de la force, de la colère, de l'ironie, du fantasque, de la bouffonnerie était en lui.
D'un autre côté, il ne fallait pas lui demander ce qu'avait Bocage, ce que nous irons chercher dans l'homme d'Antony et de La Tour de Nesle, quand nous détaillerons les qualités de cet éminent acteur. – Bocage et Frédérick nous ont donné, à eux deux, ce que Talma jeune nous eût donné à lui tout seul.
Enfin, Frédérick était revenu à l'Odéon, où il avait joué d'une manière merveilleuse le Duresnel de La Mère et la Fille, et où il venait de jouer Napoléon.
Mais ce ne sera pas à propos de Napoléon que nous ferons ressortir les immenses qualités dramatiques de Frédérick. Pour parler de lui convenablement, nous attendrons Richard Darlington, Lucrèce Borgia, Kean, et Ruy Blas.
Ce fut ainsi que j'enjambai cet abîme invisible qui sépare une année de l'autre, et que je passai de l'année 1830 à l'année 1831, qui me conduisait insensiblement à mes vingt-neuf ans.

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