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Chapitre CLXXXIV


Alphonse Rabbe. – Madame Cardinal. – Rabbe et l'académie de Marseille. – Les Massénaires. – Rabbe en Espagne. – Son retour. – Le journal Le Phocéen. – Rabbe en prison. – Le fabuliste. – Rabbe vient à Paris – La Soeur grise. – Les résumés historiques. – Le conseil de M. Brézé. – Un homme d'imagination. – Le style Berruyer. – La Soeur grise volée. – Adèle. – Son dévouement à Rabbe. – Le pain des forts. – Ultime lettere.

Alphonse Rabbe était né à Riez, dans les Basses-Alpes. Comme il arrive à tous les coeurs tendres et profonds, son pays était un de ses amours ; à tout propos il en parlait, et, à l'en croire, ses ruines romaines valaient celles d'Arles ou de Nîmes.
Rabbe était un des hommes les plus extraordinaires de notre époque ; s'il eût vécu, il en eût certes été un des plus remarquables. Hélas ! aujourd'hui, qui se souvient de Rabbe, excepté Méry, Hugo et moi ?
En effet, ce pauvre Rabbe a donné aux autres tant de lambeaux de sa propre vie, qu'il n'a pas eu le temps, pendant les trente-neuf ans qu'elle a duré, de faire un de ces livres qui survivent à ceux qui les ont faits ; lui dont la parole sténographiée eût formé une bibliothèque, lui qui a mis au monde littéraire et politique Thiers, Mignet, Armand Carrel, Méry et tant d'autres qui ne s'en doutent pas, a disparu de ce double monde sans y laisser d'autres traces que deux volumes de fragments publiés par souscription après sa mort, avec une admirable préface en vers de Victor Hugo.
Et encore, pour citer quelque chose de ces fragments, que j'avais entendu lire au pauvre Rabbe lui-même, près duquel je n'étais qu'un enfant fort inconnu – à sa mort, je n'avais fait qu'Henri III – j'avais voulu me procurer ces deux volumes : autant aurait valu me mettre à la recherche de l'anneau de Salomon ! Enfin, je les ai trouvés, où l'on trouve tout, au reste, rue des Cannettes, au cabinet littéraire de madame Cardinal. Ces deux volumes étaient chez madame Cardinal depuis 1835 ils étaient sur ses rayons, ils étaient sur son catalogue, ils étaient en montre, ils étaient en vue ! Eh bien, ces deux volumes n'étaient pas coupés ! Et c'est moi qui, au bout de dix-huit ans, passe le couteau d'ivoire entre leurs pages vierges !
Malheureux Rabbe, il manquait cela à ta destinée !
C'est que les circonstances ont toujours failli à Rabbe ; toute sa vie, il a attendu une révolution : dans une révolution, Rabbe eût été beau comme Catilina ou comme Danton.
1830 sonna sur lui : il était mort depuis vingt-quatre heures !
A l'âge de dix-huit ans, Rabbe concourut pour un prix académique. Le programme était l'éloge de Puget. Un beau discours plein d'idées neuves, un style chaud, une éloquence méridionale, furent autant de causes pour que Rabbe n'obtînt aucune réussite, pas même la plus petite mention honorable ; mais, à ses amis, cet échec révéla tout ce qu'il y avait de brillant avenir dans la vie de Rabbe, si la fortune voulait donner un tour de roue à son bénéfice. Hélas ! la fortune fut académicienne ; Rabbe avait Oreste pour patron.
Doué d'une de ces organisations qui se laissent entraîner à la furie du moment, Rabbe, en 1815, se mit en tête de devenir l'ennemi de Masséna. Pourquoi ? Personne ne l'a jamais su, pas même Rabbe. Il publia alors ses Massénaires, espèces d'iambes en prose écrits avec la pointe d'un fer rouge. Cette brochure le plaça dans le parti royaliste.
Réconcilié, quinze jours plus tard, avec le vainqueur de şurich, une mission le fit partir pour l'Espagne.
De là datent tous les malheurs du pauvre Rabbe ; c'est en Espagne qu'il fut atteint d'une maladie qui avait le déplorable défaut de ne pas être mortelle.
Quel était ce fléau, cette peste, cette contagion ? Lui-même le dit. Ecoutez Rabbe ; on n'emprunte ces détails-là qu'à celui qui a le droit de les donner.
« Hélas ! ô ma mère, tu n'avais pas pu me rendre invulnérable en me trempant, au sortir de ton sein, dans les froides eaux du Styx.
« Egaré par une imagination brûlante et des sens impérieux, j'ai répandu mon encens et prodigué les trésors de l'âge sur les autels d'une criminelle volupté ; le plaisir, ce destructeur des humains dont il ne devrait être que le père, a dévoré les prémices de ma jeunesse. Quand je me regarde, je frémis ! Est-ce bien moi ? Quelle main a sillonné ma face de ces traces hideuses ?...
« Qu'est devenu ce front où respirait la candeur de mon âme, lorsqu'elle était pure encore ? Ces yeux qui effrayent, ces yeux mutilés exprimaient jadis ou les désirs d'un coeur qui n'avait que des espérances et pas un regret, ou les méditations voluptueusement sérieuses d'un esprit libre encore de honteuses chaînes.
« Le sourire de la bienveillance les animait toujours quand ils se portaient sur un de mes semblables ; maintenant, mes regards hasardés et tristement farouches disent à tous : "J'ai vécu, j'ai souffert ; je vous ai connus, et je veux mourir !"
« Que sont devenus ces traits presque suaves que dessinait la ligne la plus harmonieuse ? Cet ensemble, cette physionomie de bonheur qui plaisait et me faisait trouver partout des coeurs faciles et bienveillants n'existent plus ! Tout à péri ! Tout s'est dégradé ! Dieu et la nature se sont vengés !
« Quand j'éprouverai un affectueux sentiment, désormais l'expression de mes traits trahira mon âme ; quand j'approcherai la beauté, l'innocence, elles fuiront !
« Tourments inexprimables ! Punition affreuse !
« Désormais, je dois chercher toutes mes vertus dans le repentir qui me dévore ; il faut que je m'épure par le feu inextinguible des incurables douleurs ; que je remonte à la dignité de mon être par le profond et cuisant regret de l'avoir souillé.
« Quand viendra le moment où, par mes souffrances, j'aurai mérité le repos, la jeunesse aura fui... Mais il est une autre vie, et, en passant le seuil de celle-là, je revêtirai la robe d'une jeunesse immortelle ! »
Et remarquez qu'avant ce malheureux voyage d'Espagne, on ne désignait Alphonse Rabbe que sous le nom de l'Antinočs d'Aix.
Une mélancolie incurable s'empara de lui à partir de ce moment.
- Je me survis à moi-même ! disait-il tristement en secouant sa tête, dont il n'avait gardé intacts que les beaux cheveux. Maudit soit l'inventeur des miroirs !
A trente ans, il avait déjà reculé deux fois contre deux tentatives de suicide. Ses mains faiblirent. le poignard s'émoussa sur son coeur.
Mais, désespéré, il traîna son existence posthume, et se précipita dans l'arène politique comme un gladiateur qui se console en se faisant admirer entre deux tigres.
1821 commençait ; la mort du duc de Berry servait de prétexte à beaucoup de lois rétrogrades. Alphonse Rabbe trouva le moment opportun ; il vint à Marseille, et fonda Le Phocéen dans un pays alors volcan de royalisme.
Voulez-vous savoir comment il parle aux hommes du pouvoir ? Ecoutez-le :
« Les oligarques se disputent les lambeaux de la liberté sur le cadavre d'un malheureux prince... O liberté ! Marque de tes inspirations puissantes ces heures de la nuit que Guillaume Tell et ses amis employaient à frapper des coups réparateurs !... »
Quand on appelle la liberté dans de pareils termes, c'est rarement la liberté qui vient. Un matin, on frappa à la porte de Rabbe ; il alla ouvrir : deux gendarmes l'invitèrent à les suivre et le conduisirent en prison.
Rabbe arrêté, ce fut dans tout Marseille une effroyable explosion de royalisme contre lui. Un écrivain qui avait fait deux volumes de fables se chargea de soutenir la cause des Bourbons dans un journal.
Rabbe lut l'article, et répondit :
« Monsieur, dans un de vos apologues, vous vous êtes comparé vous-même à un mouton ; eh bien, monsieur le mouton, broutez l'herbe tendre, et ne mordez pas ! » Le fabuliste rendit une visite de politesse à Rabbe ; ils se serrèrent la main, et tout fut oublié.
Cependant, le jour de l'arrestation de son rédacteur en chef, Le Phocéen avait été suspendu.
Mis en liberté, après avoir failli être assassiné par ces terribles royalistes marseillais qui, pendant les premières années de la Restauration, laissèrent derrière eux une si large trace de sang, Rabbe partit pour Paris, où ses deux amis Thiers et Mignet avaient déjà conquis une haute position dans les hôtels de Laffitte et de Talleyrand.
Si Rabbe eût conservé son visage d'Apollon et ses formes d'Antinočs il eût tout éclipsé dans le monde parisien par les grâces de ses manières son esprit charmant, son instruction inépuisable, son élégance exquise, mais son miroir le condamnait plus que jamais à la réclusion.
Ses disciples les plus assidus étaient Thiers et Mignet ; ils venaient le voir presque tous les jours, et, devant lui, ressemblaient à des élèves devant leur maître.
Mais Rabbe avait l'esprit d'une indépendance qui touchait à l'indocilité. Rabbe était toujours prêt à se cabrer, même sous la main qui le flattait ; or, Rabbe, qui voyait déjà ces deux écrivains lancés dans le domaine de l'histoire, ne voulut point d'abord chanter en trio avec eux, et, pour être plus vrai que les historiens, il résolut d'écrire un roman. Walter Scott régnait alors, à Londres et à Paris.
Rabbe prit un cahier de papier blanc, et écrivit sur le premier feuillet le titre de son roman : la Soeur grise. Puis il s'arrêta là. J'oserai même dire que ce premier feuillet ne fut jamais retourné. Il est vrai que ce que Rabbe faisait en imagination était bien plus positif pour lui que ce qu'il faisait en réalité.
Félix Bodin venait d'inaugurer l'ère des résumés historiques ; les éditeurs Lecointe et Durey allaient demandant des résumés à tout ce qui ressemblait à un écrivain ; les résumés pleuvaient comme grêle. Le plus humble écolier se croyait tenu de faire son résumé. C'était un vrai fléau ! Les gens les plus inoffensifs se trouvaient atteints du résumé. – Rabbe, du premier coup, éclipsa tous les faiseurs obscurs : il publia successivement les résumés de l'histoire d'Espagne, de l'histoire de Portugal et de l'histoire de Russie, tous tirés à plusieurs éditions. Un talent admirable d'historien fut dépensé dans ces trois livres, qui n'eurent d'autre tort que le titre banal sous lequel ils furent publiés.
- Que faites-vous ? demandait souvent Thiers à Alphonse Rabbe, en voyant celui-ci noircir des rames de papier.
- Je travaille à ma Soeur grise, répondait Rabbe.
Dans l'été de 1824, Mignet fit un voyage à Marseille, et, devant tous les amis de Rabbe, s'étendit en éloges à l'endroit du roman de La Soeur grise, toujours attendu, mais que Mignet croyait tirer à sa fin.
Outre ses beaux livres d'histoire, Alphonse Rabbe écrivait dans le Courrier français d'admirables articles sur les beaux-arts. Rabbe, sous ce rapport, était non seulement un grand maître, mais encore un grand juge.
Peut-être, nous devons l'avouer, était-il un peu injuste pour les vaudevilles, un peu acerbe pour les vaudevillistes ; cette injustice allait chez lui presque jusqu'à la haine.
Il résulta de cette haine une assez grotesque aventure.
Un compatriote de Rabbe, un Marseillais nommé M. Brézé, était possédé de la rage de donner des conseils à Rabbe. Plaçons ici, entre parenthèses, cette observation que le Marseillais est de sa nature grand donneur de conseils, surtout quand on ne lui en demande pas. Donc, M. Brézé avait donné force conseils à Rabbe tandis que Rabbe était à Marseille, conseils que Rabbe, on le devine facilement, s'était bien gardé de suivre.
M. Brézé vint à Paris, et rencontra Barthélemy, le poète, au Palais-Royal.
La conversation s'engage entre les deux compatriotes.
- Et que fait Rabbe ? demanda M. Brézé.
- Mais des résumés.
- Ah ! des résumés, répéta M. Brézé, des résumés... Vous dites que Rabbe fait des résumés ? Diable !
- Oui.
- Qu'est-ce que cela, des résumés ?
- C'est de l'histoire quintessenciée et renfermée dans de petits livres, au lieu d'être délayée dans de gros.
- Et combien Rabbe fait-il de résumés comme cela par an ?
- Mais un et demi, deux au plus.
- Cela rapporte combien, un résumé ?
- Douze cents francs, je crois.
- De sorte que, quand Rabbe a travaillé pendant toute son année, et qu'il a fait un résumé et demi, il a gagné dix-huit cents francs ?
- Dix-huit cents francs, mon Dieu, oui !
- Hum !
Et M. Brézé se mit à réfléchir.
Puis, tout à coup :
- Croyez-vous que Rabbe ait autant d'esprit que M. Scribe ? demanda-t-il.
La question était si inattendue et surtout si inopportune, que Barthélemy se prit à rire.
- Mais oui, dit-il ; seulement, c'est un esprit d'un autre genre.
- Oh ! cela ne fait rien !
- Pourquoi cela ne fait-il rien ?
- S'il a autant d'esprit que lui, c'est tout ce qu'il faut.
Et il se mit à réfléchir de nouveau ; puis, après un instant :
- Est-ce vrai, demanda-t-il à Barthélemy, que M. Scribe gagne cent mille francs par an ?
- On l'assure, répondit Barthélemy.
- Eh bien, dit M. Brézé, il faut que je donne un conseil à Rabbe, moi...
- Vous ?
- Oui, moi.
- Vous en êtes bien capable... Et lequel ?
- Il faut que je lui donne le conseil de laisser là ses résumés, et de faire des vaudevilles.
L'idée parut splendide à Barthélemy.
- Répétez, dit-il à M. Brézé.
- Il faut, répéta M. Brézé, que je donne à Rabbe le conseil de laisser là ses résumés, et de faire des vaudevilles.
- Morbleu ! dit Barthélemy, donnez-lui ce conseil-là, monsieur Brézé.
- Je le lui donnerai.
- Quand ?
- La première fois que je le verrai.
- Vous me promettez cela ?
- Parole d'honneur !
- Surtout, n'y manquez pas.
- Soyez tranquille !
Et Barthélemy et M. Brézé se quittèrent en échangeant une poignée de main, M. Brézé enchanté d'avoir eu une si triomphante idée Barthélemy n'ayant qu'un regret, celui de ne pas être là quand il mettrait son idée à exécution.
En effet, un jour, M. Brézé rencontre Rabbe sur le pont des Arts – en ce moment-là, Rabbe nageait en pleine histoire de Russie : il était grave comme Tacite.
- Oh ! que je suis aise de vous voir, mon cher Rabbe ! dit M. Brézé en l'abordant.
- Et moi aussi, dit Rabbe.
- Il y a huit jours que je vous cherche.
- Vraiment !
- Parole d'honneur !
- Pour quoi faire ?
- Mon cher Rabbe, vous savez combien je vous aime
- Ah ! oui !
- Eh bien, dans votre intérêt... vous entendez ? Dans votre intérêt...
- Certes, j'entends !
- Eh bien, j'ai un conseil à vous donner.
- A moi ?
- A vous.
- Donnez, dit Rabbe en regardant Brézé par-dessus ses lunettes comme il avait l'habitude de le faire quand il éprouvait un grand étonnement ou que l'on commençait à l'impatienter.
- Croyez-moi, c'est un ami qui vous parle.
- Je n'en doute pas ; mais le conseil ?
- Rabbe, mon ami, au lieu de faire des résumés, faites des vaudevilles !
Un rugissement sourd gronda dans la poitrine de l'historien. Il saisit par le bras le donneur de conseils, et, d'une voix terrible :
- Monsieur, lui dit-il, c'est un de mes ennemis qui vous envoie pour me faire insulte.
- Un de vos ennemis ?
- C'est Latouche !
- Mais non...
- C'est Santo-Domingo !
- Non...
- C'est Love-Weymars !
- Je vous proteste que non.
- Nommez-moi cet insolent.
- Rabbe !... Mon cher Rabbe !...
- Nommez-le-moi, monsieur, ou je vous prends par le talon, et je vous précipite dans la Seine comme Hercule précipita Pirithočs dans la mer...
Puis, s'apercevant qu'il faisait une fausse citation :
- Pirithočs ou un autre, peu importe !
- Mais je vous affirme...
- Alors, c'est vous ? s'écria Rabbe ne lui donnant pas le temps d'achever sa phrase. Eh bien, monsieur, vous allez me rendre raison de cette insolence !
A cette proposition, Brézé fit un tel bond, qu'il arracha son bras de la tenaille qui le serrait, et courut se mettre sous la protection de l'invalide qui surveillait le péage du pont.
Rabbe s'éloigna en lui faisant un geste gros d'avenir menaçant.
Le lendemain, il n'y pensait plus.
Dix ans après, Brézé y pensait encore !
Deux explications vont suivre cette anecdote, qui eussent dû la précéder.
A force de lire les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, Rabbe avait pris une partie du caractère du susceptible Genevois ; il croyait à une conspiration générale organisée contre lui : ses Catilina, ses Manlius et ses Spartacus étaient Latouche, Santo-Domingo et Love-Weymars ; il n'y avait pas jusqu'à ses deux Pylade, Thiers et Mignet, qu'il ne soupçonnât.
- Ce sont mes d'Alembert et mes Diderot ! disait-il.
Il était donc tout simple qu'il crût que cette proposition de Brézé fût une conspiration qui éclatait.
En effet, la vie de Rabbe était une espèce d'hallucination continuelle, une existence pleine de rêves ; le sommeil seul lui rendait la réalité.
Un jour, il aborde Méry, l'air sombre, la main dans sa poitrine, et froissant convulsivement sa chemise.
- Eh bien, s'écrie-t-il en hochant la tête de haut en bas, je vous l'avais dit !
- Quoi donc ?
- Que c'était mon ennemi !
- Qui cela ?
- Mignet.
- Mais non, mon cher Rabbe... Mignet vous aime et vous admire.
- Ah ! il m'aime !
- Oui.
- Ah ! il m'admire !
- Sans doute.
- Eh bien, savez-vous ce qu'il dit de moi, cet homme qui m'aime et qui m'admire ?
- Que dit-il ?
- Ce qu'il dit ?... Il dit que je suis un homme d'imagination, ce monsieur !...
Méry prit un air consterné pour obliger Rabbe.
Et Rabbe, pour se venger de l'insulte de Mignet, écrivait, dans la préface d'une seconde édition de ses résumés, ces mots foudroyants :
« La plume de l'historien ne doit pas être un tuyau de plomb d'où coule une eau tiède sur le papier. »
Dès ce moment, sa colère contre les historiens – contre les historiens modernes, bien entendu : il adorait Tacite ; sa colère contre les historiens ne connut plus de bornes ; et, quand il y avait, chez lui, présence d'amis et absence d'historiens, il s'écriait d'une voix tonnante :
- Croiriez-vous bien ceci, messieurs ? C'est qu'il y a aujourd'hui, en France, dans notre génération, dans nos rangs, des historiens qui s'avisent de copier le style des pères Berruyer, Catrou et Rouillé ? Oui, à chaque ligne de leurs batailles modernes, ils vous disent que trente mille hommes ont été taillés en pièces, ou qu'ils ont mordu la poussière, ou qu'ils sont restés couchés sur l'arène. Sont-ils vieux ces jeunes gens ! L'autre jour, il y en a un qui, en racontant la bataille d'Austerlitz, a écrit cette phrase : « Vingt-cinq mille Russes étaient rangés en bataille sur un vaste étang gelé ; Napoléon ordonna que le feu fût dirigé contre cet étang. Les boulets brisèrent là glace, et les vingt-cinq mille Russes mordirent la poussière !
Ce qu'il y avait de curieux, c'est que la phrase se trouvait textuellement écrite dans un des résumés du temps.
La seconde observation que nous eussions dû faire expliquera cette comparaison que Rabbe avait risquée de lui à Hercule, et de Brézé à Pirithočs.
Rabbe avait si bien contracté l'habitude des grandes formes oratoires et du langage distingué, qu'il ne pouvait jamais descendre au style familier dans ses relations subalternes.
Ainsi il disait gravement à son coiffeur :
- Ne dérangez pas trop l'économie de ma chevelure ; que votre coup de peigne soit léger à ma tête, et gardez, comme dit Boileau, que
          L'ivoire trop hâté ne se brise en vos mains !
Il disait à son portier :
- Si quelque ami vient frapper à ma porte hospitalière, soyez-lui bienveillant... Je rentrerai bientôt ; je vais respirer l'air du soir sur le pont des Arts.
Il disait à son pâtissier, Grandjean, qui demeurait à sa porte, rue des Petits Augustins :
- Monsieur Grandjean, le vol-au-vent que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer hier avait une croûte de ciment romain rebelle à la dent ; donnez à vos oeuvres culinaires une cuisson plus onctueuse ; on vous en saura gré.
Au milieu de tout cela, Rabbe se figurait toujours qu'il écrivait son roman de La Soeur grise.
Un jour, Thiers entre chez lui, et, selon son habitude :
- Eh bien, Rabbe, dit-il, que faites-vous ?
- Parbleu ! répond Rabbe, ce que je fais, vous le savez bien ! Je fais ma Soeur grise.
- Elle doit être fort avancée depuis que vous y travaillez ?
- Elle est finie.
- Ah ! vraiment !
- En doutez-vous ?
- Non.
- Vous en doutez ?
- Mais non.
- Tenez, dit-il en prenant le cahier de papier, la voici.
Thiers prend le cahier de papier.
- Comment, la voici ? Mais c'est du papier blanc que vous me montrez, mon cher !
Rabbe s'élance comme un tigre sur Thiers, et peut-être allait-il supprimer, en 1825, le ministère du 1er mars, quand Thiers ouvre le cahier, et lui montre les pages d'une blancheur aussi entière que la robe de la bergère de M. Planard, Rabbe saisit ses cheveux à deux mains.
- Savez-vous ce qui m'est arrivé ? s'écria-t-il.
- Non.
- On m'a volé mon manuscrit de La Soeur grise !
- Ah ! mon Dieu ! s'écrie Thiers, qui ne veut pas le contrarier ; et connaissez-vous le voleur ?
- Non... Si... si fait, je le connais... c'est Love-Weymars ! Il ne périra que de ma main, et je vais lui envoyer deux témoins !
Love-Weymars n'était pas à Paris. Pendant plus de quinze jours, Rabbe fut convaincu qu'il avait écrit La Soeur grise depuis le premier jusqu'au dernier mot, et que, jaloux de lui, Love-Weymars lui en avait dérobé le manuscrit.
Quand de pareilles incartades tombaient sur des amis comme Love- Weymars, comme Thiers, comme Mignet, comme Armand Carrel, comme Méry, ce n'était rien ; mais, quand elles avaient pour objet des étrangers moins au fait de la folie de Rabbe, les choses tournaient parfois au tragique.
Ainsi, vers cette époque, il eut deux duels : l'un avec Alexis Dumesnil, l'autre avec Coste ; de chacun de ces messieurs, il reçut un coup d'épée ; mais ces deux blessures ne le guérirent pas de sa passion pour les rencontres. Il avait, disait-il, dans sa jeunesse, manié très habilement le javelot ; malheureusement, ses adversaires refusaient toujours le javelot, ce que Rabbe, dans son admiration pour l'Antiquité, s'obstinait à ne pas comprendre.
Nous serions plus qu'oublieux, nous serions ingrat si, en parlant de Rabbe, nous ne disions quel ange consolateur traversa un instant sa vie de souffrances. Une jeune fille nommée Adèle resta trois ans près de lui ; mais ces trois ans de joie ne furent pour Rabbe qu'une douleur de plus ; bientôt la belle et fraîche jeune fille pâlit comme une fleur dont un ver ronge la tige ; elle inclina la tête, agonisa un an, et mourut.
L'histoire a fait grand bruit de certains dévouements ; nul dévouement ne fut plus pur, plus généreux que le dévouement ignoré de la pauvre jeune fille, plus complet surtout, puisqu'il la conduisit à la mort.
Un sujet pareil se constate en trois lignes, comme fait, ou s'étend en deux volumes, comme étude psychologique.
Pauvre Adèle ! Nous n'avons qu'un souvenir et quatre lignes à te donner !
Cette mort acheva de pousser Rabbe au désespoir ; de l'époque de la mort d'Adèle date véritablement l'ère désespérée de sa vie. En effet, Rabbe venait de s'apercevoir non seulement que la destruction était en lui, mais encore qu'elle émanait de lui.
C'est de ce moment surtout que sa plainte devient amère et incessante ; c'est de ce moment qu'il s'arrange de manière à ce que sa pensée se trouve incessamment en face du suicide, afin qu'elle s'y habitue.
Il a des tablettes qui restent éternellement sous ses yeux. Il les appelle le pain des forts ; c'est effectivement la nourriture de son âme.
Nous extrayons du journal funèbre quelques-unes de ses pensées les plus remarquables.

« Homme, d'où vient ton orgueil ? Ta conception est une faute ; ta naissance est une douleur ; ta vie, un travail ; ta mort, une nécessité. »

« Cadavre vivant ! Quand seras-tu donc rendu à la poussière ? O solitude ! O mort ! Je me suis abreuvé de vos sévères délices. Vous êtes mes amantes, seules, mais fidèles ! »

« Amère et cruelle absence du visage de Dieu, jusques à quand me tourmenteras-tu ? »

« Chacune de nos heures nous pousse au tombeau, et s'accélère, du mouvement de celles qui la précèdent. »

« Pensez, au matin, que vous n'irez peut-être pas jusqu'au soir ; pensez, au soir, que vous n'irez peut-être pas jusqu'au matin. »

Parfois aussi, un triste souvenir des beaux jours de la jeunesse, de ce bonheur qui ne reparaît jamais si grand et si amer qu'aux jours de l'infortune ; parfois ce souvenir vient arrêter le malheureux condamné dans ses aspirations vers la mort. Alors, son désespoir revient à la mélancolie, presque à l'espérance.

« Ils ont passé, les prestiges du bel âge ; tout est détruit ! oh ! que d'amertume remplit mon âme ! Nature inexorable, fatalité, destin ou providence, rendez-moi la coupe de la vie et du bonheur ! Mes lèvres l'ont à peine effleurée, et voilà que vous l'enlevez à ma main tremblante. Donnez ! Donnez ! Une soif brûlante me dévore ; je me suis trompé ou vous m'avez trompé ; je ne me suis point abreuvé, ma soif ne s'est point tarie, car la liqueur s'est dissipée comme la flamme bleuâtre qui ne laisse après elle que l'odeur du soufre et du volcan. »
« Foudre du ciel ! Pourquoi ne préfères-tu point frapper les têtes altières de ces chênes et de ces sapins dont la vigoureuse vieillesse a déjà bravé cent hivers ? Ils ont vécu, du moins ; ils se sont rassasiés des sucs de la terre ! »
« J'ai été abîmé dans ma force ; depuis neuf ans, je dispute sa proie au tombeau... Misérable, pourquoi la main de Dieu, qui me frappe, ne m'a-t elle pas cent fois anéanti ? »
Puis l'âme du malheureux Rabbe, à force de douleurs, s'élève à la prière ; lui, le sceptique, il doute du doute, et revient à Dieu.
« O mon Dieu ! – s'écrie-t-il dans la solitude de la nuit, qui porte jusqu'à ses voisins ses gémissements et ses larmes – ô mon Dieu ! Il faut que votre justice nous réserve un monde meilleur ! O mon Dieu ! qui savez toutes les pensées que je puis tracer ici et les regrets qu'expriment en ce moment mes larmes brûlantes ; ô mon Dieu ! si les gémissements d'un infortuné peuvent être entendus de vous ; ô mon Dieu ! vous savez le coeur que vous m'avez donné, vous savez quels furent les voeux qu'il forma, vous connaissez les désirs immodérés qui le remplissent encore ! Ah ! si les afflictions l'ont brisé, si la privation de tout soulagement, de toute tendresse, si la plus affreuse solitude le dessèche, ô mon Dieu ! secourez votre misérable créature ; donnez-moi la foi d'un monde meilleur ! oh ! puissé-je trouver au- delà du trépas ce que mon âme, méconnue et bientôt égarée, ne cesse de demander à la terre... »
Alors, Dieu avait pitié de lui : Dieu ne lui rendait pas la santé, Dieu ne lui rendait pas l'espoir, Dieu ne lui rendait pas la jeunesse, la beauté, l'amour, ces trois illusions disparues pour lui avant le temps ; mais Dieu lui permettait les larmes.
Vers les derniers mois de l'année 1829, le mal fit de tels progrès, que Rabbe résolut de ne pas voir l'année 1830. Alors, comme il s'est adressé à Dieu, il s'adresse à la mort :

La mort
« Tu te meurs ! Te voilà arrivé au terme où viennent toutes choses, à la fin de tes misères, au commencement de ton bonheur. La voici, la mort, là, debout en face de toi ! Tu ne pourras plus ni la souhaiter ni la craindre. Souffrances ou faiblesses du corps, tristes agitations, peines cuisantes de l'âme, chagrins dévorants, tout est achevé ! Tu ne ressentiras plus rien de semblable ; tu vas braver en paix l'orgueil insultant du crime fortuné, les mépris des sots et la stérile pitié de ceux qui osent s'appeler bon.
« La privation de tant de maux ne saurait être un mal en elle-même ; je t'ai vu ronger ton frein, secouer avec désespoir les humiliantes chaînes d'une destinée ennemie ; j'ai entendu bien souvent tes plaintes déchirantes, qui s'exhalaient du fond d'un coeur oppressé... Te voilà enfin satisfait. Hâte-toi d'épuiser la coupe d'une vie infortunée, et périsse le vase où tu fus contraint de boire une si amère liqueur !
« Mais, tu t'arrêtes et tu trembles !... Eh quoi ! Tu maudissais la durée de ton supplice, et tu redoutes, tu regrettes sa fin ! Ainsi, estimateur sans raison et sans justice, tu t'affliges également de ce que les choses sont et de ce qu'elles cessent d'être. Ecoute, cependant, et considère un moment.
« En mourant, tu ne feras que suivre le chemin où ont marché tes pères ; mille milliers de générations sont tombées avant toi dans l'abîme où tu vas descendre ; mille milliers de générations y disparaîtront après toi. Cette cruelle vicissitude de vie et de mort ne pouvait pas, pour toi seul, être suspendue. Marche donc, poursuis ton voyage, va où sont allés les autres, et ne crains pas de t'égarer ou de te perdre avec tant de compagnons de route. Point de faiblesse, point de larmes surtout ! L'homme qui pleure sur son trépas est le plus vil et le plus méprisable de tous les êtres. Soumets-toi sans murmure à ce que tu ne peux éviter. tu meurs malgré toi, et c'est aussi malgré toi que tu vivais : rends donc sans inquiétude ce que tu avais reçu sans connaissance. Naître et mourir sont des choses qui ne t'appartiennent pas !
« Réjouis-toi plutôt : tu commences un jour immortel.
« Ceux qui environnent ta couche de mort, tous ceux que tu as jamais vus, dont tu as ouï dire ou lu quelque chose, le petit nombre de ceux que tu as plus particulièrement pu connaître, l'immense multitude de ceux qui ont vécu jadis, qui sont nés ou qui sont à naître dans tous les siècles et dans tous les pays, ont fait ou feront le chemin que tu vas faire. Regarde des yeux de ton intelligence cette longue caravane des générations successives traversant les déserts de la vie, et se disputant, sur le sable qui les brûle, une goutte de cette eau qui allume leur soif plus qu'elle ne l'apaise ! Tu es perdu dans la foule au moment où tu tombes : regarde combien d'autres tombent à la fois !
« Aurais-tu voulu vivre toujours ? Aurais-tu seulement voulu une vie de la durée de mille ans ? Rappelle-toi tes longs ennuis dans ta courte carrière, tes fréquentes défaillances sous le faix. Tu étais accablé de l'horizon borné d'une vie si courte, si incertaine, si fugitive ; qu'aurais-tu dit, ayant devant les yeux un avenir de fatigues et de douleurs immense, inévitable ?
« O mortels ! Vous pleurez la mort, comme si la vie était quelque chose de grand et de précieux ! Et pourtant ce rare trésor de la vie, les plus vils insectes le partagent avec vous !
« Tout marche à la mort, parce que tout tend au repos et à une parfaite quiétude.
« Voici venir le jour que tu aurais dû avancer par tes voeux, si une destinée jalouse ne l'avait différé, le jour que tu as ardemment souhaité tant de fois. Voici l'instant qui te soustrait au joug capricieux de la fortune, aux entraves de l'humaine société, aux atteintes envenimées de tes semblables.
« Tu crois cesser d'être, et c'est là ton tourment...
« Eh bien, qui donc t'a prouvé que tout s'anéantissait en toi ? Tous les âges n'ont-ils pas retenti d'une immortelle espérance ? L'opinion de la spiritualité ne fut pas seulement un dogme de quelques croyances religieuses ; elle fut le besoin et le cri de toutes les nations qui ont couvert la face de la terre. L'Européen, dans les délices de ses capitales, et le sauvage Américain, sous ses huttes grossières, rêvent également leur immortalité. Tous réclament au tribunal de la nature contre l'insuffisance de la vie.
« Si tu souffres, c'est un bien de mourir, si tu es heureux ou si tu crois l'être, tu gagneras au trépas, puisque ton illusion n'eût pas été de longue durée.
« Tu passes d'une habitation terrestre dans un séjour céleste et pur. Pourquoi regarder en arrière, quand tu as le pied sur le seuil de la porte ? L'éternel dispensateur des biens et des maux, notre souverain Maître, te rappelle à lui. C'est sa volonté qui ouvre ta prison. Tes dures chaînes sont brisées ; ton exil est fini ; réjouis-toi ! Tu vas monter auprès du trône de ton Seigneur et roi !
« Ah ! si tu n'es accablé du poids de quelque crime sans expiation, tu chanteras en mourant, et, comme cet empereur romain, tu te lèveras à l'agonie, au moins par la pensée, et tu voudras mourir debout et les yeux tournés vers ta nouvelle patrie ! »
O Saint-Preux, ô Werther, ô Jacob Ortis, que vous êtes loin de là ! Déclamateurs jusqu'à l'agonie, chez vous, c'est le cerveau seul qui se lamente. Mais ici, chez ce véritable agonisant, chez ce moribond réel, c'est le coeur qui se plaint, c'est la chair qui crie, c'est l'esprit qui doute. Oh ! comme on sent bien que toute cette creuse philosophie ne le rassure pas contre les douleurs de l'instant suprême, et surtout contre cette terreur du néant qui fait couler la sueur sur le front d'Hamlet !
Enfin, voici le dernier cri – ce cri poussé, le silence se fera sur celui qui a tant souffert.
Du reste, Alphonse Rabbe ne veut pas qu'on doute comment il meurt ; écoutez-le : ce testament, il le signe. Il n'y a pas de déshonneur pour lui à se creuser une tombe, de ses propres mains, entre celles de Caton d'Utique et de Brutus.

« 31 décembre 1829.
Il faut, comme Ugo Foscolo, que j'écrive mes ultime lettere. Si tout homme ayant beaucoup senti et pensé, mourant avant la dégradation de ses facultés par l'âge, laissait ainsi son testament philosophique, c'est-à-dire une profession de foi sincère et hardie, écrite sur la planche du cercueil, il y aurait plus de vérités reconnues et soustraites à l'empire de la sottise et de la méprisable opinion du vulgaire.
J'ai, pour exécuter ce dessein, d'autres motifs. Il est de par le monde quelques hommes intéressants que j'ai eus pour amis ; je veux qu'ils sachent comment j'ai fini. Je souhaite même que les indifférents, c'est-à-dire la masse du public – pour qui je serai l'objet d'une conversation de dix minutes, supposition peut-être exagérée – sache, quelque peu de cas que je fasse de l'opinion du grand nombre, sache, dis-je, que je n'ai point cédé en lâche et que la mesure de mes ennuis était comble, quand de nouvelles atteintes sont venues la faire verser ; je veux, enfin, qu'amis, indifférents, et même ennemis, sachent que je n'ai fait qu'user avec tranquillité et dignité du privilège que tout homme tient de la nature de disposer de soi.
Voilà tout ce qui peut m'intéresser encore de ce côté-ci du tombeau. Au-delà de lui sont toutes mes espérances... si toutefois il y a lieu. ».

Ainsi, pauvre Rabbe, après tant de philosophie passée au van comme un grain mûr, après tant de prières à Dieu, tant de dialogues avec ton âme, tant de paroles échangées avec la mort, ces suprêmes interlocuteurs ne t'ont rien appris, et ta dernière pensée est un doute !
Rabbe avait dit qu'il ne verrait pas l'année 1830 : il mourut dans la nuit du 31 décembre 1829.
Maintenant, comment mourut-il ? Ce sombre mystère resta enfermé dans le coeur des derniers amis qui l'assistèrent.
Seulement, un de ses amis me raconta que, dans la soirée qui précéda sa mort, ses souffrances étaient si intolérables que le médecin ordonna qu'on appliquât au malade un emplâtre d'opium sur la poitrine.
Le lendemain, on chercha vainement l'emplâtre d'opium ; il fut impossible de le retrouver...
– Le 17 septembre 1835, Victor Hugo lui adressait le magnifique adieu qui commence et finit par ces deux vers :

          Hélas ! que fais-tu donc, ô Rabbe, ô mon ami,          
          Sévère historien dans la tombe endormi ?...

Si quelque chose du pauvre Rabbe survivait à lui-même, certes, ce quelque chose dut tressaillir de joie au fond de son tombeau !
Peu de rois, en effet, ont une pareille épitaphe.

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