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Chapitre CXLIX


Envahissement du musée d'artillerie. – L'armure de François 1er. – L'arquebuse de Charles IX. – La place de l'Odéon. – Ce qu'avait fait Charras. – Les habits de l'Ecole polytechnique. – Millotte. – La prison Montaigu. – La caserne de l'Estrapade. – D'Hostel. – Un bonapartiste. – L'écuyer Chopin. – Lothon. – Le général en chef.

Le lendemain, je fus éveillé par mon domestique Joseph.
Il se tenait debout près de mon lit, et, avec une progression chromatique de la voix, il répétait :
- Monsieur !... monsieur !!... monsieur !!!...
Au troisième monsieur, je grognai, je me frottai les yeux, et me mis sur mon séant.
- Eh bien, demandai-je, qu'y a-t-il ?
- Ah ! par exemple, monsieur n'entend pas ? fit Joseph en joignant ses mains au-dessus de sa tête.
- Comment veux-tu que j'entende, imbécile, puisque je dors ?
- Mais on se bat tout autour d'ici, monsieur !
- Vraiment ?
Il ouvrit la fenêtre.
- Ecoutez, c'est comme si c'était dans la cour.
En effet, des coups de fusil me paraissaient partir d'un point très rapproché.
- Diable ! dis-je, et d'où vient cette fusillade ?
- De Saint-Thomas-d'Aquin, monsieur.
- Comment ! de l'église ?
- Eh non ! du musée d'artillerie... Monsieur sait bien qu'il y a là un corps de garde.
- Ah ! c'est vrai, m'écriai-je, le musée d'artillerie !... J'y vais.
- Quoi ! monsieur y va ?
- Sans doute.
- Ah ! mon Dieu !
- Vite, aide-moi... Un verre de vin de Madère ou d'Alicante... Oh ! les malheureux ! ils vont tout piller !
En effet, c'était là ma grande préoccupation ; c'était là ce qui me faisait courir au feu. Je me rappelais ces trésors archéologiques que j'avais vus, tenus, touchés un à un dans les études que j'avais faites sur Henri III, Henri IV et Louis XIII, et je voyais tout cela dispersé aux mains de gens qui, n'en connaissant pas la valeur, donneraient au premier venu des merveilles d'art et de richesse pour une livre de tabac ou un baquet de cartouches.
En cinq minutes, je fus prêt, et je m'élançai du côté de Saint-Thomas d'Aquin.
Pour la troisième fois, les assaillants venaient d'être repoussés.
C'était tout simple : ils s'acharnaient à attaquer le musée par les deux ouvertures de la rue du Bac et de la rue Saint-Dominique.
Le feu des soldats enfilait les deux rues, et les balayait avec une déplorable facilité.
J'avisai les maisons de la rue du Bac faisant de chaque côté l'angle de la rue Gribeauval ; je jugeai que leur façade opposée devait donner sur la place Saint-Thomas-d'Aquin, et que, des étages supérieurs, on dominait facilement le poste du musée d'artillerie.
Je fis part aux combattants du plan que venait de m'inspirer la vue des localités ; ce plan fut adopté à l'instant même. Je frappai à la porte de l'une des deux maisons, celle de la rue du Bac, 35, la porte fut lente à s'ouvrir, mais enfin elle s'ouvrit ; huit ou dix hommes armés de fusils entrèrent avec moi, et nous nous élançâmes aux étages supérieurs.
J'arrivai, moi, troisième ou quatrième, à une mansarde arrondie par le haut où je m'établis avec autant de sécurité que je l'eusse fait derrière le parapet d'un bastion.
Alors, le feu commença, mais avec une chance tout opposée.
Au bout de dix minutes, le poste avait perdu cinq ou six hommes.
Tout à coup, le reste des soldats disparut, et le feu s'éteignit.
Ce pouvait être une espèce d'embuscade ; aussi hésitâmes-nous à quitter nos retranchements.
Mais bientôt le concierge du musée parut sur la porte en faisant des gestes à la signification pacifique desquels il n'y avait pas à se tromper.
Nous descendîmes. Les soldats, en escaladant les murs, s'étaient sauvés par les cours et par les jardins.
Une partie des insurgés encombrait déjà les corridors lorsque j'arrivai.
- Pour Dieu, mes amis, m'écriai-je, respectez les armes !
- Comment, que nous respections les armes ? Il est bon, celui-là ! répondit un des hommes auxquels je m'adressais ; mais nous ne sommes ici que pour les prendre, les armes !
Je réfléchis alors qu'effectivement ce devait être là le seul but de l'attaque, et qu'il n'y avait pas moyen de sauver du pillage ce magnifique établissement. Je ne pensai donc plus qu'à prendre ma part des armes les plus précieuses.
De deux choses l'une : ou on garderait ces armes, ou on les rapporterait au musée. Dans l'un ou l'autre cas, mieux valait que je fusse, moi, plutôt que tout autre, détenteur de choses précieuses. Si on devait les garder, elles étaient entre les mains d'un homme qui saurait les apprécier. Si on devait les restituer, elles étaient entre les mains d'un homme qui saurait les rendre.
Je courus au bon endroit : il y avait là un trophée équestre de la Renaissance.
Je pris un bouclier, un casque et une épée ayant authentiquement appartenu à François Ier et de plus, une magnifique arquebuse ayant appartenu à Charles IX, la même que la tradition prétend lui avoir servi à tirer sur les huguenots.
Cette tradition est presque passée à l'état historique, à cause de ce quatrain que l'arquebuse porte en lettres d'argent incrustées sur son canon, et formant une seule ligne de la culasse au point de mire :

          Pour maintenir la foy,
          Je suis belle et fidèle.
          Aux ennemis du Roy
          Je suis belle et cruelle !

Je mis le casque sur ma tête, le bouclier à mon bras, l'épée à mon côté, l'arquebuse sur mon épaule, et je m'acheminai, ployant sous le poids, vers la rue de l'Université.
Je tombai presque en arrivant au haut de mes quatre étages. Si c'étaient là le bouclier et le casque que portait François Ier à Marignan, et s'il est resté quatorze heures à cheval avec ce bouclier et ce casque, plus l'armure, je crois aux prouesses d'Ogier le Danois, de Roland et des quatre fils Aymon.
- Oh ! monsieur, s'écria Joseph en m'apercevant, d'où sortez-vous, et qu'est-ce que c'est que toute cette ferraille ?
Je n'essayai pas de redresser les idées de Joseph à l'endroit de mon butin ; j'y eusse perdu mon temps. Je lui ordonnai seulement de m'aider à me débarrasser du casque, qui m'étouffait.
Je déposai le tout sur mon lit, et je m'élançai de nouveau à cette splendide curée.
Cette fois, je rapportai la cuirasse, la hache et la masse d'armes.
Depuis, j'ai rendu ce beau trophée au musée d'artillerie, et je possède encore la lettre de l'ancien directeur qui me remercie de cette restitution, et me donne mes entrées pour les jours non consacrés au public.
Au reste, c'était une chose curieuse à voir que ce déménagement gigantesque. Chacun emportait ce qui lui paraissait le plus à sa convenance, et je dois dire que les braves gens s'étaient surtout attachés, non pas aux armes de luxe, mais aux armes dont ils croyaient pouvoir tirer parti pour le combat.
Ainsi toute la collection de mousquets à pierre ou à piston, depuis Louis XIV jusqu'à nous, avait à peu près disparu.
Un homme emportait un fusil de rempart pesant au moins cent cinquante livres ; quatre hommes traînaient une pièce de canon en fer avec laquelle ils comptaient attaquer le Louvre.
Je retrouvai, deux heures après, l'homme au fusil de rempart étendu sur le quai, sans connaissance.
Il avait fourré dans son fusil deux poignées de poudre et douze ou quinze balles ; puis, d'un côté à l'autre de la Seine, en s'appuyant au parapet, il avait tiré sur un régiment de cuirassiers qui défilait le long du Louvre.
Il avait fait une cruelle trouée dans le régiment ; mais le recul du fusil l'avait jeté à dix pas en arrière en lui luxant l'épaule, et en lui démantibulant la mâchoire.
Avant que je le retrouvasse, je devais assister à quelques scènes assez caractéristiques pour qu'elles méritent de prendre place ici.
L'enivrement du vin, de l'eau-de-vie, du rhum n'est rien près de celui de l'odeur de la poudre, du bruit de la fusillade, de la vue du sang.
Je comprends les hommes qui fuient au premier coup de fusil ou au premier coup de canon ; mais je ne comprends pas ceux qui, ayant une fois goûté du feu, quittent la table avant la fin du repas.
Du moins, c'était l'effet que je commençais à ressentir.
Delanoue, que je rencontrai, et qui cherchait un fusil de tous les côtés, m'annonça que l'on se réunissait place de l'Odéon.
J'avais déjà, la veille, entendu parler de cette réunion.
Je n'avais malheureusement que mon fusil, et je ne voulais pas m'en dessaisir. J'indiquai à Delanoue le musée d'artillerie comme un endroit où il pourrait peut-être trouver ce qu'il cherchait, et je partis tout courant par la rue de Grenelle.
La place de l'Odéon était encombrée ; il pouvait bien y avoir cinq ou six cents hommes.
Deux ou trois élèves de l'Ecole polytechnique commandaient des détachements. Sous un de ces uniformes, je reconnus Charras, que j'avais vu la veille en bourgeois.
Il n'était donc ni tué ni blessé.
Voici comment les choses s'étaient passées, et ce qui avait fait croire à sa mort.
Comme on le verra, il n'avait pas perdu son temps depuis la veille, et surtout depuis le matin.
En nous quittant, Carrel et moi, Charras avait passé dans le faubourg Saint- Germain ; là, il avait fait tout ce qu'il avait pu pour se procurer un fusil. mais un fusil, le 28 juillet 1830 c'était le rara avis de Juvénal.
Il avait entendu parler du monsieur qui distribuait de la poudre à la petite porte de l'Institut, et s'était rendu à la petite porte de l'Institut pour s'aboucher avec ce digne citoyen. Non seulement le monsieur n'avait pas pu lui donner de fusil, mais encore, comme le demandeur n'avait pas de fusil, il lui avait refusé de la poudre.
Alors, Charras s'était fait cette réflexion pleine de sens : « Je vais aller où l'on se bat ; je me placerai au milieu des combattants, et le premier qui tombera mort, je m'instituerai son légataire, et lui prendrai son fusil. »
En conséquence de cette résolution, il avait suivi le quai des Orfèvres, rencontré, sur le quai aux Fleurs, le 15è léger, et causé avec un capitaine quelconque, peut-être le mien ; seulement, comme il était seul, comme il n'avait pas d'armes, comme il tenait ses deux mains dans ses poches, on l'avait laissé passer.
Une fois passé, Charras avait gagné le pont Notre-Dame, et, du pont Notre Dame, le pont suspendu.
On sait que c'était là que l'insurrection faisait rage.
Charras arriva une demi-heure avant moi.
Il attendit.
L'attente ne fut pas longue ; un homme atteint d'une balle dans l'oeil roula à ses pieds.
Charras s'empara du fusil du mort.
Un gamin qui guettait probablement la même occasion accourut, mais trop tard.
Armé de son fusil, Charras n'en était guère plus riche. Il n'avait ni poudre ni balles.
- Moi, j'en ai, dit le gamin, de la poudre et des balles.
Et il tira de sa poche un paquet de quinze cartouches.
- Donne-les-moi, dit Charras.
- Non... Tirons à nous deux, si vous voulez.
- Soit, tirons à nous deux.
- En voilà sept, dit le gamin ; mais après vous le fusil ?
- Pardieu ! puisque c'est convenu.
Charras tira scrupuleusement les sept cartouches, et, les sept cartouches brûlées, passa loyalement le fusil au gamin puis se courba derrière le parapet ; – d'acteur, il redevenait spectateur, et, en sa qualité de spectateur, il s'abritait du mieux qu'il lui était possible.
Le gamin avait tiré quatre cartouches, puis était venue la charge que nous avions vu exécuter de loin.
Le gamin s'était élancé sur le pont avec les autres.
Charras, quoique sans armes, avait suivi le mouvement.
J'ai raconté l'effet des trois décharges successives. Sous le souffle de l'ouragan de fer, Charras avait tourné sur lui-même, et, pour ne pas tomber, s'était accroché à son voisin. Mais le voisin, blessé à mort, était tombé en entraînant Charras avec lui.
De là le bruit que celui-ci avait été tué.
Par bonheur, au contraire, il était sain et sauf, et, comme il n'en était pas bien assuré lui-même, il s'en était donné la preuve en gagnant l'autre côté du quai, et en enfilant une petite rue à l'abri de laquelle il avait pu se tâter tout à son aise.
Quant au gamin, et, par conséquent, au fusil, il fallait en faire son deuil : il avait disparu, comme Romulus dans la tempête, comme Curtius dans le gouffre, comme Empédocle dans le volcan !
Charras se demanda alors à quelle chose peut être utile un homme qui n'a pas de fusil, et qui ne sait où s'en procurer un..
Une bande de patriotes désarmés comme lui sembla passer là tout exprès pour répondre à sa question.
- Eh ! citoyen, dit un des hommes de la bande, viens-tu sonner le tocsin à Saint-Séverin avec nous ?
- Soit ! dit Charras, à qui il était égal d'aller à droite ou à gauche, pourvu qu'il allât quelque part où il pût être utile à la cause.
Et il alla à Saint-Séverin.
Les portes étaient fermées ; on frappa à toutes, depuis les grandes jusqu'aux petites, depuis la porte des mariages et des baptêmes jusqu'à la porte des derniers sacrements.
En pareil cas, les décisions sont promptes : on décida d'enfoncer les portes, puisque les portes ne voulaient pas s'ouvrir ; on arracha une poutre d'une maison en construction, et douze hommes portant cette poutre la transformèrent en bélier.
Au troisième coup de tête que la gigantesque machine donna dans la porte, serrures et verrous sautèrent.
Le sacristain accourut et acheva d'ouvrir la porte, qu'un quatrième coup allait enfoncer.
La porte ouverte, la cloche mise en branle, Charras n'avait plus rien à faire à Saint-Séverin. Il était alors allé rejoindre, dans le quartier Latin, quelques amis avec lesquels il avait passé la soirée et la nuit.
Pendant la nuit, on avait fait un projet. Les habits de l'Ecole polytechnique, fort en baisse la veille, c'est-à-dire avant que l'insurrection fût déclarée, étaient, au contraire, fort considérés depuis que l'insurrection avait grandi.
Ce projet qu'on avait fait pendant la nuit, c'était d'aller, au point du jour, chercher des habits à l'Ecole polytechnique.
En conséquence, Charras, vers quatre heures du matin, sonnait à la grille avec un de ses amis nommé Lebeuf.
La hausse se faisait sentir même à l'Ecole : concierge et professeurs reçurent à merveille les deux réfractaires, on les embrassa, et, selon leur désir, on leur donna des habits.
Je me rappelle un détail : c'est qu'ayant trouvé un habit Charras ne put probablement pas trouver un pantalon ; avec son habit bleu d'uniforme, il portait un pantalon gris, ce qui était bien faible comme tenue.
Les deux amis habillés et surtout coiffés – le chapeau joue toujours un grand rôle dans les insurrections –, ils s'acheminèrent vers la place de l'Odéon.
En route, on leur annonça une distribution de fusils qui se faisait dans la rue de Tournon.
En effet, on venait de prendre la caserne de gendarmerie, et l'on avait, avec un certain ordre, organisé une distribution de mousquetons, de pistolets, de sabres et d'épées.
Charras et Lebeuf se mirent à la queue ; mais, lorsqu'ils arrivèrent aux bureaux, on ne voulut leur donner que des épées, attendu, disait-on, que les élèves de l'Ecole polytechnique, étant tous officiers de droit, et, en leur qualité d'officiers, étant destinés à commander des détachements, devaient recevoir des épées, et non des fusils.
Les instances de ces deux jeunes gens, si vives qu'elles fussent, ne purent rien changer au programme ; on leur donna des épées, et pas autre chose.
Un élève d'une taille colossale et d'une force herculéenne n'accepta pas aussi facilement que Lebeuf et Charras cette législation improvisée ; il saisit le distributeur au cou, et commença à l'étrangler en disant qu'il ne le lâcherait que contre un fusil.
Le distributeur parut trouver la raison bonne ; il s'empressa de donner un fusil au gaillard qui faisait sur lui une application si sensible de cette branche de la philosophie qu'on appelle la logique.
L'élève s'éloigna armé comme il désirait l'être.
C'était Millotte, qui fut depuis représentant du peuple, et qui siégeait, à l'Assemblée législative, près de Lamartine et de notre ami Nol Parfait.
Millotte est aujourd'hui l'un de nos plus honorables exilés.
Donc, en vertu de son uniforme en vertu de son épée, en vertu, enfin, du droit qu'avaient les élèves de l'Ecole d'être officiers, Charras avait pris le commandement d'une troupe de cent cinquante hommes.
Un tambour et un drapeau s'étaient joints à cette troupe et l'avaient portée au grand complet.
Alors, on s'était demandé où il fallait aller.
Une voix avait crié :
- A la prison Montaigu, place du Panthéon !
Et Charras et sa troupe étaient partis pour la prison Montaigu, place du Panthéon.
Les révolutions ont leurs vents inconnus qui poussent sans raison apparente les hommes sur un point ou sur un autre ; ce sont les trombes qui soufflent sur les océans : elles vont au sud ou au septentrion, à l'est ou à l'ouest, sans qu'on sache ni comment ni pourquoi.
C'est le souffle de Dieu qui les conduit.
A la prison Montaigu, on avait trouvé cent cinquante hommes l'arme au pied, et prêts à se défendre.
Un brasseur de la rue Saint-Antoine, nommé Maes, était là, nouveau Santerre, avec une soixantaine d'insurgés. Il était à cheval et portait l'ancien uniforme de la garde nationale.
La lutte menaçait d'être chaude ; on essaya de parlementer.
- Holà ! capitaine, cria Charras, voulez-vous venir à moi, ou préférez-vous que j'aille à vous ?
- Venez, monsieur, dit le capitaine.
- J'ai votre parole ?
- Oui.
Charras s'approcha.
Alors, il s'établit un de ces dialogues qui naissent de la situation et qu'on ne retrouve plus en dehors de la situation, dialogue dans lequel Charras essayait de prouver au capitaine que ce qu'il y avait de plus avantageux, de plus honorable et surtout de plus patriotique pour lui, c'était de passer du côté du peuple, ou tout au moins de lui prêter des fusils.
Le capitaine ne semblait pas comprendre la logique de Charras aussi bien que le distributeur de mousquetons de la rue de Tournon avait compris celle de Millotte.
Charras redoublait d'éloquence, mais n'avançait pas ; il est vrai que, s'il n'avançait pas, lui, ses hommes avançaient peu à peu.
On connaît le Parisien, marchant incessamment vers le but de sa curiosité ou de sa passion ; se glissant entre les gendarmes, entre les sentinelles, entre les escadrons ; mettant un pied devant l'autre avec sa voix mielleuse, son geste caressant, moitié chat, moitié renard. Puis, quand on veut le retenir, déjà loin ! quand on veut l'arrêter, déjà passé ! et vous envoyant, dès qu'il se sent hors de votre portée, pour toute réponse à vos récriminations, un geste moqueur, un mot ironique.
C'était ainsi que les hommes de Charras s'étaient coulés pas à pas, avaient dépassé les sentinelles, s'étaient insensiblement rapprochés de leur commandant, et, par conséquent, des soldats ; si bien qu'au bout de cinq minutes ils se trouvaient, sans que Charras lui-même s'en fût aperçu, à dix pas de leurs adversaires, et prêts à une lutte corps à corps.
Fut-ce cette promiscuité, fut-ce les noms d'Iéna, d'Austerlitz, de Marengo, dont Charras évoquait le souvenir ; fut-ce les rubans tricolores aux émouvantes nuances qu'il faisait flotter à ses yeux ; fut-ce l'embrassement fraternel dont il l'enveloppa, qui décidèrent l'officier à capituler, Charras n'en savait rien ; mais, ce qu'il savait, c'est qu'il y avait eu capitulation, sa troupe avait obtenu cinquante fusils, et la parole d'honneur du capitaine que lui et ses soldats resteraient neutres.
Il est vrai que le capitaine avait été inabordable sur l'article des cartouches.
Mais la Providence ne s'arrêterait pas ainsi à mi-chemin : elle avait donné des fusils, elle donnerait des cartouches.
Les cinquante fusils furent répartis entre ceux des hommes de Charras qui manquaient d'armes à feu, et ceux d'une nouvelle troupe arrivée sur ces entrefaites qui se trouvaient dans le même cas.
Cette nouvelle troupe était commandée par un autre élève de l'Ecole polytechnique nommé d'Hostel.
La répartition faite, on se demanda de nouveau où l'on allait.
- A l'Estrapade ! cria une voix.
- A l'Estrapade ! répétèrent toutes les voix.
Et.l'on se précipita vers l'Estrapade.
Nos lecteurs de Paris connaissent la situation de la caserne de l'Estrapade ; on y arrive par une rue étroite et facile à défendre.
On était quatre cents, à peu près. C'était assez, en pareille circonstance, pour attaquer Metz, Valenciennes ou le Mont-Saint-Michel ; mais on s'était si bien trouvé de la négociation de la place du Panthéon, que l'on résolut d'essayer du même moyen rue de l'Estrapade.
Cette fois, ce fut d'Hostel qui se proposa pour négociateur ; il avait, disait-il, des intelligences dans la place. Il s'avança avec un mouchoir à la main, laissant son fusil à l'un de ses hommes.
On parlementait de la rue au premier étage ; c'était bien haut pour s'entendre. D'Hostel résolut de franchir la distance qui le séparait de ses interlocuteurs : tout à coup, on le vit grimper contre la muraille... Comment ?... C'était un miracle pour ceux qui l'avaient vu opérer cette ascension ! D'Hostel était, au reste, un homme très adroit, et très renommé à l'Ecole pour sa gymnastique. En un instant, il eut atteint une des fenêtres du premier ; on l'enleva par-dessous les bras, et il se trouva dans la caserne, où il s'engouffra comme ces diables qui passent au théâtre à travers des trappes anglais.
Dix minutes après, il reparut, vêtu de l'habit et coiffé du bonnet à poil de l'officier, tandis que l'officier, en élève de l'Ecole polytechnique, et le chapeau à trois cornes à la main, saluait le peuple.
Le tour était fait !
La place éclata en vivats et en applaudissements.
Les soldats abandonnaient la caserne et donnaient cent fusils.
C'était à faire, de Charras et de d'Hostel, deux ambassadeurs, l'un à Londres, l'autre à Saint-Pétersbourg !
Malheureusement, le fait ne fut pas connu du gouvernement, ou fut mal apprécié par lui, et il envoya dans ces deux villes M. le prince de Talleyrand et M. le maréchal Maison, qui n'y firent que des sottises.
C'était tout orgueilleux de ce double triomphe que Charras et d'Hostel arrivaient sur la place de l'Odéon.
Une chose que je remarquai, c'est la facilité avec laquelle, en temps de révolution, les tambours se multiplient : ils suintent des murs, ils sortent des pavés : Charras et d'Hostel avaient une quinzaine de tambours à eux deux.
En même temps que nous, arrivaient sur la place de l'Odéon, d'abord une pièce de canon prise sur la garde, et qu'on amenait par la rue des Fossés- Monsieur-le-Prince. elle était traînée par cinq hommes, dont trois sapeurs- pompiers ; ensuite, une voiture contenant trois tonneaux de poudre, et venant de la poudrière du Jardin des Plantes ; c'était, je crois, Liédot, devenu depuis capitaine d'artillerie, qui la conduisait.
Les tonneaux défoncés, la distribution commença ; tout le monde en eut sa part : l'un dans la poche de son habit, l'autre dans son mouchoir ; celui-ci dans sa casquette, celui-là dans sa blague à tabac.
On fumait au milieu de tout cela que c'était une bénédiction ! Jean Bart en eût frémi des pieds à la tête !
Mais bientôt on avisa que toute cette poudre était de la poudre perdue, et que mieux valait faire des cartouches.
La chose était d'autant plus praticable qu'on venait de recevoir, du passage Dauphine, deux ou trois milliers de balles.
Quatre hommes étaient, en outre, occupés à en fondre avec des plombs de gouttière, dans un cabaret situé à gauche de la place en arrivant par la rue de l'Odéon.
Seulement, on manquait de papier.
Mais toutes les fenêtres de la place étaient ouvertes, et l'on n'eut qu'à crier : « Du papier ! du papier ! » aussitôt l'air fut rayé de projectiles de toutes formes, quoique de la même essence ; le papier tomba en cahiers, en rames, en volumes. Je faillis être assommé par un Gradus ad Parnassum !
Il y avait, dans toute cette multitude, une centaine d'anciens militaires qui se mirent à l'oeuvre ; en moins d'une heure, trois mille cartouches furent faites et distribuées.
Il faut avoir vu ce spectacle pour se figurer ce que c'était comme animation, comme entrain, comme gaieté.
Chacun criait quelque chose ; l'un : « Vive la République ! » l'autre : « Vive la Charte ! »
Un homme de la bande à Charras s'égosillait à crier : « Vive Napoléon II ! »
Ce cri, trop répété, finit par échauffer les oreilles de Charras, déjà fort républicain à cette époque.
Il alla au bonapartiste.
- Ah çà ! est-ce que vous croyez que c'est pour Napoléon II que nous nous battons ? lui dit-il.
- Battez-vous pour qui vous voudrez, répondit l'homme ; mais c'est pour lui que je me bats, moi !
- Vous en avez le droit... Seulement, si c'est pour lui que vous vous battez, enrôlez-vous dans une autre bande.
- Oh ! je ne demande pas mieux ! dit l'homme : on ne manque pas d'engagements aujourd'hui !
Et il sortit des rangs commandés par Charras, et alla prendre du service dans une troupe conduite par un chef moins absolu dans ses opinions.
En ce moment, par une coïncidence étrange, un nommé Chopin, qui tenait le manège du Luxembourg, arriva au galop sur la place de l'Odéon ; il était vêtu d'une redingote boutonnée, portait un chapeau à trois cornes, et montait un cheval blanc.
Il s'arrêta tout au milieu de la place, une main derrière le dos.
La ressemblance avec Napoléon était frappante, si frappante, que toute cette foule, dont pas un membre n'avait pris parti pour le bonapartiste expulsé, se mit à crier d'un seul élan et d'une voix unanime : « Vive l'empereur ! »
Une bonne femme de soixante et dix ans prit la chose au sérieux. Elle tomba à genoux, et fit le signe de la croix en s'écriant :
- Oh ! Jésus ! je ne mourrai donc pas sans l'avoir revu !...
Si Chopin avait voulu se mettre à la tête des six ou huit cents hommes qui étaient là, il est probable qu'il eût été tout d'une traite jusqu'à Vienne.
Charras était furieux.
Quant à moi, j'avais complètement oublié la situation politique : j'étais un simple philosophe étudiant l'humanité. Il ne me manquait plus qu'un tonneau et Laïs pour que je m'établisse à perpétuité sur la place de l'Odéon, comme Diogène s'était établi dans le gymnase de Corinthe.
Une grave discussion me tira de ma rêverie.
On voulait absolument faire Charras général en chef, et Charras ne voulait pas être général en chef. Il désignait Lothon – grand et beau garçon tenant à la fois de l'Hercule et de l'Antinočs – au suffrage de ses concitoyens.
La raison sur laquelle il s'appuyait surtout, c'est que lui était à pied et que Lothon était à cheval ; Lothon, à son avis, avait donc bien plus de droits que lui à être général en chef.
En effet, on n'a jamais vu un général en chef à pied.
Lothon se défendait comme un diable pour ne pas être investi de cette haute dignité.
Il n'allait pas moins être obligé de céder, lorsqu'un monsieur s'approcha de lui, et lui dit tout bas :
- Oh ! monsieur, si vous ne tenez pas à être général en chef, laissez-moi l'être à votre place... Je suis un ancien capitaine, et je crois avoir des droits à cette faveur.
Jamais ambition ne s'était présentée plus à propos.
- Ah ! monsieur, dit à son tour Lothon, quel service vous me rendez !
Puis, s'adressant à la foule :
- Vous voulez un général en chef ? demanda-t-il.
- Oui, oui ! répéta-t-on de toute part.
- Eh bien, je vous présente monsieur... un ancien capitaine couvert de blessures, et qui ne demande pas mieux que d'être général en chef, lui.
- Bravo ! crièrent cinq cents voix.
- Pardon de vous avoir couvert de blessures, mon cher monsieur, dit Lothon en mettant pied à terre et en présentant son cheval au nouvel élu ; mais j'ai cru que c'était le moyen le plus sûr de vous faire sauter par-dessus les grades intermédiaires.
- Oh ! monsieur, dit le capitaine enchanté, il n'y a pas de mal !
Puis, à son tour, s'adressant à la foule :
- Eh bien, demanda-t-il, sommes-nous prêts ?
- Oui ! oui ! oui !
- Alors, en avant marche !... Battez, tambours !
Les tambours battirent, et l'on descendit par la rue de l'Odéon en chantant La Marseillaise.
Au carrefour Bussy, en vertu de je ne sais quelle manoeuvre stratégique, la troupe se trouva partagée en trois.
Une partie se dirigea vers la rue Sainte-Marguerite, l'autre vers la rue Dauphine, le reste suivit tout droit.
J'étais de ceux qui suivirent tout droit.
Il s'agissait, pour cette troupe-là, d'aborder le Louvre par le pont des Arts.
C'était, comme on dit, attaquer le taureau par les cornes.
Ce fut en débouchant sur le quai que je retrouvai mon homme au fusil de rempart adossé à la muraille, et criant, son épaule démise et sa mâchoire disloquée.
Ah ! n'oublions pas de dire qu'à tous les angles de rue, j'avais vu affichée la nomination du gouvernement provisoire, et la proclamation de MM. La Fayette, Gérard et de Choiseul appelant le peuple aux armes.
Quel singulier effet cela eût produit à ces trois messieurs, s'ils eussent été à ma place, et s'ils eussent lu ce que je lisais !

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