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Chapitre CXXXIII


Alfred de Vigny. – L'homme et ses oeuvres. – Harel, directeur de l'Odéon. – Chute de la Christine de Soulié. – Parenthèse à propos de Lassailly. – Lettre d'Harel, avec préface de moi et post-scriptum de Soulié. – Je lis ma Christine à l'Odéon. – Harel me demande de la mettre en prose. – Première représentation du More de Venise. – Les acteurs et les journaux.

A la place de Marion Delorme, et en attendant ce fameux 1er octobre où Hugo s'était engagé à donner le drame inconnu auquel il travaillait, le Théâtre-Français s'était décidé à mettre en répétition l'Othello de Shakespeare, traduit par Alfred de Vigny, lequel Othello avait, comme Henri III et Marion Delorme, obtenu un énorme succès de lecture devant le comité.
Alfred de Vigny complétait, dans une condition un peu inférieure, la trinité poétique de l'époque : on disait, indifféremment, et sans leur assigner de rang, Hugo et Lamartine, ou Lamartine et Hugo ; puis, après eux, venait Alfred de Vigny.
Alfred de Vigny avait peu d'imagination, mais une grande correction de style ; il était connu par son roman de Cinq-Mars, qui n'aurait qu'un succès médiocre s'il paraissait aujourd'hui, mais qui, dans ce moment de disette littéraire, avait eu beaucoup de vogue.
Au moment où Hugo avait lu Marion Delorme, de Vigny avait laissé dire à ses amis – ce sont toujours les amis qui disent ces sortes de choses – que Didier et Saverny, les deux principaux personnages du drame, étaient une imitation de Cinq-Mars et de de Thou. Je suis convaincu qu'en écrivant sa pièce, Hugo n'avait pas même pensé au roman de de Vigny.
Outre le roman de Cinq-Mars, de Vigny avait fait de charmants petits poèmes comme on en faisait alors – c'était Byron qui avait mis ces sortes de compositions à la mode – ; de Vigny, dis-je, avait fait cinq ou six petits poèmes charmants, parmi lesquels Eloa et Dolorida. Enfin, il venait de publier une fort touchante élégie sur deux malheureux jeunes gens qui s'étaient suicidés à Montmorency, au bruit de la musique d'un bal.
D'ailleurs, de Vigny était un singulier homme : poli, affable, doux dans ses relations, mais affectant l'immatérialité la plus complète ; cette immatérialité allait, du reste, parfaitement à son charmant visage aux traits fins et spirituels, encadré dans de longs cheveux blonds bouclés, comme un de ces chérubins dont il semblait le frère. De Vigny ne touchait jamais à la terre par nécessité : quand il reployait ses ailes, et qu'il se posait, par hasard, sur la cime d'une montagne, c'était une concession qu'il faisait à l'humanité, et parce que, au bout du compte, cela lui était plus commode pour les courts entretiens qu'il avait avec nous. Ce qui nous émerveillait surtout, Hugo et moi, c'est que de Vigny ne paraissait pas soumis le moins du monde à ces grossiers besoins de notre nature, que quelques-uns de nous – et Hugo et moi étions du nombre de ceux-là – satisfaisaient, non seulement sans honte, mais encore avec une certaine sensualité. Personne de nous n'avait jamais surpris de Vigny à table. Dorval, qui, pendant sept ans de sa vie, avait passé chaque jour plusieurs heures près de lui, nous avouait, avec un étonnement qui tenait presque de la terreur, qu'elle ne lui avait jamais vu manger qu'un radis !
Proserpine, qui, cependant, était déesse, n'avait pas, elle, cette sobriété : enlevée par Pluton, entraînée en enfer, elle avait, dès le premier jour, et malgré la préoccupation que devait naturellement lui donner le séjour peu récréatif où elle avait été conduite, mangé sept grains de grenade !
Tout cela n'empêchait point de Vigny d'être un agréable confrère, gentilhomme jusqu'au bout des ongles, très capable de vous rendre un service, très incapable de vous jouer un mauvais tour.
Nul n'aurait pu dire précisément l'âge de de Vigny ; mais, par approximation, comme on savait que de Vigny avait, au retour de Louis XVIII, servi dans les gardes – en supposant qu'il eût eu dix-huit ans à son entrée au service, c'est-à-dire en 1815 – il devait en avoir trente-deux en 1829. On voit que tous ces grands démolisseurs étaient fort jeunes, et que les poètes révolutionnaires ressemblaient fort aux trois généraux de la Révolution dont j'ai parlé, je crois, qui commandaient l'armée de Sambre et Meuse, et qui avaient soixante et dix ans à eux trois : Hoche, Marceau, mon père.
Cette future représentation d'Othello faisait grand bruit. Nous connaissions tous la traduction de de Vigny, et, quoique nous eussions mieux aimé être soutenus par des troupes nationales, et par un général français, que par ce poétique condottiere, nous comprenions qu'il fallait accepter toutes les armes qu'on nous apportait contre nos ennemis, du moment surtout où ces armes sortaient de l'arsenal de notre grand maître à tous – Shakespeare.
Mademoiselle Mars et Joanny étaient chargés des rôles principaux.
C'étaient de puissants auxiliaires ; mais ce n'étaient pas précisément ceux qu'il nous eût fallu. Mademoiselle Mars et Joanny étaient un peu empruntés sous des habits qui, poétiquement, n'étaient pas faits à leur taille. Mademoiselle Mars, charmante femme de l'Empire, spirituelle, légère, fine, gracieuse, mordante, n'avait rien de la mélancolique, douce et naïve maîtresse du More ; et Joanny, avec son nez retroussé à la Odry, avec ses gestes sans grandeur et sans majesté, n'avait rien du sombre et terrible amant de Desdémona.
Le rôle d'Iago, que Ducis avait remplacé par celui de Pezarre, comme on remplace une jambe de chair et d'os par une jambe de bois, était échu à Perrier, et allait paraître au grand jour, ou plutôt à la grande lumière, pour la première fois. On attendait donc impatiemment cette représentation. Mais, en attendant cette solennité, qui, ainsi que nous l'avons dit, allait avoir lieu au Théâtre Français, une autre représentation se préparait à l'Odéon, elle avait pour moi une double importance, car c'était celle de la Christine à Fontainebleau de Frédéric Soulié.
La Christine de M. Brault, morte quelques jours après sa naissance comme je l'ai dit en son lieu et place, avait disparu sans laisser trace aucune.
L'Odéon venait de se réorganiser sur de nouvelles bases. Harel, que nous avons vu apparaître chez Hugo pour lui enlever Marion Delorme par surprise, venait d'être nommé directeur de l'Odéon, en remplacement, je crois, d'Eric Bernard.
Il avait ouvert le théâtre par Les Etats de Blois, de Lucien Arnault, qui n'avaient eu qu'un succès médiocre, malgré le luxe avec lequel l'ouvrage avait été monté ; et, homme de presse, habile à manier le triple élément qu'on appelle le feuilleton, l'entrefilet et la réclame, Harel battait bruyamment la caisse à propos de la Christine à Fontainebleau de mon ami Soulié.
Je n'avais pas revu Frédéric depuis ce soir où nous nous étions quittés un peu refroidis l'un pour l'autre, et décidés à faire notre Christine chacun de notre côté.
Henri III, son succès et tout le bruit qu'il avait mené avec lui, avaient passé sans que j'entendisse le moins du monde parler de Soulié.
Sa Christine s'apprêtait, et je n'entendais point parler de lui davantage.
Il m'avait envoyé deux places de galerie pour sa Juliette ; je lui avais envoyé deux places de balcon pour mon Henri III ; et notre échange de politesses s'était borné là.
J'attendais mes places pour Christine ; à mon grand étonnement, je ne les reçus point. – Plus tard, j'appris que c'était Harel qui, de peur que je ne fusse malveillant à l'ouvrage, s'était opposé à ce qu'on me les envoyât.
N'ayant point de place pour la première représentation, je ne cherchai pas à m'en procurer ; et je me couchai bien certain, la pièce applaudie ou sifflée, d'en avoir des nouvelles le lendemain, dès le matin.
En effet, un de mes bons amis, garçon qui n'avait fait, à cette époque-là, que ses preuves d'esprit, et qui a fait depuis ses preuves de science, Achille Comte, entra dans ma chambre, à sept heures du matin.
La pauvre Christine était tombée à plat – Soulié avait eu, à ce qu'il parait, l'idée d'introduire dans la forêt de Fontainebleau un bandit italien qui y avait produit l'effet le plus grotesque.
La veille, j'aurais cru, d'après la façon dont Soulié s'était conduit envers moi, que cette nouvelle m'eût fait plaisir ; mais, tout au contraire, elle me frappa douloureusement au coeur. – Saintes et primitives amitiés de la jeunesse, vous êtes seules sincères !
Non seulement la lecture de Marion m'avait produit un effet immense, mais encore elle m'avait fait un bien énorme : elle m'avait ouvert, en exécution poétique, des horizons tout à fait inconnus ; elle m'avait révélé des procédés de vers dont je ne me doutais pas ; puis, enfin, elle m'avait donné l'idée première d'Antony.
Dès le lendemain de la lecture de Marion Delorme, je m'étais donc mis au travail avec un courage inouï. Avant que la musique des vers que j'avais entendus la veille eût cessé, je m'étais mis à l'oeuvre, bercé par leur harmonie mourante ; et la nouvelle Christine ouvrit les yeux à l'écho lointain et mélodieux qui vivait encore dans mon âme, quoique le bruit se fût éteint.
Qu'on me permette une petite digression à propos de Christine. Je la donne comme étude de moeurs ; on ne la prendra, je l'espère, que pour ce qu'elle vaut.
Il y avait, alors, de par le monde littéraire, un grand garçon à moitié fou, avec un long nez de travers et des jambes comme le Seringuinos des Pilules du Diable. Sa position sociale était, je crois, d'être le fils d'un apothicaire d'Orléans ; il faisait le don Juan subalterne avec les femmes de chambre et les filles de portier, qu'il transformait, dans ses élégies et dans ses sonnets, en baronnes et en duchesses ; il écrivait un roman qui a été imprimé, mais qui n'a jamais été lu, j'en suis sûr. Ce roman avait pour titre Les Roueries de Trialph.
Lui se nommait Lassailly.
Il y a des gens qui ont l'étrange privilège d'introduire le grotesque dans les scènes les plus douloureuses ou les plus attendrissantes ; Lassailly était des plus favorisés parmi ces privilégiés du ridicule.
Un jour, j'étais couché ; j'écrivais la première scène entre Paula et Monaldeschi. Tout à coup, j'entends la porte de mon salon qui s'ouvre, et un être quelconque qui s'approche de ma chambre à coucher avec des hurlements ; puis je vois la porte de ma chambre à coucher qui s'ouvre à son tour, et Lassailly qui entre en roulant sur le tapis et en s'arrachant les cheveux.
L'apparition avait quelque chose de si grotesque, de si effrayant même, que j'étendis la main vers des pistolets à deux coups placés dans un enfoncement, au chevet de mon lit.
Lassailly reconnu, je repoussai les pistolets, et j'attendis l'explication de cette espèce d'arlequinade.
L'arlequinade était triste : le père du pauvre diable s'était jeté à l'eau ; Lassailly venait d'apprendre, en même temps, que son père était noyé et que le cadavre, retiré de l'eau, était exposé à la morgue d'Orléans, d'où il ne pouvait sortir que moyennant une certaine somme.
Cette somme, Lassailly n'en possédait pas le premier denier, et il venait me la demander.
A cette vue d'un fils qui pleurait son père mort d'une si déplorable façon, une seule chose se dressa devant mes yeux : ce ne fut pas cette douleur peut- être sincère dans le fond, mais exagérée dans la forme au point d'en devenir grotesque ; ce fut ce malheur réel, imprévu, irréparable, ce malheur, spectre hâve et ruisselant, qui, morne, les yeux éteints, et le front sillonné d'herbes marines, sortait de l'eau de la Loire, et allait se coucher sur la dalle humide de la morgue.
Je n'essayai pas de consoler Lassailly ; on ne console que ceux qui ne demandent pas mieux que d'être consolés. Rachel pleurant ses enfants dans Rama, qu'elle remplissait de ses gémissements, ne voulut pas être consolée, parce qu'ils n'étaient plus.
- Mon ami, lui dis-je, allons au plus pressé : vous désirez partir pour Orléans, n'est-ce pas ? Faire enterrer votre père ? Vous dites qu'il vous faut cent francs ; je crois qu'il vous faut plus que cela, et je voudrais vous offrir ce qu'il vous faut ; mais je ne puis vous offrir que ce que j'ai... Ouvrez le tiroir de ce chiffonnier, il y a dedans cent trente-cinq francs ; prenez-en cent trente, laissez-m'en cinq...
Lassailly essaya de se jeter dans mes bras, fit un effort pour m'embrasser, et m'appela son sauveur ; mais je le repoussai doucement en lui indiquant de la main le tiroir du chiffonnier, et en lui répétant :
- Là, là... tenez. Prenez cent trente francs, et laissez-m'en cinq.
Lassailly prit les cent trente francs, et sortit.
Lassailly sorti, je repris et terminai ma scène de Paula et Monaldeschi.
Quinze jours après, on m'apporta le premier numéro d'un petit journal qui n'eut jamais, il est vrai, que ce numéro. Un critique s'annonçait dans un article préparatoire, comme devant, pour la première fois, dire la vérité sur toutes les réputations pompeuses, fausses, nées dans une nuit. Grâce à ce critique, les choses et les hommes seraient, enfin, remis à la place que Dieu leur avait faite.
La série de ces justices vengeresses, de ces exécutions littéraires, commencerait par Alexandre Dumas.
L'article était signé Lassailly, et avait été payé cent francs !
Celui qui m'apportait le journal savait ce que, quinze jours auparavant, j'avais fait pour Lassailly.
- Eh bien, me demanda-t-il, que dites-vous de cela ?
- Le pauvre garçon, répondis-je, il aura peut-être eu à faire enterrer sa mère !
Et je serrai le journal dans le tiroir du chiffonnier où Lassailly avait pris les cent trente francs qu'il ne m'a jamais rendus.
Depuis, Lassailly est mort, et le journal n'a pas ressuscité.
Revenons aux deux Christine.
Lorsque j'appris, comme je l'ai dit, la chute de celle de Soulié, la mienne était finie depuis un mois, à peu près, et elle avait pris le développement qu'elle a aujourd'hui. J'allai, le jour même, trouver le directeur du Théâtre- Français, une espèce de mulâtre aux gros yeux, au sang jaune, dont j'ai oublié le nom ; et, la lettre du comité à la main, la Christine de M. Brault étant jouée, je demandai la mise en répétition de la mienne. Il y avait justement comité le lendemain ; le directeur me répondit qu'il en référerait à ce comité.
Le comité décida que, comme il était de notoriété publique que j'avais fait des changements à mon ouvrage, je devais être soumis à une seconde lecture.
Mais cette seconde lecture étant, en réalité, une troisième lecture, je m'y refusai absolument.
J'en étais là de ce conflit avec la Comédie-Française, qui commençait ainsi cette série de bonnes relations qu'elle a toujours eues avec moi, lorsque je reçus une lettre d'Harel conçue en ces termes :

« Mon cher Dumas, que dites-vous de cette idée de mademoiselle George :
Jouer immédiatement votre Christine sur le même théâtre et avec les mêmes acteurs qui ont joué la Christine de Soulié ?
Quant aux conditions, c'est vous qui les ferez.
Ne vous préoccupez pas de cette idée que vous étranglez la pièce d'un ami ; elle est morte hier de sa belle mort.
Votre tout dévoué, »
                    Harel.

J'appelai mon domestique, et, au-dessus de l'épître que je viens de transcrire, j'écrivis ces mots :

« Mon cher Frédéric, lis cette lettre.
Quel brigand que ton ami Harel !
A toi, »
                    Alex Dumas.

Mon domestique porta la lettre à la scierie de la Gare. Une heure après, il me rapporta la réponse.
Au bas de la même lettre, Frédéric avait écrit :

« Mon cher Dumas,
Harel n'est pas mon ami, c'est un directeur.
Harel n'est pas un brigand, c'est un spéculateur.
Je ne ferais pas ce qu'il fait, mais je lui conseillerais de le faire.
Ramasse les morceaux de ma Christine – et il y en a beaucoup, je t'en préviens – jette-les dans la hotte du premier chiffonnier qui passera, et fais jouer ta pièce.
Tout à toi. »
                    F. Soulié.

C'était un assez curieux autographe, on en conviendra, que cette lettre d'Harel, avec sa préface et son post-scriptum.
Ainsi autorisé, je ne vis plus d'inconvénient à accepter les offres d'Harel. Ma seule condition fut que, reçue ou non par le comité de lecture, ma pièce passerait dans les six semaines de la date du traité.
La lecture au comité fut fixée au samedi suivant, et la lecture aux acteurs au dimanche soir.
Ce n'était pas sans motif que je m'étais défié du comité : il me reçut à correction, et, de même que le comité du Théâtre-Français m'avait donné Samson pour correcteur, le comité de l'Odéon me donna MM. Tissot et Sainte-Beuve pour conseils.
Cavé avait, en se levant, déclaré que la pièce renfermait de grandes beautés, mais qu'elle était injouable. – C'était le seul ami que j'eusse au comité !
Harel était fort ébranlé. Harel, tout homme d'esprit qu'il était, ne savait pas distinguer un bon vers d'un mauvais vers ; il ignorait le beau et le grand.
Qu'on note bien que je ne dis point cela à propos de ses doutes sur Christine. Je dis cela en thèse générale.
Son dieu était Voltaire. Avant de mourir, il eut le bonheur d'être couronné pour avoir fait l'éloge de l'auteur de aïre.
Tout en admirant fort Voltaire philosophe et conteur, j'appréciais, au contraire, assez peu Voltaire poète, et surtout poète dramatique ; comme dramaturge, ses ressorts sont communs, usés, mélodramatiques ; comme écrivain, ses vers sont lâches, sentencieux et mal rimés.
C'est un malheur pour le philosophe de Ferney, mais, il faut l'avouer, il n'est à peu près irréprochable que dans son infâme poème de La Pucelle ; et ceux que révoltent l'impiété, la calomnie historique et l'ingratitude nationale, ne sauraient admirer ce chef-d'oeuvre, tout chef-d'oeuvre qu'il est.
Malgré l'opinion de Cavé, malgré l'ébranlement d'Harel, la lecture aux acteurs n'en demeura pas moins fixée au lendemain : il y avait traité. Je dis il y avait traité, parce que, s'il n'y eût pas eu traité, la lecture n'aurait certainement pas eu lieu.
Seulement, Harel demanda, pour Jules Janin, la permission d'assister à cette lecture.
Janin, avait, à cette époque, tous droits chez Harel, et, quoique je ne me fiasse pas absolument au goût fantasque et capricieux du futur prince des critiques, je ne mis aucune opposition à sa présence. Je possédais, alors, cet effroyable aplomb qui accompagne toujours l'inexpérience et la suprême satisfaction de soi-même.
Il m'a fallu bien des succès pour me guérir de mon amour-propre !
Je lus aux acteurs, la classe d'individus, à tout prendre, la plus apte à juger d'avance l'effet d'une pièce, quoique chaque comédien écoute, en général, l'ouvrage qu'on lui lit au point de vue égoïste, ne se préoccupant que des effets de son rôle, et ne s'alarmant que des effets des rôles voisins.
La lecture eut un grand succès ; mais Harel n'en resta pas moins tourmenté d'une idée qui ne se produisit que le lendemain.
Le lendemain, il entra chez moi, avec le premier rayon du jour ; il venait me proposer purement et simplement de mettre Christine en prose.
Ce fut ainsi que, dès le premier moment, Harel se manifesta à moi dans toute sa gloire.
Il va sans dire que je lui ris au nez, et qu'après lui avoir ri au nez, je le mis à la porte.
Le lendemain de ce lendemain, la première répétition eut lieu, comme si aucune proposition n'eût été faite.
La pièce était admirablement montée ; George jouait Christine ; Ligier, Sentinelli ; Lockroy, Monaldeschi ; et mademoiselle Noblet, qui débutait ou à peu près, jouait Paula.
Il était écrit là-haut que la personne pour laquelle avait été fait ce dernier rôle ne le jouerait pas ! L'homme propose et Dieu dispose.
Il n'y avait pas jusqu'aux deux bouts de rôle des assassins de Monaldeschi qui ne fussent joués par deux acteurs du plus grand mérite – Stockleit et Duparay.
Au moment où commençaient mes répétitions, finissaient celles d'Alfred de Vigny. Nos antagonistes étaient exaspérés contre nous, et il y avait de quoi. Ils demandaient à grands cris que l'on ne nous jouât point, et, nous, nous demandions à cris plus grands encore, qu'on les jouât.
La première représentation du More de Venise se présenta donc avec toutes les apparences d'une bataille. Mademoiselle Mars avait passé avec armes et bagages de l'ancienne comédie dans le drame moderne ; Joanny, Perrier et Firmin nous étaient acquis ; enfin, il n'y avait pas jusqu'à cet excellent David qui n'eût accepté le petit rôle de Cassio dans l'exhibition shakespearienne qui se préparait.
Il faut avoir vu la rage des hommes qui, depuis trente ans, accaparaient le Théâtre-Français, pour se faire une idée des rugissants anathèmes qui se lançaient contre nous. Ces messieurs ne semblaient connaître Shakespeare que par ce qu'en avait dit Voltaire, et Schiller que par ce qu'en avait dit M. Petitot. Quand M. Lebrun et M. Ancelot avaient emprunté l'un Marie Stuart et l'autre Fiesque, au Shakespeare allemand, ils avaient trouvé que MM. Ancelot et Lebrun avaient fait bien de l'honneur à Schiller, et une foule d'articles avaient démontré que, d'ouvrages très médiocres, d'ouvrages dignes des tréteaux de la foire, l'un et l'autre avaient fait de véritables chefs d'oeuvre académiques !
Mais, cette fois, ce n'était plus Shakespeare corrigé, châtré, émondé que le public allait voir : c'était – sauf ce qu'il devait nécessairement perdre de sa taille à la traduction – le géant qui avait rempli à lui seul le XVIe, le XVIIe et le XVIIIe siècle de l'Angleterre.
Si ces sacrilèges exhibitions se continuaient, qu'allaient dire aïre en face de Desdémone, Ninus en face d'Hamlet, Les Deux Gendres en face du Roi Lear ? Pâles et faibles contrefaçons de la nature et de la vérité, il leur allait donc falloir ou rentrer dans le néant ou soutenir la comparaison !
Aussi, j'ouvre un journal au hasard, et je lis :
« On arrivait à la représentation du More de Venise comme à une bataille dont le succès devait décider d'une grande question littéraire. Il s'agissait de savoir si Shakespeare, Schiller et Goethe allaient chasser de la scène française Corneille, Racine et Voltaire. »
C'était d'une mauvaise foi adorable et d'un venin charmant. Grâce à cette idée de l'expulsion des maîtres, on montait la tête aux bourgeois, et la question, entièrement déplacée, donnait, par la forme même, raison à ceux qui la posaient.
Eh ! mon Dieu, non ! on ne chassait pas plus les maîtres de l'art, de leur Parnasse séculaire, que la bourgeoisie ne chassait l'aristocratie des positions que, depuis le commencement de la monarchie l'aristocratie occupait. Non, on ne disait pas aux grands seigneurs. « Retirez-vous, et cédez-nous la place ! » on leur disait : « Laissez-nous aspirer aux mêmes droits que vous, si nous avons des titres à ces droits. L'Olympe païen était assez grand pour six mille dieux ; pressez-vous un peu, dieux de la vieille France, et laissez entrer les dieux scandinaves et germains. La religion de Molière, de Corneille et de Racine sera toujours la religion de l'Etat ; mais que la liberté des cultes soit proclamée ! »
Mais, eux, étroits et exclusifs, au lieu d'accueillir ces dieux nouveaux ; au lieu de les acclamer dans ce qu'ils avaient de céleste, et de les critiquer dans ce qu'ils avaient de vulgaire ; eux, proscrits politiques d'hier, ils voulaient faire de la proscription littéraire aujourd'hui. C'était incroyable, étrange, inouï, et cependant, c'était comme cela !
Malgré une violente opposition, Othello réussit. Pour la première fois, on entendait les rugissements de la jalousie africaine, et l'on s'émut, l'on frissonna, l'on frémit aux sanglots de cette terrible colère.
Joanny, porté par le rôle, fut souvent remarquable, très beau une fois ou deux ; je n'ai rien vu de plus pittoresque que cette grande figure africaine, traversant le théâtre pendant la nuit, drapée comme un spectre dans son grand burnous blanc, et murmurant d'une voix sombre, et le bras étendu vers la demeure de Desdémone :

          ... Attends, femme ! j'arrive !
          Ton sang, bientôt versé par mon bras satisfait,
          Va couler sur ce lit qu'a souillé ton forfait !

Mademoiselle Mars, bien autrement savante en art que Joanny, fut plus constamment belle ; une fois elle fut sublime ; ce fut lorsque, se dressant sur son lit, elle s'écria, démentant d'avance l'accusation d'Iago :

          ...Il ne le dira pas.

J'écris tout cela de mémoire, comme on le comprend bien, et je cite les points lumineux qui se dessinent dans mon esprit à travers une nuit de vingt deux ans.
Qu'on me pardonne donc de ne citer que ces deux-là.
Au reste, ce qu'il y avait d'étrange dans la situation, c'est que les journaux libéraux, c'est-à-dire ceux qui prêchaient le mouvement et le progrès en politique, étaient réactionnaires en littérature : tandis que les journaux royalistes, c'est-à-dire ceux qui prêchaient la stagnation et l'immobilité en politique, étaient révolutionnaires en littérature.
C'était à n'y rien comprendre, tant qu'on ne savait pas que Le Constitutionnel, Le Courrier français, et La Pandore étaient rédigés par MM. Jay, Jouy, Arnault, Etienne, Viennet, etc. ; tandis que La Quotidienne, Le Drapeau blanc, La Foudre étaient rédigés par Merle, Théaulon, Brisset, Martainville, Lassagne, Nodier et Mély-Jannin.
Les uns travaillaient pour le Théâtre-Français, et, ayant usurpé la place, voulaient la garder ; les autres n'avaient, en général, travaillé que pour les boulevards, et ils voulaient qu'une brèche opérée aux remparts classiques leur donnât à leur tour entrée dans la place. Merle était, en outre, le mari de madame Dorval, dont le talent commençait à faire sensation, et qui avait créé, avec un succès incontesté, les rôles d'Amélie dans Trente Ans ou la Vie d'un joueur, de Charlotte Corday dans Sept Heures, et de Louise dans L'incendiaire. – Nous ne parlons pas de celui d'Héléna dans Marino Faliero : le rôle était mauvais, et madame Dorval avait cela de particulier qu'elle ne savait pas rendre bon un mauvais rôle.
J'ai dit que les répétitions de Christine avaient commencé. Laissons-les aller leur train, et faisons une trouée dans le monde de la ville, que nous avons abandonné depuis un bien long temps, ce nous semble, pour le monde du théâtre.
Tout en changeant de scène, nous retrouverons sur celle où je conduis le lecteur un comédien qui valait bien les acteurs que nous quittons.
Ce n'était point, au reste, un de ceux qui, depuis cinquante ans, eussent joué les rôles les moins curieux dans le grand drame qui avait attiré tous les yeux et occupé tous les esprits pendant la fin du XVIIIe et le commencement du XIXe siècle.
Pour que le lecteur sache à quoi s'en tenir, nous lui dirons tout de suite qu'il s'agit de Paul-François-Jean-Nicodème comte de Barras.

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