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Chapitre CXXVI


Victor Hugo. – Sa naissance. – Sa mère. – Les Chasseboeuf et les Cornet. – Le capitaine Hugo. – Signification de son nom. – Quel fut le parrain de Victor. – La famille Hugo en Corse. – M. Hugo est appelé à Naples par Joseph Bonaparte. – Il est nommé colonel et gouverneur de la province d'Avellino. – Souvenirs de la première enfance du poète. – Fra Diavolo. – Joseph, roi d'Espagne. – Le colonel Hugo est fait général, comte, marquis et majordome – L'archevêque de Tarragone. – Madame Hugo et ses enfants à Paris. – Le couvent des Feuillantines.

Consacrons quelques pages à l'auteur de Marion Delorme, de Notre-Dame de Paris et des Orientales. Nous estimons qu'il mérite bien que nous fassions une halte pour lui.
Victor Hugo naquit le 26 février 1802.
Où, comment et dans quelles conditions ? Ouvrons le volume des Feuilles d'automne, et le poète va nous le dire lui-même dès la première page :

          Ce siècle avait deux ans ; Rome remplaçait Sparte ;
          Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
          Et du premier consul, trop gêné par le droit,
          Le front de l'empereur brisait le masque étroit.
          Alors, dans Besançon, vieille ville espagnole,
          Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,
          Naquit, d'un sang breton et lorrain à la fois,
          Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;
          Si débile, qu'il fut, ainsi qu'une chimère,
          Abandonné de tous, excepté de sa mère,
          Et que son cou, ployé comme un frêle roseau,
          Fit faire, en même temps, sa bière et son berceau.
          Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
          Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre,
          C'est moi...

Cet enfant était si faible, en effet, que, quinze mois après sa naissance, il n'était pas encore parvenu à redresser sur ses épaules sa tête, qui, comme si elle eût déjà contenu toutes les pensées dont elle ne renfermait que le germe, s'obstinait à tomber sur sa poitrine.
Aussi, le poète continue-t-il :

          Je vous dirai peut-être, quelque jour,
          Quel lait pur, que de soins, que de voeux, que d'amour,
          Prodigués pour ma vie, en naissant condamnée,
          M'ont fait deux fois le fils de ma mère obstinée.

Cette mère, au sang breton, qui, obstinée à la fois comme une Bretonne et comme une mère, disputait et arrachait son enfant à la mort, était fille d'un riche armateur de Nantes, petite-fille d'un des chefs de la grande bourgeoisie de cette terre d'opposition ; de plus, cousine germaine de Constantin- François, comte de Chasseboeuf, lequel quitta ce grand nom féodal rappelant les barons pasteurs du Moyen Age, pour celui de Volney, qui ne rappellerait qu'un nom de comédien de province, si le gentilhomme qui eut la singulière fantaisie de prendre ce nom ne l'eût illustré en le mettant au commencement de son Voyage en Egypte, et à la fin de son livre des Ruines ; elle était, en outre, cousine d'une autre illustration impériale moins littéraire, plus politique – du comte Cornet.
Le comte Cornet, un peu oublié peut-être aujourd'hui, député de Nantes, était arrivé au Conseil des Cinq-Cents. Il s'y trouvait dans la fameuse journée du 18 brumaire, qui changea pour un demi-siècle la face de la France. Au lieu de défendre les privilèges de l'Assemblée, il soutint les prétentions de Bonaparte. Napoléon, reconnaissant, le fit sénateur – récompense ordinaire de ces sortes de services – puis comte ; et, pour qu'il eût toutes choses, sinon en même qualité, au moins en même quantité que les membres de l'ancienne noblesse qui s'étaient ralliés à l'Empire, il lui donna un blason ; seulement, par une de ces plaisanteries comme le soldat couronné s'en permettait parfois, ce blason, qui rappelait l'origine tant soit peu roturière de celui qu'il était destiné à anoblir, était d'azur à trois cornets d'argent.
Quant à madame Hugo, elle se nommait Sophie Trébuchet.
Elle avait, comme on le voit, deux pairies dans sa famille, la pairie du comte Volney et la pairie du comte Cornet.
Consignons ce fait, nous aurons l'occasion d'y revenir.
Pour le sang lorrain dont parle le poète, il lui venait de son père, Joseph Léopold-Sigisbert Hugo.
De ce côté, c'était autre chose : la noblesse était bien réelle, et sortait de vieille souche allemande.
Son aïeul, Georges Hugo, capitaine des gardes de je ne sais quel duc de Lorraine, avait, en 1531, et par lettres patentes datées de Lillebonne, en Normandie, été anobli par ce duc, qui lui avait donné pour blason un champ d'azur au chef d'argent chargé de deux merlettes de sable.
Trois merlettes sont, comme on le sait, les armes de la maison de Lorraine. On voit que le duc ne pouvait faire davantage pour son capitaine : une merlette de plus, et il le traitait comme lui-même.
Au reste, ceux qui voudront plus de détails sur ce point, ou une authenticité plus grande sur les détails que nous donnons pourront consulter d'Hozier, registre IV, au nom Hugo.
Mais ce que ne dit pas d'Hozier, et ce que nous dirons, nous qui croyons aux noms prédestinés, c'est qu'en vieil allemand, le mot hugo est l'équivalent du mot latin spiritus, souffle, âme, esprit !
Plus l'enfant était faible, plus il fallait se hâter de le baptiser. Le chef de bataillon Sigisbert Hugo, qui commandait, alors, à Besançon, le dépôt d'un régiment corse, en voyant son troisième fils naître si chétif, jeta les yeux autour de lui, et lui choisit pour parrain Victor Faneau de la Horie, fusillé en 1812, comme ayant été l'âme de la conspiration dont Mallet était le bras.
Ce fut de lui que le poète reçut ce prénom de Victor, qui, réuni au nom, soit qu'il le précède ou qu'il le suive, ne peut se traduire autrement que par ces mots : « Esprit vainqueur, – âme triomphante, – souffle victorieux ! »
Aussi le poète n'eut-il jamais, comme son cousin maternel Chasseboeuf, l'idée de s'appeler autrement que ne l'avait décidé le hasard de la naissance, et nous verrons même plus tard, quel que lustre que cette adjonction pût ajouter à son nom, qu'il refusa de s'appeler Hugo-Cornet.
Le père de Victor était un de ces rudes jouteurs, fils de la Révolution, qui prirent le mousquet en 1791, et qui ne déposèrent l'épée qu'en 1815. – D'autres la gardèrent jusqu'en 1830 ou 1848, et ce fut rarement un bonheur pour eux.
En 1795, il était lieutenant, et combattait dans la Vendée. Ce fut sa compagnie, laquelle faisait partie du détachement conduit par le commandant Muscar, qui prit Charette dans les bois de la Chabotière. Par un hasard étrange, ce fut le colonel Hugo qui prit Fra Diavolo dans la Calabre, et le général Hugo qui prit Juan Martin, autrement dit l'Empecinado, sur les bords du Tage ; c'est-à-dire les trois principaux chefs de partisans de cette grande période de guerre qui dura plus d'un quart de siècle.
Il est bien entendu que nous ne comparons pas le noble et loyal Charette au brigand calabrais ni au bandit espagnol.
Charette fut fusillé ; Fra Diavolo, pendu ; Juan Martin, garrotté.
Après la pacification de la Vendée, le lieutenant, devenu capitaine, quitta la Loire pour le Rhin, la guerre civile pour la guerre étrangère, et fut attaché à l'état-major de Moreau, avec lequel il fit la campagne de 1796 ; puis il passa en Italie, appelé à servir dans le corps d'armée de Masséna.
A propos de mon père, j'ai dit quelle antipathie Bonaparte avait pour ces officiers qui lui arrivaient tout illustrés des armées de l'ouest, des Pyrénées ou du Nord. Le capitaine Sigisbert Hugo va nous en offrir un nouvel exemple.
Le jour de la bataille de Caldiero, chargé par Masséna de tenir avec sa compagnie la tête du pont, il avait été le pivot sur lequel avait tourné toute la bataille ; Masséna crut pouvoir, en récompense de ce magnifique fait d'armes, nommer le capitaine Hugo chef de bataillon.
Il avait compté sans la haine du général en chef.
Bonaparte demanda d'où venait le capitaine Hugo, et, quand il sut que c'était de l'armée du Rhin, il cassa la nomination.
Du reste, le roi Louis-Philippe fit à peu près au général la même injustice que Bonaparte au capitaine : le nom de la bataille de Caldiero est sur l'arc de triomphe de l'Etoile, et le nom du général Hugo n'y est pas.
Le poète s'est vengé de cet étrange oubli par le dernier vers de sa dernière strophe à l'arc de triomphe de l'Etoile :

          Quand ma pensée ainsi, vieillissant ton attique,
          Te fait de l'avenir un passé magnifique,
          Alors, sous ta grandeur je me courbe effrayé;
          J'admire ! et, fils pieux, passant que l'art anime,
          Je ne regrette rien devant ton mur sublime,
          Que Phidias absent, et mon père oublié !

Cependant, comme le capitaine Hugo n'était pas de ceux qui s'arrêtent en route, il fallut bien finir par le faire chef de bataillon. Cela arriva donc – à quelle occasion ? je ne sais plus bien.
Quoi qu'il en soit, il était chef de bataillon, et, par hasard, en garnison à Lunéville, quand les conférences pour la ratification du traité de Campoformio s'ouvrirent dans cette ville.
A ces conférences, Joseph Bonaparte, qui fut plus tard roi de Naples, puis roi d'Espagne et des Indes, Joseph Bonaparte était plénipotentiaire de la République.
J'ai beaucoup connu, à Florence, ce roi de Naples et d'Espagne. C'était un esprit plutôt doux qu'élevé, plutôt calme que hasardeux ; comme son frère Louis, comme son frère Lucien, et nous dirons même comme son frère Napoléon ; il avait eu, d'abord, la manie de la littérature. Les autres avaient fait des mémoires, des comédies, des poèmes épiques : lui avait fait des romans.
Sa fille, aujourd'hui princesse de Canino, portait, je crois, le nom d'une des héroïnes de son père : elle s'appelait la princesse énaïde.
Le plénipotentiaire Joseph Bonaparte se lia avec le chef de bataillon Hugo, lequel, les conférences finies, passa, comme nous l'avons dit, à Besançon avec le dépôt du régiment corse.
Nous avons dit encore que c'était là qu'était né l'illustre poète dont nous nous occupons.
Quelques mois après sa naissance, le dépôt que commandait son père reçut l'ordre d'aller prendre garnison à l'île d'Elbe. L'auteur de l'Ode à la colonne, ou plutôt des Odes à la colonne, devait commencer à vivre dans cette île, où Napoléon devait commencer à mourir.
La première langue que parla l'enfant prédestiné fut la langue italienne ; le premier mot qu'il prononça – après ces deux mots par lesquels débute toute voix, toute bouche, toute langue humaine, papa et maman – fut une apostrophe à sa gouvernante ; cattiva ! l'appela-t-il un jour, sans qu'on sût qui lui avait appris ce mot.
Peut-être n'ignore-t-on pas que cattiva veut dire méchante.
A l'île d'Elbe, les souvenirs de l'enfant ne sont point encore éveillés, et rien de ce premier séjour parmi les hommes, rien de cette première halte au seuil de l'existence n'est resté présent à son esprit.
En 1806, le plénipotentiaire Joseph est nommé roi de Naples ; alors, il se rappelle son ami le chef de bataillon de Lunéville ; il s'informe de ce qu'il est devenu, apprend qu'il habite l'île d'Elbe, et que, de chef de bataillon, il a été fait lieutenant-colonel ou plutôt gros major, comme on disait encore en 1806.
Il lui écrit pour lui proposer de s'attacher à sa fortune, et de venir l'aider à fonder son trône dans la belle cité qu'il faut voir avant de mourir, quitte à mourir quand on l'a vue.
Mais on ne faisait pas de ces sortes d'escapades militaires sans la permission du maître. Le lieutenant-colonel Hugo demanda à l'empereur Napoléon la permission de suivre le roi Joseph.
L'empereur Napoléon daigna répondre que, non seulement il autorisait ce changement de service, mais encore qu'il voyait avec plaisir l'élément français se mêler aux armées de ses frères, qui n'étaient que les ailes de sa propre armée.
C'est toujours avec un certain regret qu'un Français prend du service dans une armée étrangère, cette armée fût-elle destinée à être une des ailes de l'armée nationale. Aussi, pour adoucir autant qu'il était en lui cet exil, le nouveau roi fit-il le gros major Hugo colonel, lui donna-t-il la charge d'aide de camp, et le nomma-t-il gouverneur de la province d'Avellino.
Une fois installé dans son gouvernement, le mari songea à se rapprocher de sa femme, le père à embrasser ses enfants.
En 1807, madame Hugo et ses trois fils se mirent en route pour Naples.
Ainsi se continuait cette vie de pérégrinations qui avait pris l'enfant à son berceau, et qui, à travers son adolescence, devait le conduire jusqu'à la virilité.
C'est à ces longs voyages, accomplis par lui pendant le crépuscule de sa première enfance, que le poète fait allusion quand il dit :

          Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée ;
          Dans un casque pour moi l'eau sainte fut puisée ;
          Un soldat, m'ombrageant d'un belliqueux faisceau
          De quelque vieux lambeau d'une bannière usée,
          Fit les langes de mon berceau.

          Parmi les chars poudreux, les armes éclatantes,
          Une muse des camps m'emporta sous les tentes.
          Je dormis sur l'affût des canons meurtriers ;
          J'aimai les fiers coursiers aux crinières flottantes,
          Et l'éperon froissant les rauques étriers.

          Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie,
          J'errai ; je parcourus la terre avant la vie,
          Et, tout enfant encor, des vieillards recueillis
          M'écoutaient, racontant d'une bouche ravie
          Mes jours si peu nombreux et déjà si remplis.

          Je visitai cette île en noirs débris féconde,
          Plus tard premier degré d'une chute profonde !
          Le haut Cenis, dont l'aigle aime les rocs lointains,
          Entendit, de son antre où l'avalanche gronde,
          Ses vieux glaçons crier sous mes pas enfantins.

          Vers l'Adige et l'Arno, je vins des bords du Rhône ;
          Je vis de l'occident l'auguste Babylone :
          Rome, toujours vivante au fond de ses tombeaux,
          Reine du monde encor sur un débris de trône,
          Avec une pourpre en lambeaux.

          Puis Turin ; puis Florence, aux plaisirs toujours prête ;
          Naples, aux bords embaumés où le printemps s'arrête,
          Et que Vésuve en feu couvre d'un dais brûlant,
          Comme un guerrier jaloux qui, témoin d'une fête,
          Jette, au milieu des fleurs, son panache sanglant !

Heureux, cent fois heureux qui peut broder de pareilles arabesques sur la trame naissante de sa vie !
Moi aussi, j'ai eu des souvenirs pareils aux tiens, frère ! mais je les ai dits en humble prose, heureux de les retrouver chez toi en vers splendides et retentissants.
Là en effet, remontent les premiers souvenirs de l'enfant, souvenirs indélébiles qui se reflètent, comme un mirage des oasis perdues, dans la vieillesse la plus avancée.
Ainsi, bien souvent, à moi qui arrivais d'Italie, où j'ai fait quinze ou vingt voyages, Hugo, qui l'avait traversée seulement, cette belle Italie, parlait des grands aspects restés dans sa mémoire, et restés aussi présents que s'il eût été mon compagnon dans mes nombreuses courses !
Seulement, il voyait toujours les objets comme il les avait vus, non pas dans leur état normal, mais avec les accidents momentanés qui avaient produit dans ces objets des changements ou des altérations quelconques.
Parme lui apparaissait au milieu d'une inondation ; Aquapendente, détachant son rocher volcanique sur un orage tout plein d'éclairs : la colonne Trajane, avec l'excavation qu'on était occupé à pratiquer à l'entour.
De tout le reste, c'est-à-dire de Florence avec ses auberges crénelées, ses palais massifs, ses forteresses de granit ; de Rome avec ses fontaines jaillissantes, ses obélisques qui semblent en faire une ville contemporaine de la vieille Egypte, et sa colonnade du Bernin qui en fait une soeur du Louvre ; de Naples avec ses promenades, son Pausilippe, sa rue de Tolède, sa baie, ses îles et son Vésuve, il avait une idée aussi exacte que possible.
Une des choses qui avaient le plus amusé les trois enfants tout le long de la route, c'était de faire des croix avec des fétus de paille, et de les dresser dans les interstices que laissaient les glaces des portières avec leurs rainures. A la vue de ces calvaires innocents, les paysans italiens, ceux des environs de Rome surtout, fidèles au culte des images, se mettaient à genoux, ou tout au moins faisaient le signe de la croix.
La chose qui avait le plus effrayé les jeunes voyageurs, c'étaient les têtes de bandit placées sur des bâtons, au bord des routes, et qui séchaient ainsi au soleil. Ces pauvres enfants avaient nié longtemps que ce fussent des têtes véritables, et soutenaient que c'étaient des têtes à perruque comme, au commencement de ce siècle, époque où les perruques étaient encore assez communes, on en trouvait sur leur pied chez tous les coiffeurs ; mais on les fit descendre, on leur montra de près l'affreuse réalité, et ce souvenir est un de ceux qui restèrent le plus profondément gravés dans la mémoire de Victor.
Quand il s'agit d'un homme comme Hugo, c'est-à-dire d'un génie hors ligne, qui a déjà joué et qui jouera encore un si grand rôle dans l'histoire littéraire et politique de son pays, c'est un devoir pour qui le connaît de mettre sous les yeux des contemporains et de l'avenir ces jeux d'ombre et de lumière qui ont fait le caractère de l'homme et le génie du poète.
Le génie du poète, nous l'espérons, ressortira tout entier de notre récit ; le caractère de l'homme ressort de lui-même, de la conduite tenue des faits accomplis.
Ce n'était point à Naples qu'était préparé le logement de madame Hugo et de ses fils ; c'était à Avellino, capitale de la province dont le colonel Hugo avait été nommé gouverneur.
Ce logement était un palais, et même un palais de marbre, comme la plupart des palais de ce pays, où le marbre est plus commun que la pierre ; seulement, ce palais présentait une singularité étrange qui ne pouvait ni échapper à l'oeil d'un enfant, ni sortir de sa mémoire.
Un de ces tremblements de terre si habituels dans la péninsule italienne venait de secouer la Calabre de fond en comble ; le palais de marbre d'Avellino avait été ébranlé comme les autres bâtiments ; toutefois, plus solide qu'eux sur sa base, après avoir tremblé, oscillé, menacé un instant, il était resté debout, mais lézardé des combles à ses fondations.
La lézarde passait en diagonale à travers la muraille de la chambre de Victor ; de sorte qu'il voyait à peu près aussi clairement – quoique d'une façon plus originale – la campagne à travers cette lézarde qu'à travers la fenêtre.
Le palais était bâti sur une espèce de précipice tout garni de gigantesques noisetiers, produisant ces énormes noisettes nommées avelines, du nom du pays d'où on les tire.
Les enfants, à l'époque où ces fruits arrivaient à maturité, passaient leur vie errant au milieu des noisetiers, suspendus sur l'abîme, pour cueillir des grappes des noisettes.
De là, sans doute, vient pour Hugo cette habitude des hauts lieux, ce mépris des précipices, et cette indifférence du vide qu'il possède plus que personne, et qui fait mon admiration, à moi surtout qui ai le vertige à un balcon du premier étage.
Vers ce temps-là, un des ennemis les plus acharnés des Français était Michel Pezza, surnommé Fra Diavolo, dont mon confrère Scribe a fait un opéra comique, et qui faisait, lui, du drame, et même du plus terrible !
Fra Diavolo avait commencé par être chef de brigands, quelque chose comme Cartouche, plus la cruauté. Il exerçait cette pittoresque profession, lorsque le cardinal Ruffo, autre chef de brigands, mais sur une plus grande échelle, eut l'idée de reconquérir Naples à son bien-aimé souverain Ferdinand Ier, lequel avait abandonné sa capitale déguisé en laquais, à la suite de l'invasion française, provoquée par ses insolentes proclamations.
Tout le monde connaît cette période terrible de l'histoire des Deux-Siciles, cette orgie de sang présidée par deux courtisanes, où disparut toute une génération, et où l'on fut obligé, pour ne pas ruiner l'Etat, de donner des appointements fixes au bourreau, qui, jusque-là, touchait dix ducats par exécution.
Fra Diavolo avait réuni sa bande à l'armée du cardinal Ruffo, avait marché avec lui sur Naples, avait repris Naples avec lui ; enfin, avait été fait colonel par Ferdinand Ier, et même comte, à ce que je crois.
Ferdinand Ier était néanmoins retourné plus tard en Sicile, fuyant, cette fois, non seulement devant l'invasion française, mais encore devant la royauté d'un frère de l'empereur, et Fra Diavolo, avec son grade de colonel et son titre de comte, avait recommencé sa guerre de partisan et ses brigandages.
C'était le colonel Hugo qui avait été chargé de le prendre.
Sa tête était mise à prix à vingt mille ducats.
Une fois déjà, il lui avait échappé par un prodige d'audace et d'à-propos.
Poursuivi, traqué, enfermé de tous côtés, Fra Diavolo, avec deux cent cinquante ou trois cents hommes, débris de sa troupe, espérait pouvoir se sauver par un défilé qu'il croyait connu de lui seul.
Il avait donc dirigé sa marche vers ce défilé, lorsque, à son grand étonnement, il trouva ce dernier passage gardé comme les autres.
Sa suprême espérance s'évanouissait !
Il n'y avait pas moyen de retourner en arrière : on avait tâté de toutes les gorges, partout un mur de baïonnettes barrait le chemin.
- Allons, dit Fra Diavolo, nous n'avons plus qu'un moyen... Peut-être s'y laisseront-ils prendre ! Liez-moi les pieds et les mains, et attachez-moi sur un cheval... Vous m'avez fait prisonnier ; vous me conduisez au colonel français chargé de vous payer les vingt mille ducats, prix de ma tête... Pour le reste, laissez faire mon lieutenant, et dites comme lui.
Il fallait se hâter : on était en vue du détachement français, qui s'inquiétait de ce que pouvait être cette troupe d'hommes ; d'ailleurs, on avait l'habitude, surtout dans les circonstances extrêmes, de suivre aveuglément les instructions de Fra Diavolo. En une seconde, il fut garrotté et lié, comme Mazeppa, sur un cheval, et le cortège continua son chemin, piquant droit au détachement français.
Ce détachement se composait de cinq ou six cents hommes, et était commandé par un chef de bataillon.
En voyant cette troupe qui marchait à lui, le bataillon français marcha au devant d'elle.
Les deux corps se joignirent.
Arrivée à une centaine de pas des Français, la troupe calabraise fit halte. Le lieutenant seul, vêtu en simple paysan, sortit des rangs, et s'avança vers le chef de bataillon.
- Que voulez-vous ? demanda celui-ci, et quel est cet homme garrotté ?
- Cet homme garrotté, dit le lieutenant, c'est Fra Diavolo, que nous avons pris... Ce que nous voulons, ce sont les vingt mille ducats promis pour sa tête.
A l'instant même, le nom de Fra Diavolo fut répété par toutes les bouches.
- Vous avez pris Fra Diavolo ? s'écria le chef de bataillon.
- Oui, répondit le lieutenant, et la preuve, c'est que le voici, lié et garrotté sur un cheval.
Les yeux de Fra Diavolo lancèrent des éclairs.
- Et comment l'avez-vous pris ? demanda le chef de bataillon.
Le lieutenant inventa une fable. Fra Diavolo, traqué, poursuivi, chassé, était venu chercher un refuge dans un village qu'il croyait son allié. Pendant la nuit, il avait été arrêté, saisi, garrotté, et le village tout entier lui servait d'escorte, de peur qu'il ne s'échappât.
- Bandits ! misérables ! traîtres ! cria Fra Diavolo.
L'explication suffisait parfaitement au chef de bataillon : d'ailleurs, le principal, c'était que Fra Diavolo fût pris ; toutes les explications accompagnant cette capture étaient une affaire de simple curiosité.
- C'est bien ! dit-il, remettez-moi votre bandit.
- Soit ; mais remettez-nous les vingt mille ducats.
- Est-ce que j'ai les vingt mille ducats ? dit le chef de bataillon.
- Alors, dit le lieutenant, pas d'argent, pas de Fra Diavolo !
- Hein ! fit le chef de bataillon.
- Oh ! dit le lieutenant, je sais bien que vous êtes les plus forts, et que vous pouvez nous le prendre si vous voulez ; mais, en nous le prenant, vous nous aurez volé vingt mille ducats dans notre poche.
Le chef de bataillon était un esprit logique ; il comprit la justesse de ce raisonnement.
- Eh bien, dit-il, conduisez votre prisonnier au quartier général ; je vais vous donner cent hommes pour vous accompagner.
Le lieutenant et Fra Diavolo échangèrent un regard narquois qui indiquait que le chef de bataillon donnait à plein collier dans le panneau.
Les cent hommes d'escorte et les deux cent cinquante paysans calabrais partirent pour le quartier général, distant de six lieues.
Seulement, on n'eut, au quartier général, aucune nouvelle de Fra Diavolo, et les cent hommes d'escorte ne reparurent jamais.
Arrivés dans un défilé, les cent Français avaient été égorgés, et Fra Diavolo et ses deux cent cinquante hommes avaient regagné la montagne !
Le colonel Hugo était piqué au jeu : ce fut, dès lors, entre lui et le chef calabrais un assaut de ruses, un travail de marches et de contre-marches dans lequel Fra Diavolo finit par être vaincu.
Pris une seconde fois, Fra Diavolo fut envoyé à Naples, où devait s'instruire son procès, et les vingt mille ducats furent immédiatement payés à ceux qui s'étaient emparés de lui.
Un matin, le colonel Hugo apprit que Fra Diavolo était condamné à être pendu.
Pendu ! le mot sonnait mal à des oreilles françaises.
Le colonel Hugo partit à l'instant même pour Naples, et se présenta chez le roi, afin d'obtenir, non pas une commutation de peine, mais une commutation de supplice.
Il venait demander que Fra Diavolo, en sa qualité d'homme de guerre, fût fusillé.
Malheureusement, avant d'être homme de guerre, Fra Diavolo avait été bandit, avant de servir le cardinal Ruffo et Ferdinand Ier, Fra Diavolo s'était servi lui-même.
Les dossiers représentés par le roi Joseph au colonel Hugo étaient si bien rembourrés de guet-apens, de meurtres, d'incendies, que le colonel Hugo fut le premier à retirer sa proposition.
En conséquence, le colonel Michel Pezza, dit Fra Diavolo, comte de je ne sais plus quoi, fut pendu haut et court.
En 1808, Napoléon ayant déclaré que les Bourbons d'Espagne avaient cessé de régner, Joseph Bonaparte passa du trône des Deux-Siciles au trône d'Espagne, où le colonel Hugo le suivit.
Aussitôt son arrivée à Madrid, le colonel Hugo fut fait général de brigade, gouverneur du cours du Tage, premier majordome et premier aide de camp du roi, grand d'Espagne, comte de Cogolludo, et marquis de Cifuentès et de Siguença !
C'étaient là de grandes preuves de faveur ; mais, parmi ces preuves de faveur, il y en avait une que le colonel Hugo n'acceptait qu'avec une certaine répugnance ; c'était le titre de marquis.
- Sire, dit-il à Joseph lorsque le roi d'Espagne daigna lui annoncer ce qu'il venait de faire pour lui, je croyais que l'empereur avait aboli le titre de marquis ?
- Pas en Espagne, mon cher colonel : en France seulement.
- Sire, insista le nouveau général, si l'empereur ne l'a aboli qu'en France, Molière l'a aboli partout.
Et le général Hugo, se contentant de son titre de comte, ne porta jamais celui de marquis.
Mais, bon gré, mal gré il n'en était pas moins emmarquisé et emmajordomisé.
Au nombre des privilèges de cette dernière charge étaient les présentations.
Un jour, le nouveau majordome eut à présenter au roi Joseph l'archevêque de Tarragone, qui venait de se rallier.
L'archevêque de Tarragone avait une réputation de laideur laissant bien loin derrière elle celle que le fils du général Hugo devait faire plus tard au sonneur de Notre-Dame. Aussi, en apercevant le digne prélat, et en reconnaissant que, non seulement il n'avait pas volé sa réputation, mais encore qu'on ne la lui faisait peut-être pas telle qu'il la méritait, le majordome, ignorant que l'archevêque parlât et entendît le français, ne put- il, après ces mots sacramentels prononcés en pur castillan : Senor, presento a Vuestra Magestad el senor arzobispo de Tarragona, s'empêcher d'ajouter en français :
- Le plus vilain b... du royaume de Votre Majesté !
L'archevêque salua respectueusement le roi, puis, se retournant vers le majordome :
- Merci, général ! dit-il dans un français de la meilleure qualité et du plus pur accent.
Il était impossible, dans l'état précaire où se trouvait l'Espagne, que le général Hugo eût songé, en quittant Naples, à emmener ses enfants avec lui.
Aussi madame Hugo, Abel, Eugène et Victor étaient-ils revenus en France.
A peine de retour à Paris, madame Hugo, qui avait pu apprécier, pendant les deux ans qu'elle avait passés au palais d'Avellino, l'influence que pouvait avoir sur la santé de ses enfants une résidence bien aérée où il leur fût permis de jouer et de courir en liberté, madame Hugo avait loué l'ancien couvent des Feuillantines.
Plus tard, nous verrons, à propos de ce couvent, quels souvenirs son grand jardin, tout frais d'ombre, tout resplendissant de soleil, a laissés dans l'esprit du poète.
C'est là que les trois enfants furent lâchés en liberté, comme je l'étais moi même dans ce grand parc de Saint-Rémy dont j'ai raconté les splendeurs.
C'est là qu'échappant au niveau universitaire, Hugo apprit le latin très bien et le grec très mal, grâce aux soins d'un ancien oratorien, prêtre marié, nommé Larivière.
          Il savait le latin très bien, très mal le grec !
a dit de lui son élève dans une pièce de vers encore inédite.
Madame Hugo demeura dans cette retraite, où elle abritait sa riche couvée, de 1808 à 1811.
Au commencement de 1811, elle reçut une lettre de son mari.
Le gouvernement du roi Joseph paraissait s'affermir. Il s'agissait donc de partir pour Madrid, où les trois enfants devaient entrer dans les pages.

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