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Chapitre XII


Témoignages du général Dupuis et de l'adjudant général Boyer. – Les mécontents. – Nouvelle discussion entre Bonaparte et mon père. – Bataille d'Aboukir. – Mon père trouve un trésor. – Sa lettre à ce sujet.

Peut-être pensera-t-on que la méchante humeur de mon père, l'ennui de ne pas avoir de division à commander, son esprit de républicanisme, enfin, lui font envisager les choses d'un mauvais côté ; soit. Cherchons dans la correspondance de l'armée d'Egypte, interceptée par l'escadre de Nelson, une lettre du général Dupuis.
Celui-ci n'a pas à se plaindre : il commande le Caire, et il va reconnaître, dès les premières lignes de sa dépêche, que la position est bien au-dessus de ses mérites.

Dupuis, général de brigade commandant la place,
à son ami Carlo
.

« Au grand Caire, 11 thermidor an VI.
« Sur mer comme sur terre, en Europe comme en Afrique, je suis sur les épines. Oui, mon cher, à notre arrivée devant Malte, je fus en prendre possession et détruire la chevalerie. A notre arrivée à Alexandrie, et après l'avoir prise d'assaut, je fus nommé au commandement de la place. Aujourd'hui, après vingt-deux jours d'une marche des plus pénibles dans les déserts, nous sommes arrivés au grand Caire, après avoir battu les mamelouks, c'est-à-dire après les avoir mis en fuite, car ils ne sont pas dignes de notre colère.
Me voilà donc, mon ami, revêtu d'une nouvelle dignité que je n'ai pu refuser, lorsque l'on m'y a joint le commandement du Caire. Cette place était trop belle pour moi, pour que je pusse refuser le nouveau grade que Bonaparte m'a offert.
La conduite de la brigade, à l'affaire des Pyramides, est unique : elle seule a détruit quatre mille mamelouks à cheval, pris quarante pièces de canon qui étaient en batterie, tous leurs retranchements, leurs drapeaux, leurs magnifiques chevaux, leurs riches bagages, puisqu'il n'est pas de soldat qui n'ait sur lui cent louis ; sans exagérer, plusieurs en ont cinq cents.
Enfin, mon cher, j'occupe aujourd'hui le plus beau sérail du Caire, celui de la sultane favorite d'Ibrahim-Bey, soudan d'Egypte. J'occupe son palais enchanté, et je respecte, au milieu des nymphes du Nil, la promesse que j'ai faite à ma bonne amie d'Europe.
Cette ville est abominable ; les rues y respirent la peste par leurs immondices. Le peuple est affreux et abruti. Je prends de la peine comme un cheval, et ne puis encore parvenir à me reconnaître dans cette immense cité, plus grande que Paris, mais bien différente. Où sont mes amis ? où est la respectable Manita ? Je pleure sur notre séparation... Mais j'espère les rejoindre bientôt, oui, bientôt, car je m'ennuie diablement loin d'eux !
Notre passage du désert et nos diverses batailles ne nous ont presque rien coûté. L'armée se porte bien ; on l'habille en ce moment. Je ne sais si nous irons en Syrie : nous sommes prêts. J'ai eu le malheur de perdre ma... à la prise d'assaut d'Alexandrie.
Donnez-moi de vos nouvelles, je vous en prie.
Jugez de la lâcheté de ce grand peuple tant vanté : je me suis emparé de cette immense cité, le 5 du mois, avec deux compagnies de grenadiers seulement.
Cette ville a six cent mille âmes de population.
Adieu, mon bon ami ! j'embrasse mille fois Marcelin, sa mère, son père, son papa Carlo et nos amis.
Croyez-moi, pour la vie, le plus dévoué des vôtres.
                    Dupuis.

J'écris par ce courrier à Pépin et à Spinola. Dites à Pépin qu'il est bien heureux d'avoir été exilé ; plût à Dieu que je l'eusse été aussi ! Je l'embrasse, lui et sa famille. Mes amitiés au pauvre Pietto. J'embrasse Honoria, votre frère et votre oncle. »

Ainsi, qu'on juge par cette lettre de l'enthousiasme général. Voilà un homme qui était gouverneur du Caire et qui reconnaissait la place bien supérieure à ses mérites, et il eût mieux aimé être exilé que de jouir de l'honneur qu'on lui faisait !
« Sans doute un gouverneur est un grand personnage, disait Sancho, mais, plutôt que d'être gouverneur de Barataria, j'eusse mieux aimé rester dans mon village et garder mes chèvres. »
Une lettre de l'adjudant général Boyer, dont nous mettons un fragment sous les yeux de nos lecteurs, achèvera de peindre la situation.

«... Remontons à Alexandrie. Cette ville n'a plus de son antiquité que le nom. Figurez-vous des ruines habitées par un peuple impassible, prenant tous les événements comme ils viennent, que rien n'étonne, qui, la pipe à la bouche, n'a d'autre occupation que de demeurer sur son cul devant sa porte, sur un banc, et qui passe ainsi sa journée, se souciant fort peu de sa famille et de ses enfants ; des mères qui errent, la figure couverte d'un haillon noir, et offrent aux passants de leur vendre leurs enfants ; des hommes à moitié nus, dont le corps ressemble à du bronze, la peau dégoûtante, fouillant dans des ruisseaux bourbeux, et qui, semblables à des cochons, rongent et dévorent tout ce qu'ils y trouvent ; des maisons hautes de vingt pieds au plus, dont le toit est une plate-forme, l'intérieur une écurie, l'extérieur l'aspect de quatre murailles !
Ajoutez qu'autour de cet amas de misère et d'horreur, sont les fondements de la cité la plus célèbre de l'Antiquité, les monuments les plus précieux de l'art.
Sorti de cette ville pour remonter le Nil, vous trouvez un désert nu comme la main, où, de cinq lieues en cinq lieues, vous rencontrez un mauvais puit d'eau saumâtre. Figurez-vous une armée obligée de passer au travers de ces plaines arides, qui n'offrent pas même au soldat un asile contre les chaleurs insupportables qui y règnent. Le soldat, portant pour cinq jours de vivres, chargé de son sac, habillé de laine, au bout d'une heure de marche, accablé par le chaud et la pesanteur des effets qu'il porte, se décharge et jette les vivres, ne songeant qu'au présent sans penser au lendemain. Arrive la soif, et il ne trouve pas d'eau. C'est ainsi qu'à travers les horreurs que présente ce tableau, on a vu des soldats mourir de soif, d'inanition, de chaleur ; d'autres, voyant les souffrances de leurs camarades, se brûler la cervelle ; d'autres se jeter avec armes et bagages dans le Nil, et périr au milieu des eaux.
Chaque jour nos marches nous offraient un pareil spectacle, et, chose inouïe et que personne ne croira ! c'est que l'armée entière, pendant une marche de dix-sept jours, n'a pas eu de pain. Le soldat se nourrissait de citrouilles, et de quelques légumes qu'il trouvait dans le pays. Telle a été la nourriture de tous, depuis celle du général jusqu'à celle du dernier soldat. Souvent même le général a jeûné pendant dix-huit, vingt et vingt-quatre heures, parce que le soldat, arrivant le premier dans les villages, livrait tout au pillage, et que souvent il fallait se contenter de son rebut ou de ce que son intempérance abandonnait.
Il est inutile de vous parler de notre boisson ; nous vivons tous ici sous la loi de Mahomet : elle défend le vin ; mais, par contre, elle fournit abondamment l'eau du Nil.
Faut-il vous parler du pays situé sur les deux rives du Nil ? Pour vous en donner une idée juste et précise, il faut entrer dans la marche topographique de ce fleuve.
Deux lieues au-dessous du Caire, il se divise en deux branches : l'une descend à Rosette, l'autre à Damiette. L'entre-deux de ces eaux est le Delta, pays extraordinairement fertile qu'arrose le Nil. Aux extrémités des deux branches, du côté des terres, est une lisière de pays cultivé qui n'a qu'une lieue de large, tantôt plus, tantôt moins ; passez au-delà, vous entrez dans les déserts, les uns aboutissant à la Libye, les autres aux plaines qui vont à la mer Rouge. De Rosette au Caire, le pays est très habité : on y cultive beaucoup de riz, des lentilles, du blé de Turquie. Les villages sont les uns sur les autres ; leur construction est exécrable : ce n'est autre chose que de la boue travaillée avec les pieds, et entassée, avec des trous pratiqués dessus. Pour vous en donner une plus juste idée, rappelez-vous les tas de neige que font les enfants chez nous : les fours qu'ils construisent ressemblent parfaitement aux palais des Egyptiens. Les cultivateurs, appelés communément fellahs, sont extrêmement laborieux : ils vivent de très peu de chose et dans une malpropreté qui fait horreur. J'en ai vu qui buvaient le surplus de l'eau que mes chameaux et mes chevaux laissaient dans l'abreuvoir.
Voilà cette Egypte si renommée par les historiens et les voyageurs !
A travers toutes ces horreurs, à travers les maux qu'on endure, je conviens cependant que c'est le pays le plus susceptible de donner à la France une colonie dont les profits seront incalculables ; mais il faut du temps et des hommes. Je me suis aperçu que ce n'est point avec des soldats que lon fonde des colonies, avec les nôtres surtout ! Ils sont terribles dans les combats, terribles peut-être après la victoire, sans contredit les plus intrépides du monde ; mais, peu faits pour des expéditions lointaines, ils se laissent rebuter par un propos ; inconséquents et lâches, ils en tiennent eux mêmes. On en a entendu qui disaient, en voyant passer les généraux :
- Les voilà, les bourreaux des Français !
Le calice est versé, je le boirai jusqu'à la lie ; j'ai pour moi la constance, ma santé, un courage qui, je l'espère, ne m'abandonnera pas, et, avec cela, je pousserai jusqu'au bout.
J'ai vu hier le divan que forme le général Bonaparte : il est composé de neuf personnes. J'ai vu neuf automates habillés à la turque, de superbes turbans, de magnifiques barbes et des costumes qui me rappellent les images des douze apôtres que papa tient dans l'armoire. Quant à l'esprit, aux connaissances, au génie et au talent, je ne vous en dis rien, le chapitre est toujours en blanc en Turquie. Nulle part autant d'ignorance, nulle part autant de richesses, nulle part aussi mauvais et aussi sordide usage temporel.
En voilà assez sur ce chapitre ; j'ai voulu vous faire ma description, j'en ai sans contredit omis bien des articles ; le rapport du général Bonaparte y suppléera.
Ne soyez pas exigeant pour mon compte ; je souffre, mais c'est avec toute l'armée. Mes effets me sont parvenus ; j'ai, dans mes adversités, tous les avantages de la fortune. Soyez tranquilles, je jouis d'une bonne santé.
Ménagez la vôtre. J'aurai, j'espère, le bonheur de vous embrasser avant un an. Je sais l'apprécier d'avance, je vous le prouverai.
J'embrasse bien tendrement mes soeurs, et suis avec respect votre très soumis fils. »
                    Boyer.

Comme on le voit, l'opinion sur l'expédition était unanime : chacun souffrait, chacun se plaignait, chacun demandait la France.
Le souvenir de ces plaintes, la mémoire de ces rébellions prêtes à éclater, poursuivaient Bonaparte à Sainte-Hélène.

« Un jour, raconte-t-il, gagné par l'humeur, je me précipitai dans un groupe de généraux mécontents, et, m'adressant à l'un d'eux de la plus haute stature :
« - Vous avez tenu des propos séditieux, lui dis-je avec véhémence. Prenez garde que je ne remplisse mon devoir. Vos cinq pieds six pouces ne vous empêcheraient pas d'être fusillé dans deux heures. »

Ce général de haute stature, auquel il s'adressait, c'était mon père.
Seulement, Bonaparte n'était souvent pas plus exact dans ses récits que dans ses bulletins.
Nous allons raconter à notre tour comment la chose se passa.
Après la bataille des Pyramides, à laquelle mon père, toujours son fusil de chasse à la main, prit part en simple soldat faute de cavalerie, il alla voir Bonaparte à Gizeh. Il s'était aperçu que, depuis la réunion de Damanhour, le général en chef le boudait, et il voulait avoir une explication.
L'explication ne fut pas difficile à obtenir. En le voyant, Bonaparte fronça le sourcil, et, enfonçant son chapeau sur sa tête :
- Ah ! c'est vous ? dit-il. Tant mieux ! Passons dans ce cabinet.
Et, en disant ces mots, il ouvrit une porte.
Mon père passa le premier ; Bonaparte le suivit, et derrière lui ferma la porte au verrou.
- Général, dit-il alors, vous vous conduisez mal avec moi : vous cherchez à démoraliser l'armée ; je sais tout ce qui s'est passé à Damanhour.
Alors mon père fit un pas en avant, et, posant sa main sur le bras que Bonaparte appuyait sur la garde de son sabre :
- Avant de vous répondre, général, lui dit-il, je vous demanderai dans quelle intention vous avez fermé cette porte, et dans quel but vous voulez bien m'accorder l'honneur de ce tête-à-tête.
- Dans le but de vous dire qu'à mes yeux le premier et le dernier de mon armée sont égaux devant la discipline, et que je ferai, l'occasion s'en présentant, fusiller un général comme un tambour.
- C'est possible, général ; mais je crois cependant qu'il y a certains hommes que vous ne feriez pas fusiller sans y regarder à deux fois.
- Non, s'ils entravent mes projets !
- Prenez garde, général : tout à l'heure vous parliez de discipline ; maintenant, vous ne parlez plus que de vous... Eh bien, à vous je veux bien donner une explication... Oui, la réunion de Damanhour est vraie ; oui, les généraux, découragés dès la première marche, se sont demandé quel était le but de cette expédition. Oui, ils ont cru y voir un motif non pas d'intérêt général, mais d'ambition personnelle ; oui, j'ai dit que, pour la gloire et l'honneur de la patrie, je ferais le tour du monde ; mais que, s'il ne s'agissait que de votre caprice, à vous, je m'arrêterais dès le premier pas. Or, ce que j'ai dit ce soir-là, je vous le répète, et, si le misérable qui vous a rapporté mes paroles vous a dit autre chose que ce que je vous dis, c'est non seulement un espion, mais pis que cela, un calomniateur.
Bonaparte regarda un instant mon père ; puis, avec une certaine affection :
- Ainsi, Dumas, lui dit-il, vous faites deux parts dans votre esprit : vous mettez la France d'un côté et moi de l'autre. Vous croyez que je sépare mes intérêts des siens, ma fortune de la sienne.
- Je crois que les intérêts de la France doivent passer avant ceux d'un homme, si grand que soit cet homme... Je crois que la fortune d'une nation ne doit pas être soumise à celle d'un individu.
- Ainsi, vous êtes prêt à vous séparer de moi ?
- Oui, dès que je croirai voir que vous vous séparez de la France.
- Vous avez tort, Dumas..., dit froidement Bonaparte.
- C'est possible, répondit mon père ; mais je n'admets pas les dictatures, pas plus celle de Sylla que celle de César.
- Et vous demandez ?...
- A retourner en France par la première occasion qui se présentera.
- C'est bien ! je vous promets de ne mettre aucun obstacle à votre départ.
- Merci, général ; c'est la seule faveur que je sollicite de vous.
Et, s'inclinant, mon père marcha vers la porte, tira le verrou et sortit.
En se retirant, il entendit Bonaparte murmurer quelques mots dans lesquels il crut entendre ceux-ci :
- Aveugle, qui ne croit pas en ma fortune !
Un quart d'heure après, mon père racontait à Dermoncourt ce qui venait de se passer entre lui et Bonaparte, et vingt fois, depuis, Dermoncourt m'a raconté à son tour, sans y changer un seul mot, cette conversation qui eut une si grande influence sur l'avenir de mon père et sur le mien.
Le 1er août eut lieu la bataille d'Aboukir, dans laquelle la flotte française fut détruite. Il ne fut donc plus, momentanément du moins, question de retour pour personne, pas plus pour mon père que pour les autres.
Cette fatale bataille d'Aboukir eut un terrible retentissement dans l'armée. Au premier moment, Bonaparte lui-même en fut atterré, et, comme Auguste s'écriant : « Varus ! qu'as-tu fait de mes légions ? » Bonaparte s'écria plus d'une fois : « Brueys ! Brueys ! qu'as-tu fait de nos vaisseaux ? »
Ce qui tourmentait surtout Bonaparte, c'était cette incertitude sur son retour en France. La flottille détruite, il n'était plus maître de lui-même ; cette perspective, qu'il avait envisagée froidement, de rester six ans en Egypte, lui était devenue insupportable. Un jour que Bourrienne voulait le consoler et lui disait de compter sur le Directoire :
- Votre Directoire ! s'écria-t-il ; mais vous savez bien que c'est un tas de jean-f... qui m'envient et me haïssent... Ils me laisseront périr ici. Et puis ne voyez-vous point toutes ces figures ? C'est à qui ne restera pas.
Cette dernière boutade était suscitée par les rapports qu'on faisait à Bonaparte du mécontentement général. Dans ces rapports, Kléber n'était pas plus épargné que ne l'avait été mon père. Il sut que Bonaparte parlait de lui comme d'un opposant, et, le 22 août 1798, il lui écrivit la lettre suivante :

« Vous seriez injuste, citoyen général, si vous preniez pour une marque de faiblesse ou de découragement la véhémence avec laquelle je vous ai exposé mes besoins. Il m'importe peu où je dois vivre, où je dois mourir, pourvu que je vive pour la gloire de nos armes et que je meure comme j'aurai vécu. Comptez donc sur moi dans tout concours de circonstances, ainsi que sur tous ceux à qui vous ordonnez de m'obéir. Je vous l'ai déjà mandé, l'événement du 11 n'a produit sur les soldats qu'indignation et désir de vengeance. »

Bonaparte répondit :

« Croyez au prix que j'attache à votre estime et à votre amitié. Je crains que nous ne soyons un peu brouillés... Vous seriez injuste, à votre tour, si vous doutiez de la peine que j'en éprouverais... Sur le sol de l'Egypte, les nuages, quand il y en a, passent en six heures ; de mon côté, s'il y en avait, ils seraient passés en trois.
« L'estime que j'ai pour vous est au moins égale à celle que vous m'avez témoignée quelquefois. »

Il y a loin de ces froides lettres à cet enthousiasme qui aurait fait dire à Kléber posant sa main sur l'épaule de Bonaparte :
- Général, vous êtes grand comme le monde ! On a beau dire, ce sont les poètes qui font l'histoire, et l'histoire qu'ils font est la plus belle de toutes les histoires.
Rayez le mot de Bonaparte aux Pyramides, rayez le mot de Kléber à Bonaparte, et vous supprimez le cadre d'or qui enferme cette grande expédition d'Egypte, la plus folle et la plus inutile des expéditions, si elle n'en est pas la plus gigantesque et la plus poétique.
Cependant, une abondance relative dans les vivres avait succédé à la famine, et faisait oublier momentanément aux soldats, rentrés dans un certain bien- être matériel, les souffrances du commencement de la campagne. Malheureusement, en échange, le numéraire manquait absolument.
Ce fut alors que Bonaparte écrivit à Kléber la lettre suivante, qui doit prendre date avant celle que nous venons de citer, et qui va nous servir à expliquer cette fameuse insurrection du Caire, dans la répression de laquelle mon père joua le principal rôle.

Bonaparte, général en chef ; au général de division Kléber.

« Au quartier général du Caire, le 9 thermidor an VI.
Nous avons au Caire, citoyen général, une très belle monnaie. Nous avons besoin de tous les lingots que nous avons laissés à Alexandrie, en échange de quelque numéraire que les négociants nous ont donné. Je vous prie donc de faire réunir les négociants auxquels ont été remis lesdits lingots, et de les leur redemander. Je leur donnerai en place des blés et du riz, dont nous avons une quantité immense. Notre pauvreté en numéraire est égale à notre richesse en denrées, ce qui nous oblige absolument à retirer du commerce le plus de lingots et d'argent que nous pouvons, et à donner en échange des denrées.
Nous avons essuyé plus de fatigues que beaucoup de gens n'avaient le courage d'en supporter. Mais, dans ce moment-ci, nous nous reposons au Caire, qui ne laisse pas de nous offrir beaucoup de ressources : toutes les divisions y sont réunies.
L'état-major vous aura instruit de l'événement militaire qui a précédé notre entrée au Caire... Il a été assez brillant : nous avons jeté deux mille mamelouks des mieux montés dans le Nil.
Envoyez-moi les imprimeries arabes et françaises. Veillez à ce que l'on embarque tous les vins, eaux-de-vie, tentes, souliers ; envoyez tous ces objets par mer à Rosette, et, vu la croissance du Nil, ils remonteront facilement jusqu'au Caire.
J'attends des nouvelles de votre santé ; je désire qu'elle se rétablisse promptement et que vous veniez bientôt nous rejoindre.
J'ai écrit à Louis de partir pour Rosette avec tous mes effets.
A l'instant même, je trouve, dans un jardin des mamelouks, une lettre de Louis datée du 21 messidor, ce qui prouve qu'un de vos courriers a été intercepté par les mamelouks.
Salut. »
                    Bonaparte.

Vers le temps où la pénurie du numéraire se faisait sentir à ce point, que Bonaparte ne craignait pas de redemander aux négociants des lingots d'or et d'argent qui étaient pour eux le gage de l'argent prêté, leur offrant en échange des grains qui, dans le pays, n'avaient aucune valeur –, mon père, en faisant des embellissements dans la maison qu'il occupait et qui avait appartenu à un bey, trouva un trésor. Ce trésor, que le propriétaire de la maison, dans sa fuite rapide, n'avait pas eu le temps d'emporter, fut estimé à près de deux millions.
Mon père écrivit à l'instant même à Bonaparte :

« Citoyen général,
Le léopard ne change pas de peau, l'honnête homme ne change pas de conscience.
Je vous envoie un trésor que je viens de trouver, et que l'on estime à près de deux millions.
Si je suis tué, ou si je meurs ici de tristesse, souvenez-vous que je suis pauvre, et que je laisse en France une femme et un enfant.
Salut et fraternité. »
                    Alex. Dumas.

Cette lettre, imprimée officiellement dans la correspondance de l'armée d'Egypte, fit, au milieu de certaines accusations qui pesaient sur certains chefs, un très grand effet. Reproduite par les journaux de New York et de Philadelphie, elle eut un si grand succès au milieu de cette république naissante que, cinquante ans après, dans un voyage que je fis, appelé en Hollande par le jeune roi à propos de son couronnement, l'honorable M. d'Areysas, ministre des Etats-Unis à la Haye, me la répéta mot pour mot.

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