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Chapitre CI


Mort du général Foy. – Ses funérailles. – L'Altesse royale. – Assassinat de Paul-Louis Courier. – Mort de l'empereur Alexandre. – Parallèle entre l'Angleterre et la Russie. – Aux dépens de qui ces deux puissances se sont accrues depuis cent ans. – Comment Napoléon aurait pu conquérir l'Inde.

Puisque nous avons prononcé le mot mort, consacrons ce chapitre tout entier à cette pâle fille de l'Erèbe et de la Nuit.
Le 26 juin, la princesse Pauline Borghèse mourut à Florence, et, avec elle, tomba dans l'éternité un des souvenirs lumineux de ma jeunesse.
Puis, le 28 novembre, une nouvelle plus personnellement fatale pour moi vint me frapper.
Comme je sortais du bureau, je vis des passants s'aborder en se disant :
- Vous savez, le général Foy est mort !
Et on en doutait ! Mais il y a des nouvelles dont on ne devrait jamais douter ; car qui oserait les répandre, si elles étaient fausses, ces nouvelles que la bouche de bronze du Destin a seule le droit d'annoncer ? Oui, le général Foy était mort en arrivant d'un voyage dans les Pyrénées, où il avait été prendre les eaux ; il était mort d'un anévrisme, mort qui devait devancer la nouvelle de la maladie.
Il est vrai que l'on cachait cette maladie, dans l'espérance qu'elle ne serait pas mortelle.
Et, cependant, depuis huit jours, elle faisait des progrès effrayants : des étouffements se succédaient, d'abord de quart d'heure en quart d'heure, et ensuite à des intervalles plus rapprochés ; des vomissements avaient lieu de minute en minute.
Les deux neveux du général étaient près de lui, ne quittant pas un instant son lit, lui prodiguant tous leurs soins, et, comme c'étaient deux hommes, il n'essayait pas de leur cacher sa position.
- Je sens, disait-il, un pouvoir désorganisateur qui travaille à me détruire ; je le combats, mais je sens que c'est un géant, et que je ne puis le vaincre.
Quand vint l'heure suprême, il éprouva, quoiqu'on fût en novembre, le besoin de respirer l'air, et de chercher la vie au pâle rayon du soleil qui brillait comme une consolation.
Ses neveux le portèrent dans un fauteuil placé en face de la fenêtre ; mais il n'y put rester qu'un instant.
- Mes amis, mes bons amis, dit-il à ses neveux, reportez-moi sur mon lit, Dieu fera le reste.
A peine y était-il, que Dieu détacha cette âme loyale et pure du corps qui la renfermait.
Je rentrai chez ma mère tout désespéré. Si faible que je fusse, je compris que l'illustre mort avait quelque chose à attendre de ce jeune homme encore inconnu auquel il avait ouvert la carrière.
Et je fis cette pièce de vers dont j'ai déjà cité une strophe, la seule qui, heureusement, soit restée dans mon souvenir.
Je fis imprimer l'ode – à mes frais, bien entendu. Deux ou trois cents francs de ma pauvre mère passèrent à cette impression ; mais elle ne les regretta pas, ni moi non plus. On réunit tous les vers faits à cette occasion, sous le titre de Couronne poétique du général Foy.
Il y en avait un volume.
Les plus remarquables de tout ce volume étaient ceux d'une belle jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans, qui venait de se faire connaître par un volume d'Essais poétiques, et que l'on appelait Delphine Gay. Voici l'élégie que lui avait inspirée la mort du général Foy, et qui, répétée par tous les journaux de l'époque, eut un immense succès :

          Pleurez, Français, pleurez ! la patrie est en deuil ;
          Pleurez le défenseur que la mort vous enlève ;
          Et vous, nobles guerriers, sur son muet cercueil
          Disputez-vous l'honneur de déposer son glaive !

          Vous ne l'entendrez plus, l'orateur redouté
          Dont l'injure jamais ne souilla l'éloquence ;
          Celui qui, de nos rois respectant la puissance,
          En fidèle sujet parla de liberté :
          Le ciel, lui décernant la sainte récompense,
          A commencé trop tôt son immortalité !

          Son bras libérateur dans la tombe est esclave ;
          Son front pur s'est glacé sous le laurier vainqueur,
          Et le signe sacré, cette étoile du brave,
          Ne sent plus palpiter son coeur.

          Hier, quand de ses jours la source fut tarie,
          La France, en le voyant sur sa couche étendu,
          Implorait un accent de cette voix chérie...
          Hélas ! au cri plaintif jeté par la patrie
          C'est la première fois qu'il n'a pas répondu !

Les funérailles du général Foy eurent lieu le 30 novembre. Le corps fut porté de son hôtel à l'église Notre-Dame de Lorette ; malgré une pluie battante qui ne cessa de tomber de midi à quatre heures du soir trente mille personnes suivirent le convoi, entre deux haies de cent mille spectateurs chacune.
Au milieu des voitures de deuil, on remarquait une voiture à la livrée du duc d'Orléans.
Le lendemain du convoi, cette chanson, dirigée contre le prince qui venait de donner une marque publique de sympathie pour le talent et le caractère du noble général et de l'illustre tribun, courut dans Paris :

Air : Tous les bourgeois de Chartres.

          Bon Dieu ! quelle cohue !
          Quel attroupement noir !
          Il tient toute la rue
          Aussi loin qu'on peut voir.
          Est-ce pompe funèbre ou pompe triomphale ?
          Est-il mort quelque gros richard ?
          Car j'aperçois là-bas le char
          D'une altesse royale.

          Est-ce un songe civique ?
          Est-ce un de ses héros
          Qu'ainsi la république
          Mène au champ du repos ?
          Un déluge nouveau fond sur la capitale ;
          On ferait rentrer un canard !
          Dehors pourquoi voit-on le char
          D'une altesse royale ?

          Appuyé sur sa canne,
          Un vieil et bon bourgeois
          Me regarde, ricane,
          Et me dit à mi-voix :
          « Un carbonaro mort cause tout ce scandale ;
          Tout frère a son billet de part ;
          C'est pourquoi nous voyons le char
          D'une altesse royale.

          « Le défunt qu'on révère
          C'est Foy l'homme de bien,
          C'est Foy l'homme de guerre,
          C'est Foy le citoyen.
          Jamais à sa vertu, vertu ne fut égale !
          Moi, je n'en crois rien pour ma part;
          Mais, ici, j'aime à voir le char
          D'une altesse royale.

          « Ce Foy, d'après nature,
          Ce député fameux,
          Fut un soldat parjure,
          Un Français factieux.
          Aux vertus de Berton, la sienne fut égale ;
          Ce n'est pas l'effet du hasard,
          Si nous voyons ici le char
          D'une altesse royale.

          « Sortis de leurs repaires,
          Au tricolor signal,
          Les amis et les frères
          Suivent leur général.
          De la France c'est la l'élite libérale ;
          Qu'ils sont bien près du corbillard !
          Qu'ils sont bien tous autour du char
          D'une altesse royale !

          « Philippe de ton père
          Ne te souvient-il pas ?
          Dans la même carrière
          Tu marches sur ses pas.
          Tu crois mener, tu suis la horde libérale ;
          Elle rit sous ce corbillard,
          En voyant derrière son char
          Ton Altesse royale. »

Quoique cette petite infamie ne fût point signée, on devina d'où elle venait ; d'ailleurs, elle était tirée à cent mille exemplaires, et distribuée gratis.
Il n'y a guère que les poètes du gouvernement qui fassent de si mauvais vers. Il n'y a guère que les oeuvres qui ne se vendent pas que l'on tire à cent mille exemplaires.
Laissons cela, c'était le côté misérable. – Le côté grand, magnifique, splendide, c'est que le bruit s'était répandu que le général Foy mourait sans laisser à sa femme d'autre fortune que la célébrité de son nom : une souscription fut ouverte qui, en trois mois, produisit un million.
Pendant la même année, un gouvernement et un peuple avaient donné, chacun de son côté, chose rare ! un grand exemple de reconnaissance : le gouvernement américain en votant un million à La Fayette ; le peuple français en offrant un million à la veuve et aux enfants du général Foy.
Vers le commencement de l'année avait eu lieu la mort d'un homme qui avait autant contribué par sa plume à l'émancipation de la France que le général Foy par sa parole.
Le 11 avril, Paul-Louis Courier de Méré fut trouvé, vers dix heures du matin, assassiné à trois quarts de lieue de sa maison de campagne, dans le bois de Larçay.
Il avait été tué d'un coup de fusil ou de pistolet tiré dans le bas des reins à droite ; l'arme était chargée de trois petites balles, dont une resta dans le corps, et dont deux en sortirent. A côté de la balle restée dans le corps, on retrouva la bourre, ce qui prouva que le coup avait été tiré à bout portant ; en outre, les vêtements étaient brûlés à l'endroit de la blessure.
Trois personnes furent arrêtées : Symphorien et Pierre Dubois, charretiers, qui invoquèrent et prouvèrent un alibi – ils furent mis hors de cause ; et Louis Frémont, qui fut acquitté par la déclaration du jury.
Ainsi, Paul-Louis Courier, le savant illustre, l'homme spirituel par excellence, fut assassiné sans qu'il y eût assassin reconnu !
Le parti libéral perdit dans Courier un des plus rudes champions de sa cause ; il était au pamphlet ce que Béranger était à la chanson.
Mais, de toutes ces morts, celle qui produisit la plus vive et la plus profonde sensation, parce que celle-là devait influer, non seulement sur les affaires de la France, mais encore sur celles du monde entier, ce fut la mort de l'empereur Alexandre.
Enfant, j'avais failli, dans les rues de Villers-Cotterêts, être écrasé par un petit kibitz conduit par un cocher penché sur trois chevaux qu'il conduisait avec un fouet court, et qu'il faisait voler sur le pavé.
Ce cocher avait une casquette de cuir, un uniforme vert, une barbe naissante, un visage taché de marques de rousseur, et des lentilles d'or aux oreilles.
Il conduisait deux officiers mis à peu près l'un comme l'autre, avec une plaque, deux ou trois croix, et deux grosses épaulettes.
L'un de ces deux officiers était une espèce de Kalmouk, hideux de visage, brutal de gestes, bruyant de voix ; il jurait très haut en français, et paraissait avoir une grande science de notre langue, surtout dans son côté vulgaire et grossier.
L'autre était un bel homme de trente-trois à trente-quatre ans, paraissant aussi doux et aussi policé que son compagnon paraissait commun et mal appris. Il avait les cheveux d'un blond d'or, et, quoiqu'il parût vigoureux et bien portant, un sourire doux et triste passait sur ses lèvres chaque fois qu'il réprimait une brutalité de son compagnon.
Celui-ci était l'empereur Alexandre, le plus beau et le plus faux des Grecs, à ce que disait Napoléon.
Son compagnon était le grand-duc Constantin.
Celui qui les conduisait, c'était le grand-duc Michel.
Etrange trinité, vision presque fantastique, qui, passant par mes yeux, s'imprima si profondément dans ma mémoire, que je revois aujourd'hui, après trente-sept ans, passer devant moi cette voiture basse, emportée par ses trois chevaux, et emportant son cocher et ses deux voyageurs !
Eh bien, de ces trois hommes dont ma mémoire avait gardé le souvenir, c'était l'homme à la figure douce et mélancolique qui était parti le premier.
Cet homme, Napoléon avait voulu en faire, à Erfurt, non seulement un allié, mais encore un frère ; cet homme, qui l'avait appelé Charlemagne, il l'avait appelé Constantin ; cet homme, il lui avait offert l'empire d'orient, à la condition qu'il lui laisserait l'empire d'occident.
Car l'empereur – et c'est là une des hautes idées de son règne –, l'empereur avait compris que, contre l'Angleterre, notre ennemie naturelle, notre allié naturel, c'était la Russie.
Et, en effet – écoutez bien ceci, messieurs qui acceptez les traditions politiques toutes moulées, et qui faites d'une certaine façon, parce que l'on a fait de cette façon-là avant vous –, les alliances entre peuples sont solides, non pas à cause de la ressemblance des principes, mais à cause de la différence des intérêts. Or, qu'importe que l'Angleterre proclame les mêmes principes que la France, si elle a, de par le monde, les mêmes intérêts ?
Qu'importe que la Russie ait des principes opposés, si elle a des intérêts différents ?
Voyons, depuis cent ans, de quelle façon s'est accrue l'Angleterre, et nous reconnaîtrons qu'elle nous a pris, à nous sa voisine et son alliée, tout ce qu'elle a pu nous prendre.
Voyons, depuis cent ans, de quelle façon s'est accrue la Russie, et assurons nous qu'elle n'a touché à rien de ce qui nous appartenait.
Comptons les colonies de l'une. Mesurons les limites de l'autre.
L'Angleterre, qui, il y a cent ans, n'avait que cinq comptoirs dans l'Inde, Bombay, Singapore, Madras, Calcutta et Chandernagor ; l'Angleterre, qui ne possédait, dans l'Amérique du Nord, que Terre-Neuve, et cette bande de littoral qui s'étend comme une frange de l'Acadie aux Florides ; l'Angleterre, qui ne possédait, au banc de Bahamas, que les îles Lucayes ; aux petites Antilles, que la Barbade ; dans le golfe Mexicain, que la Jamaïque ; l'Angleterre, dont la seule station dans l'océan Atlantique équinoxial était Sainte-Hélène, de meurtrière mémoire ; l'Angleterre, aujourd'hui, comme une gigantesque araignée des mers, a accroché sa toile aux cinq parties du monde.
En Europe, elle possède : l'Irlande, Malte, Héligoland, Gibraltar ; – en Asie : la ville d'Aden, qui commande la mer Rouge, comme Gibraltar la Méditerranée ; Ceylan, la grande presqu'île de l'Inde, le Népal, le Lahore, le Sind, le Béloutchistan et le Kaboul ; les îles Singapour, Poulo-Pénang et Sumatra ; c'est-à-dire, cent vingt-deux mille trois cent trente-trois lieues carrées de territoire, nourrissant cent vingt-trois millions d'hommes.
Sans compter, en Afrique : Bathurst, les îles de Léon, Sierra Leone, une portion de la côte de Guinée, Fernando Poo, l'île de l'Ascension, celle de Sainte-Hélène déjà nommée, la colonie du Cap, le Port-Natal, l'île de France, Rodrigue, les Seychelles, Socotora ; – en Amérique : le Canada, tout le continent septentrional, depuis le banc de Terre-Neuve jusqu'à l'embouchure du fleuve Mackensie ; presque toutes les Antilles, la Trinité, une partie de la Guyane, les Malouines, Balize Tuathan, et les Bermudes ; – dans l'Océanie : la moitié de l'Australie, la Terre de Van-Diemen, la Nouvelle-élande, Norfolk, Hawaii et le protectorat général de la Polynésie.
Elle a tout prévu, et elle est prête à tout.
Peut-être, percera-t-on, un jour, l'isthme de Panama : elle a Bélize, sentinelle qui attend.
Peut-être ouvrira-t-on l'isthme de Suez : elle a Aden, factionnaire qui veille.
Le passage de la Méditerranée à la mer des Indes sera à elle.
Ce sera à elle, le passage du golfe du Mexique au grand océan Boréal.
Elle aura, dans une armoire de l'Amirauté la clef de l'Inde et de l'Océanie, comme elle a déjà celle de la Méditerranée.
Ce n'est pas tout.
Par son titre de protectrice des îles Ioniennes, elle jette l'ancre à la sortie de l'Adriatique et à l'entrée de la mer Egée ; elle pose un pied sur la terre des anciens Epirotes et des modernes Albanais. Quand l'Irlande lui refusera ses paysans, l'Ecosse ses montagnards, quand les marchés d'hommes que tiennent les princes allemands se fermeront pour elle, l'Angleterre recrutera parmi ces peuplades guerrières, et elle aura ses Arnautes, comme le vice-roi d'Egypte ou comme le pacha d'Acre et de Tripoli. Elle aura, à Corfou, une escadre qui, en quelques jours, pourra arriver aux Dardanelles ; elle aura, à Céphalonie, une armée qui, en une semaine, sera au sommet de l'Hémus. De là, après avoir détruit notre influence sur Constantinople, elle balancera, en Grèce, l'influence de la Russie, et il lui suffira de quelques bateaux armés pour détruire le commerce de tout le littoral autrichien.
Voilà pour l'Angleterre, et vous pouvez voir de combien de puissants associés – Canada, Indes, Antilles, île Maurice – elle a augmenté sa puissance ; vous pouvez voir comment elle commande partout dans cette Méditerranée que Napoléon appelait un lac français, et où il ne devrait y avoir d'autres maîtres que nous ; vous pouvez voir comment, pièce à pièce, elle nous arrache notre protectorat sur la terre sainte, sur l'Egypte et sur Tunis, tout en nous jalousant Alger, que nous avons payé de notre sang et de nos millions, et que, cependant, elle nous chicane depuis vingt ans.
Maintenant, passons à la Russie, et voyons combien elle nous est étrangère.
La Russie, il y a cent ans, s'étendait de Kiev à l'île Saint-Laurent, des grands monts Aftaï au golfe de Ienisséi, et peut-être avait-on droit de penser que c'était pour lui marquer une limite que Behring avait découvert le détroit auquel, en mourant, il légua son nom.
La Russie ne devait pas s'arrêter et ne s'est point arrêtée là.
Elle a rompu cette vieille limite de Kiev.
Le serpent scandinave, qui enveloppe de ses replis les deux tiers du globe, a déroulé ses anneaux : d'une des mâchoires de sa gueule, entrouverte pour dévorer la Prusse, il touche, à l'occident, la Vistule, et, de l'autre, le golfe de Bosnie. A l'orient, il a franchi, en s'allongeant, le détroit de Behring, et ne s'est arrêté qu'en rencontrant l'Angleterre. Parti de l'autre extrémité du monde, au pied du mont Saint-Elie et des monts Buckhland, comme une arête dressée sur son dos, il porte aujourd'hui, toute cette plage dentelée, qui, dernière limite du monde se découpe sur l'océan Glacial, depuis la Piasina jusqu'aux îles des ours ; depuis le lac Piasinsko jusqu'au cap Sacré.
Ainsi depuis cent ans, la Russie a gagné, sur la Suède : la Finlande, Abo, Viboug, l'Estonie, la Livonie, Riga, Rével, et une partie de la Laponie ; – sur l'Allemagne : la Courlande et la Samogitie ; – sur la Pologne : la Lituanie, la Volhynie, une partie de la Gallicie, Mohilev, Vitepsk, Polotsk, Minsk, Bialystok, Kamenetz, Tarnopol, Vilna, Grodno, Varsovie ; – sur la Turquie : une partie de la petite Tartarie, la Crimée, la Bessarabie, le littoral de la mer Noire, le protectorat de la Serbie, de la Moldavie, de la Valachie ; – sur la Perse : la Géorgie, Tiflis, Erivan, une partie de la Circassie ; – sur l'Amérique : les îles Aleutiennes, et la partie nord-ouest du continent septentrional de l'archipel Saint-Lazare.
De l'autre côté de la mer Noire, elle regarde la Turquie qu'elle s'apprête à envahir, aussitôt que la France et l'Angleterre lui en donneront la permission.
Puis, si un jour elle s'adjoint la Suède, ce qui est probable, elle fermera le détroit du Sund à l'occident, le détroit des Dardanelles à l'orient, et nul ne pénétrera plus qu'à son plaisir dans la mer Noire et dans la Baltique, ces deux grands miroirs qui réfléchissent déjà, l'un Odessa, l'autre Pétersbourg.
En attendant, sa plus grande longueur est de trois mille huit cents lieues ; sa plus grande largeur est de quatorze cents lieues.
Sur toute cette étendue, que nous a-t-elle pris à nous ?
Pas un pouce de terrain !
Elle compte soixante et dix millions d'habitants.
Sur toute cette population, que nous a-t-elle pris à nous ?
Pas une âme !
Le 24 juin 1807, le général d'artillerie Lariboisière avait fait établir sur le Niémen un radeau, et, sur ce radeau, un pavillon.
Le 25, à une heure de l'après-midi, l'empereur Napoléon, accompagné du grand-duc de Berg, Murat, des maréchaux Berthier et Bessières, du général Duroc et du grand écuyer Caulaincourt, quitta la rive gauche du fleuve pour se rendre au pavillon préparé.
En même temps, l'empereur Alexandre, accompagné du grand-duc Constantin, du général en chef Benigsen, du prince Labanof, du général Ouvarov et de l'aide de camp général comte de Liéven, quitta la rive droite.
Les deux bateaux abordèrent en même temps, chacun de son côté, le radeau.
Les deux empereurs mirent le pied sur l'île flottante, marchèrent au-devant l'un de l'autre, se joignirent et s'embrassèrent.
Cet embrassement était le prélude de la paix de Tilsit.
La paix de Tilsit, c'était la perte de l'Angleterre.
D'abord, par le décret de Berlin sur le blocus continental, l'Angleterre avait été mise au ban de l'Europe.
Dans les mers du Nord, la Russie, le Danemark et la Hollande ; dans la Méditerranée, la France et l'Espagne, lui avaient fermé leurs ports, et s'étaient engagés solennellement à ne faire aucun commerce avec elle.
Restaient donc seulement, sur l'océan, le Portugal ; dans la Baltique, Napoléon, par un décret en date du 27 octobre 1807, décida que la maison de Bragance avait cessé de régner, et Alexandre, le 27 septembre 1808, s'engagea à marcher contre Gustave IV.
Mais ce n'était pas le tout : sur ce radeau, dans ce pavillon du Niémen, un plan bien autrement terrible avait été arrêté.
« C'est dans l'Inde qu'il faut frapper l'Angleterre pour la tuer », avait dit Bonaparte en faisant décider la campagne d'Egypte par le Directoire.
Et, d'Alexandrie, il avait dépêché un messager à Tippo-Sab, pour l'exciter à une rude défense.
Mais le messager n'était pas à Aden, que le trône de Mysore était tombé, et que Tippo-Sab était mort.
Dès lors, la conquête de l'Inde, après avoir été le rêve de Bonaparte, était devenue l'idée fixe de Napoléon.
Pourquoi avait-il fait la paix avec Alexandre ? Pourquoi l'avait-il embrassé sur le Niémen ? Pourquoi l'avait-il appelé Constantin ? Pourquoi lui avait-il offert l'empire d'Orient ?
Pour s'en faire un allié sûr, et, appuyé sur cette alliance, pouvoir conquérir l'Inde.
Qui empêchait Napoléon de faire ce qu'avait fait Alexandre, deux mille deux cents ans avant lui ?
La chose était si facile ! Vous allez voir.
Trente-cinq mille Russes s'embarqueront sur la Volga, descendront le fleuve jusqu'à Astrakan, traverseront la mer Caspienne dans toute sa longueur, et descendront à Asterabad.
Trente-cinq mille Français descendront le Danube jusqu'à la mer Noire ; là, ils s'embarqueront, gagneront l'extrémité de la mer d'Azov, mettront pied à terre sur les bords du Don, remonteront le fleuve sur une longueur de cent lieues à peu près, franchiront les douze ou quatorze lieues qui séparent, sur le point où ces deux fleuves sont le plus rapprochés, le Don de la Volga, descendront ce dernier fleuve en bateau jusqu'à Astrakan, et, à Astrakan, s'embarqueront à leur tour pour joindre les Russes à Asterabad.
Soixante et dix mille hommes seront au coeur de la Perse, avant que l'Angleterre ait eu connaissance de leur mouvement.
A Asterabad, ils seront juste à cent cinquante lieues du royaume de Kaboul.
Il leur faudra douze jours pour être dans l'Inde ; douze jours suffiront pour aller d'Asterabad à Hérat, par la riche vallée de Héri-Rood.
De Hérat à Candahar, cent lieues, avec une route magnifique ; de Candahar à Ghizni, cinquante lieues ; de Ghizni à Attok, soixante ; – et les deux armées sont sur l'Indus, c'est-à-dire sur un fleuve dont le courant est d'une lieue à l'heure tout au plus, qui offre des gués nombreux, et dont ; au reste, la profondeur, d'Attok à Déra-Ismal-Khan, ne dépasse pas dix ou quinze pieds.
D'ailleurs, c'est la route qu'ont suivie toutes les invasions de l'Inde, depuis l'an 1000 jusqu'en 1729, depuis Mahmoud de Ghizni, jusqu'à Nadir-Shah.
Et par Mahmoud de Ghizni, seul, l'Inde a été envahie sept fois, de l'an 1000 à l'an 1021. Dans sa sixième expédition, il va, en trois mois, de Ghizni, sa capitale, à Canouge, ville située à cent milles au sud-ouest de Delhi ; dans la septième, il descend jusqu'au milieu du Guzzerat, et renverse le temple de Somnaut.
Puis vient, en 1184, Mahomet Gouri, qui, par la même route d'Attok et de Lahore, marche sur Delhi, s'en empare, et substitue sa dynastie à celle de Mahmoud de Ghizni.
Puis vient, en 1396, Timour le Boiteux, dont nous avons fait Tamerlan, qui part de Samarcande, traverse la rivière Amour, laisse Balk à sa droite, descend sur Kaboul par le défilé d'Andesab, suit les bords du fleuve, le franchit à Attok, envahit le Pendjab, s'empare de Delhi qu'il met à feu et à sang, et, l'année suivante, c'est-à-dire après quatorze mois de campagne, rentre dans sa Tatarie.
Puis vient Babour, qui traverse encore l'Indus, en 1505, s'établit à Lahore, et, de Lahore, gagne Delhi, dont il s'empare, et où il fonde la dynastie mongole.
Enfin, en 1739, Nadir-Shah, qui est descendu de la Perse sur le Kaboul, suit cette même route de Lahore, et s'empare de Delhi, qu'il pille pendant trois jours.
C'est à Delhi probablement que les deux armées combinées, française et russe, eussent rencontré l'armée anglo-indienne.
Cette armée vaincue, Napoléon et Alexandre eussent marché, non pas sur Calcutta, qui n'est qu'un entrepôt de commerce, mais sur Bombay, dont la destruction serait bien autrement fatale à l'Angleterre que celle de Calcutta, puisque c'est par Bombay qu'elle communique avec la mer Rouge et respire l'Europe. Bombay pris, la tête du serpent était écrasée ; restait seulement Madras avec ses mauvais remparts, et Calcutta avec sa forteresse, à laquelle il faut, pour la défendre, quinze mille hommes qu'elle ne peut nourrir.
La puissance de l'Angleterre anéantie dans l'Inde, la puissance russe lui succédait : Alexandre prenait pour lui la Turquie d'Europe, la Turquie d'Asie, la Perse et l'Inde.
Nous prenions pour nous la Hollande, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, tout le littoral africain de Tunis au Caire, la mer Rouge avec ses peuplades chrétiennes, et la Syrie jusqu'au golfe Persique.
Il va sans dire qu'on nous rendait Malte, les îles Ioniennes, et la Grèce jusqu'aux Dardanelles.
Et, alors, la Méditerranée était véritablement un lac français par lequel nous partagions le commerce de l'Inde avec notre soeur la Russie.
Il n'a tenu qu'à Alexandre que ce rêve fût une réalité ; il ne s'agissait pour cela, que de tenir la promesse faite, au lieu de la trahir.
Vous voyez bien qu'il y avait une cause à cette guerre de Russie à laquelle vous vous obstinez à ne voir d'autre cause que le refus de la princesse Olga !
Alexandre vaincu, on le contraindrait à faire de force ce qu'il n'avait pas voulu faire de bonne volonté.
Mais les desseins de Dieu étaient ailleurs.

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